‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 111 sur 296 · Femme du conseiller Dupuy dont nous parlera Paquerel · texte numérisé non relu

Femme du conseiller Dupuy dont nous parlera Paquerel

duc d’Alençon lui donna un cheval que j’ai vu dans la maison de ladite dame La Pau. C’est à Tours que commandement me fut donné d’être le page de Jeanne, avec un autre du nom de Raymond. Depuis ce moment, je fus toujours avec elle, lui rendant les services commandés par mon titre de page, à Blois, à Orléans, partout jusqu’à l’arrivée devant Paris.

Pendant que Jeanne était à Tours, des armures furent fabriquées pour elle, et le roi lui donna un état de maison. De Tours Jeanne vint à Blois en compagnie des hommes d’armes du roi, compagnie qui alors avait peu de confiance en elle^ Jeanne resta à Blois avec les hommes d'armes durant un temps dont ma mémoire ne me permet pas de fixer la durée.

On arrêta de quitter Blois et de se rendre à Orléans par la Sologne. Jeanne se mit en marche revêtue de son armure, en compagnie des hommes d’armes. Elle ne cessait de leur recommander d’avoir grande confiance en Dieu et de se confesser de leurs péchés. Je l’ai vue recevoir le sacrement d’Eucharistie durant cette marche.

Arrivés non loin d’Orléans, par la rive de la Sologne, Jeanne, moi qui parle, et plusieurs autres nous passâmes la rivière, par côté {au-dessus) de la ville [de latere civitatis), et nous entrâmes ensuite dans la cité. Jeanne dans le voyage fut très douloureusement blessée, parce que la nuit qui suivit son départ de Blois, elle coucha avec ses armes.

Jeanne fut logée dans la maison du trésorier, devant la porte Bannier. Il me semble qu’elle reçut l’Eucharistie dans cette maison.

Le lendemain du jour où nous entrâmes à Orléans, Jeanne se rendit auprès du bâtard d’Orléans, et s’entretint avec lui *. A son retour, elle était fort courroucée, parce qu’il avait été résolu que Ton n’attaquerait pas ce jour-là.

Cependant Jeanne se rendit à un boulevard que les assiégés avaient élevé en face du boulevard des Anglais. Là elle parla aux Anglais du boulevard d’en face, et leur dit de se retirer au nom de Dieu, sans quoi elle les y contraindrait. Un certain Anglais, appelé le bâtard de Granville, lui répondit par une suite d’injures, lui demandant si elle voulait qu’ils se rendissent à une femme, et traitant les Français qui étaient avec elle de maquereaux mécréants.

Cela fait, Jeanne rentra à sa demeure, monta [ascendit] dans sa chambre, et je croyais qu’elle allait dormir*. Peu de temps après elle descendit

1. (Vest le texte du manuscrit 5970, tandis que le manuscrit 1703 porte magnam fiduciam habebant. Ce dernier est beaucoup plus fautif.

2. Ici et dans les lignes suivantes il y a confusion dans les souvenirs de Louis de Coûtes. U transporte au samedi 30 avril, ce qui n’eut lieu que le mercredi 4, lorsque le bâtard ramena de Blois le reste de Tarmée et que Jeanne fut à sa rencontre, ce dont il ne parle pas. Ce qu'il dit du bâtard de Granville doit s’être passé dans l’intervalle.

3. 11 n’est pas douteux que cela se passa le 4 mai après dîner, et nullement le 30 avril.

LOUIS DE COUTES

(descendit) précipitamment et me dit : « Ha, sanglant garçon, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! » Elle m’ordonna d’aller chercher son cheval, et en attendant, elle se fit armer par la maîtresse de la maison et par sa fille, et quand je ramenai le (îheval harnaché, je la trouvai armée. Elle me dit d’aller chercher sa bannière qui était dans l’appartement d’en haut [quod erat superius) *; je la lui fis passer par la fenêtre. Dès qu’elle Teut en mains, elle courut en toute hâte vers la porte de Bourgogne. La maîtresse de la maison me dit d’aller après elle ; ce que je fis.

