‹ La vraie Jeanne d'ArcChapitre 44 sur 296 · III. — Inaction forcée de Jeanne : sa lettre aux Hussites · texte numérisé non relu

III. — Inaction forcée de Jeanne : sa lettre aux Hussites

tV. — Deux lettres de la Vénérable aux habitants de Reims.

V. — La guerrière revient à la guerre. — Résurrection de 1 enfant de Lagny.

VL — Dans la semaine de Pâques, à Melun, il est révélé à la Vénérable qu’elle sera prise avant la Saint-Jean. — Entretenue presque chaque jour de cette perspect ve. — Ses répugnances et son obéissance.

VIL — Ce qu’elle a dit du supplice de Franquet d’Arras. — Ses efforts pour s’opposer au duc de Bourgogne qui rentre en campagne ; explication de sa tentative sur Soissons et sur Pont-l’Évôque. — Ses divers mouvements.

VIU. — Ce que la Vénérable a dit de sa prise.

IX. — A-t-elle été trahie? — Ses paroles. — Les contemporains qui affirment la trahison. — Les rapports de Flavy avec les ennemis de Jeanne : La Trémoille el Régnault de Chartres. — Ce qu’était Flavy. — Extraits des procès dont il est l’objeL

Le 21 septembre 1429, la Libératrice arrivait à (lien, arrachée bien malgré elle à sa carrière triomphale. Elle se rendit ensuite en Berry, et passa trois semaines à Bourges. On y préparait l’expédition par laquelle la cour, contre le vœu de Jeanne, se proposait de conquérir les places des bords de la Loire occupées par l’ennemi. Le sire d’Albret, frère utérin de La Trémoille, en était le généralissime. Jeanne a dû entrer en campagne dans la dernière quinzaine d'octobre. Plusieurs places, entre autres celle de Saint- Pierre-le-Moustier, furent enlevées. Le neveu, et comme le fils adoptif de Perrinet Gressart, François dit l’Aragonnais, était chassé de Saint-Pierre avant le 9 novembre. Cela résulte de la lettre écrite par Jeanne, de Moulins, le 9 novembre, aux habitants de Riom, pour en obtenir des subsides de guerre. On a pu lire au tome précédent (p. 373) la lettre écrite pour le même objet par le sire d’Albret. La lettre originale de la Pucelle se voit encore à la mairie de Riom, mais

LA VlEHGE GüEttRlÈRE D APRÈS SES AVEUX.

dépouillée de son cachet dont l’empreinte est bien marquée, et du cheveu que, selon l’usage du temps, Jeanne avait mis dans le cachet. Le cheveu s’y trouvait encore au commencement de ce siècle. La signature est bien de Jeanne : ou Ton a conduit sa main, ou, si elle était parvenue îi apposer son nom d’elle-môme, c’est certainement d’une main très inexpérimentée, confirmant ce qu’elle aimait à répéter : Je ne sais ni ni B.

Eu voici, à l’orthographe près, le texte tel que le donne Quicherat, et qu’il a passé entre mes mains :

« Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint-Pierre-le- Moustier a été prinse (prise) d'assaut; et, à P aide de Dieu, (j’) ai intention de faire vider (évacuer) les autres places qui sont contraires au roi, mais pour ce que grant dépense de poudres, traits et autres habillements (approvisionnements) de guerre, a été faite devant ladite ville, et que petitement les seigneurs qui sont en cette ville et moi en sommes pourvus pour aller mettre le siégé devant La Charité, où nous allons présentement, je vous prie sur tant (en tant) que vous aimez le bien et honneur du roi et aussi de tous les autres de par deçà, que (vous) veuillez incontinent envoyer et aider de poudres, salpêtre, souffre, trait, arbalestres fortes et d autres habillements de guefre. Et en ce faites tant que, par faute desdites poudres et autres habillements de guerre, la chose ne soit longue, et que on ne vous puisse dire en ce être négligents ou refusants.

<( Chers et bons amis. Notice Sire soit garde de vous. Écrit à Malins le neuvième jour de novembre. »

Signé : « Jehanne. »

Sur l’adresse : « A mes chers et bons amis les gens (T Église, bourgeois et habitants de la ville de Riom. »

Les registres municipaux de Clermont nous diront que Jeanne écrivit pour le même objet aux habitants de cette ville. La lettre n’a pas été encore retrouvée, si tant est qu’elle ne soit pas perdue pour toujours.

Le siège de La Charité dura environ un mois, c’est-à-dire durant la dernière quinzaine de novembre et la première de décembre. On n’en connaît pas autrement le commencement ni la fin, pas plus que l’on ne sait encore à quoi tint un échec qui vint aggraver celui de Paris. Voici ce que Jeanne a été amenée à nous en dire dans son procès.

