‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 138 sur 296 · IV · texte numérisé non relu

IV

290 LA VIERGE-GUERRIÈRE DANS LA CHRÉTIENTÉ

« Charles qui règne présentement fut couronné à Reims le 17* jour de juillet 1429.

« De celui Charles les chroniques doivent être aussi belles et merveilleuses que d’aucuns des prédécesseurs, excepté de Charlemagne et de saint Louis ; car il est écrit en sa vie, qu'il a été en deux grandes extrémités, à savoir premièrement au temps de sa jeunesse, où il fut très pauvre et chassé de son royaume, ou de la plus grande partie, par les Anglais. J’ai ouï dire autrefois qu’il fut en telle pauvreté, au temps où il se tenait à Bourges, qu’un couvrexier [cordonnier) ne voulut nullement lui faire crédit d’une paire de housel {de bottes) \ il en avait chaussé une, et parce qu’il ne put le payer comptant, il lui déchaussa ladite botte, et il lui fallut reprendre la vieille chaussure. Et de fait, ses malveillants en firent par dérision une chanson, dont le commencement était :

Quand le roi s’en vint en France,

II fit oindre (cire)*) ses houseaux,

Et la reine lui demande :

Où veut aller ce damoiseau?

«J'ai ouï dire et conter sur lui plusieurs autres souffrances et pauvretés; je m’en rapporte à ses chroniques.

« Or il advint en la moitié de son âge ou environ, c’est à savoir en l’an mil IIII® et vingt-huit {a. st,) qu’une jeune fille nommée Jeanne, dite la Pucelle, de Domrémy-sur-Meuse, à deux lieues près de Neufchàteau en Lorraine, se fit mener par devers le roi par le bailli de Chaumont, nommé leseigneur de Baudricourt ; lequel le fit bien malgré lui, car il lui semblait que ce n’était que folie et dérision de ce que ladite Pucelle disait. Quand ladite Pucelle vint au lieu où le roi était, avant qu’elle parlât au roi, elle fut très bien examinée tant sur la foi comme sur la cause pourquoi elle était venue. Sur quoi elle répondit très sagement, et tellement que l’évêque, les docteurs, clercs et capitaines qui l’interrogèrent, chacun à son aflFaire, furent très grandement contents d’elle et le rapportèrent au roi. Ce dont il fut bien content et joyeux; et il la fit venir par devers lui, et l’interrogea comme au cas il appartenait; il la trouva si ferme et si constante en ses paroles qu’il fut incontinent conquis à elle; car elle lui dit qu’il était ainsi ordonné de Dieu que, ainsi que le royaume de France avait été détruit et perdu [par une fcmme)^ il convenait qu’il fût restauré et récupéré par une Pucelle, laquelle elle était.

« Et alors elle dit au roi pour la première fois toute son affaire et la manière qu’il convenait de tenir; et que s’il la voulait croire et avoir foi en Dieu, en M. saint Michel et Mme sainte Catherine et en elle, elle le mènerait couronner à Reims et le remettrait paisible en son

LE DOYEN DE SAINT-THIBAUD DE METZ

royaume; que le fait demandait brièveté [prompte exéciition)\ car il y avait déjà plus de trois ans qu’elle aurait dû avoir eu commencé ; mais elle n’avait pu trouver aucun qui la voulût conduire, ni amener devers lui. Et incontinent le roi la fit habiller, armer et monter, à son plaisir.

« Or, ledit roi était en la plus grande perplexité et tribulation qu’il eût encore été, car tes Anglais tenaient le siège devant Orléans; lequel siège était clos [fermé) merveilleusement. Aussi ladite Pucelle pria et requit ledit roi qu’il lui voulût trouver de ses gens et que, au plaisir de Dieu, elle entreprendrait de lever le siège, de combattre lesdits Anglais, et qu’elle ne doutait pas qu’elle ne dût avoir victoire.

-< Cependant les capitaines du roi n’en faisaient que dérision et moquerie, disant : « Voici un vaillant champion et capitaine pour récupérer le « royaume de France. » Et ils murmuraient contre le roi et ses conseillers, excepté le duc d’Alençon, et un capitaine courageux et de bon vouloir, nommé La Hire, qui saillit en place [soffrit)^i dit et jura qu’il la suivrait avec toute sa compagnie, partout oii elle voudrait le mener; ce dont elle fut moult joyeuse.

