‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 166 sur 296 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

MARTIAL D’aUVERGNE. — OCTAVIEN DE SAINT-GELAIS. VALERAN DE LA VAREiNNE.

Sommaire : I. — Martial d’Auvergne. — Les Vigiles de Charles VII : Citations : le désespoir et la prière de Charles Vil. — Étonnement des clercs admirateurs de JeaDoe. — Indications. — Troyes. — La Pucelle ne souffre pas que les Anglais emmènent les prisonniers français. — Soudain changement de fortune de Charles VII. — Le siège de Paris. — La Pucelle contrariée dans ses plans. — Les Anglais n’uuraient pas donné la Pucelle pour Londres. — Procès et supplice de la Pucelle. — La réhabilitation.

IL — OcTAViEN DE Saint-Gelais. — Le Champ d’honneur : passage sur la Pucelle. lll. — Valeran de La Varenne. — Son poème : de Gestis Johannæ Virginis Franciæ. — Appréciation. — La mère de la Pucelle aux pieds de Charles VIL — Prodiges opérés à la mort de la Pucelle.

MARTIAL d’aLVERGNE.

Martial d’Auvergne, dit probablement d’Auvergne à cause de l’origine de sa famille, naquit à Paris vers 1440 et y mourut en 1508. 11 fui procureur au Châtelet et greffier au Parlement. Il composa, sous le titre de Vigiles de Charles VU, l’histoire rimée de ce roi. C’est un poème calqué sur les matines de l’office ecclésiastique des morts. Il y a un invitatoire. Dans ce qu’il intitule les psaumes, — il y eu a neuf, — se trouve racontée l’hisloire de Charles VII, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Les leçons, au nombre de neuf aussi, sont chantées par la France, la noblesse, le labour, parles marchands, par le clergé, par Pitié, chapelain des dames, par dame Justice, par la Paix, par l’Église. Chacun de ces personnages célèbre les bienfaits particuliers dont il se dit redevable au monarque défunt.

C’est au quatrième psaume que sc trouve longuement rapportée Thistoire de la Pucelle. L'antienne est celle-ci :

En peu d’heure Dieu labeure,

Ne jamais au besoin ne faull,

La chose qu'il veut faire est seure Et sait bien toujours (ce) qu’il nous fault.

MARTIAL D’AUVERGNE

Ce n’est pas sous Louis XI, si contraire à son père, que Martial d’Auvergne aurait pu impunément publier son poème. Il le présenta à Charles VIII en 1484. L’œuvre eut sa vogue, depuis bien perdue. Les Vigiles eurent plusieurs éditions.

D’après Quicherat, Martial d’Auvergne n’aurait fait que mettre Jean Chartier en rimes. Cela n’est pas exact; l’on trouve dans le rimeur plusieurs faits que l’on chercherait inutilement dans l’historiographe.

Ce n’est d’ailleurs qu’une chronique rimée, plate, sans élan et sans feu. Elle n'apprend rien de nouveau; mais on peut y voir la confirmation de ce qui est rapporté ailleurs, et était universellement admis dans la seconde partie du xv® siècle.

Après avoir raconté l’ignominieuse journée des Harengs, Martial nous parle ainsi de la désolation et de la prière du roi :

Le feu roy oycs les nouvelles, Voyant qu’il avait eu du pire,

En fut tant dolent à merveille, Qu’il ne savuit que faire ou dire.

Et dit-on que alors pria Dieu Qu’il le ostal de cette misère.

Et qu’il eust pitié en ce lieu De son royaulme et populaire

Et désirait mieulx à mourir,

Que de veoir celte peslilence Et tant de gens de bien périr Pour lui et pour son alliance.

En cesle saison de douleur ^

Vint au roy une bergerelle Du villaige dit Vaucoulleur Qu'on nommait Jeanne la Pucelle.

C'esloit une povre bergière Qui gardoit les brebis ès champs,

D’une düulce et humble manière.

De l’aage de dix-huit ans.

