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CHAPITRE VII

APERÇU RAPIDE SUR LA PUCELLE A TRAVERS LES AGES ET SURTOUT DE NOS JOURS

Sommaire : La manifestation des saints est providentielle. — Jeanne non cachée, mais à demi voilée.

L — L'école catholique a toujours soutenu la mission divine de Jeanne. — Ke H, saint Antonin, la fête du 8 mai, quelques martyrologes français, un discours do 8 mai 1672. — L'école catholique a toujours défendu Jeanne contre d'ignobles attaques. — La croyance intime.

IL — Cependant la canonisation n'a jamais été demandée à Rome. — Pourquoi? Jeaaae à moitié voilée.

III. — De quels moyens Dieu s'est servi pour écarter les ombres? — L'érudition, Thi*toire, la théologie, Mgr Pie, Mgr Freppel, Mgr Dupanioup, Mgr Goullié, tout l'épiscopat des deux mondes. — Universités. — Ordres religieux. — Le peuple chrétien.

IV. — Raisons providentielles de ce mouvement. — Protestation contre Terreur capitale du temps, répandue dans l'univers. — Protestation pleine de charmer, attrayante pour les ennemis eux-mêmes, impuissants à la maudire. — L'incomparable victoire qu'il est permis d'en attendre.

Le cardinal Pie célébrant une bergère qui, venue un siècle après Jeanne, Fa cependant précédée sur les autels, la bergère de Pibrac, sainte Germaine, faisait cette considération profonde :

« Si les saints n'apparaissent pas fortuitement sur la scène du mondt. ce n'est pas non plus le hasard qui, après leur mort ^ détermine F époque de leur glorification. Dans le ciel des élus, ainsi qu' au firmcanentvisible^ c^est^ur un signal du Très-Haut que les étoiles longtemps cachées et comme endormie^ dans un point reculé de f espace accourent en criant : « Nous voici, » et qu'elles commencent de briller pour obéir à celui qui les a faites : stell£ vogitx

SUNT ET DIXERUNT : ADSUMUS, ET LUXERUNT El CUM JUCDNDITATE QDl FECIT ILLàS.

Des rapports secrets et permanents ont été établis entre F Église triomphante et l'Église militante, et quand Dieu nous destine de nouveaux combats sur la ten^e^ presque toujours il nous montre de nouveaux alliés et de puissant^ défenseurs dans les deux : de cœlo dimicatdm est contra eos ; stcix£ ma-

KENTES IN ORDINE ET CURSU SUO ADVERSUS SISARAM PUGNAVERUNT. »

' Le grand évèque terminait le développement de cette pensée en mon-

trant Grégoire XVI d'abord peu favorable à la cause de la bergère de Pibrac, s'écriant, après l'avoir étudiée : Je la trouve admirable et Pie IX disant de Germaine : « Dieu veut donner à notre siècle les enseignements dont il a plus de besoin. »

Jeanne n'a jamais été cachée dans le ciel de l'histoire ; mais elle y est restée comme à demi voilée. Elle y reparaît aujourd'hui avec un éclat qu'elle n'avait pas eu jusqu'à ce jour ; ce n'est pas sans un dessein profond de l'infinie sagesse.

C'est le propre de cette incomparable personnification du surnaturel, que l'on ne puisse pas parcourir les annales de notre histoire sans la voir et sans la mentionner. Les merveilles de la grâce divine ont brillé certes avec un inénarrable éclat dans une multitude de saints et de saintes ; mais ils n'étaient pas placés, comme Jeanne, au cœur de la vie sociale et politique d'un grand peuple ; ils n'ont pas produit dans le mouvement général d une nation des coups soudains, sans proportion avec leur condition, du genre de ceux qu'a frappés la fille de Jacques d'Arc. Elle est unique ; voilà pourquoi il est impossible de ne pas la voir, de ne pas la mentionner, de la reléguer dans cette ombre du silence, dont les écoles anti-catholiques ont été et sont toujours si prodigues envers les héros du surnaturel.