Il y avait alors un engagement ou une escarmouche du côté de Saint- Loup, et dans cet engagement le boulevard fut pris. Jeanne rencontra quelques Français qui avaient été blessés ; elle en fut très émue. Les Anglais se préparaient à se défendre lorsque Jeanne accourut précipitamment. A sa vue les Français poussèrent aussitôt des cris, et le fort ou la bastille Saint-Loup fut enlevé.

J'ai ouï dire que quelques ecclésiastiques se revêtirent des vêtements de leur ordre [sacerdotaux] et se présentèrent ainsi à Jeanne. Jeanne les accueillit, ne souffrit pas qu’on leur fît le moindre mal, et les fit conduire avec elle à son hôtel, tandis que les gens d’Orléans massacraient les autres Anglais.

Ce soir Jeanne vint souper h son hôtel. Elle était très sobre; plusieurs fois elle passa la journée entière sans manger autre chose qu’une bouchée de pain*; c’était un sujet d’étonnement de la voir manger si peu. Quand elle était dans son hôtel, elle mangeait seulement deux fois le jour.

Le jour suivant’, vers la troisième heure [9 heures du matin)^ les hommes d’armes du roi passèrent en bateaux sur l’autre rive, afin d’attaquer la bastide ou le fort Saint-Jean-le-Blanc ; les Français s’en emparèrent, ainsi que de la bastide des Célestins (lire des Augustins). Jeanne avait passé la Loire avec l’armée. Je passai avec elle. Nous rentrâmes dans Orléans. Jeanne coucha dans sa demeure, en compagnie de plusieurs femmes, selon sa coutume. La nuit elle avait toujours une femme pour coucher avec elle, si elle pouvait en trouver. Quand elle ne pouvait en avoir, alors qu’elle était à la guerre, en campagne, elle couchait tout habillée \

1. Toutes les expressions supposent que la chambre de la Pucelle était au premier, et non pas au rez-de-chau>sée où Ton prétend la montrer.

2. Multum erat sobria, quia pluries per totam diem non comedit nisi mois^urn panis ; et mirabatur (roirabaniur , quôd ità modicuin cornederet.

3 Ce fut seulement le surlendemain.

4. Semper in nocte habebat mulierem cum eà cubantem... dum non poterat irive* nire, quandù erat in guerrà et campis, cubabat indula suis vestibus.

Le jour qui suivit, Jeanne malgré Topposition de plusieurs seigneurs, auxquels il semblait, qu’elle voulait exposer les gens du roi à un grand péril fit ouvrir la porte de Bourgogne et une petite porte près de la grosse tour. Elle passa l’eau avec les autres hommes d’armes pour attaquer la bastide du Pont, encore au pouvoir des Anglais.

L’attaque dura depuis prime jusqu’à la nuit. Jeanne y fut blessée ; on lui fit quitter ses armes pour la panser. Le pansement fait, elle revêtit de nouveau son armure, et alla avec les autres à l’attaque et à l’assaut, qui dura sans discontinuer depuis Theure de prime jusqu’au soir. Le boulevard fut pris; Jeanne fut toujours à l’attaque parmi les combattants, les exhortant à avoir bon courage, à ne pas quitter la place, parce qu’ils seraient bientôt maîtres du fort. Elle leur disait, ce me semble, que lorsqu’ils verraient le vent pousser son étendard jusqu’au fort, ils en seraient les maîtres. Les choses en vinrent à un point tel que les gens du roi, voyant qu’ils n’avançaient en rien et que la nuit était proche, désespéraient d’enlever le fort. Jeanne cependant tenait toujours bon, et leur promettait qu’infailliblement il serait leur, ce jour-là môme. Les combattants se disposèrent à un nouvel assaut ; ce que les Anglais voyant, ils ne firent plus aucune défense, saisis qu’ils étaient de terreur. Quasi tous furent noyés. Dans ce dernier assaut, les Anglais n’opposèrent aucune résistance.

