‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 156 sur 296 · IV · texte numérisé non relu

IV

parlants, sans comprendre de nombreux groupes de bourgeois, de soldats, etc. ; où l’on devait faire entendre non seulement le son des clairons et des trompettes, mais encore le grondement des canons, et reproduire de vraies batailles. C’est en effet ce que l’on trouve exprimé souvent par le dramaturge. Les dépenses pour les échafauds devaient être énormes.

Les scènes n’étaient pas représentées, comme de nos jours, dans un édilice, mais en pleine place publique. On admet aujourd’hui qu'au lieu d’une seule scène dont le changement de décor renouvelle l’aspect, il y en avait plusieurs, séparées par divers intervalles sur lesquels pouvaient se reproduire les rencontres, les mêlées. Que l’on ajoute à tout cela les costumes, et l’on n’aura pas de peine à trouver l’emploi des cent mille écus du maréchal de Rais. Cent mille écus d’alors représentent plus de deux millions d’aujourd’hui ; d’après cette évaluation, c’est par centaines de mille francs qu’il faut compter ce qu’a dû coûter l’exihibition du mystère.

M. l’abbé Bossard, le récent historien de Gilles de Rais, nous apprend que le maréchal passa à Orléans du mois de septembre 1434 au mois d’août 1435. Une partie de l'année a dû être employée à la composition du mystère, aux préparatifs de la représentation. 11 a dû y remplir le rôle fort honorable qui lui est attribué dans le drame, comme il l’avait eu dans la réalité des événements. Les comptes de ville de 1439 qui viennent d’être cités montrent qu’il était propriétaire de la bannière, dont il s’était servi pour faire la manière, c’est-à-dire la représentation de la prise des Tourelles.

Les sommes dépensées en 1435, pour porter et ramener les échafauds de la procession des Tourelles, indiquent qu’il y eut une première représentation cette année. Rien ne s’oppose à ce qu’on en admette une seconde en 1439.

Il est manifeste que la composition a subi une addition de plus de cinq mille six cents vers, et cette addition porte sur le commencement et non pas sur la fin du poème. La preuve en est dans le nom donné à Dunois. Il est constamment appelé Dunois, bâtard d’Orléans, jusqu’au vers 5602. Au contraire, dans les quinze mille vers qui suivent, pas une fois il n’est appelé Dunois, mais constamment bâtard d’Orléans. Son frère Charles ne lui avait donc pas alors concédé le comté du Dunois ; ce qui n’eut lieu qu’en j uillet 1 439. Les cinq mille six cents premiers vers ont doiic été composés postérieurement à cette donation, tandis que le reste du mystère était composé avant la collation de ce titre et de cette récompense.

LI*: « MYSTÈRE DU SIÈGE D’ORLÉANS »

Quelques heures ne suffisaient pas pour la représentation d’une œuvre de si longue haleine; et on en connaît qui sont plus étendues que le Af//5tpre dît siège. Il y fallait des jours, et parfois une semaine entière. Nicolas Despréaux, en écrivant le vers classique :

De nos dévots aïeux le théâtre abhorré,

a buriné une colossale fausseté. M. Petit de Julleville, dans les très intéressants volumes consacrés à Tétude des représentations connues sous le nom de mystères, prouve qu’il fallait dire de nos dévots aïeux le théâtre adoiié. Les mystères mettaient sous les yeux, tantôt les scènes de la vie de Notre-Seigneur et des Apôtres, et tantôt la vie des Saints, ou d’autres faits religieux, chevaleresques. La représentation en était saine. Elle était annoncée au loin et l'on y accourait des villes et des localités voisines. L’on ne connaissait pas l’étroite et tyrannique loi des trois unités dans lesquelles l’arbitraire essaya d’emprisonner les représentations dramatiques. Nos pères en s’y rendant savaient qu’ils venaient pour s’illusionner. Ils venaient pour voir la représentation d’un fait vrai ou réputé tel, qui parlait à leur âme.

