CHAPITRE IV
Là vierge-guerrière D'APRÈS LE SEIGNEUR DE THERMES ET LE DUC D'ALENÇON.
Sommaire : 1. — Théobald de Thermes. — A fait les expéditions de laPucelle. ~ C'élail une guerrière incomparable. — Inspirée. — Témoignage de maître Robert Boignard.
— Elle phrophétise la merveilleuse victoire de Patay. — Sa piété. — Contraste entre sa simplicité et ses talents militaires.
II. — Le dix d'Alexçox. — Sa situation lors de sa déposition. — Prévenu de Tarrivée de Jeanne; accueil qu'elle lui fait. — Jeanne exige que Charles VU donne son royaume à Notre-Seigneur. — Noms des interrogateurs de Chinon. — Rapport au conseil à la suite de Texamen de Poitiers. — Détails sur la préparation du convoi à Blois. — Ce n'est que par un miracle que l'on a pu s'emparer des fortifications anglaises à Orléans. — Préparatifs de l'expédition de la Loire. — Assurance de la Pucelle. — Début de l’attaque contre Jargeau. — Détails. — La Pucelle veut qu'on attaque, malgré l'avis du conseil. — Elle avait promis de ramener le duc sain et sauf. — 11 est sauvé par un avis qu'elle lui donne. — Jeanne, renversée par une grosse pierre, s'écrie que les assiégés sont vaincus. — Meung. — Beaugency. — Méconlentement causé par l'arrivée du connétable. — La Pucelle l'admet. — Prédiction de la victoire de Patay. — La victoire. — La durée et les quatre objets de la mission de la Pucelle. — Son épée brisée à Saint-Denys sur le dos d’une ribaude. — Crainte (|u*elle inspire aux jureurs et notamment au duc d'Alençon. — Jeanne à la paillade.
— Ses larmes à la vue des saintes espèces. — Contraste saisissant entre sa simplicité et sa supériorité militaire, notamment dans le maniement de l'artillerie. - Remarques.
THÉOBALD d’aRMAGNAC, OU DE THERMES (F“* A LXXV''® ; B 112^°; F 182^®).
Noble et prudent seigneur Théobald d Armagnac, dit encore de Thermes, bailli de Chartres, âgé de cinquante ans, a été interrogé le 7 mai (à Paris ) cl a déposé en ces termes.
Je ne connus Jeanne que lorsqu’elle vint à Orléans pour faire lever le siège qu^y tenaient les Anglais. Je me trouvais alors parmi les défenseurs de la ville dans la compagnie du seigneur de Dunois. Dès que nous sûmes son arrivée, le seigneur comte de Dunois, moi qui en témoigne, et plusieurs autres, nous passâmes la Loire et nous allâmes chercher Jeanne qui se trouvait du côté de Saint-Jean-le-Blanc ; nous Tame-
TIIÉOUALD D’ARMAGNAC.
nâmes dans Orléans. Après son arrivée, je la vis aux assauts de Saint- Loup, des Auguslins, de Saint-Jean-le-Blanc, du Pont.
Dans tous ces assauts Jeanne montra une telle vaillance, une si belle conduite, qu'homme mortel ne saurait mieux faire dans le métier de la guerre. Tous les capitaines étaient dans l’admiration de sa vaillance, de sa diligence, des fatigues et des travaux qu’elle brava*.
