La Vulgate à travers les siècles et sa révision actuelle
de ces différences un malaise dont les professeurs se plaignaient vivement. Les libraires de l'Université résolurent de mettre terme à cette situation : ils choisirent un type de texte et décidèrent de ne plus faire copier que celui-là : bientôt l'unité désirée par le corps professoral fut réalisée ; malheureusement ce n'était pas au profit d'une bonne édition : le type de l'Université de Paris n'est qu'une forme très inférieure de ' la recension alcuinienne; les mauvaises leçons y abondent. Aussi bien Franciscains et Dominicains rivalisèrent-ils de zèle pour le corriger, mais les corrections ne s'inscrivirent plus qu'en marge ou dans des volumes spéciaux nommés Correctoria, le texte demeura fixé pour plusieurs siècles : c'est lui qui dominait encore lorsque la découverte de l'imprimerie vint ouvrir des voies nouvelles à la production littéraire et à la critique. Le premier grand ouvrage imprimé fut précisément une Bible et le texte qu'elle reproduisait n'était au fond que celui de l'Université de Paris. Toutes les éditions antérieures à l'an 1500, une centaine environ, ne sont que des reproductions de cette édition princeps de 1452 et, par suite, du type de l'Université de Paris. Une seule fait exception : imprimée à Vicenza,. en 1476, elle donne une recension très répandue en Italie au Moyen Age, et dont il existe de nombreux manuscrits.
Le XVIe siècle, dès son début, vit paraître de nombreuses éditions de la Vulgate. Catholiques et Protestants s'intéressaient également à la. version hiéronymienne, avec cette différence que les Catholiques tenaient visiblement pour la conservation du texte reçu, tandis que les Protestants n'hésitaient pas à y introduire des corrections directement empruntées à l'hébreu. Les deux tendances étaient défectueuses au point de vuecritique, mais ce n'étaient au fond que des tendances ; les moyens manquaient encore pour une révision profonde du texte : la recension de l'Université de Paris, inaugurée, imposée au XIIIe siècle par un groupe de libraires, continuait à faire sentir sa tyrannie : aucun des éditeurs du XVIe siècle ne s'en est libéré : ni Ximenés dans sa Polyglotte, ni Robert Estienne, au fond, dans ses nombreuses éditions, ni les docteurs de Louvain Hentenius et Luc de Bruges, malgré les nombreux manuscrits consultés par eux. Il n'y eut qu'une exception ; Venerabilis vir Gobelinus Laridius qui dirigea une édition publiée à Cologne en 1540, sut tirer de manuscrits anciens qu'il avait sous la main, un texte véritablement excellent. Je n'avais pu trouver aucun détail sur cet éditeur. Plus heureux que Kaulen et que moi, le Rév. Père Vaccari a découvert que c'était un Chartreux et nous a fait connaître toute une partie de sa biographie et de son activité littéraire. Malheureusement l'édition de Gobelinus Laridius n'exerça aucune influence.
Cependant, les autorités, dans l'Église, sentaient vivement la nécessité d'un progrès sur ce point et, en 1546, le Concile de Trente déci-
dait l'impression d'une édition qjiam emendatissima du texte Vulgate qu'en même temps il déclarait authentique. Les Papes, de Pie IV à Clément VIII, en passant par saint Pie V et Sixte-Quint, tinrent la main à ce que le Décret du Concile fût exécuté et, successivement, quatre Commissions Pontificales furent chargées de préparer une édition officielle aussi correcte que possible, selon le vœu du Concile œcuménique.