Quicherat, qui ne pouvait juger du Mystère du siège que par des extraits, s’est entièrement mépris, quand il a écrit que ce n’était que le Journal du siège rais en vers. Le mystère n’a avec le journal d’autre ressemblance que celle qu’aura nécessairement tout ouvrage qui traitera *lft ce grand lait. La marche est totalement différente. Le journal ne parle pas de ce qui se passait dans le camp anglais; dans le mystère, on passe successivement d’un camp à l’autre; il y a, dans le mystère, une multitude defails que l’on chercherait vainement dans le journal; il arrive à l’un et à l’autre de commettre des erreurs diamétralement opposées; c’est ainsi que le journal fait partir les Anglais le 7 mai, tandis que le mystère les fait partir le 9 ; erreur des deux côtés, puisque c’est le 8 qu'ils se retirèrent. Le style du mystère est beaucoup plus archaïque que celui du journal, môme en teiiaut compte des licences des poètes du temps.

Ce n’est pas le lieu de parler de ces licences et d’écrire la poétique du moyen âge. Qu’il suffise de dire qu’elle allait jusqu’à autoriser l’addition ou la suppression d’une syllabe pour satisfaire aux exigences de la mesure.

Le compositeur du mystère et les spectateurs croyaient à la réalité de ce qui était représenté, avons-nous entendu dire à M. Petit de Julleville, dans une de ses leçons. Ils ne faisaient pas le départ si scabreux et

souvent si arbitraire de ce que la critique moderne appelle Thistoire, et de ce qu’elle appelle de ce mot si plein d’embûches : la légende. Aux yeux de l’école naturaliste, tout ce qui est surnaturel est légende. Qu’il nous soit permis de dire qu’à nos yeux les catholiques usent beaucoup trop du mot légende.^ qui devient de plus en plus synonyme de fable pieuse ou gracieuse. La langue catholique use depuis des siècles de ce mot légende dans une acception qui n’est nullement celle d’un conte et d’une fable. Les vies des saints sont dites légendes, spécialement l'abrégé qu’en fait le bréviaire: Legenda, ce qu’il faut lire, à lire. Traiter tout cela d’un bloc de conte pieux, c’est courir à la négation de tout surnaturel. On est bien sur la pente de nier l’Évangile, lorsque, de parti pris, on nie toutes les merveilles que, dans son Évangile, Notre-Seigneur a promis de faire dans et par ses serviteurs. Qui crédit in me opéra quæ ego fado et ipse faciet, et majora horum faciet [Joan. c. xiv, v. 12).

Une raison particulière imposait à l’auteur du mystère de la délivrance l’obligation de ne pas rompre avec l’histoire, s’il en avait eu la tentation. Les spectateurs connaissaient les faits; ils s’étaient passés sous leurs yeux; ils auraient protesté s’il y avait eu autre chose que quelques hjqiothèses n’altérant en rien le caractère des événements et des personnages. Par suite, le mystère peut être d’un grand secours pour l’étude de Thistoire. Le caractère de l’héroïne, tel qu’il est dessiné, se trouve en parfaite conformité avec les documents produits dans nos volumes : sous ce rapport plusieurs passages du drame doivent trouver ici leur place. Indiquons aussi comment le mystère présente quelques autres faits.

Le mystère commence en Angleterre, par une scène où Salisbury et ses capitaines se promettent de parachever la conquête de la France. Le duc d’Orléans, introduit, demande qu’on épargne ses États : prisonnier, il ne peut les défendre. Salisbury le promet, et la promesse est ratifiée par ceux qui l’entourent {v. 357-464). Dans un conseil tenu à Chartres, ville très attachée à l’Anglais {v. il 53), il est représenté que, pour avoir toute la France, il faut s’emparer d’Orléans : la conquête en est résolue.

A la suite de ce conseil, Salisbury et Glacidas consultent l’astrologue, Jean de Boillons; au premier, il répond qu’il n’a rien à craindre pour son corps, mais qu’il garde bien sa tête; au second, que ni le canon, ni le feu, ni le fer n’atteindront pas son corps, qu’il mourra sans saigner.

Le dramaturge met sous nos yeux la campagne de Salisbury, et tout particulièrement le pillage de Notre-Dame de Cléry. Aucun chroniqueur n’expose aussi bien la conquête et l’incendie du faubourg du Portereau,

LE « MYSTÈRE DU SIÈGE D’ORLÉANS »

la résistance des Orléanais et des Orléanaises, la mort de Salisbury. Les Orléanais ignorent cette mort. Un messager, qui va du camp anglais en porter la nouvelle à Bedford, tombe entre leurs mains et la leur apprend. Pour s'assurer qu’il ne trompe pas, on visite les canons. Un seul est déchargé, au grand étonnement du canonnier auquel la pièce est confiée. 11 ignore quand et par qui la mèche a été allumée. Ce détail est-il historique? Ce qui est certain, c’est que, à Orléans, on ne sut jamais par qui avait* été tiré ce coup si heureux. On se demande aussi s’il faut voir un fait historique, ou une invention de pure fantaisie, dans l’ambassade orléanaise allant demander à Charles VU la permission pour la ville de détruire ses fauboui^s.

