LA PENSEE
Toute notre dignité consiste donc en la pensée (I, 11).
L'infini qui la sollicite la repousse en môme temps pour ne laisser au cœur que le frisson d'un isolement effroyable. En outre, notre ijitelligence tient dans Vordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l'étendue de la nature (I, 5).
... Ti^op de vérité nous étonne (I, 3).
Les premiers principes ont trop d^évidence pour nous (I, 5).
... Les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étaient point, et nous ne sommes poitit à leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles (I, o).
Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable ; également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini oîi il est englouti (I, 3).
Ce que nous avons d'être, nous dérobe la connaissance des premiers principes, qui naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de V infini (I, 3).
Manque d'avoir contemplé ces infinis, les hommes se sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme sHls avaient quelque proportion avec elle (I, 3).
Cette recherche de la nature réserve donc à l'intelligence une déception d'autant plus profonde que la curiosité aura été plus ardente; il y faudrait donc renoncer pour être heureux.
Non seulement le champ de la connaissance est borné, mais l'esprit n'y peut avancer que par tâtonnements successifs, par corrections progressives de son point de vue. L'inégalité dans ce progrès engendre la diversité des opinions sur un même objet. Ces opinions varient uniquement parce que « la lumière » a des degrés croissants dans les différents esprits, ou dans le même. Ainsi se vont les opi-
PREUVES PSYCHOLOGIQUES DU CHRISTIANISME 61 nions succédant du pour au contre, selonquon a de lumière (1,60).
Il y a ainsi renversement continuel du pour au contre (I, GO).
On peut môme avoir une opinion vraie sur des « effets » sans la fonder sur leur vraie « raison ». La vérité est bien dans leurs opinions (celles du peuple), mais non pas au point oit ils se figurent. Par exemple, il est vrai qu'il faut honorer les gentilshommes, mais non pas parce que la naissance est un avantage effectif, etc. (I, 60).
// est donc vrai de dire que tout le monde est dans Villusion (I, 00).
Pascal découvre encore d'autres causes radicales à notre faiblesse intellectuelle : Comment se pourrait-il qu'une partie connût le tout? (I, 6.)
Les parties de l'Univers dépendent toutes les unes des autres; l'homme ne peut donc pas même en connaître intégralement une seule à moins d'embrasser les relations mutelles de toutes entre elles. Il ne peut donc pas se connaître à fond lui-même. De plus, qu'il soit composé de deux natures opposées et de divers genre, d'âme et de corps (I, 7), ou seulement matière (tout inconcevable que cela est puisqu'il raisonne), dans un cas comme dans l'autre il est impuissant à connaître les choses. En effet : elles sont simples en elles-mêmes {I, 7) ; or si nous sommes simplement matériels, nous ne pouvons rien du tout connaître, et si nous sommes composés d'esprit et de matière, nous ne pouvons connaître parfaitement les choses simples, spirituelles ou corporelles (I, 7).
Il signale là l'origine de la confusion des idées de ces choses par la plupart des philosophes; au lieu de recevoir les idées de ces choses pures, nous les teignons de nos qualités, et empreignons [de] notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons (I, 8).
Enfin nous avons beau prêter à toutes choses notre double nature, instinct et raison, marques de deux natures (II, 152), cela ne nous les fait pas davantage comprendre,
car nous ne concevons ce que c'est que cojys, et encore moins ce que c'est qu esprit (I, 8), dont nous sommes pourtant composés nous-mêmes, encore moins concevons-nous leur union. L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature (I, 8).
Il convient d'ajouter à l'infirmité essentielle de notre intelligence l'aggravation qu'y apportent les causes d'erreur adventices. Il semble que toutes nos autres facultés conspirent à fausser l'exercice de celle-là. On verra la part qu'attribue Pascal à chacune d'elles dans cette pernicieuse influence. Nos moyens de renseignement sont trompeurs ou grossiers : La justice et la vérité sont deux pointes si subtiles, que nos instruments sojtt trop mousses pour y toucher exactement. S'ils jr arrivent, ils en écachejit la pointe et appuient tout autour plus sur le faux que sur le vrai (I, 35).
Même, à tout prendre, y a-t-il pour l'homme quelque chose de consistant, de réel, offert à sa connaissance? Peut-il, en effet, discerner la veille du rêve? L'instabilité et l'incohérence sont-elles des caractères exclusivement propres au second? En voyage, par exemple, il arrive que la « continuité », qui est le caractère présumé de la veille, se rompe par la nouveauté, on dit : // me semble que je rêve (I, 42); et Pascal ajoute : car la vie est un songe un peu moins inconstant (I, 42).
Que devient alors l'objet même de l'intelligence? Où est le fondement de la félicité, pour peu qu'elle repose sur ce problématique objet, sur la satisfaction de le connaître?