HUITIÈME OBSERVATION
Le malade qui fait le sujet de cette observation offre un intérêt particulier. C'est un jeune homme de 25 ans, intelligent, ayant reçu dans les établissements d'aveugles une instruction très complète. Il est excellent musicien et se joue des plus grandes difficultés du piano. Il va raconter lui-même ses impressions :
« Lorsque j'appris dans mon petit village de la Suisse, Bulle (canton de Fribourg), les expériences entreprises par le docteur Emile Martin, pour restituer une partie de la vue à ceux qui en sont privés, je me demandai si j'étais dans les conditions nécessaires pour tenter l'expérience. Le docteur Martin voulut bien me répondre que la condition sine qua non du succès consistait dans l'intégrité relative de la sensibilité rétinienne. Je me fis examiner par un médecin qui reconnut que la sensibilité existait dans mon œil gauche.
« Privé de la vue dès mon berceau, n'ayant pas souvenance d'avoir vu ou distingué un objet quelconque, je fis part au docteur Martin de tous ces détails. Il me répondit que j'étais dans une situation où je n'avais rien à perdre et tout à gagner et qu'il était entièrement à ma disposition si je voulais me rendre auprès de lui. Il me conseilla de me faire pratiquer en Suisse même, une ténotomie du droit externe avec avancement musculaire de l'antagoniste.
« Le docteur Dufour de Lausanne me pratiqua cet te opération préparatoire et je me rendis deux mois après à Marseille à l'Institut.
« Le lendemain de mon arrivée, le docteur Martin examine mes yeux. L'œil droit est, parait-il, réduit à l'état de moignon ; quant au gauche, il trouve la conjonctive très injectée et presque convertie en tissu cicatriciel.
« Il m'apprend qu'il pratique depuis peu l'opération en une seule séance et m'exprime le regret de rencontrer sur cet œil des conditions aussi défavorables.
» Il remet à quelques jours l'examen de la sensibilité rétinienne el me fait des applications et des lavages pour combattre l'inflammation et la
suppuration de l'œil gauche. Quelques jours après, il procède à cet examen. Il s'assure que dans un appartement tout à lait obscur je pouvais reconnaître la claité fournie par une lampe à 5 mètres de dislance et que je puis indiquer la direction de la clarté lorsqu'on la promenait soit à droite soit à gauche à un mètre de distance environ.
« Le docteur Martin conclut de cet examen que la sensibilité rétinienne n'est pas mauvaise, que j'ai tout à gagner d'une tentative opératoire qu'il considère comme inoffensive , et malgré les conditions défavorables des membranes externes, il procède à l'opération que j'accepte avec plaisir.
t Au moment de la pénétration de l'appareil j'éprouve une impression de joie à laquelle j'étais peu préparé et ne puis retenir un cri de surprise. . . Qu'est-ce donc ?... quelle est cette grande clarté ?
« L'instrument est rapidement placé et mon œil recouvert d'un léger bandeau.
« Depuis cinq semaines, je n'ai ressenti aucune douleur, aucune inflammation n'est survenue. Je n'ai ni mal à la tète ni sensibilité à l'œil, et si je ne savais pas qu'un appareil a été introduit dans la cavité oculaire, rien ne pourrait me le faire croire. Je vais plus loin, je me deniLnde parfois si le docteur Martin ne l'a point enlevé sans m'avertir. Mon œil est libre et n'éprouve aucune gêne dans ses mouvements bien que l'appareil ne soit point encore assujetti au gré du docteur.
« Le premier essai de vision a été fait aujourd'hui, et il est pour moi très satisfaisant. Je comprends maintenant ce que signifient ces mots le champ de la vision, et je puis dire que mon champ visuel s'est accru. Je fais la différence du blanc et des couleurs foncées et même dans la clarté du jour qui vient de la fenêtre, en face de laquelle je suis placé, je distingue successivement les flammes des bougies laissées au hasard, de divers côtés, dans l'appartement, l'une presque en face de moi, les autres à gauche et à droite.
« Enfin le docteur Martin passe sa. main devant mon œil et je distingue la manchette de sa chemise, très reconnaissable à son éclat .
« J'ai donc une amélioration très réelle qui sera plus grande encore, je l'espère, lorsque l'appareil sera définitivement fixé et que j'aurai appris à voir.
« Quel degré atteindra ma vision? je l'ignore. Mais je déclare que je suis heureux de ce premier essai, que j'aurais eu tous les regrets possibles de ne pas subir cette tentative, que j'ai eu la satisfaction d'éprouver des sensations visuelles qui m'étaient complètement inconnues et je conserve l'espérance de me conduire bientôt sans le secours d'un guide. » A. B.
Les observations qui précèdent sont pleinement démonstratives; la clinique, d'accord avec la théorie, confirme l'inocuité absolue de la méthode opératoire.
Cette inocuité, condition essentielle de tout procédé chirurgical qui veut être accepté, je l'ai recherchée et ponrsuivie
avec autant de prudence que de lenacité. Sans rien livrer au hasard, sans rien compromettre et, en compliquant ma lâche, par le choix, comme sujets de mes expériences, d'aveugles dont les yeux offraient les conditions les plus défavorables.
