La vulgarisation de la science sociale chez les canadiens-français [microforme]
IV. La Vu lgarisalion de la Si ience So: idle «he z les C'ancdailie hs francais. Par LÉON GÉRix.
(Lu le 25 mai 1905.)
L—Tntérêt et importance des questions sociales à l'éponue artuelle, 7 poq
L'étude des questions sociales impose plus que jamais à l’attention. D'une part, les phénomènes sociaux de tous ordres ont acquis, ces anneés dernières, un intérêt et une importance considérables, L'agriculture, l'indastrie, le commerce s'organisent sur des bases nouvelles et beaucoup plus vastes: tout l'ancien ordre de choses se transforme; on prodigue les millions en entreprises et fondations de toutes sortes; on se dispute la possession de continents, Les événements se précipitent avec une rapidité surprenante et des résultats inattendus. D'autre part, nous sommes mieux en mesure que nous ne l’avons jamais été d'observer ces phénomènes en quelque pays qu'ils se produisent et d'en apercevoir les contrastes et les relations.
Or, si les phénomènes sociaux ont plus d'importance, et si nous sommes mieux en état de les observer, ces deux circonstances sont le ré. sultat d'une même cause: l'évolution universelle de l’industrie et du commerce, sous l'empire du machinisme, Car ce sont les découvertes scientifiques modernes, c'est l'emploi de la houille, de la vapeur et de l'électricité, ce sont les applications multiples et merveillenses de la mécanique, c’est le développement des transports et des moyens de communication, qui, en décuplant la puissance physique de l’homme, donnent une telle valeur à toutes les manifestations de son activité.
De même, ces découvertes et ces inventions, en nous fournissant des moyens rapides et simples de transmission des nouvelles, en facilitant les voyages, en élargissant le cercle de notre vision et en multipliant les points de comparaison, nous permettent d’avoir vivement et constamment à l'esprit le spectacle de la vie sociale dans le monde entier.
Le machinisme n'est pas seul à donner aux phénomènes sociaux de l'époque actuelle une intensité et un relief particuliers: il faut tenir
compte d'un autre ordre de faits, qu'on ne saurait confondre avec le précédent, et qu'on ne saurait, pourtant, en isoler tout à fait. Je veux dire l’ascendant acquis en ces derniers temps aux peuples anglo-saxons, ou plus exactement, l'expansion rapide de l'influence et de la formation particularistes, c’est-à-dire de l'influence et de la formation qui font prédominer le particulier sur le groupe, et portent à leur plus haut degré les aptitudes et l'activité de chacun. Tels sont les deux grands
Éd TS ù ARCH!YES
faits qui caractérisent la vie sociale de nos jours et en rendent l'étude d'un intérêt profond pour tous.
S'il est un groupe de l'humanité auquel l'étude des questions sociales s'impose plus particulièrement, eest bien celui des Canadiens français. Il y a quelque cinquante ou soixante ans, il s'est produit, dans notre vie sociale, une crise qui dure encore, qui atteint même aujourd'hui le point aïgn. Jusque-là les conditions de notre existence sociale et politique avaient été très simples: nous avions vécu, en grande partie, de la récolte de productions spontanées, de la course aux fourrures, de Fabatage et du flottage du bois des forêts vierges, d'une petit culture mixte et ménagère, sur un sol encore riche de sa fertilité première. Et d'autre part, nous ne nous étions guère mêlés, nt inquiétés, de la gestion des affaires publiques, que d'autres administraient pour nous,
Mais l'évolution industrielle et commerciale, jointe à l'expansion de la race anglo-saxonne dans le monde, est venue changer tout cela: et les Canadiens français, presque du jour au lendemain, se sont trouvés engagés dans un mouvement de complication sociale et politique, qui s'est beaucoup accéléré, ces années dernières, Les productions spontanées disparaissent ou s'éloignent (c'est le cas des fourrures); ou, du moins, leur exploitation se transforme, s'industrialise (c'est le cas du bois, du poisson) : la culture se développe et tend, elle aussi, à prendre un éractère industriel et commercial: la grande exploitation minière et la crande fabrication S'installent sur nos bords: les cheinins de fer et autres movens de communication étendent leurs réseaux de tous cotés
Tandis que l'ordre économique va ainsi se compliquant, les Canadiens francais sont appelés à gérer des intérêts locaux, muni IPAUX, provinciaux de plus en plus importants, à prendre une part de plus en plus directe, de plus en plus active, à l'administration de la chose publique.