L’énorme supériorité des Français sur les Anglais à la journée des Harengs est ainsi exprimée par Dunois :

Pour un Anglais, nous sommes dix ;

Faisons qu’i (i/s) ne puissent fouir;

Qu'ung seul d’eulx n'échappera pas. (7. 8867,)

Les conseillers d’Orléans expriment ainsi les sentiments causés dans la cité par le départ des nobles et de leurs milices, au 18 février :

Messeigneurs, je suis esbal, (7. 93^2.)

C’est du comte de Clermont

Qui emmène avecque lui.....

Un nombre de deux à trois mille ;

Je m’esbals pourquoi.

De voloir desgamir la ville.

Un autre conseiller :

H semble à voir à leur voyage

Qu’ils ont peur et que cœur leur faille. ( 7. 9335,)

Lorsqu’à la suite du refus qu’il a éprouvé d^avoir Orléans en gage entre ses mains, le duc de Bourgogne a envoyé l’ordre aux Bourguignons de quitter le siège, Talbot adresse ces paroles insultantes au héraut chargé de promulguer ce commandement :

Publie fort et le fais crier ; ( 7. 9668,)

Je n’en donne pas une maille;

S’en voise (s'en aille) qui vouldra aller,

Tu n’emmèneras chose qui vaille.

Le poète n’a pas attendu jusqu’à celte partie du mystère, pour nous montrer la Pucelle. Elle apparaît dès le vers 7017. Voici comment elle

est inlrodiiile. Charles VII adresse au Ciel une touchante prière; en voici quelques vers seulement :

O Dieu, très digne et glorieux, Jésus, si je vous ay meffait,

Puissant, éternel roi des ( Jeux, Et que envers vous ay forfait.

Je vous pry, ayez souvenance Vous requiers pardon humblement.

De moi désplaisant, soucieux,

Quand je regarde de mes yeux

Mon royaume qui est en doublance (pm/). Je vueil délaisser le pays,

Et me consent être démis,

Vrai Dieu, si c’est votre plaisir.

Le drame nous fait pénétrer dans le Ciel pour nous y montrer Notre- Dame intercédant pour le royaume qui tout soutient chrétienté et la maintient. Saint Aignan et saint Euverte joignent leurs supplications à celles de la Mère de Dieu. Notre-Seigneur se plaint de ce que les Français infectent l’air de leur vie orde. Il se laisse fléchir par les supplications de sa Mère, et envoie saint Michel à Domrémy vers une Pucelle par honneur^ dont il lui parle en ces termes :

En elle est toute doulceur [V.70i7.) Bonne, juste et innocente,

Qui m’ayme du parfont du cœur, Honneste, sage et bien prudente.

Tu lui diras que je lui mande Qu’en elle sera ma vertu,

Et que par elle on entende L’orgueil des Français abattu.

Le dialogue entre saint Michel et l’enfant est calqué sur celui de Notre-Dame et de l’archange Gabriel. La Vierge de Domrémy exprime ainsi son Quomodo fiet istud :

En armes ne me connais, [V. 74 46.)

Ne (ni) m’appartient la congnoissance.

Ne en moy n’est sens qui tende

A savoir ceci propenser.

L'Ecce ancilla Domini est ainsi rendu :

A Dieu je vouldrois obéir (V. 74 i0.)

Gomme je dois et est raison,

Et très humblement le servir,

A mon pouvoir sans mesprison,

Et toujours et toute saison Vueil estre sa povre servante.

L’Archange fait à l’enfant ce touchant adieu :

A Dieu, Jehanne, vraye Pucelle,

Qui est d’icelui bien ayrnée :

Ayez toujours ferme p niséo De Dieu estre la pastourelle.

LE « MYSTÈRE DU SIÈGE D’ORLÉANS ». 327

Laissée seule, la Pucelle se jette à genoux, et fait à Dieu une humble prière :

O mon Dieu, et mon créateur, (V*. 7489,)

Plaise vous moi toujours conduire !

Vous estes mon père et mon seigneur,

Auquel je ne vueil contredire, etc.

