IO
tine, ces travaux ont été nécessairement rudimentaires et incomplets, faute du matériel requis pour les mener à bien et, de plus, l'intervention de Sixte-Quint a, comme nous l'avons vu, maintenu le texte dans la ligne d'une tradition évidemment défectueuse. Avant donc de parler d'une correction éventuelle du texte hiéronymien, il fallait songer à se procurer une édition critique et sûre de ce texte. Pie X fit à l'Ordre de Saint-Benoît l'honneur de penser à lui pour cette œuvre.
Le 30 avril 1907 le Rme Abbé-Primat des Bénédictins, Dom Hildebrand de Hemptinne, recevait du Cardinal Rampolla, Président de la Commission Biblique, une lettre écrite par ordre du Souverain Pontife, dans laquelle il lui était demandé si les Congrégations Bénédictines fédérées se sentaient en état d'entreprendre ce travail de longue haleine ; les Abbés- Présidents alors réunis à Saint-Anselme répondaient aussitôt affirmativement et mandat leur était donné de désigner les religieux aptes à remplir cette mission. Une commission fut alors constituée dont la présidence fut attribuée au Rrîie P. Abbé Dom Gasquet, alors président de la Congrégation Anglaise et aujourd'hui Cardinal. Nul choix ne pouvait être plus heureux: à ses éclatants mérites d'historien, Son Eminence le Cardinal Gasquet joint des qualités d'organisateur et d'administrateur qui font de lui un chef de premier ordre. Peu à peu les collaborateurs vinrent se grouper autour de lui. En tout, une cinquantaine de Bénédictins appartenant à presque toutes les Congrégations et à tous les pays ont, durant les dix-huit ans qu'a déjà duré le travail, apporté leur concours à l'œuvre commune.
Je vous parlais tout-à-1'heure, des 270 manuscrits de la Vulgate signalés par Samuel Berger. Ce n'est là qu'une petite partie du matériel que nous trouvions devant nous; j'ai personnellement fait le dépouillement de la plupart des Catalogues de manuscrits existants; j'ignore le nombre des fiches ainsi recueillies, mais j'ai compté les manuscrits antérieurs au XIe siècle: ils sont près de 700. Naturellement on ne pouvait pas songer à utiliser tous ces exemplaires: il fallait faire un choix. On résolut de se procurer tout d'abord la collation de toutes les grandes Bibles d'ores et déjà connues comme représentant des états différents du texte.
Vous savez le temps qu'il faut pour lire la Bible d'un bout à l'autre : à raison d'une demi-heure par jour, c'est bien près d'une année. Mais lire n'est rien auprès de collationner, c'est-à-dire comparer mot par mot le texte d'un manuscrit à celui d'un imprimé et noter par écrit toutes les différences qu'ils présentent et toutes les particularités de changements d'écriture, de corrections, de grattages, susceptibles d'être utiles pour l'établissement du texte. Si l'on avait voulu envoyer dans les bibliothèques
de l'Europe tous les moines nécessaires pour exécuter les collations sur les manuscrits mêmes, on aurait vidé les monastères, ou plutôt on aurait essuyé des refus de la part de tous les supérieurs. Grâce à la photographie, cette grave difficulté fut heureusement surmontée. Nous fîmes construire un grand appareil portatif, muni de tous les perfectionnements que l'expérience de Mgr. Graffin, le génial inventeur de la photographie en blanc sur noir voulut bien nous indiquer et successivement les bibliothèques de France, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, de Suisse et d'Espagne nous livrèrent leurs trésors. Nous possédons maintenant à Saint Callixte une collection unique de reproductions photographiques de manuscrits de la Vulgate. Ces photographies, nous les communiquons à nos collaborateurs, qui sans se déranger, dans le calme de leurs cellules monastiques, exécutent pour nous les collations nécessaires. Elles ont un autre avantage, c'est d'être toujours à notre disposition pour toutes les vérifications utiles. Quel est le travailleur qui, après avoir passé des semaines dans une bibliothèque et après avoir fait ses transcriptions avec le plus grand soin, n'éprouve pas, une fois rentré chez lui, des doutes nombreux, surtout lorsqu'il rapproche l'une de l'autre les copies ou les collations du même texte prises en des endroits différents? Les photographies permettent de résoudre ces doutes sur l'heure et sans avoir besoin d'entreprendre de nouveaux et incessants voyages de vérification. Le matériel manuscrit une fois réuni, il fallait l'employer d'une manière méthodique et de telle façon