Procès, t. V, p
sur la place du Marché, en Tan 1431), le berger disait que Dieu l'avait ainsi permis parce qu'elle portait de trop riches habits, et qu'elle s'attribuait à tort la gloire de ses exploits, gloire qui n'est due qu'à DieuV »
Rogier s'exprime ainsi : « Il (l'archevêque) donne avis de la prise de la Pucelle devant Compiègne, et comme elle ne voulait croire conseil, mais faisait tout à son plaisir ; qu'il était venu vers le roi un jeune pastour, gardeur de brebis, des montagnes du Gévaudan en l'évèché de Mende, lequel disait ni plus ni moins (devoir faire ce) qu'avait fait Jeanne la Pucelle; et qu'il avait commandement de Dieu d'aller avec les gens du roi ; et que sans faute les Anglais et Bourguignons seraient déconfits, et sur ce qu'on lui disait que les Anglais avaient fait mourir Jeanne la Pucelle, il répondait que tant plus il leur en mécherrait (arriverait de mal) ; et que Dieu avait souffert être prise Jeanne la Pucelle, pour ce qu'elle s'était constituée en orgueil, et pour les riches habits qu'elle avait pris; et qu'elle n'avait pas fait ce que Dieu lui avait commandé, mais avait fait sa volonté*. »
Il fallait reproduire, pour le discuter, le texte d'une accusation tombée de si haut, la seule qui ait été portée contre Jeanne, par des hommes qui ne soient pas manifestement suspects. Et d'abord il ne semble pas admissible, comme le voudrait Quicherat, que npus n'ayons ici qu'une seule et même lettre. Entre le commencement de la captivité de la libératrice et son supplice, il s'écoula une année bien pleine. Comment dans une lettre où la mort est annoncée, la prise de Jeanne serait-elle donnée comme une nouvelle, aux habitants de Reims, qui à raison de leur proximité de Compiègne, des relations particulières qu'ils avaient avec Jeanne, ont dû être des premiers à apprendre et à déplorer la catastrophe ? L'archevêque-chancelier, dit Quicherat, aura dû être trompé par un faux bruit de la mort de la Pucelle; ou bien il raconte le fait comme un moyen employé pour éprouver le berger. Il paraît difficile d'admettre que l'on ne fût pas informé, à la cour de Charles, de l'état de la prisonnière. L'on verra plus loin que, d'après les ennemis eux-mêmes, on était disposé à ne rien négliger pour amener sa délivrance. Régnault de Chartres eut indiqué que sa mort n'était qu'un bruit; à plus forte raison, il eut dit que c'était un stratagème pour tenter la fermeté du gardeur de brebis Gévaudannais ; ^t les abbréviateurs l'eussent mentionné. Cette obscurité ne laisse pas que d'infirmer la valeur d'une pièce, autour de laquelle la libre-pensée pousse de grandes clameurs.
Ce n'est pas le lieu de chercher jusqu'à quel degré le chancelier a été le complice du mauvais génie de Charles Yll à cette époque, de l'odieux
i. Marlot, Uist meîropolis Afin., t. n, p. 713.
2. Procès, t. V, p. 168. Gollalionner avec la notice sur Rogier, t. IV, p. 284.
la Trémoille. Ce qui est c'est certain, que TArchevêque, qui était surtout chancelier, avait des raisons de vouloir se justifier auprès des habitants de sa ville épiscopale, au sujet de celle dont il reconnaît la mission divine, jusque dans le document où il Taccuse. Il avait entravé les triomphes de la libératrice, dans des vues peut-être non coupables, mais certainement contre le gré de la céleste envoyée. A la suite du sacre, lorsque les villes s'ouvraient à l'envi devant le roi miraculeusement intronisé, Régnault de Chartres prêta l'oreille aux avances peu sincères du duc de Bourgogne ; il se mit à négocier, et conclut des trêves mal conçues, mal gardées, et que Jeanne avait hautement blâmées, dans une lettre du 5 août, écrite à ces mêmes habitants de Reims. Elle y disait formellement : des trêves qui sont ainsi faites, je ne suis pas contente^ et je ne sais si je les tiendrai; mais si je les tiens ^ ce sera seulement pour l'honneur durait
Toutes ces habiletés diplomatiques finirent par dissoudre, malgré Jeanne, à la suite de l'assaut donné à Paris, la plus patriotique des armées, une armée qui s équipait elle-même et ne demandait pas de solde, l'armée créée par l'enthousiasme qu'excitait la Pucelle ; elles livrèrent les pays récemment redevenus Français, et en particulier le territoire de Reims, aux déprédations de la soldatesque des deux partis. Le chancelier met-il ses propres sentiments sur les lèvres du berger? Ces paroles ne sont alors que le ressentiment d'un politique froissé dans son amourpropre. Sont-elles du berger lui-môme? Ce sont paroles d'un halluciné ou d'une dupe. On sait en effet que le pastoureau ne parut dans les armées de Charles Yll que pour donner son nom à la débâcle de Gournay, appelée aussi la Journée du berger. Le malheureux y fut pris, conduit à Paris ignominieusement lié sur un cheval, et jeté à la Seine (décembre 1431) ^
Rien n'autorise à croire que l'humilité de la Pucelle a subi une éclipse même momentanée. Cette vertu respire dans ses réponses â Rouen, alliée à la plus intrépide fermeté; elle est constatée par les mémoires que l'on verra dans la suite, louée par tous les historiens, qui ne sont pas acquis au parti anglo-bourguignon. Régnault de Chartres est en réalité un personnage politique beaucoup plus qu'un haut dignitaire ecclésiastique; il parut rarement à Reims, et il oublia de surveiller ses suppléants, ou de les nommer, au point que durant quatre ans les saintes huiles ne furent pas consacrées dans la basilique, où fut apportée la sainte ampoule^
i. Procès, t. V,p. 140.
2. Sur le berger du Gévaudan, voir Recherches sur la condamnation de Jeanne d'Arc y par M. de Bkaurbpairb, p. 43, 44.