‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 131 sur 296 · DOCUMENTS ALLEMANDS · texte numérisé non relu

DOCUMENTS ALLEMANDS

Dans le premier volume de la Vraie Jeanne d'Arc ont été traduits, ou largement analysés, les traités d’Henri de Gorkum et du clerc de Spire sur la Pucelle. L’un et l’autre écrivaient avant le sacre, ou au moment de l’auguste cérémonie. Leurs écrits prouvent l’impression produite au delà du Rhin par les nouvelles qui arrivaient de France sur la Vierge Libératrice.

De nouveaux témoignages ont surgi et surgiront probablement encore. Des documents partis de France ont été retrouvés traduits en vieil allemand. Telle la lettre de Boulainvilliers au duc de Milan. Longtemps inconnue parmi nous, alors môme que dans le milieu du xvni® siècle elle avait été insérée dans le recueil de Pez, c’est Yoigt, bibliothécaire de Kœnisberg, qui en 1824 la fît entrer dans les recueils français.

Des auteurs allemands du temps ont parlé dans leurs écrits de la merveilleuse jeune fîlle, en termes pleins d’intérêt. Un des documents les plus instructifs sur l’héroïne est certainement celui que nous a laissé Ébérhard de Windecken.

LA VIERGE-GUERRIÈRE, D’APRÈS ÉBÉRRARD DE WINDECKEN ET DEUX LETTRES ÉCRITES AU COURS DES FAITS.

Sommaire : I. — Ëbkrhard de Windecken. — Il reproduit les informations venues de la cour de France. — Pourquoi il s’arrête à l’attaque de Paris. — Les trois promesses exigées du roi par la Pucelle. — Reproduction de la sentence de Poitiers et de la lettre aux Anglais. —L’étendard de la Pucelle. — Le convoi amené de Blois. — Douleur de la Pucelle en voyant la rivière à traverser. — Second convoi introduit sans obstacle. — Le nombre des morts et des prisonniers à la bastille Saint-Loup. — Les Anglais attirés hors de leurs murailles à la prise de la bastille des Augustins. — Détails sur la prise des Tourelles ; colombes; les assaillants vus plus nombreux qu’ils ne l’étaient. — Entrevue à Tours entre le roi et la Pucelle. — Ambassade du duc de Bretagne à la Pucelle. — La Pucelle avait promis de mettre le roi à Paris, pourvu qu’il n’y eût pas de déprédation. — L’armée toujours pourvue.

11. — Lettre de deux Allemands présents en France en mai et juin 1429. — Narration des victoires des Français à Orléans. — Tous les défenseurs de Saint-Loup mis à

ÉBÉRHARD DE WINDECEEN. 269

mort. — Prise de Jargeau. — Annonce de la victoire de Palay. — LaPucelle promet qu’à la Saint-Jean, il ne restera pas un seul Anglais en France.

111. — Lettre de Jean Dersch, secrétaire de la ville de Metz, en date du 16 juillet 1429. — Immense armée attribuée à la Pucelle. — Soumission de nombreuses places. — Embarras du duc de Bourgogne. — Allemands qui vont joindre la Pucelle.

ÉBÉRUÂRD DE WINDECREN.

Né à Mayence, Ébérhard de Windecken mérita par plusieurs services les faveurs de Tempereur Sigismond qui en fit son conseiller et son trésorier. De Windecken écrivit une histoire de son maître fort étendue, si on la compare aux œuvres du même genre, en un temps où la brièveté était imposée par la nécessité de transcrire à la main chaque exemplaire.

Dans la première' partie du xviii^ siècle, Burchard Menchenius édita Tœuvre de Windecken dans le tome premier de ses Scriptores rerum Germanicarum (col. 1074-1288); mais il en retrancha comme ne regardant pas TAllemagne un chapitre fort intéressant sur notre Vénérable. Guido Go’errès, l’historien sinon le plus exact, peut-être le plus intéressant de la Vénérable, remarqua cette omission, la signala, et la répara en faisant entrer le chapitre dans son volume : la Pucelle d'Orléans. Quicherat, en transcrivant les pages si intéressantes du trésorier de Sigismond, observe qu’elles sont « la reproduction évidente de relations officielles envoyées de France à V empereur. De là diverses circonstances rapportées par lui qui manquent dans nos chroniques^ et n'en sont pas pour cela moins dignes de foi ».

Observation fort juste ; car des documents découverts depuis ont parfois confirmé les assertions du favori de l’empereur. Ce qui n’est qu’indiqué ailleurs se trouve plus développé parfois dans Windecken. Sa chronique est une des plus complètes jusqu’à la délivrance d’Orléans ; elle court ensuite jusqu’au siège de Paris où elle s’arrête. Pourquoi ne l’a-t-il pas continuée, etne mentionne-t-il pas, — au moins il n’en est pasquestion dans ce que nous possédons, — pourquoi ne mentionne-t-il pas même la fin de la Libératrice? Ne serait-ce pas parce que la cour d’Angleterre ayant adressé aux cours de la chrétienté et notamment à l’Empereur son récit menteur des aveux de la martyre, le trésorier impérial aurait hésité sur le jugement à porter de la sainte fille, ou n’aurait pas voulu contredire une pièce officielle émanée de si haut?

