Voir Raynaldi an. 1463, n
i22 LA PUCELLE DEVANT L'ÉGLISE DE SON TEMPS.
le principal artisan des décrets de Bâle : Thomas de Courcelles decretorum Basileensium prœcipuus fabricator * .
L^expression est on ne peut plus juste. Le dernier chapitre de ce second livre nous montrera dans Courcelles l'inspirateur des doctrines les plus subversives de Bàle, Tinstigateur et le défenseur des attentats les plus criants contre Eugène IV, le soutien de TAnti-Pape, le faux Félix V.
Courcelles, n'ayant pas pu obtenir le plus, se rabattit sur le moins, et devint un des tenaces défenseurs de la Pragmatique Sanction de Bourges, ce fruit néfaste de Bàle. Il fut député par Charles VII au congrès de Mautoue (1459) ; du Boulay nous rapporte qu'il y défendit vivement la Pragmatique Sanction devant Pie II; c'est probablement ce qu'a voulu dire Quicherat, quand il ose bien écrire qtiil eut Vart inconcevable de faire accepter à Ro7ne les libertés gallicanes.
Voici comment Pie II acceptait cette œuvre désastreuse.
Après avoir qualifié la Pragmatique Sanction à'œuvre inouïe et inconnue jusque là, le Pape continua : « Il n'est pas croyable que Charles actuellement régnant ait introduit de lui-même cette Pragmatique. Il a dû être trompé ; sa piété a été induite en erreur. Comment un prince religieux aurait-il pu ordonner de garder des dispositions qui blessent la suprême autorité du Siège Apostolique, énervent la vigueur du Christianisme, portent un coup mortel à l'unité et à la liberté de l'Église? Le mot peut paraître dur, mais le fait l'est bien davantage Ce qui nous oppresse, c'est
de voir la ruine des âmes, c'est de voir s'obscurcir la gloire du très noble royaume de France.
« Comment supporter que les laïques soient les juges des prêtres? que les brebis appellent à leur tribunal les causes des pasteurs? est-ce ainsi que ces dernières sont une race royale et sacerdotale? Le respect nous empêche de dire à quel point l'autorité sacerdotale est diminuée. Ils le savent ceux qui selon le caprice de l'autorité séculière tantôt tirent, tantôt remettent au fourreau le glaive spirituel.
« Le Pontife Romain qui a la terre pour paroisse, dont l'Océan ne borne pas les provinces, n'aura en France que la juridiction qu'il plaira au parlement de lui reconnaître ! un sacrilège, un parricide, un hérétique, fût-il ecclésiastique, ne pourra être puni que du consentement du parlement 1 quelques-uns ne vont-ils pas jusqu'à lui reconnaître le pouvoir de fermer l'entrée à nos censures ! Ainsi le juge des juges, le Pontife Romain est soumis au jugement du parlement! Admettre pareille doctrine, c'est faire de l'Église une chose monstrueuse, une hydre à plusieurs têtes; c'est en détruire entièrement l'unité.
i. Spo.nde, Annales ecclesiasticif 1439, n» VII.
a Crime plein de périls, il bouleverse toute hiérarchie. Car pour(|uoi les sujets obéiraient-ils à leurs rois et à leurs magistrats, lorsque ces derniers n'obéissent pas à leur supérieur ? L'on ne doit pas s étonner de se voir appliquer la loi que Ton applique aux autres.
« Il faut craindre qu'il ne soit pas loin le temps prédit par l'Apôtre aux Thessaloniciens : Après l'apostasie viendra l'homme de péché. Ils appellent l'avènement de TAntechrist, ceux qui cherchent à seloigner de rÉglise Romaine ; or c'est ce qui ressort des actes qui se commettent, dit-on, sous le prétexte de la Pragmatique Sanction. »
Courcelles a sans doute suggéré la réponse faite quelques jours après i>ar le bailli de Rouen, un des ambassadeurs. C'est une défense de la Pragmatique Sanction, enguirlandée de beaucoup de protestations de dévouement au Siège Apostolique. Elle rentre entièrement dans la manière de Courcelles et de l'école dont Quicherat le proclame justement le père.
-Eneas Syhâus Piccolomini dit de Courcelles qu'il avait vu, à Bâie, que son extérieur était modeste, aimable, vénérable, que ses yeux regardaient presque toujours la terre*. On a dit de son école qu'elle commençait par baiser le Pape avant de le souffleter. C'est donc de tradition. Pie II relevait cette façon d'agir dans une lettre à Charles VII en date du 22 mai 1460.