que les collations exécutées dans des centres très différents pussent servir durant de longues années à toute une série de travailleurs. Il y avait là encore de grandes difficultés. Tout d'abord il était nécessaire que l'édition de la Bible Clémentine sur le texte de laquelle on ferait les collations fût partout la même. Puis il était de la plus haute importance que les variantes fussent prises partout de la même façon et de façon claire, de telle sorte qu'une série de collaborateurs ne fût pas induite en erreur par une autre. Ces difficultés furent encore surmontées grâce à un travail préalable d'impression très considérable dont Sa Sainteté le Pape Pie X voulut supporter personnellement les frais et que nous n'oserions plus entreprendre aujourd'hui. On fit imprimer chacun des 64 livres ou groupes de livres dont se compose la Bible, à plusieurs centaines d'exemplaires, sur du papier solide et propre à recevoir l'écriture, et on disposa ce texte de telle sorte qu'il pût contenir facilement toutes les variantes d'un ou de plusieurs manuscrits. Il affecte la forme d'une étroite colonne placée à gauche de la page et dont les lignes ne sont que de 20 à 25 lettres; les mots n'y sont jamais coupés ; il n'y a ni majuscules, ni ponctuation, rien que les chiffres des versets, pour la facilité des recherches : les deux tiers de la
page restent blancs et reçoivent l'écriture. En même temps on faisait imprimer pour l'usage des collaborateurs une petite brochure donnant les règles à suivre pour faire partout les collations de la même manière et de la façon la plus claire possible, afin qu'elles puissent servir indistinctement à tous les collaborateurs de la Commission.
Les collations ont porté sur les grandes Bibles dont je vous parlais tout-à-1'heure et sur un grand nombre de manuscrits ne contenant que des livres ou groupes de livres séparés, surtout pour l'Octateuque, premier objet de nos recherches. Elles forment actuellement une collection de plus de deux cents volumes que nous avons sous la main à Saint-Callixte. Après avoir été faites avec le plus grand soin, elles ont été revues une seconde fois à notre centre même, par des collaborateurs différents de ceux qui les avaient faites une première fois — rien n'est plus difficile, en effet, que de bien réussir du premier coup une collation: les plus attentifs ont leurs défaillances et les plus grands savants ne sont pas toujours les moins distraits; il est donc nécessaire de tout revoir et quelquefois de revoir à plusieurs reprises pour obtenir l'exactitude voulue en ce genre de recherches.
Voici donc le matériel recueilli pour les premiers livres de la Bible, les photographies exécutées, les collations faites et revues. Nous possédons ainsi les témoignages de manuscrits du VIe siècle, comme le Pentateuque de Tours aujourd'hui à la Bibliothèque Nationale de Paris, orné d'admirables peintures; du VIP comme Y Ottoboniamis 66 de la Vaticane, originaire, semble-t-il, de l'Italie du Nord; du VIIIe siècle comme Y Amiatinus de Florence, écrit dans le monastère même du Vénérable Bède ; le Ms. 2 de Saint-Gall; le Ms. 1740 des Nouvelles Acquisitions de la Bibl. Nat. de Paris; le Laudiamis 92 d'Oxford; le Ms. 10 de Tours, provenant de Marmoutiers; la Bible de Mordramne de Corbie aujourd'hui à Amiens; du IXe comme le Ms. de l'abbaye de Cava; les Bibles théodulfiennes de Paris et du Puy chefs-d'œuvre d'une calligraphie extraordinairement fine et élégante ; les grands manuscrits de l'abbaye de Saint- Germain ; les merveilleux exemplaires de la recension alcuinienne écrits à Tours et qui font aujourd'hui l'ornement des Bibliothèques de Paris, de Londres, de Zurich, de Saint- Paul-hors-les-Murs, de la Vallicelliane; du Xe siècle comme les célèbres manuscrits espagnols Toletanus, Comphtte?isis, Legionensis; la Bible du Séminaire de Burgos; le Ms. 531 du Mont-Cassin, puis les représentants du texte italien du XIe, du texte parisien des XIIIe, XIVe, XVe siècles qui nous font connaître l'histoire du texte biblique à travers les âges. Nous avons enfin collationné jusqu'aux éditions les plus importantes comme celles de Gutenberg, de Gobelinus Laridius, d'Estienne, de Louvain, de Sixte-Quint; comment faire sortir de cet amas de variantes la leçon originale de saint Jérôme? Là gît la
suprême difficulté, là est le problème critique de l'établissement du texte dont je vous demande la permission de vous entretenir en terminant cette conférence.