Or, en même temps que cette évolution se produit, nous sommes mis en concurrence sur notre propre territoire avec des races étrangères, dont une, au moins, est beaucoup mieux dressée que la nôtre à l'initiative privée, à la pratique du gouvernement autonome et du nouveau régime économique et social. Mais ce n'est pas tout: la différence de langue, de eroyances, et plus que tout le reste peut-être, la différence de formation sociale, nou: tiennent à l'écart des Canadiens anglais: et comme ce sont eux qui tirent de beaucoup le meilleur parti des moyens d'action mis à la portée de tous par le nouveau régime social, il s'ensuit que les bienfaits de ce nouveau régime profitent surtout à nos concitovens anglais, et même, à certains égards, se retournent contre nous
Mais voici une dernière circonstance qui donne à cette situation un caractère d'exceptionnelle gravité pour nous: la masse de notre population entre dans ce mouvement sans préparation, à son insu, presque à
son corps défendant. Au sein de la complication croissante de l'ordre social, elle conserve le mode d'éducation, les aspirations modestes ct l'organisation simpliste qui lui ont sufli dans les anciens jours. Parmi nos dirigeants, de nombreux esprits, —et des plus influents, —voient d'un mauvais œ1l l'avènement du nouvel ordre de choses et réagissent contre lui: d'autres sont indécis: et d’autres encore, persuadés que ces caractèéres nouveaux de la vie sociale vont s'accentuer de plus en plus, demandent que nous nous Y adaptions le plus rapidement et le plus complètement possible. De là le désarroi dans les idées courantes: de là, aussi, la pressante nécessité de nous appliquer sérieusement à l'étude des questions sociales, si nous voulons y voir clair et nous orienter.
IL—Comment étudier les questions sociales.
Ainsi done, Fétude des questions sociales “impose: elle s'impose tout particulièrement à nous Canadiens français. Mais comment fautil les étudier? Faisons la revue des méthodes généralement suivies, et choisissons celle qui nous paraîtra la meilleure.
Et d'abord, un mot de ceux qui n’ont pas de méthode, qui, à vrai dire, n'étudient pas les questions sociales. C’est la masse des inintelligents, des ignorants, des insouciants, des imprévoyants, à qui il faut ajouter ceux, en très grand nombre, qui se laissent trop absorber par leurs occupations quotidiennes pour s'arrêter à autre chose. Dans ln pratique, la question sociale se pose pour eux à chaque instant, puisqu'ils ont une profession, gagnent salaire, sont propriétaires ou locataires : puisqu'ils ont des enfants à élever : puisqu'ils sont mis, dans les buts les plus divers, en relations avec leurs semblables, qu'ils sont appelés à contribuer au maintien des écoles, aux frais du culte, à prendre part au euvernement de la chose publique. Mais de même que M. Jourdain, chaque fois qu'il ouvrait la bouche, faisait de la prose % sans le savoir”, ces Imprévoyvants et ces affairés font de la science sociale “sans le Savoir” ; et on ne doit pas s'étonner, dès lors, si leur science sociale ne vaut pas mieux, la plupart du temps. que la prose de M. Jourdain.
A coté où au-dessus de la masse populaire, généralement dépourvus d'idées en matière sociale et pour qui tout est affaire de routine, on
observe, dans la vie courante, des personnes à activité intellectuelle plus
crande, qui sont moins complètement absorbées par la vie sensuelle et extérieure, par le souci du pain quotidien, et que leur situation amène parfois à s'occuper de questions sociales. Mais, pour ne les avoir apereues où étudiées qu'au hasard et à travers les idées toutes faites de leur milieu ou de leur état de vie, elles n’ont nécessairement de ces questions qu'une vue assez courte et incertaine.
Le préjugé le crossier, et peut-être le plus répandu, est celui qui fait de la race, du tr pe social, une question de sang, de constitution ihvsique Le dicton, anélais *blooa will tell”. en est | pression banale. Mais, en outre. on peut dire que chaqu classe de la société à.