Le lendemain, tous les Anglais qui étaient autour d’Orléans se retirèrent à Beaugency et à Meung. L’armée du roi, dans laquelle Jeanne se trouvait, les y poursuivit {six semaines plus tard). Là intervint une capitulation d’après laquelle la ville devait être rendue avant la bataille*. Le jour de la bataille arrivé, les Anglais s’éloignèrent de Beaugency. L’armée du roi, avec Jeanne dans les rangs, se mit à leur poursuite. La Hire conduisait l’avant-garde au grand mécontentement de Jeanne, qui tenait beaucoup à avoir la charge de commander l’avant-garde. Les gens du roi se conduisirent si bien que La Hire, qui, cette fois, conduisait l’avantgarde, tomba sur les Anglais, et les gens du roi eurent la victoire. Presque tous les Anglais furent tués.

Jeanne était fort compatissante. Pareil massacre lui causait une grande pitié. Une fois un Français conduisait un certain nombre de prisonniers anglais; il lui arriva d’en frapper un à la tète avec tant de violence qu’il tomba comme sans vie. A cette vue, Jeanne descendit de cheval, et

1. Contradicentibus pluribus dominis, quibus videbatur quod ipsa volebat ponere gentes regis in magno periculo, fecit aperiri portam Burgundiæ.

2. Un manuscrit porte : de reddendo villam antè pugnam. Le texte de Quicherat, de reddendo villam y aut pugnando, semble n’avoir pas de sens.

LOUIS DE COUTES

soutenant la tête du malheureux, elle le fil confesser et lui prodigua les consolations en son pouvoir*.

Ensuite Jeanne alla devant Jargeau avec Tarmée du roi. La ville fut prise d’assaut, plusieurs Anglais faits prisonniers, parmi eux le comte de Suffülk^

Après la délivrance d’Orléans et toutes ces victoires, Jeanne, avec les hommes d’armes, alla vers le roi qui alors était à Tours, et il fut décidé que le roi irait à Reims pour y recevoir le sacre ^

Le roi se mit en campagne avec son armée, dans laquelle Jeanne se trouvait. Il prit le chemin de Troyes, qui fit sa soumission ; ensuite celui de Chàlons, qui se rendit aussi; enfin il arriva à Reims, où il fut couronné et sacré. J’étais présent, comme je l’ai dit, j’étais page de Jeanne et ne la quittais jamais. Je fus à sa suite jusqu’à son arrivée devant la ville de Paris.

D’après toute la connaissance que j’ai pu avoir de Jeanne, c’était une femme bonne et vertueuse. Elle faisait ses délices d’entendre la messe, et ne manquait de l’entendre que lorsque cela lui était impossible. Elle se courrouçait fort lorsqu’elle entendait blasphémer le nom de Notre- Seigneur et quand elle entendait quelqu’un jurer. Plusieurs fois je l’ai entendue reprendre Mgr le duc d’Alençon, lorsqu’il jurait ou disait des mots tenant du blasphème. En général, dans l’armée nul ne se fût permis de jurer ou de blasphémer en sa présence sans être réprimandé.

Elle ne voulait pas de femme dans son arniée. Une fois, près de Château-Thierry, elle vit la maîtresse d’un homme d’armes chevaucher dans l’armée. Elle se mit à la poursuivre, l’épée nue, elle ne la frappa cependant pas, elle l’avertit doucement et charitablement de ne plus se trouver dans l’armée; sans quoi, elle lui ferait déplaisir.

Je ne sais pas autre chose, parce que, ainsi que je l’ai déjà dit, je n’ai pas revu Jeanne depuis qu’elle vint devant Paris.

1. Johanna erat muUum pia, et habebat magnam pietatem de tantà occisione, quia, cum quàdam vice unus Gallicus duceret certes Anglicos captives, ipse qui ees ducebat percussit unura illerum Anglicerum in capite, in tantum qued ipsum reddidit quasi mortuum. Ipsa Jehanna hec videns descendit de eque, et fecit eumdem Anglicum confiteri, tenende eum per caput, et censolande eum pre pesse.

