IV
LA VIERGE-GUERRIÈRE DANS LA CHRÉTIENTÉ
qu’une femme est favoris(?e d'apparitions divines que de ce que cette femme est une bergère. Comme si cela arrivait pour la première fois. Ils devraient se rappeler comment Jacob, alors qu’il servait Laban en qualité de berger, avait des entretiens familiers avec Dieu. Rappelez-vous encore Moïse, David et les bergers de Bethléem. Le Christ ressuscité après trois jours se montra d’abord avant toute autre à la seule Magdeleine, dont la vie première n’avait pas été exemplaire. Quoi d’étonnanl que, par lui-même ou par ses anges, il ait parlé à une jeune fille, vierge et innocente, quoique bergère?
« Et depuis que Jésus-Christ est retourné au ciel^ il serait difficile d’énumérer les hommes et les femmes auxquels par lui-même ou par ses saints il a apparu, et le nombre de fois qu’il l’a fait ! Il n’y a donc pas lieu de s’étonner qu’une bergère ait été favorisée de visions et d’entretiens divins, alors que les livres anciens et nouveaux nous apprennent que très souvent semblables faits ont eu déjà lieu.
(( N’allons pas croire que c’est sans raison que, dans le temps présent, Dieu ait eu cette préférence pour une femme adonnée à la garde des troupeaux, et qu’il l’ait manifestée dans les temps précédents pour les bergers : c’est un éloge de la vie pastorale, vie innocente qui fut, je crois, la raison pour laquelle David fut élu de Dieu, pour laquelle Dieu lui-même a voulu naître dans une demeure de bergers, et avoir une famille de bergers pour souche de sa race, etc. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner delà familiarité de Dieu avec une femme issue d’une famille si bien formée et si bien douée.
« On objectera peut-être : Pourquoi si grande mission n’a-t-elle pas été donnée à un roi, à un héros, à un homme de très grande autorité? — Je répondrai que je n’ai entrepris qu’une chose : établir la vraisemblance des bruits qui arrivent jusqu’à nous sur la P.ucelle; j’ajouterai que je n’ai pas assez de confiance en mon génie, pour pénétrer les très mystérieux et très profonds secrets de Dieu, ni assez d’audace et de témérité pour l’oser. J’alléguerai la parole de l’apôtre : il ne faut pas philosopher plus qu il ne faut,
« A ces autorités et à ces raisons qui m’inclinent à ajouter foi aux nouvelles qui courent, se joint une raison de l’ordre physique. J’ai lu souvent dans les livres qui traitent d'astrologie que, parfois, par l’influence et le bienfait des astres fixes, certains hommes nés fort bas arrivent à être les égaux des plus hauts princes, ou sont regardés comme des hommes divins, investis d’une mission parle Ciel. Guy de Forli, très habile astronome, en cite un très grand nombre. Je ne rapporterai pas ses passages pour ne pas être trop long. Aussi, encore que je ne fusse pas, ainsi que je le suis, fortement impressionné par l’autorité de l’Ancien et du Nouveau
SAINT AiNTONlN.
Testament, jc ne croirais pas encourir de reproche, en croyant que ce sont les révolutions et Tinfluence des astres qui ont fait entreprendre à la Pucelle ce qu’on lui attribue.
« Aussi, quelle que soit la cause qui ait mû la Pucelle, ordre du Ciel, influence des astres, ou cause encore plus inconnue, je m’en liens à ce qui porte le plus de caractères de vérité. Ce que je vois possible, encore que cela soit très extraordinaire et inouï, par le fait que c’est possible, si je ne le regarde pas comme avéré, je ne le crois pas pour cela entièrement à rejeter.
« Ce que, dans la gravité de votre sagesse, vous pensez de si grands événements, je l’ignore. J’ai voulu vous écrire ce qui précède pour que, comme vous le savez bien, si ce que l'on raconte était moins fondé, vous vissiez comment une exposition soignée peut le faire paraître comme vrai.
« Portez-vous bien, et tenez-moi pour un de vos protégés. »