Jeanne ne fut donc jamais cachée et perdue dans les espaces du firmament de la sainteté, ainsi que l'a été Germaine Cousin. L'école catholique lui a toujours reconnu le caractère de céleste envoyée. Pie II, dans les mémoires qu'il a dictés à son secrétaire Gobelin, lui a consacré des pages que Quicherat déclare les plus belles parmi celles que les étrangers contemporains de la Pucelle ont écrites sur la libératrice. L'enthousiasme circule dans ces pages, i^neas Piccolomini les commence en disant que les faits proclament que Jeanne était inspirée : divino afflata spiritu, sicut RESGESTA DEMONSTRANT. S'il paraît moius affirmatif lorsqu'il rapporte la fable mise en circulation à la cour de Bourgogne, où il avait séjourné, les faits qu'il y oppose, le ton dont il les raconte, ne laissent aucun doute sur la conviction personnelle du Pontife, conviction qu'il manifeste encore dans un autre de ses ouvrages.

Saint Antonin, mort en 1459, avait probablement écrit son histoire avant la réhabilitation. Si la condamnation lui fait dire qu'on hésitait sur l'esprit qui animait Jeanne, il prononce que les œuvres doivent faire croire que c'est l'esprit de Dieu.

Pas un historien catholique, déroulant les annales de TÉglise ou de la France, qui n'ait vu dans la jeune fille une envoyée du ciel.

Elle a reçu constamment un hommage plus expressif encore dans la fête du 8 mai à Orléans, fête non interrompue, si ce n'est durant la Révolution, depuis Tannée de la délivrance. Le miracle de la délivrance suppose le miracle de la mission divine ; la libératrice remplit la fête toat entière ; son éloge est le sujet du discours que l'on y prononce.

L'Église a toujours encouragé la solennité. En 1452, a-t-il été dit, le cardinal d'Estouteville accordait des indulgences à ceux qui en suivraient les cérémonies ; le cardinal Jean Rolin, évèque d'Autun, muni de pouvoirs spéciaux de la part du Saint-Siège, les renouvelait en i 482, et dans l'intervalle, Thibaud d'Assigny en 1443, François de Briilac en 1474, accordaient celles qu'ils pouvaient concéder comme évoques d'Orléans.

Jeanne est inscrite au rang des saintes dans le martyrologe français d'André du Saussay, et donnée comme une des saintes du diocèse d'Orléans par Symphorien Guyon.

L'érudition contemporaine a découvert et publié un discours dû à un père de l'Oratoire, probablement au père Sénault, célèbre prédicateur du xvn* siècle, prononcé à Orléans le 8 mai 1772. L'orateur termine ainsi son panégyrique :

<( Proclamons-la donc Bienheureuse; adressons^lui nos prières; mcoquons'la dans nos besoins. L'Église qui permet que son nom soit écrit dans les martyrologes^ et qui veut bien que l'on appelle sa mort un véritable înartyrCf « martyrium Joannje Puell^ » {c'est ainsi que cette mort est marquée dans le martyrologe de France) y f Eglise, qui par son oracle a justifié la mémoire de Jeanne d'Arc et qui a reconnu sa foi^ sa pureté^ son innocence. ce qui, certes, est une canonisation bien solennelle, l'Église, dis-^je, qui honore F admirable Puce lie d'Orléans, entend que nous la réclamions comme une sainte, que nous la conjurions qu'après nous avoir délivrés de nos ennemis visibles, elle nous défende contre les invisibles et que, par générosité, comme elle nous a procuré le repos en ce monde, elle nous obtienne l'étemelle félicité. Amen *. »

Tandis que l'hérésie se ruait sur les statues de la libératrice, que des hommes d'une foi suspecte, tels que les du Bellay-Langey, les du HaîUan dépassaient en outrages ce que l'on disait dans le parti qu'elle avait vaincu, l'école catholique conservait donc à l'héroïne son caractère d'envoyée du ciel. Lorsque Arouet descendait pour l'insulter à des profondeurs de luxure que seul peut connaître le chef des esprits immondes, lorsqull trouvait une nation assez avilie pour l'applaudir, l'école catholique con-

1. Panégyrique de Jeanne d'Arc, prononcé en 1672, p. 23. Herluison, Orléans.

sen-ait la figure que lui avaient léguée les âges précédents. Le Père Ber- Ihier imprimait dans son Histoire de t Église gallicane une dissertation, bonne pour Tépoque, dans laquelle il vengeait Jeanne des attaques de l'école incrédule.

