JACQUES-PHILIPPE DE BERGAME
Le manuscrit de Sabadino, portant la date de 1483, aurait ainsi précédé Touvrage de Philippe de Bergame. On trouve dans les deux assez de ressemblance, pour se demander si l’un n’a pas servi de canevas à l’autre, et aussi assez de divergences pour conclure que les deux auteurs ont travaillé à l’insu l’un de l’autre.
Philippe de Bergame affirme avoir sérieusement parlé de Jeanne dans son ouvrage de Claris Mulieribus. Si cela prouve la bonne foi de l’écrivain, cela n’établit pas la vérité de son récit.
Le bon moine ne semble parfaitement fixé ni sur la géographie, ni sur la chronologie, et pas davantage sur l’histoire de la Libératrice. Orléans est sur le Rhône, Reims est la capitale de la France, Jeanne d’Arc y est brûlée, Orléans est la ville du sacre. La Pucelle est brûlée à Reims, et le monument en mémoire de son supplice est aussi érigé à Reims. La Pucelle aurait été brûlée en 1448, après avoir combattu huit ans, de sa seizième à sa vingt-quatrième année.
Comme Sabadino, il veut que la Pucelle se soit exercée, dans les pâturages, à transpercer les arbres avec sa lance, à monter les cavales des bergers. A la suite vient un portrait dont on peut apprécier la valeur historique par les observations qui viennent d’être faites : « Elle était, dit-il, petite de taille, avec un visage de paysanne, cheveux noirs, mais forte dans tous ses membres. Elle garda toute sa vie une virginité sans tache, et observa très fidèlement tout ce que prescrit la religion. Son langage avait de la douceur comme celui des femmes de son pays, et il était rehaussé par la sainteté de ses mœurs. Son sens était si droit, si juste, qu’on aurait cru que sa vie s’était passée et qu’elle avait été élevée, à l’école de la plus haute sagesse et de toute prudence. »
Après avoir dit qu’Orléans était aux abois, et que la perte imminente de celte ville allait entraîner celle du royaume entier, il raconte ainsi la vision de Jeanne : « C’est alors que la jeune fille, occupée à la garde des troupeaux, s’étant retirée, pour se garantir de la pluie, dans une très misérable chapelle [in vilissimo sacello), s’y endormit. Pendant son sommeil, Dieu, qui s’était montré à elle, lui intima ses ordres. Elle était dans sa seizième année. Aussitôt l’ordre reçu, elle quitta son troupeau, et vint au camp vers le roi. »
Les difficultés qu’elle rencontre de la part de l’entourage royal pour arriver jusqu’au prince, le discours qu’elle lui adresse, la réponse, l’entretien qu’elle demande et obtient, occupent une partie notable de la narration. A la suite, aux acclamations des grands, Jeanne est mise à la tète de l’armée royale entière. « Chose presque incroyable, dit Philippe de Bergame, chose inouïe, spectacle merveilleux, tant de princes, le roi lui-même, rompus au métier des armes, acceptent d’être commandés
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par une fille de seize ans, qui sort de garder des brebis et des porcs. Vêtue d’un habit viril, couverte d’une armure, elle dirige les armées françaises. Le roi ordonne que, comme générale de l’armée entière, elle soit vêtue de brillantes armes, lui donne et fait amener un cheval très fort, magnifiquement harnaché et caparaçonné. Quand montée sur son coursier, le casque en tète, les cheveux flottant sur les épaules [elle les portait coupés en rond autour de la tête), elle apparaît, intrépide cavalière, aux yeux de l’armée, tous crurent voir un chevalier descendu du Ciel. »
A Orléans, le narrateur lui fait tuer dix mille Anglais, parmi lesquels le général, et prendre trois bastilles en trois heures. « quatre jours, ajoute-t-il, l’ennemi est chassé, et la ville, h la très grande gloire de la Pucelle, est délivrée du siège; fait divin plus qu’humain. Je le tiens d’un excellent témoin, d'un homme très connu, de Guillaume Guasco, alors à la cour du roi, qui me l’a raconté d’après ce qu’il avait entendu et vu. »
Si Guasco a dit qu’Orléans avait été délivré en quatre jours, il n’a pas surfait l’événement ; mais il a notablement amplifié s’il a dit qu’en trois heures la Pucelle avait tué dix mille Anglais et pris trois fortes bastilles.
Il a abusé le moine augustin, s’il lui a dit que la Guerrière avait combattu huit ans, et livré aux ennemis trente batailles dont elle serait sortie victorieuse : « Triciès cum hoste prælio confixit. » Charles VU, couronné à Orléans, qui est dit la ville du sacre, aurait fini par s’emparer de Reims, et là, au lieu qiême où, d’après Philippe de Bei^ame, Jeanne aurait été brûlée, le monarque aurait fait élever une très haute et très belle croix.
Pour Philippe de Bergame, comme pour Sabadino, c’est sous Louis XI que la réhabilitation a eu lieu. Voici comment le moine augustin la raconte : « Le roi Louis succédant à son père, très affecté qu’une si indigne mort eût été infiigée à une Vierge si magnanime, obtint, dit-on, du pontife romain Pie, second du nom, que deux jurisconsultes fussent envoyés en France pour revoir soigneusement la cause, et informer sur la vie de la victin^p. Dès leur arrivée, ils citèrent deux faux conseillers, et des juges qui vivaient encore. La cause soigneusement examinée, il leur fut manifeste que l’on avait condamné une femme très innocente ; que tout ce qu’on lui avait imputé était controuvé, notamment les inculpations de maléfice et de magie ; bien plus, que toute sa vie était en parfait accord gvec ses grands exploits, et qu’elle n’avait jamais rien fait dpnt la religion pût être offensée. C’est pourquoi on infligea aux deux accusés le supplice que longtemps avant ils avaient sentencié contre la très innocente Vierge. On amplia la sentence en ce que l’on ordonna que les ossements