2. Jargeau fut pris avant Beaugency et avant la victeire de Patay.

3. Il est vrai que, après la délivrance d'Orléans, Jeanne vit le rei à Teurs ; mais après la campagne de la Leire, ce fut à Chàteauneuf et à Gien qu’elle rejeignit le rei. L’ancien page rapperte la suite des événements d’une manière très confuse. Excellent pour la vie privée de l’héroïne, il est au-dessous de la médiocrité pour la vie publique. U est préoccupé de mettre en avant le roi et l’armée du roi et assigne à la Pucelle un rèle beaucoup trop effacé.

JEAN d’aULON.

Tous les documents s’accordent à nous représenter Jean d’Aulon comme un des preux les plus honorables de l’époque. C’est à ce titre que Charles VII le mit à la tête de la maison de la Pucelle, et comme il va nous le dire lui-même, lui confia pour ainsi dire la garde de la jeune fille. C’était un de ces gentilshommes du Midi qui en si grand nombre combattirent l’Anglais. Charles VII lui confia diverses charges de confiance. Il fut longtemps capitaine du château de Pierre Encise, près de Lyon ; la correspondance de Charles VII avec cette ville le mentionne souvent. 11 venait depuis peu de temps d’être fait sénéchal de Beaucaire lorsque les commissaires pontificaux ouvrirent leur enquête en vue de la réhabilitation. A la date du 20 avril, le président de la conïmission, Jean-Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, lui écrivit de Paris une lettre dans laquelle il lui disait de vouloir lui envoyer par écrit, signé de deux notaires apostoliques et d’un inquisiteur de la foi, ce qu'il savait bien et longuement de la vie, conversation et gouvernement de Jeanne la Pucelle,

D’Aulon se rendit à Lyon, et au lieu de faire un récit par écrit, il fit, au couvent des Dominicains de cette ville, une déposition en français, devant Jean des Prés [de Pratis),^ dominicain, vice-inquisiteur, et devant les deux notaires apostoliques, Barthélemy et Hugues Lelièvre. Des Prés reçut ce témoignage à Lyon le 28 mai 1456 et le transmit aux délégués pontificaux. Il fut inséré au procès ; il est rédigé en français du XV® siècle, en style indirect, surchargé de ces dits^ de ces que dont on était vraiment prodigue à cette époque. Il va être reproduit en style direct.

I. — Il y a environ vingt-huit ans, le roi notre Sire étant à Poitiers, il me fut dit que la Pucelle, qui était des parties de Lorraine, avait été amenée et présentée audit seigneur par deux gentilshommes, se disant être à messire Robert de Baudricourt^ chevalier. L’un de ces gentilshommes était appelé Bertrand, l’autre Jean de Metz. Pour voir cette jeune fille, moi qui parle, j’allai audit lieu de Poitiers.

Après sa présentation, ladite Pucelle parla au roi notre Sire secrètement, et lui dit des choses secrètes, que je ne sais pas ; ce que je sais bien, c’est que peu de temps après, ce même seigneur envoya quérir quelques-uns des gens de son conseil, entre lesquels j’étais, moi qui

JEAN D’AULON

parle, et qu’il leur dit que celte Pucelle lui avait déclaré être envoyée de par Dieu pour Taider à recouvrer son royaume, qui alors était pour la plus grande partie occupé par les Anglais, ses ennemis anciens’.

Après ces paroles déclarées par ledit seigneur aux gens de son conseil, on fut d’avis d’interroger sur quelques points touchant la foi ladite Pucelle, qui pour lors était de l’àge de seize ans, ou environ. Pour ce faire, ledit seigneur fit venir certains maîtres en théologie, juristes et autres gens experts, qui la questionnèrent sur ces points bien et diligemment.

J’étais présent au conseil quand ces maîtres firent leur rapport de ce qu’ils avaient trouvé de ladite Pucelle. 11 fut dit publiquement par l’un d’eux qu’ils ne voyaient, ne savaient, ne connaissaient en icelle Pucelle aucune chose, si ce n’est tout ce qui pouvait être en bonne chrétienne et vraie catholique, que pour telle ils la tenaient, et que leur avis était qu elle était une très bonne personne*.

