‹ La vraie Jeanne d'Arc (volume 4)Chapitre 59 sur 381 · I.Grevier, t. m, p · texte numérisé non relu

I.Grevier, t. m, p

2. Du Boulât, t. V, p. 200, etc.; Greyier, t. III, p. 318 et seq.

La puissance ecclésiastique et civile avaient comblé l'Université de Paris de tant de privilèges qu'elle formait comme une sorte d'état indépendant, sous la suzeraineté du Pape et du roi.

Elle ne reconnaissait politiquement d'autre supériorité que celle du roi, auquel elle portait immédiatement ses causes. Exempte des charges publiques, elle jugeait ses sujets. Ils étaient nombreux; c était le peuple d'écoliers accourus de toute la chrétienté, jeunesse turbulente, si souvent en querelle avec les bourgeois et avec le guet ; c'étaient non seulement les maîtres, mais encore les suppôts plus éloignés, c'est-à-dire les papetiers, les enlumineurs, relieurs, et ce qui travaillait pour la science, jusqu'aux messagers ou courriers postaux, qui étaient de son domaine.

Les nombreux collèges, sortes de pensionnats fondés pour les divers pays, formaient comme ses provinces; elle avait juridiction non seulement sur l'enseignement, mais encore sur la prédication. L'on ne pouvait prêcher à Paris qu'avec son approbation. Mécontente, elle ordonnait suspension de leçons et de prédications. Telle de ses suspensions a duré dix-huit mois.

Elle s'attachait ses gradués par le serment, et aussi par les faveurs en matière bénéficiale que ce titre leur valait. Elle envoyait son rôle en cour de Rome, et Dieu sait si elle s'est montrée jalouse de conserver et d'accroître ces droits réels.

Sous le titre de conservateurs des privilèges, deux hommes puissants étaient chargés de veiller à ce que ses immunités religieuses ou politiques ne reçussent pas d'atteintes.

Elle jouissait d'un immense renom. La première par la date de son origine, la première organisation d'études universelles qu'ait vue le monde, c'est l'Université de Paris. Saint Thomas, saint Bonaventure, Scot, les maîtres les plus fameux avaient occupé ses chaires; des Papes avaient été ses élèves; les Pontifes Romains l'avaient appelée l'arbre de vie planté dans le jardin de l'Église. Les grands arbres gardent Tenvergure de leurs branches, l'ombre de leur feuillage, alors même qu'un ver destructeur s'engendre dans leurs libres, et en corrompt le principe vital. C'est le cas des grandes institutions en décadence ; c'était celui de l'Université de Paris au quinzième siècle, époque où, quoi qu'en dise son historien Crevier, elle déclinait grandement.

Cet état quasi indépendant était une vraie démocratie. Son premier chef, qui marchait l'égal de l'évêque, le recteur, était élu tous les trois

mois. 11 devait être pris dans la faculté des arts, faculté naturellement la plus turbulente, parce qu^elle se composait de membres plus jeunes. Les trois autres facultés, théologie^ droit et médecine^ avaient leurs doyens et leurs assemblées particulières pour délibérer sur leurs affaires propres; mais quand il s'agissait d'intérêts qui concernaient tout le corps, les quatre facultés se réunissaient, délibéraient séparément, et puis discutaient en commun les solutions partielles. Docteurs, licenciés, et même les simples bacheliers étaient admis à ces délibérations.

Cet étal démocratique se composait encore des procureurs des nations. Le pays d'origine déterminait la nation à laquelle appartenaient les maîtres et les écoliers. A la nation de France, de beaucoup la plus nombreuse, se rattachaient ceux qui étaient nés dans le midi non seulement de la France, mais encore de l'Europe; à la nation d'Angleterre, dite aussi Germanique, ceux qui étaient nés non seulement dans l'Angleterre, mais encore dans les pays Scandinaves et le nord; la nation de Picardie avec la province de ce nom comprenait la Flandre et les Pays- Bas; la nation de Normandie, la moins nombreuse, n'était que pour cette province.