Les autels que l'Eglise ne lui dressait pas publiquement, les \Tais chrétiens les lui dressaient au fond de leur cœur. Quel est le professeur qui, dans un collège catholique, ayant à exposer l'histoire de Jeanne, n'ait pas entendu ses élèves lui demander : Est-elle sainte (canonisée)? Pourquoi n'est-elle pas sainte? Les adolescents adressaient au maître la question qu'à leur âge il avait adressée à ceux qui l'enseignaient, et le maître donnait la réponse qu'il avait reçue, réponse qui a couru en France durant des siècles.

Le Saint-Siège, disait-on, n'a pas canonisé la Pucelle, pour ne pas froisser les susceptibilités de l'Angleterre protestante. Le Saint-Siège a-t-il été consulté, ou simplement pressenti? Quand? par qui? dans quelles circonstances? On sait bien qu'il n'examine les causes de canonisation que lorsqu'il en est sollicité par les ordinaires des lieux que la cause intéresse spécialement, et que Ton met sous ses yeux le procès canonique, où il trouvera les fondements de la sentence sollicitée.

La première parole tombée authentiquement du siège de Pierre, à propos de la canonisation de Jeanne, c'est, pensons-nous, Léon XIII qui l'a prononcée et Mgr CouUié qui l'a reçue. Le grand pape lui disait une première fois : Dites en France que ton vous a encouragé; une seconde fois Sa Sainteté remettait à Sa Grandeur un bref renfermant ces paroles si pleines d'espérance : Nous aimons à vous présager Fheureux succès dont Dieu daignera couronner des voeux unanimes^ en faveur d'une cause qui intéresse la France entière et surtout V honneur de la ville d'Orléans; et pour qu'il n'y eut pas d'ambiguité possible, Léon XIII donnant luimême lecture à Mgr CouUié du Bref qu'il devait emporter de Rome, ajoutait cette explication orale : Je pense que Von devinera qu'il s'agit ici de Jeanne d'Arc. Tel est l'accueil fait par Rome à la Pucelle, lorsque une seconde fois elle était présentée à ce siège si hautement invoqué par elle, siège qui une première fois lavait relevée de l'opprobre dans lequel ses ennemis avaient voulu submerger sa mémoire.

Les susceptibilités de la Russie ont-elles empêché Rome d'élever des autels à saint Josaphat, ou au bienheureux André Bobola? N'a-t-elle pas rendu les mêmes honneurs à des centaines de martyrs, pour lesquels le

Japon avait dressé des croix ou des bûchers ? Tout récemment encore nV t-elle pas inscrit au livre d'or de la sainteté les Campian, les Fisher, les Morus et deux cents autres martyrs anglais, immolés par les auteurs mêmes de l'Église officielle de ce grand pays, par le sanguinaire Henri VIII et sa sanglante fille Elisabeth ? N'avait-elle pas depuis le schisme accru les honneurs décernés à saint Thomas de Contorbéry et à sainte Marguerite d'Ecosse ? Elle sait bien certes que dans le ciel, encore plus que sur la terre, les martyrs demandent la conversion des bourreaux pour lesquels la conversion est encore possible.

Pourquoi la canonisation de Jeanne n'a-t-elle pas été sollicitée? Le célèbre prélat dont cette initiative restera un des titres de gloire les moins contestés, Mgr Dupanloup, a dit très justement que le procès de réhabilitation prépare très bien le procès en canonisation que doit présenter l'ordinaire.

Y eut-il jamais canonisation qui eut plus riches et même aussi riches éléments? Loin de ma pensée, certes, d'usurper une autorité qui ne m'est nullement due et d'empiéter sur l'autorité de la congrégation d^ Rites ; mais ce ne sera pas lui manquer de respect, — que plutôt ma main se paralyse, — que de donner une vue générale de la sainteté de la Pucelle à chacune des époques de sa vie.