Je crois qu’elle était une bonne et vertueuse créature ; et que ce qu’elle faisait tenait plus de la divinité que d’une nature mortelle-; car elle reprenait souvent les vices des hommes d’armes. Je pense comme maître Robert Baignart, professeur de sainte théologie, qui plusieurs fois avait entendu sa confession. Je l’ai ouï affirmer que Jeanne était une femme de Dieu; que ses œuvres étaient de Dieu, que c’était une âme bonne et une conscience droite
Le siège d’Orléans levé, je fus avec plusieurs autres guerriers dans la compagnie de Jeanne àBeaugency, où se trouvaient les Anglais. Le jour où ils perdirent la bataille de Patay, nous sûmes, feu La Hire et moi, que les Anglais étaient rassemblés et prêts à combattre. Nous dîmes à Jeanne que les Anglais venaient et qu’ils étaient ordonnés pour livrer bataille. Sa réponse fut qu’elle dit aux capitaines : « Frappez hardiment, ils prendront la fuite et ne tiendront pas longtemps, » Sur sa parole les capitaines se disposèrent à les attaquer, et aussitôt les Anglais furent mis en de'route. Jeanne avait prédit aux Français que peu ou point des leurs seraient tués et qu’ils ne subiraient pas de pertes. C’est ce qui arriva. De tous nos hommes il n’en périt qu'un seul, un noble de ma compagnie \
Je fus en la compagnie de Jeanne devant Troyes et jusqu’à Reims, à la suite du roi. Je suis convaincu que tous les exploits accomplis par elle furent œuvre divine plus qu’œuvre humaine. La preuve c'est qu’elle se confessait très souvent, recevait le sacrement d’Eucharistie, et montrait la plus grande dévotion au sacrifice de la Messe. En dehors de ce qui regarde la guerre, elle était simple et innocente; mais s’agissait-il de conduire et de disposer une armée, de ce qui regarde la guerre, de
1. Johanna fuit ità valens et ità se gessit quod non esset posstbile cuicumque homini meliùs agerc in facto guerra\ Et mirabanturomnes capitanei de suâ valentià et dUigentià, ac pœnis et laboribus per eain supportalis.
2. Crédit quod erat boria et proba creatura, et quod ea quæ faciebat plus erant divinitatis quàm humanitatis, quia reprehendebat sæpè vitia armatorum.
3. Âudivitdici à magislro Roberto Baignart... (eam audiverat pluriès in confessione) quod ipsa Johanna erat mulier Dei, et quod eaquæ faciebat erant à Deo ; quodque ipsa erat bonæ anîmæ et bonæ conscientiæ.
4. De omnibus hominibus nostris, fuit interfeclus solus quidam nobilis de societate loquentis.
préparer les batailles, d'animer le soldat, c'était la conduite du plus habile général du monde, ayant passé toute sa vie à se former au métier de la guerre ^ Je ne sais pas autre chose.
LE SEIGNEUR DUC d' ALENÇON (F®* A LXXVir®, B U 184'®).
Perceval de Cagny nous a fait connaître ce qu'était le duc d’Alençon lorsqu'il eut le titre de généralissime de l’armée avec laquelle la Pucelle nettoya les bords de la Loire. Combien ses dispositions avaient changé en mai 1456, quand il fut appelé à déposer sur celle dont il eut l'honneur d’obtenir la particulière faveur ! La jalousie, des ambitions déçues, et peut-être aussi des dénis de justice, l’avaient fait passer du côté des Anglais, par lui si abhorrés aux jours de la Pucelle. 11 complotait pour les faire rentrer dans cette France d’où ils venaient d’être expulsés. Le 3 mai, jour de sa déposition, des soupçons de trahison pesaient déjà sur lui. Ils allaient être confirmés et le duc allait être arrêté dans les derniers jours du mois*. Il fut interrogé sur la Pucelle à Paris devant l’archevêque de Reims et l’évêque de Paris qui devaient le juger deux ans après. La détention préventive dépassa deux ans.
Voici la traduction de son témoignage tel qu’il se trouve au procès :
Illustre prince et seigneur, le seigneur Jean, duc d’Alençon, âgé de cinquante ans, a comparu, a été admis, a prêté serment et a été interrogé par les susdits seigneurs le 3 mai de l’an du Seigneur 1456.
11 a rendu son témoignage ainsi qu'il suit, sous la foi de son serment :
1. — A l’arrivée de Jeanne auprès du roi, qui était alors à Chinon, je me trouvais à Saint-Florent. Comme je chassais aux cailles, un de mes valets de pied (bajulus) vint vers moi, et m'annonça qu’était venue vers le roi une Pucelle, qui se donnait comme envoyée par Dieu pour chasser les Anglais, et faire lever le siège qu’ils tenaient devant Orléans. Cela me détermina à partir le lendemain pour aller vers le roi à Chinon ; j’y trouvai Jeanne en conversation avec le roi. Comme j’approchais, Jeanne, en me désignant, demanda qui j’étais ; le roi répondit que j’étais le duc
1. De omnibus factis per camdem Johannam plus crédit esse divinitatîs quàm humanitatis. quia, ut dicit loquens, ipsa sœpissiniè confitebatur, recipiebat sacramenlum Eucharistiæ, eratque devotissima in audiendo missam. Dicit tamen quod extrà factum guerra» erat simplex et innocens; sed in conductu et dispositione armatorum, et in facto guerræ, et in ordinando bella et animando armatos, ip^a se ità habebat ac si fuisset subtilior capitaneus mundi, qui totis iemporibus suisedoctus fuisset in guerrà.
