‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 107 sur 296 · IV · texte numérisé non relu

IV

i94 LA VIERGE-GUERRIÈRE D’APRÈS LES TÉMOINS DE SA VIE.

Le roi, après avoir ouï le rapport de la commission d'examen, voulut de plus que Jeanne se rendit à Poitiers ; et là elle fut encore examinée. Je n’assistai pas à ce nouvel examen. Je sus cependant que dans un rapport fait au conseil du roi il fut dit que les examinateurs n’avaient trouvé dans Jeanne rien d’opposé à la foi catholique, et que le roi, vu la nécessité dans laquelle il se trouvait, pouvait s’en aider*.

IV. — Après ces assurances, le roi m’envoya vers la reine de Sicile (à Blois) préparer le convoi de vivres à amener à Orléans, avec l’armée qui devait y entrer. J’y trouvai sire Ambroise de Loré, sire Louis (le nom m’échappe) qui avaient préparé les provisions. 11 fallait de l’argent pour les payer. Pour me le procurer je revins vers le roi, et lui notiBai que le convoi était prêt; qu’il ne manquait que l’argent pour le solder et solder les hommes d’armes. Le roi, afin de mettre la dernière main à l’entreprise, fit délivrer les sommes nécessaires; c’est ainsi que les hommes d’armes furent prêts à prendre avec le convoi le chemin d’Orléans, pour tenter de faire lever le siège. Jeanne fut envoyée avec, les gens de guerre ; le roi lui avait fait faire un équipement militaire.

V. — Ce qui se passa dans la marche, les événements accomplis à Orléans, je ne les connais que par les récits d’autrui; je n’étais pas présent; je ne faisais point partie de l’armée. Cependant dans la suite j’ai vu les travaux exécutés devant Orléans et je me suis rendu compte de leur force. Je crois qu’on s’en est rendu maître par miracle plus que par force d’armes, surtout du fort des Tournelles au bout du pont, et du fort des Augustins. Si avec une poignée d’hommes j’eusse été chargé de les défendre, j’eusse bien osé me promettre d’y braver durant six ou sept jours toute la puissance des armées, et il me semble qu’on ne fût pas venu à bout de s’en emparer. J’ai entendu les soldats et les capitaines présents dans la ville attribuer presque tout ce qui se passa à Orléans à un miracle de Dieu et dire que ce n’était pas l’œuvre de l’homme, mais œuvre de la force d’en haut. C’est ce qu’exprima souvent, moi l’entendant, Ambroise de Loré, depuis prévôt de Paris. Je ne vis pas Jeanne, depuis qu’elle se fut éloignée du roi, jusqu’après la levée du siège d’Orléans.

VI. — A force de nous donner du mouvement, nous rassemblâmes six cents lances des hommes du roi, désireux d’attaquer Jai^eau qui était au pouvoir des Anglais. Une première nuit nous couchâmes dans un bois, et au lever du jour le lendemain nous fûmes rejoints par une autre troupe de guerriers du roi, conduits par sire le bâtard d’Orléans,

1. Nous avons ici un double rapport fait au conseil du roi après les examens de Chinon et de Poitiers. Ce qui confirme les interprétations données à plusieurs réponses de Jeanne au premier chapitre du présent volume.

LE DUC D’ALENÇON

sire Florent d’Illiers et par d’autres capitaines. La jonction opérée, il se trouva que nous étions environ douze cents lances.

11 s’éleva alors une discussion entre les capitaines. Les uns étaient d'avis qu’il fallait attaquer la ville ; les autres étaient d’avis contraire : les Anglais, disaient-ils, étant en grande force et en grand nombre. Jeanne, voyant leur dissentiment, nous dit de ne pas redouter le nombre, de ne pas faire difficulté d’aller assaillir les Anglais, parce que Dieu conduisait notre entreprise. Elle ajouta que, si elle n’était pas certaine que Dieu conduisait cette entreprise, elle préférerait bien garder les brebis que s’exposer à de si grands périls. Après ces paroles nous prîmes le chemin de Jargeau. Nous espérions nous emparer des faubourgs et y passer la nuit; les Anglais, qui en furent instruits, vinrent à notre rencontre, et de prime abord repoussèrent l’armée du roi. Ce que voyant, Jeanne prit son étendard, et alla au lieu de la mêlée, en disant aux combattants d’avoir bon courage. Ils firent si bien que cette nuit larmée royale coucha dans les faubourgs de Jargeau. Je crois bien que Dieu conduisait l’entreprise; car cette nuit il n’y eut presque pas de garde, et si les Anglais avaient fait une sortie, l’armée eût été en grand péril.

