Crevieb, t. III, p. 206 et suiv
un LA PUOELLE DE\'A.NT L'ÉGLISE DE SON TEMPS.
Jean sans Peur fait alors appel aux passions démagogiques. Il soulève l'a sa faveur la lie de la populace parisienne ; Caboche, un écorcheur, la commande ; rUniversité de Paris ne fut pas, dans les commencements, «'étrangère à ce mouvement, dont l'histoire présente de nombreux traits de ressemblance avec celui qui devait avoir lieu quatre siècles plus tard et s'appeler la révolution française. Les prédications de ses docteurs contribuèrent puissamment à le déchaîner. Le chancelier Gerson se déclara pour la légitimité de la guerre. Il fallait des impôts ; on les décréta, sans excepter les ecclésiastiques qui se soumirent, ni l'Université qui par la bouche de Gerson protesta, et fut jusqu'à dire, dans une harangue publique, que l'oppression des exactions injustes pouvait sélever à un degré tel, « que l'on pouvait juger sur plusieurs exemples des histoires anciennes, que c'était un sujet de secouer le joug, et de déposer un monarque. »
La cour s'émut, le chancelier de France assigna Gerson à comparaître en présence du roi, devant un conseil compose de docteurs en droit, tirés de rUniversité. Les collègues agréèrent les explications du chancelier de Notre-Dame, qui dit n'avoir pas parlé affirmativement, et n'avoir induit la chose que par des exemples.
Le pauvre roi était un instrument entre les mains de ceux qui pouvaient s'emparer de sa personne. On lui fit publier contre les princes une déclaration dans laquelle il les accusait de vouloir le détrôner. L'Université déterra une excommunication, lancée il y avait cinquante ans, par Inno- (;ent V contre les brigands qui infestaient la France ; elle déclara que la sentence s'appliquait aux Armagnacs, et écrivit dans tout le royaume pour que lecture en fût faite en chaire chaque dimanche*.
La croix de saint André, insigne du parti de Bourgogne, devint tellement (»n honneur h Paris, dit Juvénal des Ursins, que dans les cérémonies religieuses, les prêtres la substituaient à celle de Notre Seigneur. Malheur à qui ne la portait pas; il était Armagnac : être Armagnac, c'était être voué à la mort, ou tout au moins au pillage.
La faction démagogique, les bouchers ou Cabochiens, portaient toujours plus loin leurs insolences. En i413, ils firent main basse sur les principaux personnages de l'entourage d'Isabeau et du Dauphin; sur les demoiselles de la reine, sur son frère, sur le chancelier de France, et les jetèrent en prison. Leurs fils devaient plus tard en faire autant autour d'une autre reine, et conduire les choses à un point que ne purent atteindre leurs pères de i413. Tant d'excès avaient révolté ceux qui d'abord les avaient favorisés par leurs discours, entre autres Gerson. Il s'était assez déclaré contre les séditieux pour que sa maison fût pillée et que lui-même
I Juvénal des Ursins, p. 490. Cf. le moine de Saint-Denis.
dût se cacher sur les voûtes de Notre-Dame. Depuis lors il fut acquis aux Armagnacs.
Révoltée de cette tyrannie d'en bas, la partie saine de la population fit entrer les Armagnacs dans Paris. Ce fut le tour des représailles; le Bourguignon s'enfuit, on exila ses partisans les plus déclarés, plusieurs membres de rUniversité, celui entre autres dont le nom devait le plus tristement figurer dans l'histoire de Jeanne d'Arc, Pierre Cauchon.
L'on s'aperçut alors de l'effet des doctrines sur le tyrannicide. Gerson oubliant son sermon sur les excès qui autorisent à déposer les rois s'employa vigoureusement à faire condamner les assertions de Jean Petit. Jean Petit était mort; on rechercha ses écrits; Gerson fit un extrait des propositions les plus dangereuses du téméraire docteur et les fit censurer par l'Université. Les partisans secrets de Jean Petit incidentaient ; ils niaient que Petit eut avancé ces énormités. Il fallut compulser les écrits qu'il avait laissés, s'assurer de leur authenticité; de là de nombreuses séances qui sur les instances de la cour aboutirent, le 23 février 1414, à une condamnation solennelle par l'évêque de Paris de neuf propositions. Les œu\Tes de Petit furent brûlées dans le parvis Notre-Dame, la peine d'excommunication prononcée contre quiconque en garderait copie. Ce n'était pas la fin de la controverse.
Cependant, tout en s'engageant fort avant dans les affaires ecclésiastiques qui s'agitaient à Constance, l'Université ne perdait pas l'habitude de ses récriminations auprès du pouvoir civil.
Le concile venait de prononcer la déchéance de Jean XXIII ; l'Université se présenta solennellement devant le Dauphin Louis, duc de Guyenne, qui avait pris le gouvernement du royaume; elle fit par un de ses orateurs des remontrances sur l'excès des tailles et des subsides imposés aux peuples. Le jeune prince courroucé leur demande qui les a poussés à venir porter ces doléances. Ils répondent qu'ils ont une mission par écrit de leur compagnie. Le Dauphin fait sur-le-champ arrêter l'orateur; il ordonne qu'il soit renfermé dans une chambre jusqu'à ce qu'ils reviennent mieux instruits de leur devoir. Le malencontreux harangueur y resta captif durant plusieurs jours; il ne fut relâché qu'à la suite d'instantes prières, et avec ces expressives paroles du Dauphin :
« Sachez que c'est pour l'amour de Dieu, et seulement par pitié que nous vous accordons ce que vous nous demandez, et que nous ne donnons rien à votre considération. Vous vous en faites un peu trop accroire, par les entreprises que vous faites au-dessus de votre pouvoir et de votre rang
et DONT LE ROYAUME A BEAUCOUP SOUFFERT.