GI aticre sOCIaIe, so pre Juge, sa théorie partic ulière et plus ou Hons
fausse, Les médecins expliquent parfois la marche de histoire au moven de là physiologie et de Ji pathologie humaines et ramènent toute !à question sociale à latavisme et à l'hygiène: tandis que les littérateurs ct
les philésophes, au contraire, raméènent tout à la culture intelleetueflc
une vague psrehologie. Les prêtres confondent souvent ln science
sociale avec la morale ou la religion: et de leur côté, les avocats et les
bonne pontiques croient pouvoir tout régler à laide de textes dé Joi Sinspirant des “éternels” principes du droit, Enfin, dans un ordre d'idées connexe, il est curieux de noter que. pour la classe bouryvoise, Un enfant “hien élevé" est celui qui a de jolies manières, comme si la gentillesse était le but suprème de l'éducation.
Sans doute. CCS OPINIONS s0( iales qu'on entend CxXprImer couratntent
ne sont pas toutes fausses d'une manière absolue. I est incontestable,
par exemple, que la constitution physique, que la culture inteliectuelle, que l'enseignement religieux sont des facteurs sociaux de premier ordre, Mais l'erreur vient de ce que, faute d'analyse, on leur attribue une influe ence trop cencrale ou trop absolue, de ce qu'on he tient pas compte d'autres facteurs qui exercent une action concurrente et modificatrice.
Or, ces préjugés populaires, ces erreurs courantes, ces aperçus 1ncomplets, cette insuffisance de méthode, se retrouvent plus accentué. dans les livres. On peut répartir en deux classes la plupart des écrivains qui ont abordé l'étude de ces questions: ceux qui ne recourent pas à l'observation: ceux qui recourent à l'observation, mais d'une manièr: Ieomplète et non méthod que,
Les théoriciens purs prennent pour point de départ quelques données abstraites empruntées à la tradition, ou parfois à la philosophie, à la théologie où au droit, et ne recourent aux faits que dans la mesure où ils établissent la vérité de ces doctrines, Par exemple, ils posent : n principe que “Dieu est l'auteur de la société civile”, et s'appliquent à le démontrer par le raisonnement pur ou en s'aidant de quelques faits d'observation. Cette méthode, dite w priori. où Von commence par poser en principe la conclusien même à laquelle on veut aboutir, n’est utilisable qu'en ce qui regarde certaines vérités très générales et sénéralement reconnues, On cou't risque de s'égarer, ou de rester en chemin, dis quon veut l'appliquer à une élucidation plus particulière du sujet.
En effet, en matière sociale, et même pour un catholique, les vérités révélées, traditionnelles. transcendantes sont tellement peu nombren-
ses; 6t, d'autre part, les phénomènes sociaux, surtout de nos jours, sont tellement compliqués et Hiportants, que la déduction abstraite ne saurait plus, en cette matière, nous guider sûrement et complètement
Dans ces ciréonstanees, 1! devient necessaire de recourir à l'observation, Cela ne veut pas dire qu'en science sociale on ne doit pas tenir compte de lenseisnement philosophique et religieux: mais cela veut dire que ces deux ordres de connaissances ne sauraient se confondre,
Aujourd'hui, il ne se trouve plus guère d'esprits qui soient disposés à traiter les questions sociales par la méthode du raisonnement pur applique à des idées abstraites. On recourt, où on se targue de recourir, largement aux faits, que ces faits soient de simples données historiques, Statistiques où obtenues de seconde main, ou qu’ils soient le fruit le l'observation directe, Mais, dans ln plupart des cas, la manière dont on recueille ces faits, dont on les groupe, dont on en tire des conclusion : est aucunement méthodique,
Notons, en premier lieu, les sociologues psychologues, qui échalandent des systèmes plus où moins simplistes sur des observations rapides et très générales. Tels sont, parmi les modernes, Condorcet, avec sa thvorie de la perfectibilité indéfin'e du genre humain; Michelet, “vec son idée du triomphe graduel de la liberté : Comte, avec sa loi des trois états successifs de l'humanité. Tels sont encore, parmi les contemporains, Gabriel Tarde, en France, Giddings et Small, aux Etats-Unis.