On disposa l’artillerie; dès le matin l’on braqua les bombardes et les machines contre la ville, et quelques jours ‘ (quelques heures après) nous tînmes conseil pour savoir ce qu’il y avait à faire afin de débusquer les Anglais. Nous étions au conseil lorsqu’il nous fut rapporté que La Hire était en pourparler avec le seigneur de Suffolk. Nous en fûmes mécontents, moi et tous ceux qui avions la charge de l’armée ; La Hire fut mandé et se rendit. Après son arrivée, il fut arrêté qu’on donnerait l’assaut à la ville ; les hérauts crièrent : à t assaut, Jeanne elle-même me dit : Avant,^ gentil Duc,, à l'assault.

Or, il me semblait prématuré d’engager si promptement l’assaut. Jeanne me dit : « hésitez pas; l'heure est propice quand il plaît à DieUy et il faut ouvrer quand il plaît à Dieu; ouvrez (agissez) et Dieu ouvrera (agira) ; et elle ajouta en s’adressant à moi : « Ahl gentil Duc,, est-ce que tu as peur? ne sais-tu pas que fai promis à ta femme de te ramener sain et sauf, » C’est qu’en effet, quand je quittai ma femme pour venir avec Jeanne à l’armée, ma femme dit à Jeannette qu’elle éprouvait à mon sujet les plus grandes alarmes, que je revenais récemment de captivité, et que mon rachat avait nécessité la dépense de telles sommes d’argent qu’elle m’aurait volontiers supplié de rester. Jeanne lui répondit : « Madame,, soyez sans crainte,

1. Po$t aliquos dies est manifestement fautif. L’armée arriva le samedi il juin et s’empara de la ville le 12. Le récit tout entier est quelque peu confus. La jonction dont parle d’Alençon doit être celle qui eut lieu près de Romorantin, ou à Orléans.

je VOUS le ramènerai bien portant^ dans F état présent y ou même meilleur, >»

Pendant que Ton donnait Passant à la ville de Jargeau, j’étais sur un point où Jeanne vint me dire : « Retirez-vous de cette place, sans quoi cette machine (et elle me la montrait sur le rempart) vous enlèvera la vie. » Je m’écartai, et, peu après, à l’endroit que j’avais quitté, la machine indiquée tua un gentilhomme qui s’appelait Monseigneur de Ludes. J’en fus glacé de crainte et, après ce qui venait de se passer, rempli de grande admiration des paroles de Jeanne. Après cela Jeanne monta à l’assaut et je la suivis.

Nos hommes avançaient. Le comte de SufTolk me fit crier qu’il voulait me parler; je ne voulus pas l’entendre, et l’assaut fut poussé. Jeanne était sur une échelle, tenant son étendard dans sa main. Une pierre fut lancée qui frappa l’étendard, la tête de Jeanne elle-même, s’émietta sur la chapeline qui la couvrait, et la fit rouler jusqu’à terre. Elle se releva en criant aux guerriers : « Amis, susy suSj notre Sire a condamné les Anglais; dès cette heure ils sont nôtres; ayez bonne confiance. » A Tinstant, Jargeau fut pris. Les Anglais se retirèrent vers le pont; les Français les poursuivirent; dans cette poursuite ils en tuèrent plus de onze cents.

VIL — Jargeau conquis, nous vînmes, Jeanne, les hommes d’armes et moi, à Orléans et d’Orléans à Meung, où se trouvaient les Anglais, sous le commandement de \ enfant de Warvic et de Seules. Je passai la nuit dans une église, près de Meung, avec une poignée de soldats ; j’y courus un grand danger.

