CHAPITRE PREMIER
ISOLEMENT DE L'hOMME DANS l'ABIME INFINI. — SON ASPIRATION INMNCIBLE, FONCIÈRE AU BONHEUR. — DÉFINITION ET CONDITION DU VRAI BIEN.
Il nous importe de préciser l'objet de notre entreprise. Un corps de doctrine estdit simplement logique si les jugements dont il est composé s'enchaînent par des raisonnements d'une justesse irréprochable, que d'ailleurs soient vraies ou fausses les données initiales (concrètes ou abstraites), point de départ des déductions et des inductions. Un corps de doctrine est dit rationnel quand tout son ensemble, y compris ses données initiales, est incontestable. Cette distinction établie, notre objet est avant tout de dégager le lien logique des Pensées religieuses de Pascal et subsidiairement d'en apprécier la valeur rationnelle. Cette valeur, nous le verrons, est relative; elle «st limitée par l'abîme qui sépare l'intelligence humaine de l'essence et de l'œuvre divines et que Pascal a sondé lui-même.
Nous allons donc constituer l'ordre purement logique des dites Pensées. Or le début qui s'impose à cette constitution est évidemment le premier regard que l'homme porte autour de lui sur l'univers où il se voit isolé. N'est-ce pas là le
début le plus naturel? C'est, en effet, pour se rassurer qu'il interroge les religions. S'il n'éprouvait aucune alarme au sujet de sa destinée, s'il ne se sentait en rien menacé, il n'aurait aucun motif de sortir de sa quiétude et de s'adresser au christianisme. Que la terreur éprouvée par Pascal lui-même soit normale ou excessive, ou même morbide, en tout cas, il la ressent, et dès lors le branle est donné à sa méditation et communiqué, dans un ordre logique, à ses pensées.
En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, en regardant tout l'imivers muet, et l'homme sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de Vimivers, sans savoir qui Vy a mis, ce qu^ily est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effroi comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître oii il est, et sans moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre point en désespoir d'un si misérable état (I, 175).
Car, enfin, qu'est-ce que V homme dans la nature? Un néant à l'égard de Vinfini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable; également incapable de voir le néant d'oii il est tiré, et l'infini où il est englouti (I, 3).
Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes^ et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour : c'est l'image de la condition des hommes (I, 54).
Telle en serait l'image, en effet, si Pascal n'omettait un point capital, à savoir qu'il entre dans leur condition normale de n'en pas sentir l'horreur et que lui seul peut-être il en est réellement frappé d'épouvante.
PREUVES PSYCHOLOGIQUES DU CHRISTIANISME 53 On est tenté de se demander s'il est opportun de leur en donner conscience, si c'est leur rendre service. Mais la question est sans intérêt, parce qu'il est tout à fait impossible de leur communiquer ce sentiment, ou du moins de l'imprimer durablement en eux. Pascal l'éprouve au contraire avec une netteté et une profondeur saisissantes; il est évident que toute l'éloquence des paroles citées plus haut est faite de sa réelle terreur, est arrachée à ses entrailles : Le silence étemel de ces espaces infinis m'effraie (II, 153), Ce cri, personne peut-être ne l'avait poussé avant lui. Le tremblement devant l'infini est anormal chez l'homme, la nature le lui a épargné. La surface de la terre est proportionnée à sa taille, il s'y sent largement et solidement soutenu; la ligne extrême de l'horizon est lointaine, mais toujours présente, et un beau pavillon d'azur ou de velours noir semé de points d'or voile à merveille le gouffre infini où la planète est abîmée. A proprement parler, elle n'est pas du tout abîmée dans un gouffre; elle ne peut tomber que sur ce qui l'attire et ce n'est pas le vide, c'est un astre fécondant qui l'attire; et fût-elle seule dans l'espace, elle n'en serait que mieux assise, elle n'aurait plus même à redouter son rapprochement progressif du soleil. Ainsi, d'une part, l'ignorance procure à l'homme l'illusion que la terre est stable et le ciel limité; d'autre part, la science, en môme temps qu'elle lui révèle l'infinité de l'espace, lui Ole tout motif de s'y croire précipité et perdu; il n'y descend pas plus qu'il n'y monte, et le heu qu'il y occupe en est aussi bien le centre que tout autre point. Pascal même le lui dit : C'est une sphère infinie dont le centre est partout^ la circonférence nulle part (I, 1), et il lui enseigne, en outre, qu'il n'est ni grand ni petit, mais simplement milieu entre l'infinité de grandeur et celle de petitesse, entre rien et tout, car qui n' admirera que notre corps, qui tantôt n était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-môme dans le sein du tout, soit à présent un colosse y un monde, ou plutôt un tout, à Végard du néant oie l'on ne peut arriver? (I, 3.)