Le rapport fait au roi par lesdits maîtres, la Pucelle fut depuis baillée à la reine de Sicile, mère de la reine notre souveraine dame, et à certaines dames étant avec elle, par lesquelles icelle Pucelle fut vue, visitée et secrètement regardée et examinée ès secrètes parties de son corps; ét après qu’elles eurent vu et regardé tout ce qui était à regarder en ce cas, ladite dame dit et relata au roi qu’elle et lesdites dames trouvaient certainement que c’était une vraie et entière pucelle, en laquelle n’apparaissait aucune corruption, ni violence. Quand ladite dame fit son rapport, j’étais présent.

Après ces choses ouïes, le roi considérant la grande bonté qui était en icelle Pucelle, et qu’elle lui avait dit être envoyée de par Dieu, il conclut en son conseil que dorénavant il s’aiderait d’elle au fait de ses guerres, attendu qu’elle lui était envoyée pour ce faire. 11 fut dès lors arrêté qu’elle serait envoyée dans la cité d’Orléans, alors assiégée par les ennemis.

A cette fin des gens lui furent baillés, les uns pour le service de sa personne, et d’autres pour la conduite d’elle. Pour la garde et conduite d’elle, moi qui dépose fus ordonné par le roi, nolredit seigneur ; et aussi pour la sûreté [commodité) de son corps, le roi fit faire à la Pucelle un

1. D’Aulon ne parle ni de Chinon, ni de Tours, ni de Blois. L’entretien secret avait eu lieu lors de la première présentation, mais c’est à Chinon et non pas à Poitiers que cette première présentation avait eu lieu. — Les témoins n’ayant pas une histoire à écrire, ont cherché dans leurs souvenirs ce qui avait trait à la cause.

2. Texte : Fut par l’un d’eux dit publiquement qu’ilz ne veoient, scavoient, ne congnoissoient en icelle Pucelle aucune chose, fors seulement tout ce que puet estre en bonne chrestienne et vraye catholique, et que pour telle la tenoient, et estoit leur advis que estoit une très bonne personne.

équipement propre à son corps*. Cela fait, il ordonna une certaine quantité de gens d'armes pour la mener et la conduire sûrement elle et ceux de sa compagnie audit lieu d'Orléans, et incontinent après, elle se mit à chemin avec ses gens pour aller en cette ville.

Aussitôt que Mgr de Dunois, que l'on appelait alors monseigneur le bâtard d'Orléans, et qui était en ladite cité pour la préserver et garder des ennemis, eut connaissance que la Pucelle venait vers la ville, il fit promptement, pour lui aller au-devant, assembler certaine quantité de gens de guerre, comme La Hire et autres. Pour aller à sa rencontre, et plus sûrement l'amener et conduire en la cité, icelui seigneur et ses gens se mirent en un bateau, et par la rivière de Loire allèrent au-devant d’elle environ un quart de lieue, et là la joignirent.

La Pucelle entra aussitôt en bateau, j’entrai avec elle. Les autres de ses gens s'en retournèrent vers Blois. Avec Mgr de Dunois et ses gens nous entrâmes dans la ville sûrement et sans être inquiétés [sauvement) ; et dans la ville Mgr de Dunois la fit loger bien et honnêtement en Thôtel d’un des bourgeois de la cité, lequel avait épousé l'une des notables femmes d’icelle*.

Mgr de Dunois, La Hire et certains autres capitaines du parti du roi, notre seigneur, conférèrent avec la Pucelle, de ce qu’il était expédient de faire pour la tuition, garde et défense de la cité, et aussi par quels moyens on pourrait mieux grever les ennemis ; il fut avisé et convenu qu’il était nécessaire de faire venir certain nombre de gens d’armes de leur parti, qui lors étaient ès parties de Blois, et qu'il les fallait aller quérir. Pour mettre le projet à exécution, et les amener à Orléans, furent commis Mgr de Dunois, moi qui parle, et certains autres capitaines avec leurs gens ; nous allâmes au pays de Blois pour les amener et faire venir. Aussitôt que nous fûmes prêts à partir pour quérir ceux qui étaient au pays de Blois, et que la Pucelle en eut connaissance, elle monta incontinent à cheval, La Hire avec elle, et elle sortit aux champs avec certaine quantité de ses gens, pour empêcher que les ennemis ne nous portassent nul dommage. Pour ce faire, la Pucelle se mit avec ses gens entre l'armée des ennemis et la cité d’Orléans. Elle y fit si bien que nonobstant la grande puissance et nombre des gens de guerre qui étaient en l'armée des ennemis, cependant, la merci Dieu, nous passâmes, le seigneur de Dunois et moi avec tous nos gens, et nous allâmes