Le 3 mars : « Que fîtes-vous sur les fossés de La Charité? — Ty fis faire un assaut; et je n y jetai, ni ne fis jeter d* eau par manière d aspersion. — Pourquoi n'y êtes-vous pas entrée, puisque vous aviez commandement de Dieu? — Qui vous a dit que j* avais commandement d y entrer?

Googk

LA CAMPAGiXE CONÏllE LA CUAHITE.

— N’en eûtes-vous pas conseil de votre voix? — Je voulais venu* en France; mais les gens d'armes me dirent que c était mieux d'aller premièrement devant La Charité^, »

Le 13 mars, on revient sur la question et on lui dit : « N’avez-vous pas eu révélation d’aller devant La Charité ? — Non^ f ij vins à la requête des gens (Tarmes, ainsi que je Vai dit autrefois »

Le 15 mars : « Au fait de la guerre, n’avez-vous rien fait sans le congé de vos voix ? — Lisez bien votre livre, vous le trouverez. Toutefois, à la requête des gens d'armes une vaillance d'armes fut faite devant Paris et aussi j'allai devant La Charité à la requête de mon roi^ et ce ne fut ni contre, ni par le commandement de mes voix »

A propos de l’article NXXII, où le promoteur lui reproche d’avoir dit que tout ce qu’elle a fait, elle l’a fait par le conseil de Noire-Seigneur, elle rectifie en disant : « Il doit y avoir : tout ce que j'ai fait de bien. » — On lui pose alors la question: « D’aller à La Charité, fites-vous bien ou mal ? — Si j'ai mal fait, on s' en confessera \ »

A l’article LVII, le promoteur, énumérant les lieux où elle a subi des échecs, au lieu des victoires promises, nomme La Charité-sur-Loire. Elle fait la réponse déjà citée : « Si je suis avisée de répondre plus avant, volontiers, je vous en répondrai plus avant »

Jeanne, qui était en Berry, au centre même des États du roi de Bourges, nous dit qu’elle se proposait de venir en France. Le mot France est pris ici dans l’acception restreinte qu'elle lui donnait, quand elle disait : Je préférerais être tirée à quatre chevaux qu être venue en France sans le congé de Dieu. Si Jeanne était l’envoyée de Dieu, refuser de suivre sa direction, c’était refuser de suivre la direction de Dieu. Jacques Gelu,

1. Inlerroguée qu’elle fisl sur les fossés de La Charité, respond qu’elle y list faire ung as$auU,et dil qu'elle n’y gecta ou fist gecter eau par manière d’aspersion. Inlerroguée pourquoy elle n’y entra, puisque elle avoit commandement de Dieu, respond : « Qui vous a dit que je avoie commandement de y entrer? »

Interroguée s’elle en ouït point de conseil de sa voix, respond qu’elle s’en vouloit venir en France ; mais les gens d’armes lui disrent quec estoit le mieux d’aler devant La Charité premièrement. (Pi'ocès, p. 109.)

2. Interroguée aussi d'aler devant La Charité, s’elle eust révélacion, respond que non; mais par la requeste des hommes d’armes, ainsi comme autrefois elle a dit. (Procès, p. 147.)

3. Interroguée se, en fait de la guerre, elle a rien (fait) sans le congié de ses voix, respond : « V’ous eu estes tous respondus. Et luisés bien voslre livre, et vous le trouverés. » Et toutes voies dit que, à la requête des gens d’armes, fut fait une vaillance tl armes devant Paris, et aussi ala devant La Charité à la requeste de son roy, et ne fut contre ne par le commandement de ses voix. {Procès, p. 168.)

4. Interroguée se de aler devant La Charité, elle list bien ou mal, respond : S elle a mal fait, on s’en confessera. (Procès, p. 250.)

5. « J’en ai autrefois respondu ; et se j’en suy advisée plus avant, voulentiers en resp^rndrai plus avant. » (Procès, p. 299.)

dans son Traité^ avait justement insisté sur cette docilité, commandée par la raison elle-même. L’insuccès de La Charité ne doit pas nous étonner. Jeanne indique que pour cet échec, comme pour celui subi sous les murs de Paris, elle ne dit pas tout.

C’est avant et aussi après le siège de La Charité que Jeanne a rencontré l’aventurière qui ne nous est guère connue que par ce que la Vénérable nous en a dit.