Est-ce que les trente-quatre témoins de Domrémy ne nous dépeignent pas une sainte dans la paysanne enfant et adolescente, dont ils nous disent les vertus si pleines de charmes ? Forcée par le sanhédrin de Rouen de nous révéler sur cette partie de sa vie ce qu'elle aimait à ensevelir dans le silence, ne nous a-t-elle pas fourni les détails caractéristiques de la sainte?

Qu'ont vu les témoins si nombreux, si compétents de la vie publique et de la vie guerrière, les Dunois, les Thermes, les d'Alençon, les preux qu'elle a conduits à la victoire ? Qu'ont vu les dépositaires des secrets de son âme, les gens de sa maison, ceux qui ont eu l'honneur de la recevoir sous leur toit, les Paquerel, les d'Aulon, la dame de Bouligny? Quel est le tableau qu'ils nous ont tracé d'une vie qu'ils ne pouvaient pas ne pas voir? N'est-ce pas celui d'une sainte ? La manière dont elle a parlé ellemême de ses indicibles merveilles, n'esjt-ce pas le langage d'une sainte?

Que dire de cette passion d'un an, ou, si l'on veut, de six mois, de cette ressemblance minutieuse avec le roi des martyrs, où l'on ne sait ce qu'il faut plus admirer de la force d'âme, de la piété, de la modestie, de la candeur, ou de la surnaturelle prudence de la martyre ?

Suave est l'aurore et le lever aux bords de la Meuse : quel midi que celui des Tourelles, de Patay, de Reims I Mais plus beau encore est le couchant à travers les barreaux de la prison et sur la place du Vieux-Marché.

Que faut-il encore? des témoignages? le témoignage d'hommes d'une

autorité supérieure par le savoir, la dignité, la vertu? Qu'est ce livre tout entier? quel est le saint qui, avant d*être mis sur les autels, a pu en revendiquer de pareils?

Faut-il le témoignage des multitudes? Que Ton se rappelle Finculpation de d'Estivet. On disait d'après lui, dans le parti français, que la Pucelle n'avait au-dessus d'elle dans son sexe que la Bienheureuse Vierge Marie.

Il y a témoignage plus grand encore, et il vient de ses ennemis. Ils lui font un crime d'avoir séduit, ou comme ils disent, empoisonné non pas seulement son parti, mais le bercail presque tout entier, le bercail très fidèle de l'Occident, c'est-à-dire à peu près toute l'Église, qui ne se trouve pas chez les Musulmans ou chez les Grecs schismatiques : per cujus laiissime dispersum virus ovile christianissimum totius ferè occidentalis orbis infectum manifestatur. Toute-puissance de la vérité ! ils sont obligés de confesser que cette séduction n'est qu'une immense édification ; édification que, par un étrange abus des termes, ils appellent un scandale et une iniquité; cesset iniqua scandalosaque œdificatio populorum; mais édification telle, si profonde qu'elle les subjuguera eux-mêmes, qu'elle ira remuer au fond de leurs entrailles une pitié qu'ils veulent vainement étoufifer, qu elle leur arrachera cet expressif sentiment : Nous sommes perdus^ nous avons brûlé une sainte; qu'ils demanderont ainsi malgré eux qu'on mette sur les autels celle qu'ils viennent de consumer sur le bûcher !

Comment cette demande, qui sortait implicitement du cœur des bourreaux, n'a-t-elle pas été plus tôt portée à Rome? d'où vient que la demande en canonisation, si bien préparée par le procès de réhabilitation, sera cependant séparée par plus de quatre siècles de cet acte réparateur?

L'astre sans être caché est cependant resté en grande partie voilé, même dans l'école catholique. Obscurcissement intéressé. Jeanne est à la fois une démonstration irréfragable et une synthèse complète du surnaturel chrétien. Dieu l'a placée à l'entrée de l'époque où, par mille voies détournées, le naturalisme allait essayer de reprendre possession du monde européen. Il protestait ainsi contre les envahissements d'une erreur qui les renferme toutes; il justifiait sa Providence et laissait sans excuse les errements des âges suivants.

