IV
grand bruit. Je suivis aussitôt la Pucelle; mais je ne pus aller si vite qu’elle ne fût déjà à cette porte.
Ainsi qu’ils arrivaient à cette porte, ils virent que l’on apportait l’un des gens de la ville, lequel était très fort blessé. La Pucelle demanda alors à ceux qui le portaient quel était cet homme. Ils répondirent que c’était un Français. Et lors elle dit que jamais elle vl avait vu sang de Fronçais que ses cheveux ne se dressassent sur la tête K
A cette heure, la Pucelle, moi qui parle, et plusieurs autres gens de guerre en notre compagnie, nous sortîmes hors de la ville pour donner secours aux Français, et frapper sur les ennemis à notre pouvoir; mais lorsque nous fûmes hors de la ville, il me fut avis que jamais je n’avais vu autant de gens d’armes de notre parti, comme j’en vis lors.
De ce pas nous tirâmes notre chemin vers une très forte bastille des ennemis, appelée la bastille Saint-Loup. Elle fut incontinent assaillie par les Français, et prise d’assaut par eux avec très peu de pertes. Tous les ennemis qui s’y trouvaient furent tués ou pris, et la bastille demeura ès mains des Français.
Cela fait, la Pucelle et ceux de sa compagnie se retirèrent en la cité d’Orléans, en laquelle ils se rafraîchirent et reposèrent pour ce jour.
III. — Le lendemain {le surlendemain)^ la Pucelle et ses gens, voyant la grande victoire obtenue par eux le jour précédent sur leurs ennemis, sortirent de la ville en bonne ordonnance pour aller assaillir une autre bastille appelée la bastille Saint- Jean-le-Blanc. Pour ce faire, parce qu’ils virent que bonnement ils ne pouvaient aller par terre à. icelle bastille, empêchés qu’ils étaient {obstant ce qui est) par les ennemis qui en avaient fait une autre très forte aux pieds du pont de ladite cité, tellement qu'il leur était impossible d’y passer, il lut conclu que l’on passerait en une certaine île qui était en la rivière de Loire, et que là ils feraient leur assemblée pour aller prendre la bastide de Saint-Jean-le-Blanc ; et pour passer l’autre bras de la rivière, ils firent amener deux bateaux, dont ils firent un pont pour aller à ladite bastille*.
Cela fait, ils allèrent vers ladite bastille. Ils la trouvèrent désemparée, parce que les Anglais, incontinent qu’ils aperçurent la venue des Français, les Anglais qui étaient en icelle s’en allèrent et se retirèrent en une plus forte et plus grosse bastille, appelée la bastille des Auguslins.