Le poète décrit sa présentation au roi, qui lui dit par jeu : a Ah! ma mye^ ce ne suis-je pas », et auquel elle répond : « Sire, cestes-vous, ne je ne faulx pas, » Elle est grandement interrogée par clercs et docteurs :

Ghascun d’elle s’esmerveilla,

El pour à vérité venir De plusieurs grans choses parla, Qu’on a veues depuis advenir.

Elle dit tout publiquement Que le feu roy recou vreroit Tout son royaume entièrement, El que Dieu si luy aideroit.

Martial raconte ensuite le rassemblement des troupes à Blois, l’invenüon de l’épée de Fierbois, l’introduction du convoi à Orléans, la prise des diverses bastilles, l’acharnement du combat aux Tourelles, le départ des Anglais dès le lendemain; rien qui n’ait été déjà maintes fois rappelé par les chroniqueurs. Il n’y a rien de nouveau ni de saillant non plus, dans le récit rimé de la prise de Jargeau, de la campagne de la Loire. La surséance accordée aux habitants d’Auxerre causa de grands

mécontentements : De cest appointement ilà^ Trémoullc se fut fort blâmé,, et puis Richemont s'en alla,, car entre eulx y avait discort.

Le roi reste devant Troyes six ou sept jours : « Les bourgeois vouloient bien eulx rendre entièrement,, mais les Anglais les empeschoient tant qu'ils pavaient incessamment. » Le conseil résolu à rétrograder à cause du manque de vivres, l'intervention de la Pucelle, ses promesses, sa diligence pour forcer la ville, la chronique rimée n'omet rien.

Après le conseil, monta

Sur ung beau grand courcier en main.

Et en iost si se transporta

Atout (avec) un baston en sa main.

Ilà fut dresser et porter Tables, fagots, huys et chevrons.

Pour faire taudiz à gecter Une bombarde et deux canons.

D’après Martial d’Auvergne la convention aurait autorisé les Anglais à emmener leurs prisonniers. Voici en quels termes il peint l'intervention de la Pucelle :

Les Anglois vouloient au partir Leurs prisonniers François mener; Mais la Pucelle consentir N’y voult, ne souffrir emmener.

Klle-mème vint à la porte Ès mains des Anglois les oster,

Kn leur disant de bonne sorte Que ne les laisroit transporter.

Le roy, qui en sceut la nouvelle, Si commença à soy soubzrire Du débat et de la querelle,

Et en fut joyeux à vrai dire.

Brief convint pour les prisonniers Qu’il payat aux Anglois comptant Tout leur rançon de ses deniers ; Ainsi chascun si fut content.

Les François s’agenouillèrent,

Liiy priant qu’elle leur aydast.

Et sa grâce là implorèrent Atin que de ce les gardast.

I.es Anglois vouldrent soustenir Que c’esloit grant fraude et malice De contre traictié venir, llequérant qu’on leur feist justice.

Quand les Anglois selon l’accord,

Eurent leur argent et rançon,

Ils louèrent le feu roy fort.

L’appelant prince de façon.

Il fut prisé pour sa justice Qu’il gardoità ses ennemis.

Et qu’il avoit en l’exercice

De son ost tous abuz postmis (suppi^ime'.

Martial raconte l’entrée à Chàlons, le sacre et fait à la suite les rédexions suivantes :

Notons ici comment fortune Veu le cas et empeschement

(Gouverné par le veil (vouloir) de Dieu, La chose n’estoit pas facille Après grant mal et desfortune, D’y advenir si promptement ;

Si donne grand joie en ce lieu. Mais à Dieu rien n’est difficile

Qui eust cuidé ne (on) espéré Qu’on si très petit mouvement, Le roy oust ainsi prospéré Ne venu au couronnement?

Se fortune au commencement Si donne persécution,

C’est pour après plus haultement Octroyer consolation.

MARTIAL D’AUVERGNE

Boèce dit en son tiers livre Que fortune adverse est plus seure Pour congnoistre Dieu et bien vivre, Et preuve que c'est la meilleure.