L'on ne voulut pas comprendre. Le naturalisme n'a pas cessé de faire des progrès, de miner sourdement l'édifice chrétien, il s'est infiltré dans les sphères, dans les institutions, créées pour le combattre.

Telle était bien l'Université de Paris. Elle était en pleine déviation au temps de la Pucelle ; c'est parce qu'elle était en pleine déviation qu'elle a si grandement trempé dans le martyre de Rouen. Le châtiment de sa révolte contre Rome fut le forfait commis contre la Pucelle.

Elle n'a pas voulu convenir de sa déviation ; elle s'est efforcée de cou-

vrir sa participation au forfait de la place du Vieux-Marché, aux dépens de la victime, dont elle a proclamé la mission divine à Orléans et à Reims, mais dont elle passait sous silence la vie à Domrémy, dont elle a perverti l'histoire à partir du sacre, de Reims. Jusqu'à ces derniers temps, on n'a guère vu, raconté de Jeanne que la vie guerrière; le reste a été ou caché, ou profondément altéré.

C'est à l'Université de Paris que doit être imputé pareil obscurcissement. Qui ne sait la suzeraineté qu'elle s'attribuait 8ur les autres écoles de France? les doctrines que grâce à elle le pouvoir séculier a favorisée et fini par imposer? Ces doctrines auraient été marquées d'un anathème trop hideux, si l'on avait mis en lumière que ceux qui les imposèrent furent les bourreaux de la Pucelle. On a préféré nous donner une libératrice tronquée, fausse, inintelligible en bien des points, que porter un coup si violent à des erreurs que l'on ne voulait pas abjurer.

Voilà pourquoi le double procès n'a été imprimé que de nos jours. Quel étonnement mêlé d'indignation, quand on rapproche la vraie Jeanne d'Arc que le double procès nous met sous les yeux, de la Jeanne d'Arc des histoires générales ou particulières, qui encombrent nos bibliothèques et dans lesquelles notre jeunesse a appris à connaître la Pucelle ! Quel imbroglio dans l'esprit en lisant que la mission finissait à Reims, et en par* courant les pitoyables inventions par lesquelles on essayait d'expUqner que Jeanne ait continué de suivre les armées ! Quelles ténèbres sur les interrogatoires de Rouen ! Quelle angoisse dans l'âme en lisant la double abjuration du 24 et du 30 mai ! On cachait le rôle si infâme de lUniversite de Paris, on diminuait l'horreur qu'inspire le conservateur de ses privilèges ; on écartait les blâmes que l'histoire vraie doit faire retomber sur Charles YII, ou tout au moins sur son entourage. Mais Jeanne sortait immensément amoindrie de ce système césaro-gallican ; le système luimême paralysait les foudres par lesquelles la vraie Jeanne le réduit en poudre; et le système couvrait toutes les erreurs dont il a, ainsi que les Papes l'ont dit, favorisé la diffusion et les progrès, souvent à l'insu et contre la volonté de ceux qui le patronnaient. Une demande en canonisation aurait dissipé ces savantes ténèbres, ces ténèbres intéressées; il aurait fallu vouer à l'exécration bien des actes et bien des noms, dont on voulait se prévaloir.

Mais Dieu a ses desseins en laissant momentanément triompher les préjugés, les erreurs et les passions; au moment voulu il les dissipe par des moyens qui ne sont qu'à lui, et la mission posthume des saints, si éloquemment établie par le panégyriste de sainte Germaine, n'en est que plus étendue et plus glorieuse ; les amis de Dieu n'en sont que plus glorifiés. C'est ce qu'il nous est permis d'attendre pour la Pucelle.

C'est bien la main de Dieu qui a dissipé et dissipe tous les jours les ténèbres entretenues autour de la céleste figure ; il se sert des instruments les plus divers, dliommes animés souvent de vues opposées.

