‹ La vraie religion selon Pascal; recherche de l'ordonnance purement logique de ses Pensées relatives à la religion. Suivie d'une analyse du Discours sur les passions de l'amourChapitre 31 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA PREUVE DU CHRISTIANISME PAR LE JEU DES PARTIS : LES SCEPTIQUES PAR PRUDENCE ET LES INCRÉDULES PAR ATTACHEMENT AU VICE, QUE n'auraient PU CONVAINCRE LES PREUVES PSYCllOLO- GIQUES ET HISTORIQUES PRÉCÉDEMMENT EXPOSÉES, SONT MIS PAR PASCAL EN DEMEURE DE PARIER POUR OU CONTRE l'eXISTENCE DU DIEU DES CHRÉTIENS ET OBLIGÉS DE RECONNAITRE QUE LEUR INTÉRÊT BIEN ENTENDU EST DE PRATIQUER CETTE RELIGION, CE QUI LES AMÈNERA PEU A PEU A Y CROIRE.

Les diverses preuves du Christianisme coordonnées jusqu'ici forment, dans l'apologétique de Pascal, un corps de démonstration cohérent et complet qui doit suffire, à ses yeux, pour convaincre tout incrédule capable de raisonner. Mais encore faut-il que l'intelligence s'y prête, qu'elle ne soit prévenue ni contre l'apologiste ni contre elle-même. Or beaucoup d'esprits craignent d'être dupes : ils se défient de leur propre sens critique et se méfient de l'abus qu'on pourrait faire de leur infériorité ; ils se refusent donc à peser les arguments d'ordre historique ou métaphysique dépassant leur portée ou excédant leur aptitude. Chez plusieurs, en outre, cette prudence peut n'être qu'un fallacieux prétexte à ne point rompre leurs habitudes vicieuses; ce sont les pécheurs invétérés. Pour triompher de ces sortes d'incrédules il faut renoncer à tout l'appareil compliqué des preuves précédemment fournies et en découvrir une assez forte et néanmoins assez simple pour qu'il leur soit impossible de la récuser.

Celle preuve, Pascal Va fournie dans son pari, et il convient, selon nous, de la placer au terme de son œuvre, mais non toutefois comme un hors-d'œuvre, puisqu'elle est destinée à suppléer, au besoin, toutes les autres. Aussi l'avons-nous étudiée avec une attention scrupuleuse et un intérêt tout particulier. Cette étude* va remplir le présent chapitre.

Considérer Texislence de Dieu comme aléatoire peut, au premier abord, sembler de la part de Pascal une concession au pyrrhonisme, une excessive défiance de la raison. Il nous importe donc d'analyser avec soin cet important fragment du recueil des Pensées, afin d'en dégager la vraie signification au point de vue de la certitude. Nous indiquerons ensuite l'application dont nous paraît susceptible l'idée fondamentale du pari de Pascal à l'état actuel des connaissances humaines.

L'esprit humain ne perçoit, par la double observation interne et externe, qu'une part minime de la totalité des choses, du tout; il explique seulement une faible part de ce peu qu'il perçoit cl il l'explique insuffisamment. Par exemple : dans la multitude innombrable des astres, il n'atteint encore que le système solaire assez distinctement pour en rendre intelligibles les mouvements, et il n'éclaircit pas l'origine de la loi môme qui les régit. A mesure que les sciences positives progressent, décroît la diflérence entre ce qu'il explique et ce qui lui reste à expliquer. C'est cette diflérence mystérieuse qui a fourni leur matière aux religi ons primitives ; aussi la région du divin a-t-elle décru dans l'imagination des peuples j)roportionnellement au progrès des sciences; le divin a été de plus en plus dégagé de ce que les superlilions y mêlaient. Mais, au regard de lesprit,

1 . Elle a paru dans la Revue des Deux Mondes, n" du 15 novembre 1890.