Durant le Grand Schisme, soit désir de le faire cesser, soit hallucination d'orgueil, l'Université de Paris semble avoir conçu la constitution do l'Eglise sous cette forme démocratique, si contraire à la constitution que lui a donnée son divin fondateur. A Bâle elle a essayé de pousser aux conséquences les plus extrêmes cette conception subversive; elle a toujours gardé assez de ce levain de mort, pour que Joseph de Maistre, parlant de l'impur résidu qui en est résulté, de la déclaration de 1682, ait pu dire justement : « Un jour viendra, où l'on conviendra universellement que les théories révolutionnaires... n'en sont qu'un développement rigoureux. »

c C'est de la multitude que la révolution fait venir l'autorité; c'est dans le nombre qu'elle résidait au sein de l'Université de Paris; un de ses docteurs les plus fameux, Pierre Plaoul, disait à Charles VI, que le diocès(^ de Rome n'était qu'un diocèse comme celui de Paris ; que le Pape n'avait qu'un pouvoir ministériel, c'est-à-dire d'exécution, inférieur à celui du roi, qui avait un pouvoir d'autorité et de puissance ; que le Pape pouvait errer, mais non pas l'Église, comme si le corps séparé de la tête était un corps vivant.

Des propositions aussi révolutionnaires abondent dans les écrits de Gerson à cette époque, ainsi que dans ceux de Pierre d'Ailly.

L'Université, habituée à ses assemblées délibérantes parfois si tumul-

. I. DoBouLAY, t. V,p. 133.

tueuses, mit une sorte de frénésie à demander la convocation des conciles généraux.

Loin de se décourager par Tissue désastreuse de celui de Pise, elle applaudit à la convocation de celui de Constance. Trois cents de se> docteurs y furent présents ; et ceux qui étaient à Paris ne cessèrent d'y intervenir par leurs lettres*. Elle se proposait d^exercer une influence prépondérante dans ces assemblées; voilà pourquoi elle contribua si grandement à faire décréter leur convocation au moins décennale, alors que dans les âges précédents l'Église n'avait pas compté un Concile général pour chaque siècle.

Le Concile s'ouvrit en novembre 1414, mais il était fort incomplet; car des trois obédiences, celle de Jean XXIII était la seule qui y fût représentée. Malgré l'opposition des cardinaux et l'absence de Jean XXIII, qui s'était évadé, l'Université de Paris fut assez puissante pour faire proclamer dans les premières sessions comme dogme de foi sa grande erreur révolutionnaire, la supériorité du Concile sur le Pape; décision caduque qu'elle présentera dans la suite bien faussement comme celle d'un Concile œcuménique. Rien de plus erroné à quelque point de \Tie que l'on se place.

Elle introduit sa division par nations dans une assemblée qui devait montrer que dans l'Église il n'y a ni juif, ni gentil, ni grec, ni barbare; dans le lieu où doit resplendir cette unité parfaite, souverain désir du cœur de Jésus.

Elle ouvre la voie au suffrage universel dans l'ordre politique, alors que dans l'ordre ecclésiastique elle donne voix délibérative aux quelques 15 ou 20 mille clercs qui sont accourus à Constance.

Elle y souffle l'esprit de division par ses récriminations au sujet des annates, et ses motions en sens contraire, au sujet des neuf propositions de Jean Petit.

Trois ans s'écoulèrent sans que la houleuse assemblée pût donner à l'Église un chef incontesté. Dieu eut pitié de tant de maux; c'est à sa Providence uniquement qu'il faut attribuer la réunion si longtemps attendue de toute la chrétienté sous la houlette de Martin V (novembre 1847). Le Pape qui semble le Pape vraiment légitime, Grégoire XII, se démit spontanément, noblement ; Jean XXIII finit par accepter la cession à laquelle il avait paru vouloir se soustraire. L'intrus Aragonais vit l'Espagne se détacher de lui, et sur son rocher de Paniscole ne consena qu'un nombre insignifiant d'adhérents.

Le Grand Schisme était fini; il laissait après lui une ineffaçable trace

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