Elle va trouver Baudricourt. Le capitaine la repousse. Comment elle, une simple bergère, une enfant de douze à treize ans, pourrait-elle accomplir ce à quoi sont totalement impuissants les hauts princes de France, qui ont foison d’or et d’argent et gens d’armes à leur plaisance (u. 7^^5). — Ceci dans le mystère, comme dans l’histoire, se passe avant la journée des Harengs .

Après la défaite, Notre-Dame, saint Aignan et saint Euverte intercèdent de nouveau auprès de Notre-Seigneur, qui envoie de nouveau saint Michel. Le dramaturge suppose avec quelques historiens que la Pucelle a trop tardé, puisqu’il fait dire au céleste messager les paroles suivantes (v. 9876) :

Les François ont eu très grande perte, aujourd'hui en ceste journée,

Laquelle eust été recouverte (évitée), se plus toust y fussiez allée,

Jeanne va trouver Baudricourt, et en preuve de sa mission lui transmet la révélation reçue :

Si nous faut faire diligence, que aujourd'huy de vérité.

Les François ont eu grant offense de guerre et grant adversité.

Arrivés à Chinon, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy remettent les lettres de Baudricourt, racontent comment dans le voyage ils ont échappé à tous les dangers, et attestent qu’en celle dont ils ont été les guides se trouve toute bonté (v, 9908), Ce n’est qu’après délibération avec son conseil que le prince se décide à l’admettre et à lui faire subir l’épreuve que tout le monde connaît. La Pucelle, se jetant à genoux, lui dit entre autres choses :

Dieu vous a eu en souvenance (V, 40054,)

D’une prière d’un tel jour Que lui listes en révérence,

Dont il vous a pris en amour.

La délivrance d’Orléans, et le sacre à Reims font partie de la mission, mais elle s’étend bien plus loin dans l’esprit du poète, qui fait dire à Jeanne :

Je vueil bouter les Anglois Dehors du royaulme entièrement,

En le délessant ès François A qui il est totalement.

Après que la Pucelle s’est retirée, c’est une nouvelle délibération du conseil. Grand est l’embarras des conseillers. Oncques de si étranges choses rCouis parler en ma vie^ dit l’un d’eux. Si les promesses de Jeanne ne se réalisent pas, ce sera une grande escande au royaume et mut grande vitupère {v, 10114), Un autre émet un avis auquel tous se rangent et qui mettra la responsabilité du roi à couvert. Que l’on s’en tienne à ce que décideront les doctes de Poitiers. La se trouvent le conseil de toute France^ des hommes experts en toute science,, fleur et excellence de pratique et de théologie. Le roi ne pourra être repris, s’il n’agit que par leur conseil.

L’assemblée de Poitiers est présentée comme se composant des hommes du Parlement ; seul l’Inquisiteur représente nécessairement un personnage ecclésiastique. Ce n’est que pour raison de brièveté que plusieurs des questions et surtout des réponses de la Pucelle sont ici passées sous silence. 11 en est une qui contredit les autres documents. La Pucelle ferait un gentilhomme de son père :

Quand est de Thostel de mon père,

11 est en pays de Barrois ;

Gentilhomme et de noble affaire,

Honneste et loyel François.

Ces paroles ont été introduites, pensons-nous, pour ménager les sentiments de ceux qui avaient commandé le poète, et tenaient la première place parmi les spectateurs ; elles sont en opposition avec celles que le dramaturge a prêtées à la Vierge, lorsqu’elle s^excusait auprès de saint Michel. Elle disait alors n’être qu'une simple bergerette^ une simple pucelette gardant es champs dessus Therbette les bêtes de son père. Pour la Vierge-Guerrière, comme pour son divin Maître, un des grands obstacles à sa mission était Tobscurité de sa naissance. C’est l’éternelle objection : N'est-ce pas là un artisan? N est-ce pas le fils d'un artisan? Nonne hic est faber? Nonne hic est fabri flius? La conclusion est celle qui a été citée bien souvent dans les documents précédents, elle reparaît dans le rapport fait au roi par le premier conseiller :

Ont parlé à la jouvencelle {V, /0447.)

Parlement, docteurs en FEglise ;

L’ont trouvée ferme, vraye ancelle,

Saige, prudente, bien apprise ;

Ne en elle riens n’ont trouvé Que tout bien, vertu et honneur ;

El tout son fait bien esprouvé.

