CHAPITRE III
POÈME LATIN ANONYME
Sommaire ; I. — Poème anonyme. — Proposition. — Tableau de la désolation de la France. — Prodiges qui accompagnent la naissance de la Pucelle. — Son adolescence. — Cinq années d’entretien avec le Ciel. — Prédiction du supplice et des merveilles que la Pucelle accomplira après sa mort. — Contraste entre l’état passé et l’état présent de la maison de France. — Incertitude des conseillers du roi. — Portrait de la Pucelle par les docteurs de Poitiers. — Prédiction des honneurs réservés à la Pucelle après sa mort. — Discours de la Pucelle à Charles VU. — Ce qu’elle demande.
11. — Orléans aux abois. — Le cheval de Pierre de Beauveau. — Exemplaire et soudain châtiment d’un libertin, Furtivolus^ contempteur de la Pucelle. — Le poète veut qu’on ne chante plus que la Pucelle. — Dithyrambe en son honneur. — Délivrance d'Orléans.
Ce poème, édité par Quicherat, se trouve à la fin du manuscrit 5970 de la Bibliothèque nationale {fds latin). Le manuscrit est un des exemplaires authentiques du procès de réhabilitation, puisqu'il est contresigné par les greffiers. Pareille place donne de l’autorité à l’œuvre poétique, qui n’a pu être insérée à la suite de la pièce officielle que du consentement des greffiers ou des juges, selon la juste observation de Quicherat.
Le poème, composédesixcentdeuxhexamètrcs, est diviséendeux livres ; le premier chante la Pucelle, son arrivée à Chinon et son admission par le roi ; le second la délivrance d'Orléans. L’auteur a probablement vu la Pucelle, dit Quicherat ; il vivait certainement de son temps. Le vers est virgilien ; et encore qu’il y ait quelques inexactitudes, on y trouve la confirmation de faits merveilleux rapportés ailleurs, et quelques détails nouveaux qui ne sont pas sans vraisemblance.
Dans les six premiers vers, le poète a renfermé la proposition du sujet, et une invocation à la Vierge Mère de Dieu. Il veut chanter quelques-uns des exploits de la Pucelle dont le nom a naguère retenti dans l’univers entier :
Quam totum fama per orbem Nuper eundo tulit.
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Les soixante vers qui suivent sont consacrés à peindre la désolation de la France et ses causes. C’est le tableau que présentent les documents du temps : villes dépeuplées, noblesse tremblante, campagnes sans bras, temples sans prêtres; des bandes de pillards sans entrailles; partout rhorreur ; la frayeur au dedans, le glaive au dehors ;
Horror ubique fuit, in tus pavor et foris ensis Crudus, et hostiles furioso milite turmæ.
L’usurpateur Henri a déchaîné sur la France tant de ûéaux, son ambition s'est allumée en voyant la guerre civile déchirer peuple et noblesse, et plonger la nation dans un abîme de maux inconnus jusqu’alors. La poète adresse à la France cette émouvante apostrophe : « O noble race, ô bonne France, qui ne sus jamais mentir, ô sang généreux, laisse tomber le fer, pleure, fais la paix avec toi-même. Rougis d’être pour toujours asservie à tes anciens ennemis, de ne pouvoir supporter tes amis. »
O genus egregiura, bona Francia, nescia fraudis,
O sanguis generose, tuum, precor, exue ferrum.
Et flue per lacryraas, et pacis fœdera tecum Percute. Perpetue Gallos service vetustis Hostibus, heu pudeat, et amicos ferre molesté.
Une partie de la France courbe ignominieusement la tête sous le joug, ceux qui tentent de défendre le sol des aïeux succombent dans un glorieux trépas ; la perfide Angleterre s’est engraissée des désastres des Français.
Gallorum damnis fuit Anglia subdola pinguis.
Le Dieu dont le bras régit le monde, et parfois abat soudain la force par la faiblesse, a entendu le cri des peuples. Une Pucelle née de parents très pauvres, au royaume des lis, aux confins du Barrois, apparaît, pour donner, en vierge, une nouvelle joie au monde.
Mirabilis ecce Puella Orta parenlela perpaupere ruricolarum Regni liligeri, patriæ Barrensis in oris Emicatut, virgo, référât nova gaudia mundo.