Tarde explique l'évolution sociale av moyen de trois principes essentiels :
l'imitation, l'opposition, l'adaptation. D'après M. Vincent, de l'univer. sité de Chicago (voir au mot Nociologv, dans l'Encyclopedit Ameri- (ana), Giddings pose, comme principe fondamental de toute société, le sentiment de l'espèce et son complément la similitude psychologique: Mais d'où provient cette similitude psychologique, on ne le dit pas. Small, de son côté, groupe toute sa science sociale autour de ces six con- Cépts: la santé, la richesse, la sociabilité, Ia science, la beauté, la droiture, On le voit, la science des sociétés reste encore ici dans une étroit: dépendance de l'abstraction philosophique,
A cette catégorie se rattachent ces nombreux écrivaiss à mentalité complexe et nuageuse, à la fois philosophes, littérateurs et poètes, qui
“On nr'objectera peut-être que les principes sur l'ordre social, les devoirs de l'individu dans la société, sont « iseignés dans le manuel de Philosophie, A cela je fais remarquer l'incomplet et l'imperfection, au gré de nombre de professeurs, de la partie du droit social dans Zigliara. Si l'on veut être de franche composition, on devra de même admettre que nous pouvons bien ainsi donner À nos élèves certaines notions théoriques et spéculatives, rien qui oriente une vie, rien qui laisse des convictions agissantes.” La préparation au rôle social, par l'abbé L.-A. Groulx. professeur au collège de Valleyfield, dans la Revue Ecclésiastique. Valleyfield, mai 1905, p, 269,
recourent constamment à “l'âme” pour tout expliquer, où se dispenser l'expliquer, et qui semblent croire que l'humanité n’est pas une, que haque race à été l'objet d'une création spéciale,
Apres les théoriciens purs, qui font fi de l'observation, aprés les psychologues qui recourent en passant aux données positives pour se replonger aussitôt dans les abstractions, nous avons les savants ct les érudits qui accumulent les faits et les renseisnements d'intérét social, Depuis Aristote, depuis Montesquien. nombre d'écrivains se sont attachés a mettre en lumière l'influence du milieu phrsique, de la configuration du sol et des eaux, de la nature du sous-sol et du elimat sur les {empéraments humains et sur l'ordre social. 14 anthropologistes ont relevé es points de ressemblance entre l'homme. l'homme primitif, surtout, et ies animaux supérieurs. Les ethnolowue: ont groupé les races humaines suivant leurs caractères phvsiques le plus apparents, comme la couleur de la peau, la forme du crâne. la couleur et la conformation des cheveux. Les philoloyues ont fait la comparaison et la classification des lanuues tes idiomes parlés par les divers gro: pes de Flhiuimanité. Les économistes ont élucidé les problèmes relatifs à Ja production, la répartition
t histribution de la richesce, Eniin. certains historiens, comme
Fustel le Coulanges et Taine, se sont appliqués à déméler l'enchaîne-
ment des phénomènes sociaux. sui
l'époque et le lieu. Bref, à me-
sure que se sont constituées les sciences physiques et naturelles, à mecure que se sont élargies et précisées les recherches historiques, les ques- Uons sociales ont été éclairées d'un nouveau jour, et il s'est trouvé des écrivains pour sisnaler.—en les outrant et les faussant parfois.-—le: relauons découvertes entre l'ordre social et l'ordre physique et naturel. ? Mais c'est à peine encore de la science sociale: du moins. celle-ci este-t-clle dans une dépendance étroite des sciences dont on la fait dériver. Ainsi, Herbert Spencer, chef de l'école dite biologique, applique
surtour, ainsi que ses disciples, à montrer les similitudes entre l'orga-
nisme biologique et l'organisme social : et pour le docteur Létourneau, la sociologie n'est qu'une annexe de l'anthropologie et de l'ethnographie. Faïne, qui est venu prés de trouver la formule juste, à le tort d'aller
rectement des phénomèénes physiques et naturels aux phénomènes svcholosiques et sociaux, sans passer par le travail, Hen né essaiire entre
es uns et les autres. Quant aux économistes, ils se bornent à étudier la
production, la distribution, la répartition de la richesse, c'est-à-dire une
Tout récemment encore le professeur Ireland, de l'université de Chic: go,
s'appliquait très sérieusement à démontrer que le elimat de la zone torride a pour
conséquence névogsaire la dognorigema
The Review of Rev!