Elle impartist humilité

Elle soustient tous aspres deulx,

Et après par prospérité

lîng seul bien si fait valoir deux.

Le feu roy Charles trespassé Eut de grands harts terriblement,

El se trouva fort bas perssé {pressé) Sans nul espoir d’alleigement.

Il advint mesme en un g an Qu’il perdit à dommage et deuil Le siège et journée de Oavant Et la bataille de Verneuil.

Et puis au siège d'Orléans Où tout devoit être conclus,

La journée nommée des harans ;

Et par ainsi n'enpovoit plus.

Depuis Fortune à cap tourna,

Pour au résidu luy pourveoir,

Et Dieu donna la victoire A cil qui la devoit avoir.

Les François lors se rallièrent.

En prenant couraige terrible,

Et de plus en plus prospérèrent.

Ne riens leur estoit impossible.

Ne fut-ce pas moult grant merveille D’avoir réveillé tant de gens,

Au bruit d’une simple Pucelle Et bergière nourrie aux champs?

L'Antienne!

Las î en peu d’heures Dieu labeure N’au besoing jamais ne défault,

La chose qu’il veult faire est seure.

Et sçait bien toujours qu’il nous fault.

La campagne qui suivit le sacre est narrée avec tous les détails, et, à la rime près, avec le ion d’une bien simple chronique. Voici les strophes qui ont trait au siège de Paris. Le poète, après avoir dit que le roy vint à Paris, continue en ces termes :

Huître, en procédant plus avant Son ost lira à La Chapelle,

Et de là au Molin-à-Veiit,

Ou y eust escarmouche belle .

D’un costé et d’autre canons Et coullevrines si ruoient,

Et ne voyoit-on qu’empanons De flesches qui en l’air tiroient.

Les Anglois qu’estoient à Paris Tous ensemble se retirèrent,

.Afin qu’ils ne fussent péris,

Et les murs s’y fortifièrent.

Adonques Jehanne la Pucelle Se inist dans l’arrière-fossé,

Où fist de besongner merveilles.

D’un couraige en ardeur pressé.

Le lendemain grant compaignie,

De l'ost des François à Monceaulx S’en vindrent faire une assaillie Jusques au marché des pourceaulx.

Soubsla montaigne s’embuschèrenl Pour illec être à couvert.

Et de là gaigner s’en allèrent D’assault ung petit bollevert.

lîng virelon que l’en tira La vint en la jambe assener Et si point n'en désempara,

Ne ne s’en voulut oncques tourner.

Boys, huys, fagots faisoit gecter.

Et ce qu’estoit possible au monde.

Pour cuyder sur les murs monter; Mais l’eau y estoit trop profonde.

Les seigneurs et gens de façon Lui mandèrent de s’en revenir,

Et y fut le duc d’Alençon Pour la contraindre à s’en venir.

L’Ost à Sainl-Denys retourna,

Ou par humbles et dévots termes, Elle offrit, laissa et donna Le harnaiz dont avoit fait armes.

A tant le roy se despartit.

Et ès pays redduiz çà là Mit de ses gens, et puis partisi Vers Berry, où lors s’en alla.

Un peu après son parlement Plusieurs Anglois se assemblèrent.

Pour eulx tirer diligemment A Saint-Denis où ils entrèrent.

Les armes de la Pucelle Y là vindrent prendre et saisir Par une vengeance cruelle.

Et en fisrent à leur plaisir.

Martial confirme, en Tatlribuant au roi, le dessein qu’avait la Pucelle d’aller combattre en Normandie. La Trémoille et la cour traversèrent le projet :

Au retour du sacre à Gien,

Le roy si voulut envoyer La Pucelle devant Rouen,

Pour conquester et besongner.

Trémoille et autres oppinèrent Qu’il n’en estoit point de mestier, Ai ns d’Albret et elle envoyèrent Devant Sainl-Pierre-Le-Moustier.

lllà devant la ville furent En belle ordonnance et arroy, Faisant si grant devoir qu’ilz l’eurent Et qu’il fut rendue au Roy.

