CHRONIQUES DIVERSES
La Chronique confirme ce que dit Jean Chartier (111, p. 167). On venait des diverses parties du monde (è diversis mundi climatibiis)^ pour combattre à la suite de la Vierge-Guerrière. Si au lieu d’être entravée, elle avait trouvé la coopération matérielle et morale qu’elle demandait, il n’est rien qu’on n’eût pu se promettre.
La Pucelle n’a pas mis le roi dans Paris : ce n’est cependant que grâce à ses exploits, que Charles Vil a pu recouvrer sa capitale, sept ans après avoir refusé de la tenir de la main de la Vierge-Libératrice.
Le caractère prophétique, si éminent dans la Vénérable, semble avoir frappé les Allemands plus encore que les exploits de la guerrière. Le clerc de Spire intitule son traité sur Jeanne de Sibylld Fraiicicâ ; on vient de voir que c’est le caractère accentué par Nider, comme par le chanoine de Strasbourg. 11 fait prédire le supplice par la martyre elle-même. 11 n’est pas le seul.
Chronique de Lorraine. — Dom Calmet édita cette Chronique au tome 111 de son Histoire de Lorraine. Elle part de l’année 1350 et finit à fan 1344. L’auteur vivait donc plus d’un siècle après la Pucelle; il en parle longuement, mais en faisant de son histoire un tissu de fables. C’est ainsi qu’après la délivrance d’Orléans opérée d’une manière qui n’a rien d’historique, la Pucelle, d’après lui, serait partie pour Bordeaux, en aurait chassé les Anglais, et aurait poussé jusqu’à Bayonne. Les Parisiens, à ces nouvelles, mettent les Anglais hors de leurs murs. Le roi va rejoindre la Pucelle à Bordeaux, d’où ils vont à Reims. Le roi y estsaci’é; il vient se faire couronner à Paris. Après huit jours de joutes et de tournois, on se dirige vers la Normandie. La Pucelle prend Dieppe, Ilonlleur, Avranches. Les Anglais ne gardent que Rouen. L’armée vient assiéger la ville. La Pucelle disparaît dans une escarmouche, sans que Ton sache comment. Ecoutons le chroniqueur : « La Pucelle qui vaillante était, et qu’en l’escarmouche comme provée {preuse?) et hardie était, au milieu se bouta. Là fut perdue, on ne sut qu’elle devint. Plusieurs disaient que les Anglais la prirent; dedans Rouen fut menée, les Anglais se la firent brûler. D’autres disaient qu’aucuns de l’armée l’avaient fait mourir, pour cause qu’elle attribuait tous les honneurs des faits d’armes à elle. »
L’histoire n’a rien à voir dans cette suite de contes qui en sont le fléau. C’est en substituant cette série de fables absurdes aux irréfragables monuments que nous possédons, que l’on parviendrait à faire passer pour un mythe le plus historique des personnages. On doit le plus profond mépris à de semblables œuvres, dans quelques siècles qu’elles se produi-
LA VIERGE-GUERRIÈRE DANS LA CRRÉTIENTÉ
sent. Pourquoi faut-il que nous en voyions de nos jours qui, sans venir de Técole libre-penseuse, ne sont pas plus fondées que les rapsodies de la Chronique de Lorraine sur la Pucelle?
Déjà dans la seconde partie du xvi® siècle, un historien hollandais, Pontus Heutérus, protestait conire ceux qui traitaient de fable Thistoire de la Vénérable.
Tous les documents dont se compose la Vraie Jeanne Arc datent de moins de cent ans après Théroïne; un très grand nombre ont été écrits pendant qu’elle était sur la scène ; presque tous les autres dans les trente années qui ont suivi son martyre. Une exception est faite pour Pontus Heutérus à cause de quelques particularités qu’il rapporte. Le passage suivant est traduit du latin donné par Quichcrat (t. IV, p. 448).
Après avoir brièvement raconté la délivrance d’Orléans et le supplice de l’héroïne, Heutérus ajoute : « Il en est qui regardent comme une fable ce que nous venons de raconter de Jeanne la Pucelle; mais outre que les faits sont récents, que tous les historiens du temps la mentionnent honorablement, j’ai vu de mes yeux, sur le pont jeté sur la Loire à Orléans, la statue en bronze de cette Pucelle. La chevelure flotte élégamment sur les épaules, elle est à deux genoux devant un Christ en croix, également en bronze. Une inscription atteste que ce monument a été élevé à l’époque par les soins et aux dépens des demoiselles et des dames d’Orléans, en mémoire du siège mis par les Anglais.
« En outre, pendant que j’écrivais ceci, j’avais sous mes yeux, écrite de la main de l’auteur, la Vie élégante et fidèle de Philippe le Bon^ par Georges Chastellain. Il affirme en quelques endroits avoir vécu du temps de Jeanne la Pucelle et l’avoir vue. Paysanne inconnue, ses exploits militaires l’élevèrent à un rang tel, que le roi Charles lui donna le train de maison d’un comte, pour que sa pauvreté ne fût pas une cause de mépris auprès des gens de guerre.
Outre de nobles demoiselles, on voyait à sa suite de jeunes nobles en qualité de secrétaires, de pages, de chambellans. Le roi l’honorait, les grands, et surtout le peuple, la regardaient comme une sainte, un petit nombre seulement comme une sorcière. Quoi qu’elle fût, il n’y a pas l’ombre d’un doute que ce qui est écrit de sa naissance, de ses exploits militaires, de sa mort, ne soit la vérité même. »
Ainsi parlait, dans la seconde partie du xvi® siècle, l’écrivain hollandais dans son ouvrage : Rtrum Burgundicarum libri sex.
S’il ne fallait pas se borner, la première partie du xvi* siècle nous fournirait de belles pages sur la Vierge, même en dehors des auteurs français. Tel Philippe Gérard, plus connu sous le nom de Philippe de Vigneules. C’était un marchand de chaussures de Metz que l’amour de