septembre
seule classe de phénomènes sociaux, et non pas la plus fondamentale,
Leur conception n'est pas assez compréhensive pour servir de base à la science sociale,
Cortes, il serait injuste et présomptueux de prétendre que ces chercheurs et observateurs, quelques-uns esprits puissants, qui, en grand nombre depuis un siècle, se sont appliqués à donner aux études sociales à la fois plus de précision et d'envergure, n'ont pas mis au jour bien des vérités particiles et fait progresser sensiblement nos connaissances en matiere sociologique. Mais il n'en est pas moins vrai qu'aucun d'eux ne parait avoir dévaué nettement et complètement l'objet et la méthode propres de la science des sociétés humaines.
li vie reste à sionaler à l'attention une école de science sociale, don: la doctrine, encore assez peu connue, il est vrai, me semble avoir plus que toute autre le caractère scientifique. Cette école a défini plus exactoment qu'aucune autre l'objet de la science sociale: seule, elle a sa méthode d'observation, sa nomenclature et sa classification des phénomène: Sociaux, ainsi qu'une classification provisoire, mais très éclairante, des SUUTUTE ancicnnes ot modernes, Je VOUX parler de l'école de Science sociale, de Paris, dont Fenscionement est fondé sur la méthode d'observation de Frédéri LePlax et d'Henri de Tourville.
Cest l'honneur de Frédérie Le Plar, d'avoir, le premier, par sa méthode des monographies de familles ouvricres. indiqué à la science sociale une vo'e nouvelle, sûre ct féconde, et d'avoir, au moyen d’observations poursuivies durant vingt-cin années, surtout en Europe, signalé quelques-uns des facteurs de la prospérité des nations,
Cest l'honneur de l'abbé de Tourville d'avoir remarquablement défini les éléments et agrandi le cadre de la monographie de Le Play, d'avoir ainsi doté la science sociale d'un véritable instrument de précision, et de nous ñvoir donné une vue beaucoup plus nette et large des lois qui régissent les socictés humaines.
C'est l'honneur de M. Edmond Demolins d'a ir été le principai collaborateur d'Henri de Tourville. le vulgarisoteur par excellence, et l'hor inie d'action, de la science sociale,
Vovons maintenant, en peu de mots, ce que c'est que la science sociale, d'apros la méthode d'observation de LePlar ei Tourville.
Et d'abord, quel est objet de la seience sociale ? Ce sont les conditions ou les lois des divers groupements qu'exigent entre les hommes Ja plupart des manifestations de leur activité: par exemple, les groupements qui se font, chaque jour, au fover familial, à l'atelier de travail,
Au compioir. au marché an à la 1
Je, 3
à l'école, à l’église, à l'hotel à
municipal, à la chambre provinciale, au parlement fédéral
pere in 226 2er
[n'est pas de phénomène social plus général, plus universel, plus essentiel que celui du groupement. 11 n'est guère d'acte tant soit peu important de la vie humaine qui ne présuppose un groupement quelconque. La science sociale est bien la science des groupements humains, et de ce fait elle est bien une science précise, distincte. indépendante. Nous sortons des nuages, (Ce ne sont pas des abstractions creuses que nous allons étudier: ce ne sont pas des phénomènes épars, sans lien entre eux: ce n'est pas la physique, la physiologie, la pathologie, la psychologie, la philosophe, la théolowie, le droit, la finance, la politique : ce sont les groupements humains. Mais an sein de ces groupements, soumis à l'observation méthodique, monographique, nous allons pouvoir relever les manifestations multiples des phénomènes des divers ordres indiqués ci-dessus et de bien d'autres agissant et réagiscant les uns sur les autres,
La science des groupements humains: toute la science sociale «3 trouve en germe dars cette simple et magistrale définition. En cffot.
Si l'on veut bien jeter un coup d'ail sur la nomenclature des phénomens:
Sociaux dressée par l'abbé de Tourville, et qui est reproduite en appendice, on constatera que les croupements humains sv trouvent énumérés dans l'ordre de leur complication croissante, depuis la famille ouvricre, le plus simple et le plus indispensable de tous, Jusqu'à l'état SOU verain, en passant par les groupements naissant du patronage, du com-
merce, des professions libérales, de la religion, du voisinage, des corpora-
tions, du gouvernement municipal ou local.