2. M. de Beaücourt, Histoire de Charles VU, t. VI, ch. iv, p. 38 etsuiv.
LE DUC D’ALENÇON
d’Alençon. Jeanne dit alors : « Vous, soyez le très bien venu ; plus il y en aura de réunis du sang de France^ mieux ce sera,
II. — Le lendemain Jeanne vint à la messe du roi ; en le voyant elle s’inclina.
Le roi conduisit la Pucelle dans un appartement ; il retint le seigneur de La Trémoille et moi qui parle et congédia les autres. Jeanne lit au roi plusieurs requêtes ; l’une de ces requêtes fut qu’il fît donation de son royaume au roi du Ciel, et qu’après cette donation le roi du Ciel ferait pour lui ce qu’il avait fait pour ses prédécesseurs, et le rétablirait dans l’état d’autrefois. Elle demanda au roi plusieurs autres choses dont je n’ai plus souvenance L’entretien se prolongea jusqu’au dîner.
Après le dîner le roi alla se promener dans la prairie ; Jeanne y vint courir la lance en main ; voyant avec quelle bonne grâce elle la portait et courait, je lui fis présent d’un cheval.
III. — A la suite le roi décida qu’elle serait examinée par des hommes d’Église. A cette fin furent délégués l’évêque de Castres, confesseur du roi, l’évêque de Senlis, l’évêque de Maguelonne*, l’évêque de Poitiers, maître Pierre de Versailles, dans la suite évêque de Meaux, maître Jordan Morin® et beaucoup d’autres dont les noms ne me reviennent pas. Ils lui demandèrent pourquoi elle venait, et ce qui l’avait amenée auprès du roi. Elle répondit qu’elle venait de la part du roi des Cieux, qu’elle avait des voix et un conseil qui l’avertissaient de ce qu’elle avait à faire; je ne me rappelle pas le reste. Dans la suite, Jeanne prenant le repas avec moi me dit qu’elle avait été fort examinée, • mais qu’elle savait et pouvait plus qu’elle n’avait dit aux interrogateurs.
1. Ipsa Johanna fecit régi plures requestas, et inter alias quod donaret regnum suum régi Cœlorum, et quod rex Cœlorum post hujusmodi donationem, sibi faceret prout fecerat suis prædecessoribus, et eum reponeret in pristinum statuni ; et multa alia, de quibus ipse loquens non recolit, fuerunt proJocula usque ad prandium.
Le clerc de Martin V, Fauteur du Brevariûm historiale, raconte la manière piquante dont Jeanne fit faire ou renouveler cette donation (1, p. 57-58). Ébérhard de Vindecken énumérera plusieurs des requêtes de Jeanne, indiquées aussi par Morosini (111, p. 585). L’on ne saura trop rappeler ce qu’en a dit Gerson (I, p. 57-58).
2. 11 n’est pas douteux que l’évêque de Maguelonne dont il est ici question ne fût Robert de Rouvres, frère de lait de Charles VU, qui habitait à la cour, et a signé les lettres d’anoblissement de la Libératrice. 11 était alors évêque de Séez, d’où il fut transféré à Maguelonne. Ni Machet, confesseur du roi, n’était encore évêque de Castres, ni Haphanel, confesseur de la reine, évêque de Senlis; ils le devinrent bientôt après. Robert de Rouvres, Machet n’ont pas mis les pieds dans leurs diocèses; le franciscain Raphanel, au contraire, vécut en saint dans celui de Senlis.
3. Jordan Morin était un des députés de Charles VI au concile de Constance. Il y poursuivit avec Cerson la condamnation de Jean Petit. Jean sans Peur, devenu le maître par la révolution du 29 mai 1418, üt casser par Charles VI tout ce qu’ils avaient fait au nom du roi. (111, p. 490.)