Tout est de Dieu le Créateur.

Jeanne dépeint de la manière suivante l’étendard qu’elle demande lui être confectionné :

LE « MYSTÈllE DU SIÈGE D’OULÊANS ».

Un eslendard avoir je vueil (V. 40539.) Tout blanc, sans nulle autre couleur.

Ou dedans sera ung souleil.

Reluisant ainsi qu'en chaleur;

Et au millieu, en grand honneur,

Enlectre d'or escript sera,

Ces deux mots de digne valleur.

Qui sont, c’est : Ave Maria

Et au-dessus notablement Sera une Majesté Pourtraite bien etjolymenl, FaicLe de grande autorité.

Aux deux coustéz seront assis Deux Anges que chacun tiendra En leur main une fleur de liz; L’aultre le souleil soustiendra.

Elle demande à la suite un cheval de poil blanc, fort et puissant. Lorsque la Pucelle part pour se mettre en campagne, le roi adresse à Dieu une émouvante prière, dont voici quelques extraits :

0 Dieu du ciel, par la vostre puissance Se offencé vous ay aucunement,

(V. 44223.) Je vous requiers pardon, mon vray Sei Conduisez donc la très noble Pucelle, [gneur,

Qui pour moy va porter harnoys et lance. N’en punissez mon peuple nullement;

En soustenant du royaulme la querelle. Supporté soit par la voltre doulceur ;

Or n ai-je plus de fiance qu’en icelle, Celuy je suis pour porter la douleur,

Ne enautry plus secours je n’alant : Et réparer vostre vraye sentence,

.Mon très doulx Dieu, gardez la jouvencelle

Servir je vueil, doulcement obéir Et accomplir vos bons commendements, Faiefes de moy à votre bon plaisir...

.... Se Orléans est soumis,

Dire je puis que plus n’ay espérance,

Prest à partir et lesser le pays

Et de quicter le bon royaulme de France.

La lettre que le héraut lit aux Anglais est, à quelques très légères variantes près, celle que citent les chroniqueurs. Elle fait vomir des torrents d’injures, et contre celle qui Fa dictée, et contre les Français. Scales s’écrie :

C’est leur fin, leur destruction, (Y. 44354.) Pensent-ils donc bonnement Chascun le voit évidemment. En elle avoir recouvrance?

Qui n ont plus autre affection G’esl bien faulle d’entendement.

Qu’en une fille seulement. Et ès François n’est pas science.

Le héraut est jeté dans les fers; mais la Pucelle est entrée de Chécy à Orléans, escortée des défenseurs de la place et des principaux bourgeois. Elle a refusé l’offre de Dunois qui voulait la faire entrer par des chemins détournés; elle a passé au pied de Saint-Loup, sans que les Anglais aient fait semblant de s’en apercevoir. Reçue avec l’enthousiasme que l’on sait, son premier soin est de travailler à la délivrance de ses hérauts. Les représailles dont Dunois menace les violateurs du

droit des gens forcent les Anglais de les relâcher ; ils sont renvoyés, au milieu des grincements de dents de leurs geôliers.

Jeanne somme successivement les assiégeants de la rive gauche et de la rive droite d’avoir à se retirer. La réponse est une suite d’insultes vomies par chacun des capitaines; Molyns est le moins insolent, il lui dit d’aller en Barrois garder ses brebis et ses bôtes avec sa mère. Si les Français s’arrêtent à ses dits, c’est qu’ils ne savent plus que faire. Il contrefait le cri avec lequel on appelle les bergères : Dézelau! dézelau! bergière. C’est une pannetière qu’il lui fault. Glacidas surenchérissant sur tous les autres en cris outrageants, la Pucelle finit par lui dire, qu’avant douze jours il sera mort.

C’est à la Croix-de-Morin que la Pucelle fait sa sommation aux Anglais de la rive droite. Môme concert insultant ; Talbot ne le cède pas à Glacidas en réponses injurieuses. Le dramaturge lui fait constamment tenir un langage ordurier et plein de barbares menaces. La Pucelle finit sa réponse en leur disant qu’ils perdront tout en France (u. iWoO).

Saint-Loup est emporté. Le lendemain, jour de l’Ascension, le mystère nous fait assister à trois conseils : celui des capitaines français à Orléans, celui des capitaines anglais dans leur camp, celui qui se tient dans le Ciel.