Tandis que la production d'Arouet était la pâture de son immonde postérité intellectuelle, la protestation venait des pays ennemis de la France, des fils de ceux qui avaient brûlé la sainte, de l'Angleterre ou de la protestante Allemagne; protestations bien incomplètes, après lesquelles la Pucelle reste toujours bien défigurée, où l'histoire est travestie ; mais où cependant la guerrière laisse dans l'âme de ceux auxquels les œuvres sont destinées, le sentiment d'une saine admiration.

David Hume dans son Histoire d'Angleterre proclame la pureté de Jeanne; il protestait ainsi contre la souillure qu'Arouet répandait clandestinement, en attendant qu'il la signât du nom qu'il s'était. donné, et qui, comme on le sait, n'était pas celui de son père. Un jeune poète anglais, Southey, composait au commencement de ce siècle un poème sur Jeanne d'Arc, à propos duquel il écrivait : Je n'ai jamais comikis le crime de lire la Pucelle (d'Arouet). Schiller pour relever le patriotisme allemand donnait sa tragédie de la Vierge d'Orléans, En dépit des altérations de l'histoire, ces œuvres étaient une réaction contre les purulences de l'homme de Femey.

En même temps l'érudition se mettait à étudier les vraies sources de l'histoire de la libératrice, le double procès. L'Averdy, Petitot, Buchon, Michaud en donnaient de larges extraits et préparaient les voies à la collection de Quicheral, destinée à faire oublier toutes les œuvres similaires.

Tandis que l'érudition vulgarisait les matériaux, de meilleures histoires avaient déjà paru, ou se préparaient: celle de Lebrun des Charmettes en 1817, de Goerrès en 1834; on sait les suffrages décernés à celle de M. Wallon venue postérieurement. Jeanne trouvait une place plus large dans les histoires générales, entre autres dans celle des ducs de Bourgogne par de Barante, pour ne pas parler de Michelet, d'Henri Martin, qui, tout en faisant de titanesques efforts pour éteindre le surnaturel, se sont efforcés de faire admirer celle qu'ils sont contraints par leur antichristianisme de présenter comme une hallucinée.

Croyants et mécréants, hérétiques et catholiques, entre les mains de Dieu, tous ont servi à divers degrés, beaucoup sans le vouloir, à faire tomber les voiles qui dérobaient partiellement l'ineffable figure.

C70 LA PtJCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS.

II n'appartient qu'à la théologie catholique de la comprendre pleinement, et quand elle est éloquente, de la célébrer dignement. En 1844, (3lle trouvait un organe dont les accents n'ont pas été surpassés, et s'il m'est permis d'émettre une opinion, n'ont pas été à beaucoup près égalés.

L'abbé Pie, alors vicaire de la cathédrale de Chartres, appelé cette année à prononcer le discours du 8 mai à Orléans, écrivait la vraie préface des neuf volumes de chefs-d'œuvre du cardinal Pie, qui, à y regarder de près, ne sont que le développement magistral par la parole des thèses que Jeanne fait resplendir par le miracle de sa vie : le naturalisme dans tous les ordres refoulé et vaincu; Jésus-Christ roi des peuples^ comme il l'est des individus ; Rome centre de son empire terrestre, source de tous les privilèges que le fils de Dieu a apportés au monde.

Le génie de l'évêque de Poitiers ne semble pas avoir eu d'enfance : le panégyrique de Jeanne d'Arc est la première page de ses œuvres, venonsnous de dire ; et parmi tant d'autres productions qui font penser à sainl Hilaire, remonté sur sa chaire, il n'en est peut-être pas que l'on puisse préférer à celle du 8 mai 1844. C'est un chant de l'inspiration la plus élevée, un magnifique traité théologique de la mission de Jeanne, une intuition de ce que l'érudition historique ne devait pas tarder à établir.

Jeanne bras de Dieu qui renverse les ennemis de la France; Jeamif victime qui désarme le bras de Dieu : telles sont les deux idées mères autour desquelles se développent une foule d'aperçus aussi profonds, aussi théologiques que tirés du fond même du sujet.