Il eût été plus satisfaisant pour moi d'entreprendre de semblables essais sur des yeux susceptibles de récupérer à l'instant même une bonne acuité visuelle, au risque même de m'exposer pendant l'expérience à consommer définitivement leur destruction. Au lieu d'obtenir seulement les précieuses et encourageantes améliorations que les observations ci-dessus permettent de constater, j'aurais pu présenter d'emblée d'éclatanteset miraculeuses résurrections visuelles, capables d'émouvoir et de séduire par leur caractère merveilleux. Je n'ai cru ni nécessaire ni prudent de le tenter, et je n'ai pas voulu, dans le seul but de me procurer une vaine et passagère satisfaction, m'exposer à sacrifier les espérances de plusieurs malheureux, appelés à profiter pleinement, dès demain, des bienfaits de mes recherches.
Convaincu de cette inocuité, je crois avoir aujourd'hui le droit de faire partager mes convictions à tous mes confrères, et le devoir de conseiller l'opération nouvelle à presque tous les aveugles dont la rétine et le nerf optique ne sont pas détruits ou paralysés.
Il ne s'agit pas, en effet, de leur donner une satisfaction temporaire de quelques heures, d'un ou deux jours au plus ; on pourrait hésiter. Mais toutes les observations ci-dessus démontrent que mon appareil reste dans l'œil quinze, vingt jours, trois mois même sans déterminer le moindre accident. Les malades qui font le sujet des observations 5, 6, 7, le conservent à demeure sans la moindre gêne, et l'aveugle de l'observation 8 est dans les mêmes conditions, malgré le mauvais état de sa conjonctive. Pourquoi donc ne pas encourager les malheureux privés delà vue à prollter de l'action inoffensive et bienfaisante de la méthode?
Pour terminer j'examinerai en quelques mots ce que deviendra ma cornée artilicielle introduite dans l'œil. S'enkyslera-t-
elle comme les corps étrangers qui deviennent inoffensifs ? Je ne le pense pas !
En effet, la canule introduite n'est point un corps étranger, sur lequel la plaie d'entrée se referme, comme se cicatrise et se referme la déchirure accidentellement produite par un corps qui pénètre violemment dans la cavité de l'œil !
Placée au lieu d'élection, loin de la zône ciliaire, elle est, pour] ainsi dire, à cheval sur les membranes oculaires, et plonge, inaltérable et immobile, dans le tissu vitreux, qu'elle n'est point susceptible d'enflammer. Or, sans irritation, sans inflammation, pas d'enkystement. Il s'établit entre les parois de l'instrument et les bords de l'ouverture pratiqué dans les membranes qu'il traverse, un véritable sillon qui facilite la filtration lente des liquides intrà^oculaires. Il y a donc là une véritable soupape de sûreté, qu'on me permette l'expression, susceptible d'empêcher le développement du processus inflammatoire le plus léger.
Je ne veux pas affirmer cependant que Peukystement serai impossible! Mais quelle différence avec l'enkystementqui survient après la pénétration d'un corps lancé au hasard, avec blessures et déchirements étendus, devenant eux-mêmes, bien plus que le corps étranger, le point de départ des fausses membranes qui, en s'organisant et se retractant, déterminent des désordres graves et la perte de la fonction.
Mon appareil ne peut, s'il vient à s'enkyster, entraîner des conséquences semblables, vu l'espace limité sur lequel il exerce son action. Il n'entrave en rien la nutrition du corps vitré et ne peut pas nuire au libre fonctionnement de l'œil.
Ce travail serait incomplet si je n'indiquais pas quelles sont les cécités justiciables de mon procédé ; si je n'examinais, au moins brièvement, les conditions essentielles que doivent
remplir les yeux aveugles, pour être soumis, avec quelques chances de succès, à l'opération nouvelle ; enfin, si je ne montrais pas, dès'à présent, les divers services qu'elle peut rendre à la chirurgie oculaire.-
Pour passer en revue toutes les causes de la cécité et en faire l'énumération, il faudrait dépasser les limites de ce mémoire.
D'une façon générale, les aveugles peuvent être divisés en deux grandes catégories bien distinctes : les uns sont privés de la vue parce qu'une ou plusieurs parties essentielles de l'organe visuel sont altérées ou détruites, l'appareil sensitif luimême restant sain ou relativement sain. Les antres sont devenus aveugles consécutivement à des maladies générales, à des maladies d'organes en relation directe avec l'oeil, l'organe oculaire restant accessible à la lumière et demeurant sain dans ses principales parties constituantes.
Dans le premier cas, la cécité est oculaire; clans le second, elle est extra-oculaire. Elle peut être cérébrale, spinale, cardiaque, néphrétique, etc., etc.; elle est tout entière du domaine de la médecine générale. C'est le médecin qui a mission de la prévenir, de la combattre, et d'en triompher.