Au conseil des capitaines français, Jeanne propose une attaque pour le lendemain du côté de la Sologne. La proposition est combattue. Cependant, sur les instances de La Hire, il est arrêté que l’on s’en tiendra à la décision de la Pucelle. Après avoir exhorté à la confiance, la Puçelle ordonne de préparer pour le lendemain échelles, cordes, crochets, lances de feu bien ardent, coulevrines, grosses arbalètes, maillets de fer gros et pesants.

Dans le camp anglais, c’est un torrent d’imprécations et de malédictions contre la Pucelle, qui, dit-on, a tout fait à Saint-Loup. Scales s’écrie :

Qu’il faut résister à la diablesse.

Chacun dit qu elle a tout fait,

Emporté l'honneur de noblesse,

De France toute la prouesse.

Et Tonneur de chevalerie ;

Chacun devers elle s’adresse.

N’est si grant qui ne la supplie.

Dans le Ciel Notre-Dame renouvelle sa prière à Notre-Seigneur. Notre- Seigneur envoie saint Aignan et saint Euverte défendre Orléans, et infliger aux Anglais par la Pucelle une défaite qui les tienne loin durant cent ans et plus.

Le mystère suppose que Saint-Jean-le-Blanc a été non pas abandonné

LE « MYSTÈRE Dü SIÈGE D’ORLÉANS ».

par les Anglais, comme la plupart des chroniques semblent le dire, mais emporté de vive force par les Français, qui y ont tué un grand nombre* d'ennemis. Malgré les capitaines qui auraient voulu la faire reposer, le mystère fait coucher la Pucelle aux Auguslins ; elle y prépare l’assaut des Tourelles pour le lendemain; les capitaines français s’y opposent et le trouvent imprudent. (Plusieurs chroniques nous ont dit qu’il avait été engagé controleur vouloir.) Les Anglais s’indignent contre celte maudite baveuse qui de jour et de nuit travaille leurs getis (v. i3935).

Dans l’assaut contre les Tourelles, les capitaines, à la suite de la blessure reçue par la Guerrière, insistent pour qu’elle sc retire, et que l’attaque cesse. La Pucelle les supplie de n’en rien faire.

De ma blessure ne vous chaille ;

En nom Dieu, ce ne sera rien.

Saint Michel vient la réconforter pendant sa prière à l’écart. Au retour,, c’est MALGRÉ LES CHEFS qu’olle conduit Tarmée à un nouvel assaut. L’inexpugnable forteresse est enlevée. La Pucelle dispose tout pour ne pas perdre les avanlages de la victoire. Les procureurs viennent au-devant de la Libératrice quand elle rentre en ville; elle veut qu’on remercie Dieu et Marie.

Le mystère ici, comme dans le poème tout entier, nous fait passer du camp français dans le camp anglais. Talbot hors de lui se lamente sur la mort de Glacidas et des braves qui ont péri avec lui.

O fleur de toute noblesse^ fleur de vaillance et hardiesse, à ce coup-ci tire perdue l s’écrie-t-il. Dans sa fureur, il promet de se venger, en faisant baigner son cheval dans le sang français. On le ramène à des sentiments plus réels; il est arrêté qu’on lèvera le siège, et que dès ce moment l’on s’occupera des préparatifs du départ.

Le guetteur Orléanais s’aperçoit de tout ce mouvement, et vient en donner avis à la Pucelle. Elle ordonne d’être prêt à tout événement. Les Anglais se retirent, les capitaines veulent les poursuivre. Jeanne s’y oppose, elle veut qu’on aille rendre grâces à Dieu.

Les bourgeois viennent au-devant de la Pucelle, pour lui rendre louange et gloire. La Pucelle répond :

Mes amys, ce n’est pas à moy ; ( V, ti370,)

C’est à Dieu, qui a cecy fait.

et si ayez en souvenance

De ce jour icy, mes amys ;

Comme Orléans eult délivrance,

L’an mil llll« XXIX ;

Faites en mémoire tous dis {tous les jours);

Des jours de may ce fut le neuf.

Elle remercie les Orléanais de Tavoir si bien secondée; le procureur répond qu'Orléans n’a pas de biens dignes de ses bienfaits; la ville entière est à elle. Jeanne remercie les seigneurs, qui tour à tour se mettent à sa disposition, et lui expriment chacun à leur manière les sentiments de dévouement dont ils sont animés. Voici les paroles de La Hire :

Dame de très haulte excellence, (V. iâo49.)