Après à la Charité vindrent Afin de l’assiéger et prandre,

Où l’espace d’un mois se lindrent.

Sans l’avoir ou faire rendre.

Du retour de la Pucelle aux bords de la Marne, du siège et de la prise de Choisy, du siège de Compiègne, de la prise de Théroïne, de la vente que, « pour arcjent comptant », Luxembourg en fit aux Anglais, qu’il suffise de citer ces deux vers :

Et ne l’eussent donnée pour Londres,

Car Guidaient avoir tout gaigné.

Encore que le procès de condamnation et le supplice soient bien pauvrement exposés, toutes les strophes vont en être transcrites. Les Anglais, dit Martial, à Rouen emmenèrent la Pucelle pour prisonnière.

Elle estoit très douce, amyable.

Moutonne, sans orgueil n’envie, Gracieuse, moult serviable,

Et qui menoit bien belle vie.

Souvent elle se confessoit.

Pour avoir Dieu en protecteur.

Ne guères testes se passoit Que ne receust son Créateur.

Mais ce non obstant les Anglois Aux vertus et biens ne pensèrent, Ainçoys, en haine des François, Très durement si la traictèrent.

Après plusieurs griefs et excès.

Inférez en maintes parties,

Luy firent ung tel quel procès Dont les juges estoient parties.

MARTIAL D’AUVERGNE

Puis au dernier la condampnèrent A mourir douloureusement,

Et brief Tardirent et brullèrent A Rouen tout publiquement.

Ainsi velà le jugement Et la sentence ben cruelle Qui fut donnée trop asprement Contre icelle povre Pucelle.

Si firent mal ou aultrement Il s'en fault à Dieu rapporter,

Qui de lelz cas peut seullement Lassus cognoistre et discuter.

Toutes voyes, avant son trespas,

Dist aux Anglois qu’ung temps vendroit Qu’un pié en France n’auroient pas,

Et qu’on les dehors chaceroit.

Que le feu roy prospéreroit,

Et qu’au dernier, sans contredit,

Son royaulme recouvreroit,

Et atant l’esprit rendit.

Brief plusieurs choses si narra Qu’on a veu depuis advenir,

Tout ainsi qu’elle déclaira,

Dont à aucuns peut souvenir.

D'après Quicheral, Martial d’Auvergne serait le seul écrivain du XV* siècle qui aurait parlé du procès de réhabilitation. 11 oublie que Thomas Basin, édité par lui, le mentionne assez longuement. Voici les strophes du rimeur.

Longtemps après ce jugement La mère, aussi les frères d’elle, Requesdrent au roy vengement De la mort et sentence d’elle.

Le bon seigneur considérant Qu’avoit été en son service Et fait beaucoup en l’honorant,

Si remist le cas en justice.

De fait envoya le procès A Rome, devers le Saint-Père,

Où là sans faveur ne accès.

Fut bien veue au long la matière.

Ce fait, il bailla mandement Pour lors citer les commissaires A soutenir leur jugement.

Et appeler parties contraires.

Les Anglois furent appeliez Et les parties solempnellement. Examens faits et recollez Sur la vie d’elle entièrement.

Juvenel, de Reims arcevesque.

Grands gens de justice et de bien, Chartier, de Paris lors evêque.

Et autres y ouvrèrent bien.

A Rouen se transportèrent Où le jugement estoit fait.

Et gens de bien examinèrent Pour savoir vérité du fait.

Après, le procès fut porté Au saint Père et aux Cardinaulx, Et fut bien veu et visité En grant diligence et travaulx.

Et le tout veu finalement.

Fut dit par sentence autenlique.

Le procès et le jugement Fait contre la Pucelle, inicque,

Estre abusif, défectueux.

Et qu’à tort si fut condampnée.

Par non juges suspectueux.

Disant leur sentence erronée.

Ou (au) procès, de son innocence Y a des choses singulières.

Et est une grande plaisance De veoir toutes les matières.

Le dit procès est enchesné En la librairie de Notre-Dame De Paris, et fut là donné Par l’évèque, dont Dieu ait l’àme.

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