LA PUCELLE DEVENUE SOUDAINEMENT CAPITAINE PAUFAIT
et les autres seigneurs s'abouchaient pour aviser à ce qu’il y avait à faire ; et quelques conclusions qu’ils prissent, quand Jeanne la Pucelle arrivait, elle concluait tout à l’opposite et toute autre chose à faire, et quasi contre toutes les oppositions des chefs de guerre qui se trouvaient réunis; de quoi toujours lui en prenait bien. » (III, p. loi.)
« Les conclusions des chefs n’étaient jamais mises à exécution, si ellemême n’en avait fait l’ouverture ; ce dont les capitaines s’émerveillaient fort ; et si ce n’eût été que toutes ses entreprises venaient à l’honneur du roi et du royaume, on eût grandement murmuré contre elle, et elle eût été renversée par envie. » (III, p. 289.) C’est en ces termes discrets que, presque un siècle après les événements, en 1514, l’auteur des Annales de Bretagne^ Alain Bochard, exprimait ce qui fut une trop fatale réalité.
Elle devait avoir l’initiative de tout, pour qu’il fût bien constant qu’il n’y avait de salut qu’en elle, c’est-à-dire dans son Seigneur auquel elle n'a cessé de redire que tout devait être rapporté. Pour que cela fût plus constant, Dieu s’est servi des passions des chefs. Presque partout, elle a remporté ses victoires malgré leur opposition.
Vient-elle à Orléans, elle est conduite par la rive gauche, lorsqu’elle a demandé à être conduite par la rive droite, et l’on sait les difficultés qui en résultèrent. L’assaut contre Saint- Loup commence sans qu’elle soit prévenue. Jusqu’à quel point Dunois, qui commandait à Orléans, avait-il connaissance de cette attaque ? les documents ne le disent pas. Il venait cependant d’entendre la Libératrice lui dire quelques heures avant, à propos de Fastolf, dont on disait l’arrivée prochaine : « Bâtard, Bâtard, au nom de Dieu, je te commande qu’aussitôt que tu sauras la venue de Fastolf, tu me le fasses savoir; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête » {suprà^ p. 209). Il était difficile de revendiquer plus énergiquement qu’elle entendait avoir la conduite de la délivrance ; et, par suite, que l’on ne devait rien entreprendre sans elle.
Le lendemain, jour de l’Ascension, l’on délibère sans l’inviter au conseil, encore qu’elle fût dans la maison où il se tenait; elle est appelée pour recevoir communication partielle des résolutions prises, finit par extorquer communication plus entière, témoigne être contente du plan, en recommandant qu’il soit exécuté (IIL p. 151). Parole qui semble une représaille du mystère qu’on avait voulu lui faire de ce qui s’élait passé, car rien ne se fit comme il avait été délibéré. Le lendemain, le fort des Augustins fut emporté, alors que les chefs, en voyant que Saint-Jean-le- Blanc était évacué, avaient déclaré, plusieurs du moins, qu’il était ingagnable, et qu’ils amenaient la retraite {suprà^ p. 211, et III, p. 305).
Nous savons, par Paquerel, comment, le soir de cette victoire, les capitaines envoyèrent dire qu’il ne fallait pas attaquer le lendemain les Tou-
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relies, devant lesquelles campaient cependant bien des Orléanais et des guerriers. Paquerel nous a dit la ferme réponse de l’envoyée de Dieu {suprà, p. 229). Elle ébranla si peu l’opposition des capitaines que, le lendemain, Gaucourt se trouvait à la porte de Bourgogne pour empêcher la sortie. Nous saA'onspar Simon Charles les paroles sévères que lui adressa la Guerrière {suprà, p. 148). De Coûtes raconte le même fait {ibid., p. 204). L’on voit combien Cousinot a raison d’écrire : « D’accord avec les bourgeois d’Orléans, mais contre l’opinion et la volonté de tous les chefs et capitaines qui se trouvaient là de par le roi, la Pucelle partit à tout son effort et passa la Loire. » (III, p. 81.) « Ce ne fui qu’en voyant de quelle fière manière l’assaut était mené que les chefs, qui étaient dans Orléans, vinrent y prendre part », dit-il un peu plus loin (p. 82). La décisive journée, commencée malgré l’opposition si accentuée des capitaines, fut couronnée de succès comme malgré eux. Dunois, avec une franchise qui l’honore, dépose qu’il avait donné le signal de la retraite et l’ordre de ramener les machines en ville : l’on se mettait en devoir de lui obéir, lorsque les supplications de la Guerrière arrêtèrent le mouvement. C’est qu’d merveille ils lui obéissaient, dit le Journal du siège (III, p. 125). Le mot à merveille ils lui obéissaient ne se rapporte pas évidemment aux capitaines, encore que dans cette circonstance ils aient secondé le mouvement de la multitude.
A Jargeau, l'annonce que Fastolf arrivait fait à demi lever le siège ; la Pucclle arrête la retraite générale et ramène ceux qui fuyaient déjà (III, p. 132). On traite avec Suffolk contre son gré ; d’Alençon, tout en se conformant aux vues de Jeanne, ne croyait pas le moment de l’assaut arrivé, nous dit-il lui-même.
C’est sur son initiative que, Jargeau conquis, l’on se porte contre Meung et Beaugency, que l’on se met à la poursuite de l’armée anglaise pour l’anéantir à Patay.
Elle a dû faire plus d’efforts pour triompher de l’opposition qu’elle a trouvée dans son parti que pour mettre l’ennemi en fuite.