Le 3 mars, vers le milieu de la séance, s’engagea le dialogue suivant :

« N’avez-vous pas connu, n’avez-vous pas vu Catherine de La Rochelle? — Oî/i, je l'ai vue à Jargeau et à Mont faucon en Berry. — Ne vous a^t-elle pas montré une dame vêtue de blanc qu’elle prétendait lui apparaître quelquefois? — Non. — Que vous a-t-elle dit? — Ellemadit que venait ver$ elle une dame blanche vêtue de drap d'or, qui lui disait d'aller par les bonnes villeSy de se faire donner par le roi des hérauts et des trompettes pour fane crier que quiconque aurait de t or, de l'argent, ou trésor caché, eût à les apporter de suite ; qu'elle, Catherine, connaîtrait bien ceuxqiiine le feraient pas, et qui tiendraient leurs trésors cachés, et quelle saurait bien trouver ces trésors, qu'ils serviraient à payer mes hommes d'armes. Je lui répondis de retourner vers son mari, de faire son ménage et de yiourrir ses enfants; et, pour avoir la cei^titude de son fait, je parlai à sainte Marguerite ou à sainte Catherine qui me dirent que le fait de cette Catheinne n'était que folie, et que tout était néant. J'écnvis à mon roi que je lui dirais ce qu'il en devait faire. Quand je vins vers le roi, je lui dis que c'était folie etqur tout était néant chez elle. Cependant frère Richard voulait qu'on la mit à r œuvre ; et l'un et l'autre ont été très mécontents de moi, je veux dire frère Richard et cette Catherine^.

I. Inlerroguée s’elle congneust point de Catherine de La Rochelle, ou s’elle Tavoil veue, respond que ouil à Jargueau et à Montfaucon en Berry.

Interroguée s’elle luy monstra point une daine vestue de blanc, qu'elle disoil qui luy apparaissoit aucunes fois, respond que non.

Interroguée qu'elle lui disl, respond que celle Katherine lui dit qui venoit à elle une dame blanche, vestue de drap d’or, qui luy disoit qu’elle alast par les bonnes villes, et que le roy lui baillast des héraulx et trompectes pour faire crier, quiconque airoil or, argent ou trésor niucié, qu’il apportast tantoust ; et que ceulx qui ne le feroient, et qui en aroient de muciez, qu’elle les congnoistroit bien, et sçaroit trouver lesdiz trésors; et que ce seroit pour paier les gens d’armes d’icelle Jehanne. A quoy ladite Jehanne respondit qu'elle retournast à son mary, faire son mesnaige et nourrir ses enfans. Et pour en avoir la certaineté, elle parla à saincte Marguerite ou saincle Katherine, qui lui dirent que du fait de icelle Katherine n’estoit que folie, et estoil tout nient. Et escript à son roy qu’elle lui diroit ce qu’il en devoil faire ; et quant elle

CATUEHINK DE LA UÜCIIELlE. 77

(c N’avez-vous point parlé à Catherine de La Rochelle du fait d’aller à La Charité? — Ladite Catherine ne me conseillait pas d' y aller ^ qu'il faisait trop froid y et qu'elle n'irait pas. Elle voulait aller vers le duc de Hoiirgoyne pour faire la paix. Je lui dis qu'il me semblait que l'on ny trouverait point la paix^ si ce n'était par le bout de la lance.

<iJe demandai à cette Catherine si cette dame venait toutes les nuits ; et que pour cela je coucherais avec elle. J'y couchai, je veillai jusqu'à minuit et ne vis rien; je m'endormis à la suite. Le malin arrivé y je lui demandai si la dame était venue ; elle me répondit qu'elle était venue ^ que je dormais lors de sa visite, et qu'elle n avait pas pu m'éveiller. Je lui demandai alors, si elle ne viendrait pas le lendemain, et ladite Catherine me répondit que oui. Cela fut cause que je dormis de jour afin de pouvoir veiller la nuit. Je couchai la nuit suivante avec ladite Catheidne,et je veillai toute la nuit, mais je ne vis rien, encore que souvent je lui demandasse : Ne viendrat-elle point? et que ladite Catherine me répondit : Oui, bientôt^. »

Puisque l’aventurière détournait la Vénérable d’aller à La Charité, elle a dû l’aborder avant cette expédition, par suite, dans la dernière quinzaine d’octobre 1429, ou au commencement de novembre. Elle était du parti de ceux qui prétendaient aboutir à la paix par les fallacieuses trêves que l’on prolongeait avec le duc de Bourgogne.

L’on n’avait pas d’argent pour continuer la guerre. Il fallait pourtant entretenir les hommes d’armes préposés à la garde dos pays nouvellement soumis; ils s’y livraient à d’affreuses déprédations que les chroniqueurs constatent unanimement. Tant d’oppressions auraient été évitées, si, après le sacre, on avait suivi la direction de la céleste envoyée, et si, au lieu de négocier, on avait poussé la marche triomphale vers Amiens, Abbeville, et les autres villes qui, d’après Monstrelet lui-mème, ne dési-

vinl à luy, elle luy dist que c’estoit folie et tout nient de ladicte Katherine ; toutes voies frère Richart vouloit que on la mist en œuvre ; et ont esté très mal (contents) d'elle lesdits frère Richart et ladicte Katherine. (Procès, p. 106-107.)

