MAITRE JEAN BARBIN
A ces délibérations assistait un professeur de théologie du nom de maître Jean Erault. Il raconta avoir autrefois entendu une certaine Marie d’Avignon qui était venue trouver le roi, et lui avait prédit que le royaume aurait beaucoup à souffrir et passerait par bien des calamités. Elle ajoutait avoir eu beaucoup de visions sur la désolation du royaume de France.
Dans une, entre autres, de nombreuses armures lui avaient été présentées. Effrayée, Marie craignait d’être contrainte de s’en revêtir. II lui fut répondu de ne pas craindre ; que ces armes n’étaient pas pour elle, mais pour une Vierge qui viendrait après elle; elle porterait ces armures et délivrerait le royaume de ses ennemis. Erault disait croire fermement que Jeanne était la Vierge dont parlait Marie d’Avignon.
Les hommes d’armes regardaient la Pucelle comme une sainte. Au milieu des armées, ses paroles et ses actes étaient si bien ordonnés selon Dieu, que personne ne pouvait rien trouver à y reprendre.
J’ai entendu maître Pierre de Versailles raconter qu’un jour il se trouvait à Loches en compagnie de Jeanne. Les gens venaient saisir les pieds de son cheval, et lui baisaient les pieds et les mains. Maître Pierre lui dit qu’elle faisait mal de souffrir pareilles manifestations qui ne lu étaient pas dues, qu’elle devait se tenir en garde, que par elle les gens se rendaient coupables du péché d’idolâtrie. Elle répondit : « En vérité, si Dieu ne me gardait, je ne saurais pas me garder contre semblables témoingnages »
En un mot, à mon sens Jeanne était une bonne catholique, et tout ce qu’elle a fait vient de Dieu. Ce qui me fait parler ainsi, c’est que tout en elle était digne d’éloges, sa conversation, sa frugalité, sa tempérance, tous ses actes*. Jamais je n’entendis articuler sur son compte rien de suspect ; toujours je l’ai entendu réputer et maintenir pour femme vertueuse et catholique.
Observations. — Jean Barbin avait vingt-trois ans lorsqu’il vit Jeanne d’Arc à Poitiers ; il est vraisemblable qu’il faisait alors ses débuts au Parlement.
Il constate l’enquête ordonnée par Charles VII à Domrémy.
Une érudite brochure de M. Daniel Lacombe* nous fait connaître Jean Rabateau. Né à Fontaine-le-Comte de 1370 à 1373, il était avocat général
1. In veritate, ego nescirem à talibus me custodire, nisi Deusme custodiret.
2. Quidquid per eam actuni fuit, hoc fuit à Deo... Ipsa erat in omnibus commendanda, tam in conversatione quam in cibo et potu et aliis; nec de eâdem audivit dici aliquid sinistrum.
3. U Hôte de Jeanne d' Arc à Poitiers : Maître Jean Rabateau.
pour le criminel lorsqu’il eut l’honneur de recevoir Jeanne d’Arc dans sa maison. Ce n’était que le milieu d’une éclatante carrière. Membre du Grand Conseil, président de la Chambre des comptes, un des quatre présidents du Parlement, vice-chancelier, Rabateau fut un des plus importants magistrats de l’époque; il mourut en 1451.
Maître Barbin nous dit que Jeanne reçut l’hospitalité mdomo, dans la maison de maître Jean Rabateau. Les détails qu’il donne excluent l’idée d’hôtellerie au sens moderne du mot. Les hôtelleries n’ont pas d’oratoire ; il y en avait un chez maître Rabateau, dans lequel Jeanne aimait à se recueillir : « Miiltoties intrabat quamdamcapellam ipsim domOs ». Il serait également inconvenant.pour un avocat général de résider dans une hôtellerie, dans la ville où ses fonctions le fixaient 4’une manière permanente. Comment y aurait-il trouvé le calme et la dignité réclamés par ses fonctions? C’eût été encore plusinconvenantpour Jeanne. Elle qui fuyait les réunions et les conversations bruyantes : Frequentiam et collocutionem mxdtorum fastidu\ se serait trouvée exposée aux regards des curieux qui n’auraient pas manqué d’affluer, attirés par le désir de voir, ne fût-ce qu’un moment, la jeune fille qui recevait les visites de ce que Poitiers comptait de plus marquant, et s’attribuait si merveilleuse mission.
Ceux qui donnent au mot hôtellei signification d’hôtellerie ne remarquent pas que, dans la langue du moyen âge, il signifie indistinctement toute demeure habitée par l’homme. L’enseigne de La Rose n’est pas non plus une preuve. Ce n’est qu’au xviii* siècle que l’on a pensé à distinguer les maisons par des numéros^. Précédemment une ornementation, une peinture servait à les faire connaître. Il en est encore de môme dans les bourgades et les petites villes, où les numéros ne sont pas adoptés. Il est vrai qu’en 1495, au rapport de Bouchet dans ses Annales d Aquitaine (III, p. 294), Christophe Dupeyrat racontait « qu"en sa maison^ il y avait une hôtellerieoù pendait l’enseignerf^? laRose^ où ladite Jeanne était logée ». En 1495, plus de soixante ans s’étaient écoulés depuis que la Pucelle y était venue. Dès 1437, Rabateau est venu se fixer à Paris avec le Parlement; il a dû vendre sa maison de Poitiers, qui a pu devenir une hôtellerie ; cela suffit pour expliquer les paroles de Dupeyrat, qui aura brouillé les choses.
Un point plus intéressant est celui de la prophétie de Marie d’Avignon, appeléeencore Marie La Gasque, et Marie Bobine. Le Songe du vieil Pèlerin composé au commencement du xv® siècle, un manuscrit de la Bibliothèque nationale (fds fr. n° 22542), la dit très simple en Dieu, très dévote