Boulainvilliers, les docteurs de Poitiers, Gerson parlent des prodiges qui signalèrent la naissance de l’enfant. Le poète ne se contente pas de décrire la joie qui, au rapport de Boulainvilliers, saisit soudainement les habitants de Domrémy, il fait gronder le tonnerre, frémir la mer, flamboyer les airs, chanter et danser les peuples en proie à l'étonnement et à une émotion mêlée de terreur : inventions peu heureuses, bien IV. 22
au-dessous du récit de Boulainvilliers, et que certains historiens ont le tort de recueillir :
Cujus origo datis, si famæ credere dignum est,
Claruit indiciis. Superorum pendulus orbis Insonuit tonitru, fremuit mare, terra tremiscit,
Æthera flammavit; mundus sua signa paravit Lætiliæ, novus ardor agit formidine mixta Mirantes populos, et carmina dulcia cantant,
Et dant composites motus, signando salutem Venturam generi Franco virtute supernâ.
Comme Boulainvilliers, il nous dit que, commise à lagardedu troupeau, Tenfant, par sa présence, le préserva des loups et des brigands.
Non lupus insidias pecori, non latro paravit,
Dum custodit oves.
Il la peint aimant la solitude, les mains et les yeux vers le Ciel ; elle sollicite la paix pour la terre, et les joies du Paradis à la suite.
La première manifestation céleste se fit entendre de bonne heure. Nuit et jour durant cinq ans Tordre du Ciel retentit à son oreille :
Sed Visio quinque per annos,
Vocibus illatis, jam noclu, jamque diebus Sollicitât pavidæ purgatas virginis aures.
Le commandement devient plus impérieux. Dans le discours par lequel la voix répond aux objections de la Vierge se trouvent indirectement annoncées et le supplice qui doit rendre la Vierge au Ciel,
0 flammis Cœlo remeanda Puella,
Et les merveilles plus grandes que celles de son existence terrestre qu’elle doit accomplir dans sa glorieuse vie des Cieux; heureux présage de ce que nous prépare peut-être sa Béatification. Voici la prédiction : après avoir annoncé le sacre et d’autres triomphes, la voix ajoute :
Et miranda dabis majora futuris Temporibus, quandù vilâ poliere secundà.
La partie qui regarde Tentrevue de la Vierge et de Baudricourt est plus que manquée; car l’accueil prêté à Baudricourt est le contraire de celui que nous raconte Thistoire. Le poète passe sur le séjour à Vaucouleurs et les périls du voyage. Après avoir mentionné Thabit masculin et Tescorte, il montre la Vierge arrivant à Chinon. C’est un tableau de l’impuissance et de Tanxiété du roi et de son conseil ; un contraste entre la grandeur passée de la Maison de France et l’état où elle est présentement réduite.
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L'arrivée de la Pucelle el la mission qu'elle se donne, son costume viril, font naître à la cour les sentiments les plus divers ; c’est un mélange de crainte et d’espérance; les uns sont trop prompts, les autres trop lenls à croire. Plusieurs pensent que c’est le démon qui la pousse, d'autres en font le sujet de leurs dérisions; la partie la plus saine croit que Dieu peut faire plus grande merveille encore :
Posse Deum majora tamen pars optima credunt.
La jeune fille, sur l’ordre du roi, est examinée par les maîtres les plus habiles. Voici ce que constate l’examen; je traduis :
« C’est une paysanne, mais de mœurs austères, nul vice, elle est simple, droite, honnête, sa vie est en tout conforme aux enseignements de la Foi, très sobre dans le manger, elle l’est plus encore dans le boire ; elle parle très peu; requiert avec grande ferveur l’aide de son confesseur; c’est avec une extraordinaire piété qu’elle assiste aux cérémonies de la messe ; elle cherche avant tout le règne de Dieu.
« Cette Vierge parle avec la plus grande sagesse de la guerre, du relèvement du roi et du royaume; elle sait mettre la jeunesse en armes, préparer les batailles, promulguer les lois de la guerre et conclure les traités de paix, rompre les rangs d’une armée ennemie, donner l’assaut aux remparts, et se montrer clémente envers ceux qui demandent spontanément la paix. »
Le poète introduit alors un prophète du nom de Pierre, Normand d’origine, dont il est le seul à parler; mais qu’il soit un personnage réel ou fictif, il tient un remarquable discours. « Si la Pucelle arrive à la maturité de l’âge, quels coups portés au perfide ennemi, quels Ilots de sang vomis par l’Anglais expirant! Mais si le Ciel, O Vierge, jaloux de ton éclat, t’enviant à notre terre, ne veut pas que tu remédies aux maux du peuple de France; et parce que le poids du corps est un fardeau, veut que tu y pénètres par le feu, libre de la poussière de la chair, tu monteras plus pure au-dessus des astres. Tu les verras à tes pieds et tu seras pour les Anglais eux-mêmes vaincus et frémissants un objet de vénération ; nous t’offrirons nos supplications et nos vœux dans les rangs des saints où tu seras assise. Ton crédit auprès de Dieu te fera opérer pour le monde de nombreuses merveilles, si mon regard n’est pas trop indigne de pénétrer l'avenir. » Il faut citer ces vers, qui semblent une prophétie de ce que nous voyons en voie de se réaliser.