Après de nombreuses précautions oratoires, le Pontife écrit : « Vous vous dites notre fils obéissant. Qu'il me soit permis de le contester légèrement. Si vous êtes fils d'obéissance, pourquoi gardez-vous la Pragmatique Sanction ? Le pape Eugène vous a exhorté à la supprimer, parce qu'elle n'est pas selon Dieu. La même demande vous a été adressée par Nicolas, par Callixte, trois pontifes romains, trois pères saints et vénérables. Ils l'ont fait par leurs Nonces et par leurs Légats; ils l'ont fait par leurs lettres ; ils vous ont demandé de laisser cette cause de grandes discordes, et de grands maux dans l'Église ; sur ce point vous avez été toujours sourd à la voix de l'Église romaine. Où est donc votre obéissance ? où votre dévotion ? où votre religion ? vous avez écouté quelques prêtais de votre royaume plus que le Siège Romain... C'est Dieu qui a érigé le Siège Apostolique. Il a voulu qu'il fût son tribunal suprême sur la terre : pas de puissance qui l'égale ; il juge de tous les hommes, de toutes les dignités, et il n'est jugé par personne *. »
Voilà l'effet de Yarl inconcevable par lequel Courcelles fit accepter à Rome les Libertés Gallicanes, ou la Pragmatique Sanction qui en est la charte et l'arsenal. Courcelles fit si peu accepter la Pragmatique Sanction à Rome, qu'il la vit abolie par Louis XL Ce fut le premier acte du règne
i.Aeta concUiorum, Hardouin, t. IX, col. 1423. 2. Raynaldi Annales ecclesiastid. 1460, n» 53.
(le ce monarque ; il lui valut de Rome d'immenses éloges, qu'il ne sut pas continuera mériter.
Un chroniqueur du temps, Jacques Du Clercq, parlant de cet acte réparateur qui fut de trop peu de durée, nous dit pourquoi l'Uni versité était si fort attachée au diplôme de Bourges, et les effets produits par son application :
M Par cette Pragmatique Sanction, il y avait tant de nominations d'étudiants des Universités, qu'on ne pouvait donner bénéfices qull ne s'en suivît procès. On tenait tellement les pauvres en procès qu'ils perdaient leurs bénéfices. Ils étaient quelquefois quatre, cinq ou six à disputer un évôché ; et puis ils pactisaient ensemble. Celui qui l'emportait laissîiit une cure à l'un, une chapelle à l'autre, autre chose au troisième ; et s'il y avait vingt écus de dépens, il en payait cent; et de ce. l'on ne se faisait point conscience et ce n'était pas réputé simonie. Bref il semblait bien souvent qu'on marchandât les bénéfices comme les marchands font des denrées. Si petit qu'il fût, il n'y en avait aucun qui fût donné sans litiges; et towours remportait le plus fort ^ par prière de prince ou autrement^. » Tel fut dans l'Église de Dieu l'homme qui débuta à Rouen par senir d'instrument principal à Cauchon. Le bûcher de la place du Vieux- Marché, qu'il a si puissamment contribué à allumer, fut moins dévastateur que l'incendie qu'il a allumé pour une large part dans l'Église Catholique. Il avait 30 ans lorsqu'il siégeait à côté de Cauchon ; il était bon Anglais et le resta jusqu'au recouvrement de Paris. L'Université le députa au congrès d'Arras avec les instructions dont il a été déjà parlé. Il se rallia si bien à Charles VII, qu'il fut chargé, en 1461, de faire l'oraison funèbre du monarque défunt. Il mourut lui-même en 1469, doyen du chapitre de Paris.
On vante sa modération, il refusa le chapeau de cardinal que lui offrait sa créature, l'antipape Félix. /Enéas Sylvius nous a dit sa modestie extérieure ; son épitaphe exalte son savoir.
C'est le cas de répéter avec Pie IX : « On ne peut rien imaginer de plus dangereux, de plus pernicieux que cette race d'hommes qui, affectant extérieurement des apparences d'honnêteté et de piété, divisent et brisent intérieurement les forces catholiques, accroissent l'audace des ennemis, et excitent involontairement ceux-ci à une colère plus violente contre les vrais enfants de l'Église *. »
Dans un sens identique, Joseph de Maistre a écrit : « Nulle puissance n'a besoin de révoltés; plus leur nom est grand, et plus ils sont dangereux. »