La cécité oculaire est entièrement du ressort de l'ophtnalmologie et c'est contre elle que l'opération de la cornée artificielle peut devenir, dans les mains de l'oculiste, une ressource thérapeutique puissante.
Les malheureux qui en sont affligés, méritent d'autant plus d'intérêt et de commisération qu'ils sont presque tous frappés dès les premières années de leur existence, quelques-uns même dès leur berceau; qu'ils ignorent complètement les bienfaits de la vue, et qu'ils ont à parcourir la longue carrière de la vie dans les ténèbres, sans pouvoir être utiles, soit à eux-mêmes, soit à la société I
Leur cécité est due généralement à des maladies rebelles de la conjonctive et de la cornée; bien souvent victimes de l'ignorance et de la susperstition de leur entourage, ils se meuvent dans le monde avec la conscience de la lumière sans pouvoir la distinguer !
C'est surtout à cette catégorie intéressante d'aveugles, à ces êtres qui d'ordinaire n'ont conservé que les vestiges plus ou moins difformes d'un œil que peut être appliquée avec succès ma cornée artificielle. Mais, avant d'en faire l'application désormais exempte de tout danger, il est indispensable au chirurgien d'étudier avec soin la sensibilité de la membrane nerveuse et du nerf optique de l'œil qui doit être opéré.
La science nous donne le moyen d'apprécier, d'une façon très exacte, la sensibilité visuelle de l'œil et de déterminer les cas d'incurabilité matérielle et définitive.
De même que nous pouvons évaluer la force musculaire, il est permis de peser, pour ainsi dire, l'acuité du pouvoir visuel de l'œil.
En face d'un aveugle de cette nature, on agira toujours avec une prudence extrême. S'il fait franchement la différence entre le jour et la nuit, s'il perçoit la clarté d'une lampe à cmq ou six mètres de distance, il est certain que la sensibilité rétinienne est relativement normale, et qu'en faisant arriver sur la membrane nerveuse l'image des objets, ces images seront perçues.
Il est indispensable également de ne pas négliger de s'assurer si la sensibilité visuelle périphérique ne fait pas défaut.
Cette appréciation est d'autant plus nécessaire qu'après l'adaptation de la cornée artificielle, ce n'est point par la région de la macula, par la région centrale de la rétine, que se fera la vision. Elle aura lieu surtout parles portions périphériques.
Pour ceux qui trouveraient dans ce fait une objection à l'application de ma méthode opératoire, je ferai observer que la vision périphérique,tout en n'ayant pas cette acuité parfaite de la vision centrale,est suffisante. Tous les oculistes connaissent des malades atteints de lésions incurables de la macula, et privés par conséquent de cette vision centrale, qui, cependant, se conduisent et utilisent dans une large mesure la vision périphérique. Ils ont un scolôme central, mais la vision excentrique est encore bien suffisante et d'une utilité incontestable.
Chez l'aveugle, on procédera à cet examen avec beaucoup de soin. L'épreuve pliosphénienne rend de grands services, mais d'ordinaire il est plus simple de promener autour du malade des sources de lumières diverses, plus ou moins intenses, de couleur bleue, rouge ou blanche, dans une obscurité absolue.
En priant le malade d'indiquer, aussitôt qu'il la perçoit, la direction de la lumière et d'en indiquer le degré d'intensité, on arrive à une appréciation très exacte du fonctionnement possible de la rétine.
En règle générale, il y aura peu d'espérance à concevoir et à faire partager, si l'aveugle qui demande une intervention opératoire ne peut pas indiquer la direction de la clarté d'une lampe à un mètre, soit en haut, soit en bas, à droite ou à gauche et s'il ne perçoit pas, à trois mètres au moins, la clarté de la lumière placée devant lui.
Si l'on jette les yeux sur le tableau ci-contre, résumé des diverses maladies entraînant des cécités considérées comme incurables, on pourra se convaincre que 30 0/0 des aveugles doivent leur infirmité à des maladies de la cornée. Ce sont eux qui fourniront les plus nombreuses applications de la méthode nouvelle. Mais tous ne sont pas appelés à en bénéficier au même degré. Les aveugles dont la rétine, centralement et périphériquement, est pleinement impressionable, peuvent, malgré la destruction de la cornée et la déformation de la partie antérieure de l'œil, devenir des voyants, relativement parfaits.
Lorsque l'appareil sera adapté depuis uncertain temps,lorsque l'accoutumance absolue de l'organe sera établie, lorsque l'aveugle aura pris l'habitude de se servir de l'œil opéré, il retirera de son nouveau sens, même imparfait, des avanlages inappréciables. Ceux-mêmes dont la rétine et le nerf optique n'auront qu'une sensibilité affaiblie, arriveront, par l'exercice, à un degré inespéré de vision et utiliseront encore ce sens, si longtemps inconnu pour eux, au milieu de satisfactions sans nombre.
Quel est, en effet, l'oculiste qui ne connaît pas des malades dont le champ visuel, réduit presque à zéro, et dont l'acuité