Mais la nomenclature ne se borne pas à mentionner à sa place cha-
que classe de groupements: elle indique les variétés, les diverses moda-
lités de chaque clasce, et aussi les influences qui déterminent ces variations.
Ainsi, donnée fondamentale, la nomenclature distingue quatre types de famille ouvrière, suivant le mode d'établissement et d'éducation des enfants: la patriareale, la quasi-patriarcale, la particulariste, l'instable.
Dans la famille patriarcale, qu'on désigne également sous le nom de communautaire, les enfants. môme après leur mariage, restent groupés au foyer commun: ils sont formés au respect de lautorité paternelle et de la tradition des ancêtres, non pas à l'initiative individuelle, La famille quasi-patriareale, où quasi-communautaire, est réduite généralement à deux ménages, celui des parents, ét celui de l'héritier associé : les autres enfants s'établissent au dehors, mais en comptant encore beaucoup sur l'aide de leur famille. Mieux dressés à l'initiative que les issus de familie patiiarcaie, ils je sont DCLUCOUp moins que ceux de
famille particulariste où chacun est formé dès la jeunesse à se suftire
pleinement à lui-même. Enfin, dans la famille instable, résultat de la désorganisation d'un des types précédents, les enfants ne sont dressés à rien; on ne leur inculque ni le respect de l'autorité et de la tradition, comme chez les patriarcaux, ni l'esprit d'initiative et l'aptitude à se tirer d'affaire, comme chez les particularistes,
Or, chacun de ces types de famille est le produit d'influences qui lui Sont propres, Ainsi, la famille patriarcale se trouve toujours, à l'origine, dans les régions de steppes herbues, où le travail est à peu près exclusivement l'art pastoral et où le sol reste propriété comrune, La famille quasi-patriarcile s'est développée sur les sols cultivables conti- BUS aux steppes et où le groupement patriarcal, sous l'influence du travail plus ardu de la culture, a dû se restreindre, mais sans perdre entièrement ses caractères primitifs, La famille particulariste a pris naissance dans les fjords de la Scandinavie, où l'art pastoral a dû disparaître com plètement devant la pêche côtière allice à Ja petite culture, où la propriété privée et l'initiative individuelle ont remplacé la communauté patriarcale, Enfin, la famille instable est caractéristique des zones forestières, où prédominent la chasse et la cueillette,
On le voit, pour se rendre compte de l'organisation intime de lai famille ouvrière, il faut, au préalable, s'être rendu compte de ses movens d'existence, présents ou passés. C'est pourquoi nous voyons figurer au tableau de la nomenclature, avant même la famille, les trois ordres de faits qui constituent ses moyens d'existence: Je Lieu, le Travail, la Propriété.
Le Lieu figure en tête, parce qu'il est bien l'ordre de phénomènes je plus simple, le plus facilement saisissable, le plus indispensable, comme aussi le plus indépendant de l'homme, le moins social, pour ainsi dire. Et pourtant, l'influence du sol et des eaux, du sous-sol, du climat, des productions végétales où animales, se fait sentir. directement ou indirectement, et à divers degrés, à travers toute la série des faits sociaux.
Puis vient le Travail, l'ordre de faits qui relève le plus directement du Lieu, et dont la nature (Simple récolte, extraction, fabrication. tran:ports) reste généralement dans un rapport très étroit avec le Lieu.
Froisièmement, la Propriété, dont il y a quatre classes: Propriété immobilière, Biens mobiliers, Salaire, Epargne. Produit plus où moins direct du Travail, la Propriété est communautaire, familiale ou patronale suivant la nature du travail principal de la famille ouvrière,
C'est ici que l'on passe de plain pied à l'analyse de l'organisation intime de la Famille ouvrière, qu'elle soit patriarcale, quasi-patriarcale,
particularisté où instable: puis à l'étude de son Mode d'existence (nour-
riture, habitation, vêtements. hvgiène, récréations) et des Phases de son
hrinérerniihiietoinnes