Quicherat, avec le texte allemand, a donné une traduction due à un de ses amis, traduction qu’il dit suivre le plus près possible l’original. Elle a été revue et retouchée par le R. P. Nix dont l’allemand est la

LA VIERGE-GUERRIÈRE DANS U CHRÉTIENTÉ

langue maternelle, et qu’un long séjour en France a mis en possession de la langue française. 11 a bien voulu revoir aussi la traduction des deux lettres qui suivent. Je l’en remercie. Voici la traduction de Windecken.

« En ces mêmes temps, le roi de France et les Anglais étant en guerre, il se leva dans lu Lorraine une jeune fille qui fit en France des miracles dont les Anglais furent grandement affaiblis, et par lesquels le roi de France fut grandement secouru pour recouvrer sa terre ainsi que vous allez l’entendre.

« D’abord quand la Pucelle arriva auprès dudit roi, elle lui fit promettre trois choses : la première de se démettre de son royaume, d’y renoncer et de le rendre à Dieu de qui il le tenait* ; l’autre de pardonner à tous ceux des siens qui avaient été contre lui^ et lui avaient jamais fait peine; la troisième qu’il s’humiliât assez pour que tous ceux qui viendraient à lui, pauvres ou riches, pour lui exposer leurs demandes, fussent bien reçus, tant les ennemis que les amis*

« Ce qui suit est le témoignage de ceux que le roi avait députés pour examiner la Vierge, si on la devait croire ou non; c’étaient des maîtres de la Sainte Ecriture et d’autres jugés aptes à cet examen.

« Le roi, en considération de sa propre détresse et de celte de son w royaume, et aussi eu égard à la pénitence assidue et aux prières de son « peuple, ne doit pas renvoyer, ni rebuter cette fille, mais lui prêter l’oreille « quand même ses promesses seraient des promesses humaines. Il ne w devrait pas toutefois la croire trop tôt, ni trop légèrement ; mais d’après « l’Ecriture sainte qui nous dit par la bouche de saint Paul : « Eprouvez « les esprits pour voir s’ils viennent de Dieu », on doit examiner ses mœurs « et ses œuvres, et demander à Dieu par de ferventes prières des signes « auxquels on puisse reconnaître ce qu’il y a de Dieu en cela. »

« Le roi a fait ainsi à l’égard de la Pucelle. Premièrement il a fait examiner la vie, la naissance, les mœurs et les desseins de la Pucelle, et il Ta bien retenue six semaines auprès de lui. Il l’a fait interroger par des gens d’âge et d’expérience, par des savants, par des ecclésiastiques et des laïques, par des hommes et par des femmes, en public et en secret, et l’on n’a trouvé en la susdite fille aucun mal, mais toute sorte de biens : humilité, virginité, piété, honnêteté, tempérance; et sur sa vie et sa naissance et sa conduite beaucoup de choses {merveilleuse) ont été dites qu’on a tenues pour vraies.

« Le roi demanda aussi des signes des choses qu’elle promettait. Alors la Pucelle répondit au roi et dit : que devant Orléans, elle voulait donner des signes et pas auparavant, parce que Dieu l’avait ainsi ordonné.

1. Le clerc de Martin V (l, p. S7) nous a dit la manière si piquante dont la Pucelle avait fait faire cette donation, sur laquelle il faudra revenir.

ÉBÉRHXRD DE WINDBCKER.

« Gomme le roi avait pris autant d’informations qu'il était possible, et que l’on ne trouvait en elle aucun mal, et aussi entendant qu’elle voulait donner des signes devant Orléans ; comme on voyait de plus sa constance, et qu’elle demandait sans cesse qu’on la laissât aller devant Orléans, et que là on verrait des signes de l’assistance divine, le roi reçut le conseil de ne point l’empêcher d’aller devant Orléans avec ses gens et de la faire honorablement accompagner en se confiant en Dieu ; car si on la renvoyait, ou qu’on la repoussât quoiqu’il n’y eût pas de mal en elle, ce serait résister au Saint-Esprit et se rendre indigne du secours de Dieu'.

« Après tout cela, la Pucelle chevaucha de Tours où était le roi, et elle attendit jusqu’au jeudi 28 avril {au mardi 26) le convoi et les hommes de guerre qu’elle voulait conduire devant Orléans. La jeune fille marchait avec la bannière qui était faite de soie blanche, et sur laquelle était peint Notre Seigneur Dieu assis sur l’arc-en-ciel, montrant ses plaies, et ayant de chaque côté un Ange qui tenait un lis à la main. La Pucelle partit ainsi avec sa bannière, et elle conduisait avec elle le maréchal de Boussac, le sire de Gaucourt, le sire de Foix, et beaucoup d’autres seigneurs et capitaines, avec une foule de gens à cheval et aussi à pied, qui étaient bien trois mille.