His visis, senior vates, qui nomine Petrus
Diclus erat, dulci Normanna gente creatus,
In medium taies producit peclore voces :
Hic sexus fragilis annos si forte viriles
Vividus attigerit, quoi vulnera subdolus hostis Accipiet, quanlasque vomet miser Angiicus undas Sanguinis ! At si te Gœlorum gloria nobis Invideat, virgo, prohibens curare labores Francisci generis, quia moles corporis olim Impedit, et Cœlos jubeat penetrare per ignem,
Purior astra petes, carnali pulvere pulso,
Sub pedibusque videns nubes et sidéra, fractis £t licet iralis aderis venerabilis Anglis ;
Sed tibi, conjunctæ superis, pia vota feremus,
Quæ, fautore Deo, faciès miracula mundo Plurima, si mea mens verum præscire meretur.
Charles VII reconnaît la mission de la Pucelle au milieu d’une nombreuse assemblée. Le poète prête à l’héroïne un long discours dans lequel elle fait plusieurs demandes en parfaite conformité avec celles dont nous parlent les chroniques.
« Je porterai un étendard sur lequel brillera l’image du Roi du CieL lui fait-il dire. Tout autour fleuriront les lis. »
V'^exillumque feram cœlestis imagine Regis Signatum : circum florebunt lilia regni.
De nombreux vices régnent en France ; Dieu a choisi Charles VII pour les arracher, et faire croître à la place les semences des vertus.
Ut vitiis igitur multis à stirpe revulsis,
Semina virtutum spatiosius undique crescant Te Deus assumpsit, quasi per sua rura colonum.
11 doit combattre pour le nom du Christ, procurer à l’Eglise la paix et la liberté.
Altéra bella gérés Christi pro nom! ne sacro,
Ecclesiæ pacem libertatemque daturus.
Qu’il ceigne l’épée, qu’il passe courageusement le bouclier à son cou ; que maître de lui-même, ami de la vertu et de l’équité, il soit bienveillant pour les bons, l’ennemi redouté des méchants.
Cinge fémur, scutumque tuumcape, strenue, collo;
Atque potens animi, virtutis amator et æqui,
Esto bonis facilis, pravis metuendus et hostis.
Le poète suppose que cette scène se passait le soir à la nuit; en quoi il est d’accord avec l’héroïne qui nous a dit dans son interrogatoire que l’heure était avancée.
Obscurà radiabant sidéra nocte.
C’est là le premier livre du poète anonyme. Il se compose de trois cent quarante-six vers.
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Le second livre commence par une description d’Orléans, la sommation faite aux habitants de reconnaître l’Anglais, leur fière réponse. Les Anglais viennent assiéger la ville; ils établissent sept camps fortifiés en face des sept portes. Après une longue suite de combats, la famine fait sentir ses horreurs à Orléans.
Insidiosa famés, consumptis omnibus escis,
Irruit.
Pas d’espérance de secours ; les assiégés le demandent au Ciel par d’instantes supplications ; ils font connaître leur extrémité au roi ; le roi fait un appel désespéré à ses rares hommes d’armes sans solde. La Vierge se présente. Elle dit que la délivrance d’Orléans est de sa mission. Le poète lui prête un discours dans lequel elle demande un cheval que le frère du roi {le dernier était mort en 1417) avait donné à Pierre de Beauveau, — sénéchal d’Anjou et de Provence, — et douze cents hommes bien armés; elle veut que chacun d’eux ait une croix sur son bouclier et le nom du Christ sur ses armes.
Quisque super scutum signum crucis, et super arma
Nomen, Christe, tuum feret.
Aucun document ne parle du cheval dont il est ici question, ni du signe de la croix, ni du nom du Christ gravé sur les armes. Il n’y a pourtant là rien que de très vraisemblable ; et l’on ne voit pas pourquoi le poète aurait inventé Tincident du cheval.
Au moment où elle part à la tête de sa troupe, un jeune libertin, nommé Furtivolus^ s’échappe en la voyant en un propos obscène. Saisi soudainement de tremblement, il tombe et expire. Nous avons vu que Pâquerel dans sa déposition raconte un fait semblable, si ce n’est pas le même, avec quelques légères variantes; Pancrace Justigniani écrit de Bruges (III, p. 574), que des morts soudaines frappent les contempteurs de la Vierge-Libératrice.
