LA PUCELLE DEVENUE SOUDAINEMENT CAPITAINE PARFAIT
Pour établir chacune de ces assertions, il suffit de rappeler quelquesuns des témoignages qui ont passé sous nos yeux ; l'on n’a que l’embarras du choix.
Celle qui s’excusait auprès de saint Michel de ne pas accepter la mission proposée en disant qu’elle ne savait pas aller à cheval, qui, d’après Alain Chartier, y monta pour la première fois en quittant Yaucouleurs, y parut quelques jours après, avec une telle bonne grâce que le duc d’Alençon, ravi de voir comment elle maniait son destrier, lui faisait présent d’un cheval (6'»/7rà, p. 193).
« Elle montait sur son coursier tout armée aussi prestement que chevalier qui fut en la cour du roi ; ce dont les gens de guerre étaient ébahis et courroucés. » (Jean Chartier, 111, p. 139.) « Elle chevauche et va armée de toutes pièces comme un homme d’armes et bien mieux encore. » (Pancrace Justigniani, 111, p. 383). « Elle chevauchait coursiers noirs et si malicieux qu’il n’était nul qui bonnement osât les chevaucher. » (Le Greffier de la Rochelle, III, p. 204.) A lire le portrait que les seigneurs de Laval en traçaient à leurs mères, ne croirait-on pas que la chevalerie avait pris chair et sang et s’était incarnée dans sa personne? (lU, p. 313.)
Quel rapport entre le maniement de la quenouille et du fuseau, la garde des animaux domestiques, et la maîtrise des chevaux les plus malicieux, comme dit le Greffier de la Rochelle? La Vénérable nous a dit qu’elle ne gardait les bestiaux qu’exceptionnellement; que le plus souvent elle était occupée aux soins du ménage dans la maison (11, p. 116); que surtout après les songes prophétiques de son père, elle était suivie de très près et tenue en grande sujétion (II, p. 127).
Cependant, de même qu’à Domrémy elle aimait beaucoup le fuseau et l’aiguille, travaux de sa condition d’alors, appelée divinement à conduire la guerre, elle aima les instruments de son nouveau métier. Nous l’avons entendue avouer qu'elle demandait à son roi de bons chevaux et de bonnes armes [suprà,'p.iii)\ Boulainvilliers écrit qu'elle se complaît à cheval et sous une belle armure (II, p. 245). L’amour de la profession en fait naturellement aimer les instruments, redirons-nous encore.
Dès son arrivée à la cour, elle montra qu’elle avait la science d’un métier qu’elle n’avait jamais exercé, ni appris. Cousinot écrit de la nouvelle venue : « Elle traitait merveilleusement des manières de faire évacuer les Anglais du royaume ; il n’y avait pas chef de guerre qui sût tant proprement remonter les manières de faire la guerre aux ennemis ; ce dont le roi et son conseil furent émerveillés ; car en toutes
LE SURNATUREL DANS LA GUERRIÈRE-LIBÉRATRICE
autres matières elle était autant simple qu’une pastourelle. » (III, p. 72-73.)
L’on a entendu le chevalier Thermes, qui avait combattu à ses côtés, nous dire : « En dehors de la guerre, elle était simple et innocente ; mais pour ce qui est de conduire une armée, d’ordonner la bataille, d’animer les combattants, c’était le capitaine le plus habile du monde, tel que pourrait être celui qui aurait passé toute sa vie dans le métier des armes [suprà^ p. 191).
Qui pouvait mieux la connaître que le duc d’Alençon^ il avait le titre de généralissime dans l’armée dont la Pucelle devait avoir et avait en effet la conduite. On a entendu sa déposition : « Dans toute sa conduite, en dehors de la guerre, elle était simple comme une jeune fille; mais elle était très experte au fait de la guerre, soit à porter la lance, soit à masser l’armée et à préparer la bataille ; eule excellait a tirer partie de l’artillerie; c’était pour tous un sujet d’admiration que tant d’habileté et de prévoyance dans l’art militaire ; on eût dit un capitaine ayant vingt ou trente ans du métier ; et surtout dans la disposition de l’artillerie ; elle excellait en ce point [suprà^ p. 198).
Ce contraste entre sa supériorité militaire et son ignorance en tout ce qui était étranger à sa mission, est universellement constaté. Son hôtesse de Bourges, la dame de Bouligny, nous l’a exprimé en ces termes :
« Elle était très simple et ignorante, et en dehors du métier de la guerre, elle ne savait, à mon avis, absolument rien » {suprày p. 176).
Combien de témoignages semblables épars dans nos volumes I Contentons-nous de renvoyer au magnifique portrait de la Guerrière tracé par Alain Chartier, qui cherche inutilement la qualité du général accompli que ne possède pas la Vierge-Guerrière. (II, p. 254.)
l'n don que n’eut jamais capitaine, c’est qu’avant d’avoir paru sur le champ de bataille, la Vierge-Guerrière, par une simple sommation, a rempli ses ennemis d’une mystérieuse terreur. C’est un fait indéniable : par une lettre, une fillette de dix-sept ans, une vachère, une béguine^ qui était peut-être de condition servile, a inspiré une terreur noire à une armée jusqu’alors victorieuse, se croyant sûre de l’avenir; bien plus, à la nation entière, à la nation tenace entre toutes, la moins susceptible d’être dominée par l’impression, à la nation anglaise. La terreur a été telle que du vivant de la Guerrière, rien n’a pu la dissiper.
« Du n^oment que la lettre de la Pucelle fut envoyée à Talbot, dit Dunois, j’affirme que les Anglais, qui, auparavant, ne fussent-ils que deux cents, mettaient en fuite huit cents ou mille Français, ont été tellement