« Je voudrais bien savoir qui vous a faits si hardis de vouloir destituer le pape (Jean XXIII) sans notre consentement ; il ne vous reste plus peut-
être que de disposer de la couronne du roi, mon seigneur, et de l*état des princes de son sang; mais nous vous en empêcherons bien'. »
Ce Dauphin, enlevé par la mort quelque temps après, avait fort bien vu à quoi devaient aboutir dans Tordre politique les audaces de FUniversite de Paris dans Tordre ecclésiastique.
Le désastre d'Azincourt survenait quelque temps après, octobre 141o; il ne réconcilia pas les partis, pas plus dans TUniversité que dans le reste du royaume. En janvier 1416 le duc de Bretagne s'était rendu à Paris comme médiateur. Il voulait que TUniversité travaillât avec lui au rapprochement et s'en était clairement exprimé. On délibère sur sa proposition dans les comices de la compagnie ; le parti bourguignon avait dû céder devant les Armagnacs qui commandaient à Paris. Tous les adhérents de Jean sans Peur, la nation de Picardie, la faculté des décrets, plusieurs docteurs en théologie, beaucoup de membres, appartenant aux trois autres nations et aux facultés de médecine et des arts, sont d'avis d'appuyer le duc de Bretagne, certains par là de faire rentrer leur chef politique. Le Recteur s'y oppose; malgré son opposition, quatre-vingts docteurs vont trouver le médiateur pour l'exhorter à ne pas quitter Paris sans avoir rapproché les esprits, et fait conclure la paix; mais un docteur de Navarre, le procureur de la nation de France, prend la parole; ce n'est pas au nom de TUniversité que cette proposition est faite, dit-il ; elle n'a cure de la paix qui est demandée, c'est la paix cabochienne. Le duc de Bretagne fut très étonné de les voir ainsi divisés : Vous n'êtes pas d'accord, vous êtes divisés, c'est mal fait \ répondit-il.
Ils Tétaient en effet, et à un haut degré. Gerson, qui peut-être se rappelait le pillage de son hôtel et le danger qu'il avait couru en 1413, poursuivait avec acharnement à Constance la pleine condamnation de Jean Petit; l'assemblée s'était bornée à frapper d'anathème une proposition sur le tyrannicide, sans d'ailleurs faire aucune allusion personnelle. Cela ne suffisait pas au chancelier (|ui voulait la ratification de toutes les condamnations prononcées sur la matière par Tévèque de Paris. Le duc de Bourgogne de son côté n'épargnait rien pour détourner un coup qu'il regardait comme frappé directement sur lui. Il prodiguait Tor, soudoyait dos orateurs qui le défendaient avec plus d'acharnement encore que Gerson n'en mettait à le poursuivre. Il obtint même dans une commission, mais non dans l'assemblée, un blâme contre Tévêque de Paris, qui, disait-on, avait condamné des propositions théologiquement probables.
Les ardentes polémiques qui avaient lieu à Constance se reproduisaient dans TUniversité de Paris, d'où elles étaient parties. La cour voulait la
\. Le moine de Saint-Denis, liv. XXXV, ch. 18, p. J402. 2. JuvÉNAL DES Ursins, p. 525 6.
condamnation et pressait pour que les docteurs de Paris fissent une nouvelle motion auprès du Concile. La nation de Picardie et la faculté de droit canon résistaient; on n'obtint une majorité qu'en exilant soudainement quarante docteurs, encore la nation de Picardie ne se laissât-elle pas entamer*.
Paris était sous la rude main du connétable, le duc d'Armagnac, qui tenait loin son irréconciliable ennemi, le duc de Bourgogne. Ce dernier favorisait plus ou moins ouvertement l'Anglais qui, à la faveur de ces divisions, avançait toujours, alors que le parti bourguignon triomphait à Auxerre, à Reims, à Troyes, à Châlons, où l'on arborait la croix de Saint-André. A Paris, l'on disait, raconte Juvénal des Ursins, à ceux que l'on savait évidemment être trop extrêmes pour le parti bourguignon, « qu'ils s'en allassent, et au regard des biens, qu'ils en fissent à leur plaisir. Il y en eut plusieurs tant du parlement que de l'Université qui à grand regret s'en allèrent *. »
Ils ne devaient pas tarder à revenir.
Le 29 mai 1418 une trahison livrait Paris aux Bourguignons, c'està-dire aux bouchers et à la démagogie. Les prisons se remplirent d'Armagnacs ou de ce que l'on disait tel; les chefs du parti, le connétable, le chancelier étaient mis sous les verrous; Tanneguy du Chatel sauvait le Dauphin qui devait être Charles VII, en l'emportant de son lit enveloppé dans un drap et en le déposant à la Bastille. Plus de cinq cents personnes furent massacrées dans cette journée, écrit dans son journal le faux bourgeois de Paris, que l'on verra dans la suite être l'universitaire Jean Chuffart, un Cabochien.
Ce n'était qu'un prélude; les Cabochiens exilés rentrèrent. Le 12 juin, environ soixante mille hommes ou même plus se levaient sur les quatre heures du soir, aux cris de vive leroi, vive le duc de Bourgogne, Armés de maillets, de haches, de cognées, de massues, de bâtons, ils se portaient aux prisons et aux lieux où étaient renfermés les Armagnacs; ils massacraient indistinctement tout ce qui s'y trouvait, les malfaiteurs, les prisonniers pour dettes, avec le connétable, le duc d'Armagnac, le chancelier Henri de Maries et cinq évêques. Les journées de septembre 1792 n'ont pas présenté plus d'horreur; regorgement s'étendit, d'après les his-