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même de l'esprit le plus rigoureux et le plus froid, celle région n'est pas indéfiniment décroissante; il y a dans le divin quelque chose d'irréductible aux sciences positives, un fond qu'elles ne peuvent s'assimiler et qui est le divin proprement dit. A supposer, en eflet, que toutes les sciences positives, toutes les sciences spéciales, enfin reliées entre elles et unifiées, fussent parvenues à achever leur œuvr-e collective, le résultat final, formulé alors par une loi peutêtre unique, n'en laisserait pas moins cette loi sans explication.

Qu'est-ce, en effet, qu'une loi scientifique, sinon un fait général induit de faits particuliers que leur explication identifie, c'est-à-dire un fait encore, qui demeure problématique au môme titre que tous les autres? Le divin entièrement éliminé de la physique universelle n'en serait que mieux désigné, il serait seulement rendu à lui-même, en un mot, devenu tout métaphysique. Or la métaphysique, ainsi définie, n'a pas besoin d'attendre l'achèvement du labeur scientifique pour légitimer son objet, puisque celui-ci est reconnu d'ores et déjà placé hors du domaine de la science positive et qu'il peut être défini tout de suite : ce qui manque à cette science, supposée achevée, pour satisfaire entièrement l'intelligence humaine. Pour celle-ci, le tout demeure inexpliqué, mais il serait, en outre, absurde s'il ne contenait rien qui pût exister sans le secours d'autre chose. Le divin proprement dit, celui qui subsiste après que la science, supposée achevée, l'a purgé de tous ses éléments idolàtriques et imaginaires, est précisément ce qui, dans le tout, existe par soi-même et contient l'explication entière du reste; c'est donc le nécessaire, l'absolu, l'éternel, l'infini, le parfait, car toutes ces propriétés rentrent les unes dans les autres et dérivent de cette unique propriété d'exister par soi. Ainsi défini, le divin existe, puisque c'est la nécessité même de son existence qui en impose la définition, et l'esprit humain n'en ignore pas tout, puisqu'il ne peut se dispenser de lui attribuer la nécessité; mais il n'en connaît rien de plus. Le cœur en pressent davantage : nous avons essayé, dans une

autre éliule '.de découvrir dans le sens eslliûlique une fonction révélatrice d'un progrès vers un idéal divin, et nous avons, à cet égard, obtenu, sinon des certitudes, du moins des probabilités.

Si Pascal ne considérait que le divin proprement dit, il n'aurait donc personne à convertir et son fameux pari serait sans objet. Mais il l'appelle Dieu, et par cela môme, il substitue une définition de mol à une définition de chose, car ce qu'il met sous ce nom n'est pas identique à l'objet dont tous les esprits requièrent Texislence pour sauver le tout de l'absurdité et que nous avons désigné par le mot divin^ en n'affirmant de sa nature que sa nécessité reconnue d'avance. Dieu, en effet, pour Pascal, c'est une partie du tout substantiellement distincte du reste, quia faitl'homme à son image et le monde pour l'homme, de sorte que son essence implique les attributs humains à l'état d'infinité et de perfection et constitue une individualité, un créateur anthropomorphe, père et juge de ses créatures. C'est donc une détermination du divin sujette à controverse, si peu évidente qu'un acte spécial de la pensée, dans lequel la volonté et le cœur interviennent, l'acte de foi chrétien en un mot, très différent de la pure adhésion intellectuelle, y a du être alTecté. Aussi Pascal se garde-t-il avec jalousie de subordonner à la raison la connaissance directe de son Dieu. Il n'arriverait, par ce moyen, qu'à servir la métaphysique ou môme le déisme, qui est sa bote noire. Ce serait, à ses yeux, le pire service à rendre au genre humain. Quant à la révélation esthétique, il en faisait bénéficier la foi chrétienne exclusivement. Il ne se sert de la raison que pour établir une communication entre sa foi et l'esprit de l'incrédule, c'est-à-dire de celui qui ne la partage pas. Au début du morceau que nous allons examiner, du fragment (jui concerne son fameux pari, il établit l'impuissance delà raison à prouver Dieu; son essence est hors de nos prises : Nous ne connaissons ni l'existence, ni la nature de Dieu,

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