SEGUIN, FILS DE SEGUIN (F®* A LXXXUII, B 140, U
Voici le seul examinateur de Poitiers que l’on rencontre parmi les témoins entendus à la réhabilitation. Il comparut à Rouen sur la citation des délégués apostoliques. Septuagénaire, ce fut pour le vénérable doyen un long voyage que de se rendre de Poitiers à Rouen. Sa déposition est la dernière de celles entendues au cours de l’immense enquête.
Seguin était-il de l’ordre des Frères prêcheurs? C’est positivement affirmé en tête de la déposilion que l’on va lire; mais maître Garivel vient de nous dire qu’il était carme ; c’est aussi ce qui est consigné dans la Chronique de la Pucelle, et M. Fournier, dans les Actes et statuts de finiversité de Poitiers, parle à plusieurs reprises d’un carme du nom de Seguin, tandis que l’on y cherche inutilement à cette époque un frère prêcheur du nom de Seguin. Cette observation faite, voici sa déposition qui est indépendante de l’ordre religieux auquel il appartient.
Frère Seguin, fils de Seguin, professeur de sacrée théologie, de l'ordre des Frères prêcheurs, doyen de la Faculté de théologie de Poitiers, âgé de soixante et dix ans environ. Le 14 mai, cité d’office par messeigneurs les juges, pour plus ample information de leur part, il a prêté serment; et interrogé sur les quatre premiers articles, spécialement sur la con-
naissance personnelle qu’il a eue de Jeanne, il a déposé ainsi qu’il suit SOUS la foi de son serment :
Avant d’avoir connu Jeanne de vue, j’avais entendu maître Pierre de Versailles, professeur de sacrée théologie, mort depuis évêque de Meaux, raconter qu’il tenait de certains hommes d’armes que lorsque Jeanne venait vers le roi, ils s’étaient postés sur sa route et s’étaient mis en embuscade dans l’intention de la prendre et de la dévaliser, elle et tous ceux qui l'accompagnaient ; mais au moment de l’exécution, ils avaient été dans l’impuissance de se mouvoir du lieu où ils étaient postés, et Jeanne et sa suite avaient ainsi continué leur route sans empêchement.
C’est à Poitiers que je la vis pour la première fois. Le conseil du roi était réuni dans la maison d’une dame nommée La Macée à Poitiers; parmi les conseillers se trouvait le seigneur archevêque de Reims, pour lors chancelier de France. J’y fus mandé, moi qui vous parle, ainsi que les maîtres Jean Lombard, professeur de sacrée théologie dans l’université de Paris, Guillaume Le Marié, chanoine de Poitiers, bachelier en théologie, Guillaume Aymeric, professeur de sacrée théologie, de l’ordre des Frères prêcheurs, frère Pierre Turelure, maître Jacques Maledon, et plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms. 11 nous fut dit que nous étiops mandés de la part du roi pour interroger Jeanne, et faire un rapport au conseil royal sur ce qu’il nous semblait de la jeune fille. Nous fûmes, à l’effet de l’examiner, adressés à la maison de Jean Rabateau, à Poitiers, où elle était logée.
Nous y étant rendus, nous fîmes plus d’une question à Jeanne. Entre autres, maître Jean Lombard lui demanda pourquoi elle était venue, le roi étant très désireux de savoir le motit qui l’avait conduite jusqu’à lui. Elle répondit, avec un ton plein de grandeur [respondii magno modo), qu’étant à la garde du bétail, une voix lui était apparue, lui disant que Dieu avait grande pitié du peuple de France, et qu’il fallait qu’elle. Jeanne, vînt en France. A cette communication elle s’était mise à pleurer; et la voix lui dit alors d’aller à Vaucouleurs, qu’elle y trouverait un capitaine qui la conduirait en France sûrement, et l’amènerait jusqu’au roi ; de ne pas hésiter. C’était ce qu’elle avait fait; et elle était venue jusqu’au roi sans obstacle.
Maître Guillaume Aymeric lui fit cette difficulté : Tu nous dis d’après ta voix que Dieu veut délivrer le peuple de France de ses calamités. S’il veut le délivrer, il n’a pas besoin d’hommes d’armes. Elle répondit : « Eji nom Dieu ^ les gens d^ armes batailleront et Dieu donnera la victoire, » Réponse dont maître Guillaume fut content.
Je lui demandai quelle langue parlait sa voix. Une langue meilleure