« Incontinent elle fit appareiller bannière, pannons et étendards, et autres habits [objets) et artillerie à ce nécessaires. Ils montèrent à cheval joyeusement, et vinrent avec peu de gens contre lesdits Anglais qui tenaient ledit siège devant Orléans, qui était merveilleusement enclos. La Pucelle leur courut sus et les assaillit si vigoureusement et de si bon courage, en réclamant Dieu, saint Michel et sainte Catherine, que, en peu de temps, elle leva le siège et déconfit lesdits Anglais’. Et y fut tué le comte de Salisbury qui était le principal capitaine desdits Anglais ; dont lesdits Anglais furent tous épouvantés et ébahis; et de là en avant il leur méchut [il leur mriva mal) de jour en jour.

« Ce fut le premier fait que ladite Pucelle fit. Il fut moult profitable et agréable audit roi et à tous ses capitaines et conseillers, et ils eurent parfaite confiance en Dieu et en ladite Pucelle, et ils se mirent du tout en son obéissance, et ils la suivirent partout où elle les voulait mener.

« Ils eurent plusieurs victoires contre lesdits Anglais et gagnèrent plusieurs places, tant que pour faire brief, elle chassa lesdits Anglais de la plus grande partie du royaume de France, et mena couronner ledit roi h Saint-Rémy de Reims, le dix-septième jour du mois de juillet, l’an 1429. et la sainte ampoule fut trouvée remplie miraculeusement d’huile, ainsi qu’on le disait. Il y eut grand triomphe et grande noblesse, comme à ti i cas il appartenait.

«De là en avant, les affaires succédèrent au roi de mieux en mieux, tellement qu’il tient aujourd’hui, xxiii® de janvier de l’an LX, tout l royaume avec ses appartenances, paisiblement ; il tient encore le Bordc-

LA VIERGE-GÜERRIÊRE DANS LA CHRÉTIENTÉ

lais, la dachié de Normandie, le Dauphiné, la duchié d’Allenfort [(T Alençon), la comté d’Arminac et plusieurs autres pays; il a régnée! il règne merveilleusement en ces deux grandes extrémités, comme déjà il a été dit par avant.

« Le surplus de sa vie et de son règne, on pourrait le trouver plus à plein dans sa chronique, qui serait bien haute et bien merveilleuse, ainsi que je tiens; car pour le présent je n’en saurais écrire la fin. Dieu donne qu'elle soit bonne. Des autres affaires de laPucelle, je m’en rapporte aussi aux chroniques qui en sont faites; qui est une chose bien merveilleuse.

« Cette chronique a été faite et écrite fidèlement et hâtivement par moi doyen de Saint-Tiébaud, curé de Saint-Supplice, par l’an et... dessusdits, et étais pour lors officier de Metz. »

M. Lanéry d’Arc, dans sa Bibliographie raisonnée des ouvrages sur Jeanne d'Arc (p. 47, n° 63), cite un extrait d’une Chronique imprimée à Augsbourg, vers 1474, et qu71 dit être de Kœnigshoffen, chanoine de Saint-Thomas, à Strasbourg. Voici cette citation que nous n’avons trouvée nulle autre part, et dont nous laissons toute la responsabilité * à M. Lanéry d’Arc.

« En l’an du Seigneur 1429, avant la moisson, le duc Charles de Lorraine, avec une grande armée de Français et d’Allemands, et le duc Étienne de Bavière, avec trois cents chevaux, s’en allèrent devant Metz..., et quand on voulut s’en aller, beaucoup par goût des exploits et des aventures s'en allèrent plus loin, jusqu’en France, pour assister aux événements meneil^ leux qui se passaient en ce pays, grâce à une jeune vierge qui était devenue très célèbre. Us vinrent au secours du roi Charles, qui dans son enfance avait été chassé par les Anglais de son apanage, et avec Caide de Dieu, grâce à la Pucelle, il put de nouveau venir à Paris, reprendre les grandes villes et les châteaux appartenant à la couronne.

« La Pucelle disait d’avance quel jour on gagnerait ou l’on perdrait la bataille, et à cause de ces prodiges, beaucoup de guerriers accoururent. A la fin, d’après tous ses historiens, elle dit : Demain devant cette ville forte {elle la nomma), nous combattrons; je serai prise et mise à mort. Et il en fut ainsi ; elle fut prise et mise à mort par les Anglais ses ennemis comme elle l'avait prédit. »

C'est de la guerre pour une bottée de pommes qu’il est ici question.

1. M. Lanéry d’Arc se méprend manifestement en attribuant la Chronique de Lorraine à l’auteur de la Chronique de Metz, (^elui qui, en 1460, était doyen de Saint- Thibaud ne pouvait pas écrire en 1544. Ce n’est ni la seule, ni la plus grosse méprise.

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