Le poète veut que l’on cesse de chanter les femmes célébrées par les poètes, Penthésilée, Sémiramis, Camille. Minces sont les exploits des héros comparés à ceux de la Pucelle; Les Géants, Énée, Ulysse, Hercule et ses travaux pâlissent devant elle. C’est la Pucelle qu’il faut chanter.
Nam labor unius per gallica rura Puelke,
Istis major eril, majoraque monstra domabil.
Hanc decanteinus ; iiii nova carmina demus.
Et joignant l’exemple au précepte, il s’échappe en accents lyriques et s’écrie :
« O gloire, 6 éclat des hommes des champs! O déesse de la campagne! O Vierge empourprée de toutes les couleurs de la rose mariées à la blancheur des lis! O fille parfumée des senteurs de la violette! O arche de salut pour tes concitoyens, tu leur rends le sens, tu verses la consolation sur leurs douleurs ! O terreur des Anglais ! O la foudre éclatant sur les pervers ! O capitaine de la nation guerrière! O gloire immense du roi des lis! Qui donc t’a rendue digne de tant de louanges, comment, quand? Ni la chair, ni le sang, ni un ancêtre rejeton d'ancêtres, ne t’ont donné pareil éclat ; ce n’est pas la série de tes années longtemps prolongées, ce n’est pas Texpériencc des affaires, ce n'est pas l’opulence des rois, ce n’est pas celle de ta famille, ce ne sont pas les leçons des sages; c’est le Dieu éternel, c’est la vertu qui ne fuit personne, mais a d’égales faveurs pour les grands, pour les petits et pour ceux qui ne sont ni grands ni petits. La Pucelle, la puissante Pucelle, mérita les honneurs des grands cœurs en vivant sous le chaume, dans l’étroit domaine d'un pauvre laboureur, père qui éleva fille si grande. Gardienne de brebis, elle errait dans les champs jusqu’au jour où sur elle se leva le quinzième été. Est-ce là notre conviction, ou est-ce un rêve que nous faisons? Or, je ne rapporte que des choses vraies, bien connues. C’est alors que délaissant les fleurs de son pauvre jardin, le troupeau laineux, elle se mit à dompter des troupeaux d’hommes de guerre, d’une grande armée capitaine plus grande encore, elle mit au service du roi une artillerie docile. O heureuse femme, dont le nom célèbre sera, tant qu'il y aura des guerres, honoré dans tous les âges. »
O decus ! ü spéculum campestribus ! O Dea ruris !
O variis redimita rosis et murice rubro,
Purpureis pulchrè per candida lilia mixlis !
O violis redolens ! O civibus area salutis,
Consilium tribuens, mœslis solatia fundens.
O timor Angligenis ! ô fulmen missile pravis !
O dux belligeræ gentis, sed gloria grandis Régi liligero ! miror quis, quomodo, quandù Te tam pulchrarun pretiavit munere laudum.
Non caro, non sanguis, nec avus numeralor avorum.
Taie decus tibi contulit; hoc non limite longo Annorum sériés, non experientia rerum,
Non regum, non gentis opes, non turba sophorum ;
Sed Deus æternus, et virtus omnibus ,Tqua Quæ magnos, humiles, médiocres diligit omnes.
Namque Puella, potens, generosæ mentis honorcin Promeruit, subtùs fenilia prædiolumque Pauperis agricolæ, tantæ genitoris alumnæ;
Quæ pecudum custos, vacuis errabal in agris,
POÈME LATIN ANONYME
Donec post decimam sibi quinta resurgeret æstas.
Credimus hoc vel somnia iingimus? Atqui Vera relala fero. Tune flores pauperis horti Lanigerumque pecus linquens, arraenla virorum Armigerum domuit, magni capilanea major Agminis, et régi famulantia Ida ministrans.
O felix mulier, cujus memorabile nomen,
Prælia dum fucrint, tolo venerabitur ævo.
Le poète raconte ensuite l’introduction des vivres, et la délivrance d’Orléans en des vers qui rappellent la Pharsale de Lucain. Il ne pousse pas plus loin son poème, encore que, comme on l"a vu, il fasse indirectement allusion à deux reprises au supplice qui devait terminer la carrière mortelle de la Libératrice.
Le poème s’inspire manifestement de la lettre de Boulainvilliers au duc de Milan, et de la lettre d’Alain Chartier à un prince inconnu. Nous avons émis la conjecture que, d’après le style, le secrétaire du roi, Alain Chartier, était l’auteur de l’une et de l’autre. Ne serait-il pas aussi l’auteur du poème? Cela ne nous semble pas invraisemblable, le poète maniant également le vers latin et le vers français