Enseignement plutôt propre à le désintéresser de sa taille qu'à Ten chagriner. Il faut au commun des hommes un extrême effort d'attention pour concevoir ces deux infinités, et l'impossibililé absolue où ils sont tous de les imaginer les affranchit d'en être émus comme ils pourraient l'être. Quant au spectacle de la mort et à la nécesssité de mourir, l'homme en est terrifié dans le moment môme où l'un lui rappelle l'autre, mais c'est un éclair de frayeur; la nature semble lui interdire de s'y arrêter et, l'habitude aidant, il s'y fait étonnamment. Dans un cachot dont les murs reculent à mesure qu'on avance et où chacun des condamnés à mort éprouve l'inavouable, mais réel réconfort d'en voir exécuter avant lui un nombre indéterminé d'autres qu'il ne connaît pas, l'attente de son tour devient tolérable au plus pusillanime; le va-et-vient, la succession des prisonniers et la décoration de la prison suffisent amplement à distraire les survivants, surtout les derniers arrivés. Ajoutons que les mortels embrassent la vie trop étroitement, s'y oublient trop pour songer à tout ce qui en menace la durée. Et à quel titre les blùmerait-on d'attacher de l'importance à leurs occupations, puisqu'elles leur sont imposées ou inspirées par des besoins ou des aptitudes qui constituent leur essence môme, et puisque, d'ailleurs, il est entendu que rien de fini n'est ni grand ni petit? Pascal, néanmoins, s'en indigne; il le constate et n'y peut croire : // faut quHl y ait un étrange renversement dans la nature de l'homme pour faire gloire d'être dans cet état, dans lequel il semble incroyable qu'une seule personne puisse être. Cependant l'expérience m'en fait voir en si grand nombre, que cela serait surprenant, si nous ne savions que la plupart de ceux qui s'en mêlent se contrefont et ne sont pas tels en effet (I, 141).
Hélas ! non, rien n'est plus conforme à la nature de l'homme... et comment se peut-il faire que ce raisonnement se passe dans un homme raisonnable ?
Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que cest que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance ter-
PREUVES PSYCHOLOGIQUES DU CHRISTIANISME 55 rible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur ellemême, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'en un autre de toute l'éternité qui nia précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome, et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.
Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais oiije vais; et je sais .seulement qu'en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de faiblesse et d'incertitude. Et de tout cela je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m'arriver. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher (I, 139).
Ce célèbre monologue ne s'élève guère que dans l'âme de Pascal. II a le loisir de le composer; la multitude court à ses affaires qui sont pressantes, car il s'agit de labourer, de bâtir, de fabriquer, d'acheter et de vendre pour subsister. N'est-elle pas plus à plaindre qu'à blâmer? N'est-il pas bien sévère en lui reprochant ses plaisirs si cher payés : je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi, ils me disent que non : et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux, et ayant vu quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y sont attachés (I, 175). Franchement, nous ne saurions voir là ni une sottise ni un crime; car
enfin ils mesurent modestement leurs vœux à leur médiocrité, ce qui est sage. Pascal mesure les siens à l'exceptionnelle exigence de ses hautes facultés; la soif d'une Ame en exprime la capacité. Il se sent, lui, assez grand pour avoir affaire à l'infini dans la nature, mais pourtant pas assez pour n'en rien redouter. Il n'égale pas l'infini, mais il l'interroge par une aspiration qui l'égale, et le silence de cet abîme est un refus menaçant pour lui, pour lui seul et peut-être une minime élite. Quels sont les hommes que ce mal étrange tourmente? On les aurait vite comptés.
Cette indifférence des hommes à leur terrible condition scandalise Pascal, mais, au fond, elle lui est infiniment précieuse à constater, car il y signalera un indice inestimable d'un trouble initial de l'équilibre moral chez l'homme, trouble qui est une suite et par là une preuve du péché originel. C'est un enchantement incompréhensible, et un assoupissement surnaturel, qui marque une force toutepuissante qui le cause (I, 141).
L'expHcation toute naturelle que nous donnons aujourd'hui de cette indifférence ne pouvait venir à son esprit, il était prédisposé par sa foi à l'écarter, à reconduire, à se la dissimuler.