Sans revenir sur ce qui a été dit de l’échec contre Paris, qu’il suffise de rappeler ces paroles de Perceval de Cagny: « Elle fit des choses incroyables à ceux qui ne les avaient pas vues, et l’on peut dire qu’elle en aurait fait encore, si le roi et ses conseillers se fussent bien conduits et bien maintenus envers elle. » (III, p. 194.)
Voilà les faits. Ils sont indéniables. Qui oserait dire que la nature peut s’élever jusque-là. La libre-pensée en sent si bien la force que nous
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allons voir qu'elle n’ose pas même les faire connaître, et qu’elle n’a d'autres ressources que de les dissimuler et de les travestir.
Que l'on déroule les annales de l’histoire, et que l'on cherche un capitaine de dix-sept ans, fût-il le fîls d'un roi conquérant, qui ait fait preuve des talents militaires de la Pucelle, ait inspiré à l’ennemi l'effroi que lui inspira la Pucelle, fait les conquêtes de la Pucelle, avec la rapidité de la Pucelle, malgré les obstacles qu’a rencontrés la Pucelle.
Que peut bien signifier la réponse d’un Michelet nous disant qu’au moyen fige l’on voyait souvent les femmes monter et mourir sur le rempart assiégé ? Qu’est-ce à dire? L’on a vu, et l’histoire du siège d’Orléans en présente des exemples, l’on a vu, non sans admiration, des femmes s’élever jusqu’à égaler leurs maris et leurs frères en courage militaire. Expliquer la Libératrice par de pareils exemples, c’est expliquer Alexandre ou Napoléon par les soldats qui se faisaient tuer à leur suite.
Michelet cite les deux Jeanne de Bretagne, qui ont donné leurs noms à la guerre des maisons de Blois et de Montfort. Le fait qui excite le plus l’admiration est celui de Jeanne de Montfort assiégée dans Hennebon. Du haut d’une tour, elle voit que l’ennemi a déserté le camp pour emporter la place par un suprême effort. Elle sort par une poterne avec une poignée de serviteurs, met le feu au camp, et rentre sans avoir été aperçue. Quel rapport y a-t-il entre cet heureux coup d’audace et les exploits de la Pucelle ? 11 ne tiendrait qu’une fort mince place dans l’histoire de la Vierge-Guerrière.
Les deux Jeanne avaient grandi entourées de proches, de chevaliers, dont la guerre était le métier ; elles avaient été bercées au bruit des récits militaires. Ainsi en fut-il des capitaines dont on admire la précocité guerrière. Alexandre, jeune homme, se plaignait de ce que Philippe, son père, ne lui laisserait rien à conquérir; Condé, écolier, se plaisait à élever des redoutes de neige avec ses camarades et à simuler des batailles ; Napoléon, à Brienne, s’abîmait dans la lecture des Vies des grands capitaines de Plutarque ; il a eu ses années de garnison avant de faire la première campagne d’Italie.
Rien de semblable dans la Vierge-Guerrière. Non seulement elle parait général consommé à un fige où adolescent ne le fut jamais ; elle le parait soudain, sans transition, sans préparation, en passant de l’extrême d’une vie entièrement différente. Que l’on se rappelle le portrait que nous en ont tracé les témoins de la vie de Domrémy. C’est la fille si pudique que ses joues se colorent de rougeur quand ses compagnes lui disent qu’elle est trop dévote ; elle est la bégtnne dont se moquent les jeunes esprits forts de Domrémy. Chose merveilleuse! Nous avons entendu de nombreux témoins affirmer qu’en dehors de sa mission, elle
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conserva toujours cette même simplicité de la paysanne. « Etait chose merveilleuse de son fait, dit Cousinot, et pour ce qu’elle disait être de sa charge, comme elle parlait grandement et notablement, vu qu’en autres choses, elle était la plus simple bergère gu on vît oncques, » (111, p. 68.)
Et cette fille si simple, parlant peu, savait, lorsque sa charge le demandait, trouver le mot réclamé par la situation, le variant selon la conjoncture. Seguin nous a dit qu’à Poitiers elle avait quelque chose de grand et d’imposant, quand elle racontait sa céleste vocation. Qui n’admirerait la fermeté de son ton quand elle répondait aux capitaines : « Vous avez été à votre conseil, et moi j’ai été au mien, et le conseil de Messire prévaudra. » Terrible quand elle tonnait contre le blasphème ; habile lorsqu’elle disait au Connétable venu contre les ordres de la cour : « Vous n’ôtes pas venu par moi, vous ne vous en irez pas par moi » ; enlevante quand, à Jargeau, en se relevant du fossé, elle s’écriait : « Amis ! sus, sus, Dieu a condamné les Anglais » ; piquante, alors qu’elle annonçait la victoire de Patay par ces mots : « Avez-vous de bons éperons j», et qu’elle dissipait l’anxiété produite par cette question en disant : « Nous les aurons, quand ils seraient pendus aux nues. » Son histoire est pleine de paroles semblables.
Qui ne reconnaîtrait là ce que la théologie appelle les dons infus, c’est-à-dire des dons accordés par un miracle de la libéralité divine à un sujet, ou incapable de l’acquérir naturellement, ou qui ne pourrait y parvenir que par un long travail, des exercices, une formation, par lesquels il n’est pas passé. Ces préliminaires sont la condition du génie, du talent ici-bas. Dans quelque genre que ce soit, quelque riche que soit le génie, il n’arrive à son plein épanouissement que successivement, par l’exercice. Les qualités militaires de la Vierge-Guerrière furent des dons miraculeusement infus, parce que tout manque au sexe féminin pour y exceller, et* que môme le sexe fort n’y arrive jamais, fût-il naturellement doué, que graduellement, à la suite d’exercices auxquels la Libératrice ne se livra jamais. Seule, la théologie catholique explique la Pucelle et les merveilles qu’elle a accomplies