Je ne vous fatiguerai pas de détails sur ces Commissions : elles furent composées de savants tels que les Cardinaux Sirlet, Carafa et Bellarmin auxquels étaient adjoints des hommes comme Mariano Vittorio, Antonio Agellio, Pierre Morin, Flaminius Nobilius, Henri Gravius et François Tolet ; elles utilisèrent d'immenses travaux de collation exécutés pour toute la Bible, sur 24 manuscrits, par les moines du Mont- Cassin ; elles eurent à leur disposition l'un des meilleurs manuscrits qui existent, X Amiatinus, et les collations du Legionensis et du Toletanus envoyées d'Espagne; mais, tout d'abord, il leur manqua un critère sûr pour employer judicieusement l'énorme matériel recueilli, et, surtout, le pape Sixte-Quint entre les mains duquel leur travail aboutit, n'en fit pas le cas qu'on eût espéré. Lorsque le Cardinal Carafa, en 1589, lui remit le résultat des recherches de la Commission qu'il présidait, condensé sous forme de corrections, dans la marge d'un exemplaire de l'édition de Louvain de 1583, il retint le volume et se chargea lui-même, et lui seul, de l'impression et de la correction de la nouvelle Bible. Pour lui, les huit ou neuf dixièmes des corrections proposées par la Commission du Cardinal Carafa n'étaient que des minuties négligeables, et il n'en tint pas compte. Par contre, il avait des idées personnelles très arrêtées sur la division du texte, sur la suppression de certains passages qu'il considérait comme des doublets, sur nombre de particularités orthographiques ; il les suivit, au grand regret de son entourage qui déplorait de le voir s'engager dans cette voie et qui redoutait les avantages que les Protestants ne manqueraient pas de tirer de certaines modifications apportées au texte sacré. Cette phase de l'histoire de la Vulgate a été souvent racontée. A peine le pape venait-il de mettre au jour son édition de la Bible, en 1590, qu'il mourut, le 27 août. Huit jours ne s'étaient pas écoulés depuis sa mort, que la Congrégation des Cardinaux supprimait la vente du volume et donnait des ordres pour que tous les exemplaires déjà sortis fussent récupérés et l'édition mise au pilon : il n'échappa qu'une quarantaine d'exemplaires (exactement 43), aujourd'hui conservés dans diverses bibliothèques, surtout à Rome et en Italie. On se remit au travail pour remplacer le volume supprimé et, sous Clément VIII, en 1592, parut enfin l'édition définitive, conforme en substance à celle de Sixte-Quint, mais où l'on avait corrigé tout ce qui avait été modifié en dehors du témoignage des manuscrits et de la tradition. En
tête de l'édition Clémentine figurent la Préface officielle et le Bref qui en rendent l'usage obligatoire dans toute l'Église et interdisent d'y faire le moindre changement. Ainsi le texte de la Vulgate est définitivement fixé par l'autorité compétente: l'édition Clémentine, en fin de compte, est une réédition de la Sixtine ; la Sixtine s'appuie sur l'édition de Louvain de 1583, et l'édition de Louvain de 1583, comme toutes celles du XVIe siècle, est dans la ligne du texte adopté par les libraires de l'Université de Paris au XIIIe siècle.
La publication de l'édition Clémentine de 1592 marque la fin de l'évolution du texte hiéronymien. A vrai dire, l'édition de la Bible latine insérée par Dom Martianay dans son édition des œuvres de saint Jérôme, au début du XVIIIe siècle, est une refonte assez profonde, mais elle n'a eu aucun résultat pratique. Il faut venir jusqu'à nos jours, ou presque, pour trouver des efforts dirigés proprement en vue d'aboutir à une correction du texte officiel de l'Eglise.