Le lendemain nous prîmes le chemin de Beaugency, nous trouvâmes dans des prairies un renfort de gens du roi, et nous attaquâmes les Anglais maîtres de Beaugency. Ils abandonnèrent la ville et se retirèrent dans le château fortifié ; nous plaçâmes des postes devant le château, pour les empêcher d’en sortir. Nous campions devant le château lorsque nous fut portée la nouvelle que messire le Connétable arrivait avec un bon nombre de combattants. Nous en fûmes mécontents, moi le premier, Jeanne et le reste de l’armée, parce que nous avions ordre de ne pas recevoir en notre compagnie le seigneur Connétable. Je dis à Jeanne que si le Connétable venait, je me retirerais. Le lendemain, avant qu’il nous eût rejoints, arriva la nouvelle que les Anglais accouraient en grand nombre, que Talbot était dans l’armée; l’on cria : A larme. Comme je voulais me retirer à cause de Tarrivée du Connétable, Jeanne me dit qu’il était nécessaire de s’aider. Les Anglais finirent par rendre le château par capitulation; ils se retirèrent avec un sauf-conduit délivré par moi, en ma qualité de lieutenant du roi, titre dont j’étais alors investi dans cette armée

I. Toute cette partie de la déposition est fort confuse. Pour voir comment les choses se passèrent, il faut lire la chronique du maitre d’hôtel du duc, Perceval de Cagny, Wavrin, etc.

LE DUC D’ALENÇON

Pendant que les Anglais s'en allaient, arriva un des hommes de La Hire qui me dit et dit aux capitaines du roi que les Anglais venaient, qu’on allait les avoir en face, et qu’ils étaient comme mille hommes d’armes ^ Jeanne demanda ce que disait cet homme, on le lui apprit; elle adressa alors ces paroles au Connétable : « Ahl beau Connétable^ vous nêtes pas venu de par moi^ mais puisque vous êtesvenu^ soyez le bienvenu. »

Plusieurs des gens du roi craignaient et disaient qu’il était bon de faire venir les chevaux*. C’est alors que Jeanne prononça ces paroles : « En nom Dieu, il les faut combattre; s'ils étaient pendus aux nues nous les arons; parce que Dieu nous les envoie pour leur châtiment. » Elle assura qu’elle était certaine de la victoire, disant : « Le gentil roi ara aujourd' hui la plus grande victoire qu'il eût pieçà » (qu’il ait eue jusqu’ici). Je sais bien que les Anglais furent facilement mis en déroute et taillés en pièces. Talbot fut au nombre des prisonniers. Il y eut grand massacre d’Anglais. A la suite l’armée se replia sur Patay en Beauce, Talbot fut amené dans cette ville devant le Connétable, moi qui en témoigne, et en présence de Jeanne. Je dis à Talbot que le matin il ne s’attendait pas à pareil événement. C’est la fortune de la guerre, me répondit-il. Nous revînmes vers le roi qui songea dès lors à aller se faire couronner et sacrer à Reims.

VIII. — J’ai entendu Jeanne dire au roi qu’elle durerait un an et pas beaucoup plus, et que l’on devait penser à bien besogner cette année, car elle avait quatre choses en charge : chasser les Anglais, faire sacrer et couronner le roi à Reims, délivrer le duc d’Orléans des mains des Anglais, faire lever le siège qu’ils tenaient devant Orléans*.

IX. — Jeanne était chaste, et détestait beaucoup les femmes qui s’attachent aux pas des hommes d’armes. Je l’ai vue à Saint-Denys, au retour du couronnement du roi, l’épée nue à la main, poursuivre une de ces filles surprise dans l’armée, avec tant de vigueur, que l’épée se brisa dans la poursuite.

Elle se courrouçait très fort lorsqu’elle entendait jurer quelqu’un de l’armée; elle faisait de véhéments reproches aux jureurs, et spécialement à moi, qui jurais quelquefois; sa seule vue suffisait pour me refréner et faire expirer le jurement sur mes lèvres.

Quand l’armée était en campagne, l’armée couchait à la paillade, j’y

1. C'eût été bien peu. Faute de mémoire chez le témoin, ou de fidélité chez le greffier, tout ce passage esl peu conforme aux faits et peu intelligible.