Vous estes la protection,

La sauvegarde et providence,

Des François la rédemption.

Par quoy doit être mencion De vous et de vos nobles fais.

Et à tout temps relacion.

De vous mémoire à toujours mès.

Le drame est d’accord avec l’histoire; Français et Anglais proclament qu’à Jeanne est due la délivrance. Elle a tout conduit contre l’avis des capitaines, forte qu’elle est de l’appui de la multitude qui la suit. Elle engage et soutient le combat, aussi intrépide dans le danger que fidèle à faire à Dieu hommage de la victoire.

La campagne de la Loire fournit aussi d’importantes remarques historiques. C’est en termes bien exprès qu’en conférant au duc d’Alençon le titre de lieutenant général, le roi lui prescrit d obéir à la Pucelle. C est ainsi que Charles s’en exprime à la Pucelle elle-môme :

Je ordonne duc d'Alanson ( V, 4507.) Vous servir à mont et à val ;

Pour mon lieutenant général, A tout votre bon plaisir faire

Avecques gens de grant façon, Enjoinct, en espécial

Et tant à pié comme à cheval Du tout vostre plaisir parfaire.

Non seulement d’Alençon accepte pareille situation; il la constate souvent, il dit à Dunois : « Je veux être dessous son aile et la servir à mon povoir » (v. 15274). A la nouvelle que la Pucelle marche contre Jargeau, Suffolk éclate en malédictions.

Maudit sois tu, toi et ta bande (V. 45500.)

Faulse, déloyale, putin

Un chacun ici a peur d elle :

Je crois qu’elle soit immortelle.

Ou que au diable soit donnée;

Jamès n'ouys parler de telle,

Je ne say s elle est deable d’enfer.

Pour remonter les courages, le frère de Suffolk, Alexandre de La Pôle,

LE « MYSTÈRE DU SIÈGE D’ORLÉANS »

l’appelle la tentative contre Jargeau, en l’absence de la Pucelle, après la délivrance d’Orléans. L’allaque a tourné contre les assaillants; les corps de plusieurs d’entre eux gisent dans les fossés. Ordre est donné de mettre en œuvre tous les moyens de défense.

La résistance de Jargeau fut très vive ; et le mystère aide à comprendre plusieurs données éparpillées dans les documents proprement dits. Il y eut trois assauts. Après le premier les capitaines ordonnent de se désister de l’entreprise et préparent la retraite. Ils craignent d’être pris entre deux feux; car le bruit court que Talbot et Fastolf arrivent à la tête d une armée pour secourir la ville. C’était vrai ; mais la Pucelle, au lieu de se retirer, veut qu’on se hâte de donner un second assaut, pour que la place soit emportée avant l’arrivée de l’armée auxiliaire. L’assaut recommence ; la pierre qui tombe sur la tête de la Guerrière et la renverse dans le fossé produit un moment de découragement. Elle se relève en criant aux siens qu^ils sont vainqueurs ; ils le sont en effet et la ville est forcée. Le dramaturge fait dire à la Pucelle que son armée se compose de huit mille combattants (i;. i576i).

Les capitaines anglais apprennent à Etampes la reddition de Jargeau. La fureur de Talbot est telle qu’il déclare ne savoir s’il est mort ou vivant; Fastolf se lamente de n’être pas venu à temps au secours de Jargeau, comme il aurait pu le faire. Si Suffolk avait tenu seulement deux jours, il arrivait; ce qui justifie la Pucelle d’avoir mis fin aux pourparlers par lesquels le capitaine de Jargeau cherchait à gagner du temps.

Pour se donner du cœur, les capitaines anglais rappellent les défaites que dans le passé ils ont infligées aux Français. Talbot s’étend sur Azincourt. Dans leur folle confiance, les capitaines firent publier que nul ne fût si hardi que de prendre place parmi les combattants, s’il n’était duc, comte, baron, ou chevalier. Ils reluisaient dans leur harnaisy mais quand on en vint à férir horions^ ils ne savaient où ils étaient; ils furent tués et mis en fuite, ainsi que moutons et brebis (v. 17826). Les chefs anglais forment la résolution d’aller à la rencontre des Français.

Ceux-ci, sur la proposition de la Pucelle, se préparent à expulser l’ennemi de Meung et de Beaugency. Le duc d’Alençon veut que Jeanne ait l’entière conduite de l’expédition.