1. llarnois tout propre pour sondit corps. — Harnais, dans le style du temps, signifie l'habillement du cavalier et du cheval tout à la fois.

2. Jacques Boucher avait épousé Jeanne Luillier. Le père de Jeanne était, en 1429, Tun des procureurs de la ville, et son fils, le frère de la dame Boucher, Jean Luillier est le premier des vingt-quatre témoins dont le nom a été cité.

JEAN D’AULON

sûrement noire chemin. La Pucelle et ses gens s’en retournèrent pareillement en la cité*.

Aussitôt que la Pucelle sut noire retour, et que nous amenions les autres que nous étions allés quérir pour le renfort de ladite cité, elle monta incontinent à cheval, et avec une partie de ses gens elle alla à notre rencontre pour nous subvenir et secourir, si besoin en eût été. C’est au vu et au su des ennemis que nous entrâmes sans contradiction quelconque, la Pucelle, le seigneur de Dunois, Maréchal {de Bioussac)^ La Hire, moi qui parle, et nos gens.

II. — Ce même jour, après dîner, le seigneur de Dunois vint au logis de la Pucelle, où j’avais dîné avec elle. Dans la conversation, il lui dit avoir su pour vrai par des gens de bien qu’un nommé Flastolf, capitaine desdils ennemis, devait bientôt venir par devers iceux ennemis qui étaient audit siège, tant pour leur donner secours et renforcer leur armée, comme aussi pour les ravitailler, et qu’il était déjà à Yenville. La Pucelle fut toute réjouie de ces paroles, ainsi qu’il me sembla. Elle (lit à Mgr de Dunois telles paroles ou semblables : « Bâtard^ bâtard, au nom de Dieu, je te commande qiCamsitât que tu saw'as la venue de Flastolf, tu me le fasses savoir; car, s'il passe sans que je le sache ^ je te promets que je te ferai ôter la tête. » A quoi ledit seigneur de Dunois répondit qu’elle n’eût sur ce point aucune inquiétude, car il le lui ferait bien savoir.

Après ces paroles, comme j’étais las et fatigué, je me mis sur une couchette en la chambre de la Pucelle pour reposer un peu ; la Pucelle avec son hôtesse se mit pareillement sur un autre lit pour dormir et reposer aussi ; mais comme je commençais à reposer, soudainement la Pucelle se leva du lit, et en faisant grand bruit elle m’éveilla. Je lui demandai ce qu’elle voulait; elle me répondit : « En nom Dieu, mon conseil m'a dit d'aller contre les Anglais ; mais je ne sais si je dois aller en leurs bastilles ou contre Flastolf qui doit les revitailler. » Sur quoi je me levai incontinent, et le plus tôt que je pus j’armai la Pucelle.

Ainsi que je l’armais, nous ouïmes grand bruit et grand cri que l’on faisait dans la ville, en disant que les ennemis portaient grand dommage aux Français, et alors pareillement je me fis armer. En quoi faisant, la Pucelle partit à mon insu de la chambre, et sortit en la rue, où elle trouva un page monté sur un cheval. Elle l’en fit promptement descendre, et monta dessus incontinent, et le plus droit, le plus diligemment qu’elle put, elle tira son chemin droit à la porte de Bourgogne, où était le plus

1. De nombreux documents nous disent que la Pucelle sortit au-devant de la troupe venant de Blois, le mercredi 4 mai ; mais d'Aulon seul nous apprend que Jeanne protégea la sortie de ceux qui allèrent presser le départ.

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