1. Iiiterroguée s'elle parla point à Katherine de La Rochelle du fait d'aller à La Charilé, respond que ladicte Katherine ne luy conseilloit point qu’elle y alast, et que il faisoit trop froit, et qu'elle n’yroit point. Item dit à ladicte Katherine, qui vouloit aler devers le duc de Bourgogne pour faire paix, qui luy sembloit que on n’y trouveroit point de paix, si ce n’estoit par le bout de la lance. Item dit qu’elle demanda à celle Katherine se celle dame venoit toutes les nuys, et pour ce coucheroit avec elle. Et y coucha, et veilla jusques à mynuit et ne vit rien; et puis s’endormit. Et quant vint au matin, elle demanda s’elle estoit venue, et luy respondit qu'elle estoit venue, et lors dormoit ladicte Jehanne, et ne l’avoit peue esveiller. Et lors lui demande s’elle vendroit point l’andemain, et ladicte Katherine luy respondit que ouil. Pour laquelle chose dormit icelle Jehanne de jour, afin qu’elle peust veiller la nuit. Et coucha la nuit ensuivant avec ladicte Katherine, et veilla toute la nuit; niais ne vit rien, combien que souvent luy demandast : « Vendra elle point ? » mais ladicte Katherine luy respondoit : « Ouil, lantost. »

raient rien tant que d’ouvrir leurs portes, ou même, si l’on n’avait pas fait échouer la tentative contre Paris. L’on ne voit pas qu’alors l’on se soit plaint des pillages de l’armée, que la Vénérable réprimait si sévèrement. Nous entendrons Eberhard de Windecken nous dire que l’armée était pourvue sans grever le pays.

Jeanne nous dit avoir vu Catherine à Jargeau. Était-ce à la fête de Noël ? D’après Chuffart (III, p. 329), le prédicateur qui promulgua si solennellement à Paris la sentence contre la Pucelle disait que frère Richard avait gouverné Catherine do La Rochelle et Jeanne; que, le jour de Noël, à Jargeau, il avait donné trois fois la communion à la Vénérable. Le fait était-il vrai? Il ne fut pas relevé dans le courant du procès; s’il avait été connu, l’on n’aurait pas manqué de l’exploiter. L’on s'appesantissait sur d’autres moins graves, par exemple sur ce que Jeanne communiait en habit masculin.

11 n’est pas vrai que l’extravagant cordelier, encore qu’il semble à partir de Troyes s’être attaché aux pas de la Vénérable, fût le modérateur de sa conscience. Elle avait pour confesseur ordinaire frère Paquerel, de l’ordre des Augustins, dont l’intéressante déposition sera rapportée au livre suivant. La preuve que Jeanne ne se laissait pas gouverner par frère Richard, c’est la résistance qu’elle lui opposa à propos de Catherine de La Rochelle. Le ressentiment que le franciscain en conçut fut tel que la Vénérable en parle comme de celui de la visionnaire. Dès lors, il se sépara d’elle et se rendit vers le midi, tandis que Jeanne se dirigeait vers le nord.

La visionnaire, démasquée, se porta la calomniatrice de la prisonnière, et fournit à d’Estivet la matière de son LVI® article ainsi conçu : « Jeanne s’est vantée plusieurs fois d’avoir deux conseillers, qu’elle appelle les conseillers de la Fontaine. Ils sont venus vers elle après qu’elle a été prise, ainsi qu’il a été trouvé par l’aveu de Catherine de La Rochelle, fait devant l’official de Paris. Celte même Catherine a dit que si Jeanne n’était pas bien gardée, elle sortirait de prison par le moyen du diable. » A quoi l’accusée répondit : « Je m en tiens à ce que j'en ai dit. Quant aux conseillers de la Fontaine y je ne sais ce que c'est; je crois bien qu'une fois j'y ai ouï saintes Catherine et Marguerite. Et quant à la conclmion de l'article., je la nie, et j'affirme par mon serment que je ne voudrais pas que le diable m'eût tiré hors de ma pj'ison^. »

La malheureuse Rochelloise aurait calomnié aussi les habitants de

1. « Je m’en iieng ad ce que j’en ay dit. » Et quant aux conseillers de la Fontaine, ne sçait que c’est; mais bien croist qu’une fois y ol saintes Katherine et Marguerite. Et quant à Ja conclusion de l’article, la nye et afferme par son serment, qu’elle ne vouldroit point que le diable l’eust tirée dehors de la prison. (Procès, p. 296.)

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