Les premiers en date vinrent du côté des catholiques. La maison des Barnabites de Rome, à San Carlo ai Catînari, possédait dans sa Bibliothèque l'exemplaire de la Bible de Louvain de 1583 avec les notes marginales de Carafa, qui avait servi à Sixte-Quint pour la préparation de son édition. L'étude de ces notes poussa un des religieux de la maison à entreprendre une publication que sa mort empêcha, mais l'idée fut reprise par un confrère du défunt et c'est ainsi que le P. Carlo Vercellone, partant des projets du P. Ungarelli, aboutit à la publication de ses Variété lediones de la Vulgate, œuvre de grande conscience et de haute valeur, inspirée tout à la fois d'un grand respect pour la discipline, car l'auteur ne touche pas au texte, et d'un grand désir de progrès, car il accumule un matériel considérable en vue d'une correction possible. Le P. Vercellone a utilisé une vingtaine de manuscrits dont quelques-uns de premier ordre, comme V Amiatimis et V Ottobonianiis \ il a dépouillé un nombre considérable de Pères et d'auteurs ecclésiastiques ; sa science de l'hébreu est profonde ; ses notes sont pleines d'aperçus intéressants et de remarques précieuses, mais, encore une fois, il ne corrige rien, il ne propose aucune leçon, il se borne à mettre à la disposition du lecteur des matériaux soigneusement relevés et contrôlés : on pouvait croire alors que de cette accumulation de variantes il serait facile de faire sortir, au moment voulu, un bon texte; c'était une erreur, mais l'œuvre du P. Vercellone n'en est pas moins méritoire, elle lui vaudra une belle place dans l'histoire de la Vulgate. Malheureusement le savant Barnabite ne put pas aller plus loin que les Paralipomènes, encore ceux-ci ne furent-il pas publiés, le second volume des Variae leçtiones s'arrête à la fin du quatrième livre des Rois.
L'évêque de Salisbury, John Wordsworth et son collaborateur M. Henri Julien White, anglicans tous deux, n'avaient pas les mêmes raisons que le P. Vercellone de ne pas toucher au texte officiel. La publication du Nouveau Testament secimdum editionem sancli Hieronymi, qu'ils ont entreprise en 1889 et qui dure encore aujourd'hui, est une œuvre critique donnant un texte nouveau sur la base de nombreux et excellents manuscrits, dont les variantes sont données dans l'apparatus placé au bas des pages. MM. Wordsworth et White ont surtout fait avancer notre connaissance des deux grandes recensions alcuinienne et théodulfienne déjà entrevues par Vercellone et ils ont ainsi préparé la voie à l'homme auquel l'histoire de la Vulgate est et demeurera le plus redevable.
Samuel Berger, mort en 1900, Secrétaire et Bibliothécaire de la Faculté protestante de Théologie de Paris, a travaillé toute sa vie à l'histoire de la Bible, et en particulier des textes latins : son œuvre principale est cette Histoire de la Vulgate durant les premiers siècles du Moyen Age, à laquelle je viens de faire allusion. Le nombre des manuscrits qu'il a fait connaître dépasse de beaucoup celui des exemplaires antérieurement connus; il en décrit plus de 270 étudiés par lui dans les principales bibliothèques de l'Europe; il les classe d'après leurs caractères extérieurs et les traits parvenus jusqu'à nous de leur histoire ; il remplit, en un mot, son programme, en faisant revivre sous nos yeux les périodes diverses par lesquelles le texte légué par saint Jérôme a passé du septième au neuvième siècle, en Espagne, en Angleterre, en Gaule, en Helvétie, dans l'Italie du Nord, c'est à dire à l'époque et dans les pays où l'activité des copistes a été la plus brillante et, pour nous, la plus fructueuse. Avec Samuel Berger non seulement la lumière commence à se faire dans l'immense forêt des manuscrits bibliques latins, mais les premières routes sont tracées grâce auxquelles on peut y pénétrer sans risquer de s'y égarer indéfiniment en vaines recherches.
Les choses en étaient là, lorsque le Pape Pie X, de sainte mémoire, résolut de mettre la main à la correction du texte officiel de l'Eglise. L'exégèse biblique et toutes les questions qui s'y rattachent, sont aujourd'hui plus cultivées que jamais; on relève souvent dans la Vulgate les différences avec le texte hébreu ; des souhaits de correction profonde se font jour. Y a-t-il lieu d'y accéder? C'est une grave question. En tout cas, quelle que soit la réponse qu'on y donne, il en est une autre qui se pose au préalable : Dans quelle mesure le texte actuellement en usage représente-t-il l'œuvre même de saint Jérôme? On ne lit plus aujourd'hui aucun texte, ni classique, ni patristique dans une édition du XVIe siècle ; partout la critique a passé, faisant faire aux éditions des progrès parfois très grands : la Vulgate n'échappe pas à la loi générale ; si nombreux qu'aient été les travaux dont elle a été l'objet jusqu'à l'édition Clémen-