2. Quod bonnmerat mandare equos, d’avoir de bons chevaux, pour la fuite peut-être.

3. Audivique aliquando dictam .Tohannam dicentem régi quod ipsa Johanna duraret per annum et non multum plus, et quod cogitaient illo anno de benè operando, quia dicebat se habere quatuor onera, videlicet : fugare Anglicos ; de faciendo regem coronari et consecrari Remis; de liberando ducem Âurelianensem è manibus Angliconim, et de levando obsidionem positam per Anglicos ante villam Aurelianensem.

couchais, et Jeanne aussi. J’ai vu Jeanne quand elle se disposait au repos, j’ai vu quelquefois son sein qui était beau, mais jamais je n’ai eu envers elle de désir charnel.

X. — Autant que j’ai pu le constater, Jeanne a été à mes yeux une bonne catholique, et une vertueuse femme. Je l’ai vue recevoir plusieurs fois le corps du Christ ; et quand ses yeux se portaient sur ce corps divin, souvent elle pleurait à grosses larmes ; elle recevait l’Eucharistie deux fois par semaine et se confessait souvent*.

XI. — Dans toute sa conduite, en dehors du métier des armes, Jeanne était simple comme une jeune fille; mais au fait de la guerre elle faisait preuve d’une expérience consommée, très habile à manier la lance, à ranger l’armée, à préparer la bataille et à disposer de l’artillerie. En ce qui regarde l’art militaire, tous étaient dans le ravissement de voir en elle la sagacité, la prudence d’un général qui se serait exercé durant vingt ou trente ans au métier des armes; on admirait surtout le parti qu’elle savait tirer de l’artillerie, car c’est le point dans lequel elle excellait*.

Le témoin interrogé a déclaré ne savoir plus rien.

Observations. — Cette déposition fort remarquable, au commencement et à la fin surtout, obscure en ce qui regarde la suite de la campagne de la Loire, où le témoin cependant avait le titre de généralissime, nous fait connaître plusieurs détails que l’on ne trouve pas ailleurs. De ce nombre la durée de la mission de la Vénérable. Elle aurait dit parfois au roi qu’elle ne durerait guère qu’un an. Cependant M. Doinel a trouvé un acte, qui sera cité au cinquième livre, d’après lequel elle aurait loué à Orléans une maison pour soixante ans.

L’explication ne serait-elle pas la double voie ouverte devant elle? L’une où elle aurait été obéie, et où, nouvelle Judith, elle aurait fini paisiblement sa vio au milieu de son peuple ; l’autre, plus héroïque et plus semblable à celle de son Maître, où elle devait racheter par le martyre les infidélités des siens ? Il est remarquable qu’aucun des témoins ne souffle mot de ce qui a suivi le sacre. Seul, d’Aulon nous parlera de la prise de Saint- Pierre-le-Moustier. Chez tous, pas la moindre allusion aux échecs subis. N’y avait-il pas un mot d’ordre prescrivant le silence ?

1. Dum videbat corpus Chrisli, fiebal multoliens cum magnis iacrymis. Becipiebat ctiam sacram Eucharistiarn bis in septimanâel sa^pè confitebatur.

2. Ipsa Johanna in omnibus factis suis, extrà factum guerræ, erat simplex et juvenis; sed in facto guerræ erat multum experta, tàm in portu ianceæ quàm in congregando oxercitu et ordinandis beliis, et in præparatione de l'artillerie; et de hoc mirabantur omnes quod ità cautè et providè agebat in facto guerra^ ac si fuisset unus capitaneus qui facta guerræ per XX aut XXX annos exercuisset et maxime in præparatione de l'artillerie f quia multum benè in hoc se habebat.

LE DUC D’ALENÇON

Le duc d’Alençon énumère d’ailleurs, mais comme dans l’ordre inverse, le quadruple objet de la mission. Ce sont ceux qu’indique le doyen Seguin avec cette différence que, d’après d’Alençon, Jeanne ne devait pas seulement les prophétiser, mais les réaliser.

C'est à Saint-Denys que la Vénérable brisa son épée sur les épaules d’une ribaude, symbole de la fin de la mission glorieuse, et de ce qui en suspendait les exploits.

Si, au lieu des tergiversations sans fin qu’elle eut toujours tant de peine à vaincre, on se fût, comme le demandait la divinité de sa mission et le prescrivait Gelu, abandonné complètement à sa direction, il eût suffi d’un an pour réaliser ce qui est ici énoncé, vu la stupéfaction produite par des coups si manifestement divins.

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