En somme l'insouciance naturelle des hommes devant l'énigme, pourtant si redoutable, de leur destinée ultra-terrestre est de même espèce que l'attitude surprenante de la plupart des vieillards qui côtoient la tombe. On voit des nonagénaires sereins et même souriants sous la menace instante, mais constamment oubliée, de la mort. Personne ne songe à leur en faire un reproche; au contraire on se fait compHce de leur oubli. La nature n'a pas donné aux bêtes la prévision de la mort et elle en a imposé la connaissance aux hommes, mais, par contre, elle en émousse chez eux l'effroi. Or, la nature ici, pour Pascal, c'est l'ordre établi par Dieu môme. Ne pouvait-il pas l'admirer au lieu de s'en indigner? Mais à tout prendre, bien que naturelle, en tant qu'elle est instinctive, la sécurité des hommes sur leur planète énigmalique, n'en est pas moins sans fonde-
menl rationnel et pourrait être fallacieuse. Même au point de vue purement physique, les hécatombes faites à l'improviste par certains tremblements de terre justifieraient chez eux linquiétude; ils rebAtissent pourtant leurs demeures au pied des volcans. On ne saurait donc nier que, si Pascal juge trop sévèrement leur indifférence en leur en imputant la responsabilité, cette indifl"érence est illogique, sinon monstrueuse.
Quoi qu'il en soit, lui, pour sûr, il souffre du tourment que ne ressent pas le vulgaire et il y cherche un apaisement. Au fond c'est toute sa féUcité qui est en jeu, car ce qu'il craint, c'est précisément ce qui l'attire : Vhomme, qui n'est produit que pour Vinfinité (II, 270). Pascal en juge par luimême. L'infini seul peut remplir son cœur, et tout vivant veut être heureux. Le désintéressement absolu est une chimère, il imphque contradiction; il s'agit seulement de s'intéresser au bien, de subordonner en soi les intérêts de la brute à ceux de l'homme; le plus noble sacrifice n'est jamais que la part faite au meilleur de soi, une préférence supérieure. Il y a cela de commun entre la vie ordinaire des hommes et celle des saints, qu'ils aspirent tous à la félicité; et ils ne diffèrent qu'en l'objet oîi ils la placent (II, 93).
L'homme ne peut pas ne pas proposer pour terme à ses actes ce qu'il estime (à tort ou à raison) être son bien. Ce qu'il appelle le désintéressement consiste, en dernière analyse, à intercaler le bien d'autrui dans le cercle de son activité dont il est l'origine et la fin. Pascal le reconnaît, mais il ne nie pas pour cela la possibilité de l'acte méritoire ; en réalité il élude plutôt qu'il ne résout ce problème inquiétant. Pour s'en convaincre il faut scruter le fragment de sa sixième lettre à Mlle de Roannez, joint aux Pensées. On y lit, à propos des sacrifices que coûte la conversion : Ce ne sont ni les austérités du corps, ni les agitations de l'esprit, mais les bons mouvements du cœur qui méritent^ et qui soutiennent les peines du corps et de l'esprit (II, 336).
Mais ces peines-là ne sont pas sans plaisirs, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car, de même que
ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde ne le font que parce qu'ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l'union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et, les faisant repentir de leur premier choix, les rend des pénitents du diable, selon la parole de Tertullien, de même on ne quitterait jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de Jésus- Christ, si on ne trouvait plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le détîûment et dans le rebut des hommes, que dans les délices du péché (II, 337).
Tous les hommes recherchent d'être heureux; cela est sans exception. Qiielques différents moyens quHls y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n'y vont pas, est ce même désir qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre (I, 116).
Ce dernier trait va jusqu'au fond de la question; sans doute, il vaut mieux mourir pour autrui que pour soi, mais c'est encore pour soi, pour se satisfaire, qu'on s'y résout.
En somme, ce que désire Pascal, de toutes les forces de son âme, c'est le souverain bien, le véritable bien : Mon cœur tend tout entier à connaître oii est le vrai bien, pour le suivre. Rien ne me serait trop cher pour l'éternité... (I, 197); et il le définit : Il faut qu'il ait ces deux qualités : l'une, qiCil dure autant qu'elle, et qu'Une puisse lui être ôté que de son consentement, et Vautre, qu'il n'y ait rien déplus aimable (II, 317).
Voilà ce qu'il importe avant tout de découvrir. Comment y procéder?