Dame Jeanne totalement {V. 41800.)

De cette armée aurez, la charge

Pour l'ordonner certainement...

Vous y estes prudente et sage Et à vous nous sommes tous.

Le pont de Meung est emporté; les fortifications qui le défendent sont jetées bas; et l’armée marche sur Beaiigency.

A la nouvelle de l’arrivée des Français, le capitaine anglais éclate eo lamentations : Il y a cent ans que les Anglais n’eurent si tristes nouvelles, un Anglais n’ose plus attendre un Français, tandis que précédemment vingt Anglais passaient cent Français au fil de l’épée, à moins que, par une riche rançon, ils ne pussent racheter leur vie (v. 18105)- Depuis l’arrivée de cette maudite Pucelle, plus de bonheur à la guerre; c’est une Sarrazine, elle a été engendrée par l’Antéchrist, c’est un diable qui a pris chair, Lucifer la conduit. On fera semblant d’abandonner la ville pour se fortifier au château, mais des soldats cachés dans des cavernes et dans des taudis près du pont fondront sur les Français, tandis qu’ils chercheront à se loger dans les maisons de la ville.

Dans l’entrevue avec Richemont, il n’y a rien de l’attitude hautaine prêtée par Gruel à son maître.

Le capitaine anglais demande à capituler ; les capitaines français voudraient qu’on donnât l’assaut et que les vaincus fussent mis à mort. La Pucelle demande qu’on épargne l’effusion du sang humain et que l’on se contente des conditions énumérées par les chroniqueurs (u. 19394)-

Aussi le duc d’Alençon, en faisant connaître la composition au chef anglais, lui dit-il qu’il en est redevable à la Pucelle qui est de dévotion, toujours pitoyable (compatissante), très bonne et charitable {v. 19355).

Dans le mystère, la Pucelle ordonne toutes les dispositions que doit couronner la victoire de Patay. La Ilire doit empêcher que les ennemis occupent quelque forte position ; Richemont surveillera l’aile gauche, et empêchera que Talbot arrive à Patay, d’Alençon sera à l’aile droite. L’armée n’ira que son pas pour ne pas arriver hors d’haleine sur le champ de bataille.

La victoire est remportée : voici les sentiments que le mystère prêle à la Pucelle :

Messeigneurs et bons amis, Sachez que le vray Dieu de gloire

Or avons-nous eu la victoire, L'a voulu donner à nous tous,

De ces Anglais nos ennemis, Ne le veuillez autrement croire,

Dont à toujours sera mémoire. Qu’elle n’est pas venue de nous.

D’après le mystère, il y aurait eu six mille morts, les plus braves qu’eut jamais l’Angleterre :

Bien VI mille, comme Je pense (c’m la Pucelle qui parle),

Sont demeurés morts sur les champs.

Tous gens de grande magnificence.

Nobles chevaliers et puissants,

Lt croy, c’étoient les plus vaillants Qui saillirent onc d’Angleterre.

LB « MYSTÉRB DU SI&6B D’ORLÉANS »

Elle insiste pour que les prisonniers soient bien traités :

Amenez tous vos prisonniers (v.

A Orléans, ce que pris avez Sans leur faire nul destou rbiers, Ni nullement ne les grevez ; Entretenir vous les devez,

Selon leur estât noblement.

Tous prisonniers vous recommande Que leur soyez doux et traitys ;

Et est vertu très noble et grande Estre idoulx) envers cil qui est soumis, Quand il s’est rendu à mercy.

Elle n’oublie pas les morts ; avant de partir pour Orléans le poète lui prête ces paroles :

Si nous fault aller à Orléans...

Puis à ces morts commettre gens Qui les veillissent enterrer,

Et qui soient dlci ostez,

Qui ne soyent mengés des bestes ;

Chrétiens sont comme vous estes.

Les vainqueurs, mais surtout Théroïne, sont reçus en triomphe à Orléans. Le drame se termine par celte recommandation de la Vénérable :

Si vous en charge faire procession Et louer Dieu et la vierge Marie,

Dont par Anglois n’a point esté ravie Votre cité, ne voz possession.

C’est bien la Sainte que le mystère met constamment sous les yeux.

Il est conforme à l’histoire, et, à notre avis, historiquement supérieur à bien des chroniques. Il peut être invoqué comme expression du jugement que portaient des personnes et des faits ceux qui cinq ans avant en avaient été les témoins.

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