Citerait-on sur Jeanne d'Arc une page de la valeur de celle par laquelle l'orateur résume sa première partie, et que voici ?

a O Dieu, dont les voies sont belles et les sentiers pacifiques, vous qui marchez par un chemin virginal, soyez béni d'être venu & notre aide par des mains si pures et si dignes de vous! soyez béni d'avoir fait Jeanne si belle, si sainte, si immaculée! Je cherche en vain ce qui pourrait manquer à mon héroïne; tous les dons divins s'accumulent sur sa tôte; pas une pierrerie & joindre & sa couronne.

« Par l'esprit et par le cœur. Je ne connais rien de plus firançais et de plus chrétien que Jeanne d'Arc, rien de plus mystique et de plus naïf. En elle, la nature et la gr&ce se sont embrassées conmie sœurs ; Tinspiration divine a laissé toute sa part au génie national, tout son libre développement au caractère français ; c'est une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière; elle est du ciel et de la terre;... c'est une sainte qui n'a pas d'autels ; que Ton vénère, que Ton invoque

presque, et qu'il est permis de plaindre ; que le prêtre loue dans le temple, que les citoyens exaltent dans les rues de la cité; modèle à ofBrir aux conditions les plus diverses, & la fille des pâtres et &la fille des rois (elle a prouvé elle aussi qu'elle savait comprendre la sainte et noble figure de Jeanne*), & la femme du siècle et & la vierge du cloître, aux prêtres et aux guerriers, aux heureux du monde et & ceux qui soufbrent, aux grands et aux petits ; type le plus complet et le plus large au point de vue de la religion et de la patrie, figure historique qui n'a son semblable nulle part; Jeanne d'Arc, c'est une douce et chaste apparition du ciel au milieu des agitations tumultueuses de la terre, une lie riante de verdure daus l'aride désert de l'histoire humaine, un parfum de l'Eden dans notre triste exil; et pour parler le langage de saint Augustin, c'est Dieu venant & nous, cette fois encore, par un sentier virginal. »

Que d'aspects aussi fortifiants pour la piété que lumineux pour l'histoire dans la seconde partie : Jeanne victime qui désarme le bras de Dieu!

Quelles hautes raisons empruntées à l'essence même de la foi pour justifier et glorifier ce que Dieu a permis ! Le futur évoque de Poitiers, a-t-il été dit, se complaît à rapprocher de la passion et de la mort du Sauveur la passion et la mort de la fiancée du Christ ; il en donne cette juste raison : « Pardonnez-moi si j'insiste sur la conformité minutieuse des circonstances

DE SA MORT AVEC CELLE DU SaUVEUR DES HOMMES : LA RESSEMBLANCE DU DISCIPLE n'est pas un outrage pour le MAITRE. »

Le lecteur a vu comment l'orateur remarquait que les témoins pour la réhabilitation donnaient à l'histoire de Jeanne une certitude non seulement historique, mais juridique. Jeanne a meilleurs témoins encore : ce sont ses ennemis ; c'est ce que l'orateur, inspiré lui aussi, mettait en lumière par ce beau mouvement :

a SCRIBSS DE L'ANGLETERRE, CONSERVEZ A LA FrANCE LES NOBLES PAROLES DE

Jeanne, ses réponses inspirées, ses solennelles prédictions ; c'est de vos mains

ENNEMIES qu'est ÉLEVÉ LE PLUS BEAU MONUMENT A LA GLOIRE DE l'eNVOYÉE DES

ciELTL. 0 Dieu ! soyez béni ! les juges qui prononcent la sentence de Jeanne ont

ÉCRIT son absolution DEVANT LA POSTÉRITÉ, COMME LES BOURREAUX QUI LA LIVRENT AUX FLAMMES ONT MIS LA PALME CÉLESTE ENTRE SES MAINS, ET LA COURONNE ÉTER- NELLE SUR SA TÊTE. »

Quelle carrière ouvrent à nos éloges les paroles de ce représentant de Torthodoxie dans notre siècle, de ce représentant des saines doctrines qui tint une place si honorée dans la grande assemblée du Vatican !

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