« Elle emmenait aussi toutes ses provisions, soixante voitures et quatre cent têtes de gros bétail. Et d’Orléans vinrent des gens par la rivière, et ils mirent les provisions dans des bateaux du mieux qu’ils purent; car les Anglais qui étaient campés là, étaient en plus grand nombre qu’eux qui venaient à l’encontre.

R Et quand la jeune fille vit qu’on la conduisait le long du fleuve et non à la rencontre des Anglais qui se tenaient devant la ville, elle fut très affligée et attristée de la direction donnée, et elle commença à beaucoup pleurer. Cependant elle envoya à Blois pour chercher le reste des provisions et les amener à Orléans. Elle-même entra dans la ville en petite compagnie et dit à ceux qui chevauchaient avec elle qu’ils n’avaient rien à craindre, parce qu’il ne leur arriverait aucun mal. Il en fut ainsi en effet.

« Comme on amenait le convoi devant Orléans, les Anglais s’assemblèrent

I. Goerrès, dit Quicherat, avertit ici qu’il supprime ta traduction de la lettre aux Anglais, insérée dans le texte d'Ébérhard de Windecken, traduction en conformité avec le texte français. Voilà donc sept auteurs contemporains au moins qui nous donnent ce texte que l’on trouve aussi isolé. Le résumé de la sentence de Poitiers que l’on vient de lire dans Windecken a été reproduit aussi dans la Chronique de Toumay, dans Thomassin, dans des pièces isolées. Plusieurs autn's documents lui empruntent certains passages. C’est une preuve de la grande diffusion des deux pièces, même àPétianger. Par le résumé de la sentence, la responsabilité de Chartes Vil se trouvait couverte, et par la lettre l’on connaissait la mission que se donnait la Vénérable.

LA VIBRGE-GUBRRIàRB DANS LA CHRÉTIENTÉ.

au nombre d’environ quatorze cents ; mais ils n’osèrent pas se montrer.

« Quand on fut arrivé avec les provisions, la jeune fille prit en main sa bannière et assaillit le (un) boulevard' où les Anglais étaient établis. Elle s’en empara promptement, et cent soixante-dix Anglais restèrent morts et treize cents furent pris avec une grande quantité d’instruments de guerre, de provisions et d’autres choses dont on avait besoin. On croit aussi que la Pucelle ne perdit pas plus de deux de ses gens.

« Ensuite, un vendredi, la jeune fille prit sa bannière dans la main, et fit comme si elle voulait donner l’assaut à un boulevard. Quand elle s’aperçut que les Anglais voulaient résister, elle se retira et les Anglais la poursuivirent et la serrèrent vivement avec ses gens ; ce que la Pucelle voyant et ses seigneurs, qui avaient cependant peu de monde avec eux, ils se retournèrent durement contre les Anglais et les chargèrent si bien qu’ils ne revinrent pas. Là il resta bien trente morts du côté des Anglais, et l’on gagna sur eux en outre une forte bastille, près des Augustins, ainsi que beaucoup de provisions.

« Lorsque les Anglais virent que la Pucelle avait gagné trois bastilles, ils se réfugièrent tous {ceux de la rive gauche) dans celle qui était placée en avant du pont. Alors la Pucelle avec ses amis passa toute la nuit* aux champs de ce côté-là.

« Le samedi qui suivit, le huitième jour {septième), dès le matin, la Pucelle et ses gens se disposèrent à donner l’assaut à la bastille où les Anglais s’étaient retirés pendant la nuit. Le boulevard était fort et imprenable, et il y avait dedans beaucoup d’Anglais qui avaient bien pourvu à sa garde, et pensaient bien la conserver, parce qu’ils avaient à leur disposition une bonne et forte artillerie. Ils se défendirent vaillamment. La Pucelle les assaillit tout le jour avec ses gens jusque vers le soir. Elle fut alors percée d’une flèche un peu au-dessus du sein droit ; mais elle ne s’en inquiéta guère, fit verser sur la plaie un peu d’huile d’olive, reprit son armure, et dit à ses gens : « Les Anglais nont plus de « puissance. » Elle avait prédit d’avance qu’elle serait blessée devant Orléans.

« S’étant retirée un peu à l’écart, elle se mit à genoux, et invoqua le Père céleste. Ensuite elle rejoignit les siens et leur montra où ils devaient donner l’assaut. Ses gens lui obéissaient en toute fidélité et bonne volonté. Aussi à l’heure même se rendirent-ils maîtres de la bastille. Là furent pris et tués environ cinq cents hommes. Au nombre des morts se trouvait Classidas, vaillant capitaine. Bien avant dans la soirée la Pucelle entra joyeusement à Orléans avec sa troupe, rendant louange à

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