La critique d'édition est une science qui a encore beaucoup de progrès à faire. Ses lois, jusqu'ici, n'ont pas été codifiées avec un relief et une netteté suffisants. D'aucuns n'y voient même qu'un art exercé avec plus ou moins de virtuosité par l'éditeur, suivant que celui-ci a plus ou moins de connaissances, de flair et d'habileté technique. Son développement a été lent. Les premiers éditeurs, après la découverte de l'imprimerie, se contentaient de reproduire quelque manuscrit, souvent récent, qu'ils avaient sous la main. Beaucoup pratiquaient Yars critica qui consistait à corriger de soi-même ce que l'on considérait comme une faute dans le texte. Peu à peu les manuscrits arrivèrent plus nombreux aux mains des éditeurs et ainsi la nécessité de choisir entre les diverses leçons qu'ils donnaient se dressa devant eux. On commença par compter les témoignages, puis on essaya de les peser. C'est seulement vers la fin du XVIIIe siècle, qu'à l'occasion des travaux critiques suscités par le Nouveau Testament grec, on trouve les premiers essais de codification des règles à suivre dans l'établissement des textes. Ils sont dûs au professeur d'Iéna, Jean-Jacques Griesbach.
Griesbach enseigne que lorsqu'on se trouve en présence de leçons différentes sur un même passage, il faut d'abord examiner chaque leçon en elle-même pour juger de sa bonté intrinsèque, puis considérer la gravité des témoins qui, chacun de leur côté, donnent les leçons rivales. — A quoi reconnaîtra-t-on la bonté intrinsèque d'une leçon? A ce qu'elle s'accordera avec les habitudes de l'auteur, avec ses idées, son style, la grammaire de son époque. Autres critères : la leçon plus courte vaut généralement mieux que la leçon plus longue — la leçon plus difficile et plus obscure est meilleure en soi que la leçon plus claire — la leçon plus dure, la leçon plus rare doivent l'emporter sur celles auxquelles on est habitué etc. . . . Toutes règles qui se rattachent à l'idée de l'original de l'auteur. Griesbach se met en quelque sorte à la place de celui-ci : des leçons diverses qui, pour un même passage, se disputent son approbation, il adopte celle-ci parce que, à son sens, et d'après ses connaissances générales, elle répond à ce que l'auteur a dû écrire; il rejette celle-là parce que, pour les mêmes motifs, il ne pense pas que l'auteur ait pu en faire usage.
Il est facile de voir qu'il y a là une sorte de cercle vicieux : on ne s'est fait une idée du style et des habitudes de l'auteur que grâce aux éléments donnés par les éditions que l'on en possédait; si l'on s'appuie sur ces éditions pour critiquer les manuscrits, on s'interdit une grande
partie du progrès que l'on pourrait faire grâce à ceux-ci. J'apporterai ici un exemple imparfait, peut-être, mais qui donne une idée assez nette du cas que je vise.
Nous sommes, au verset deuxième du chapitre XVIIIe de la Genèse, en présence de deux leçons attestées par les manuscrits : les uns donnent : Cumque elevasset oculos, apparaerunt ei très viri stantes propter eum ; les autres portent, avec l'édition : stantes prope eum. Il nous faut choisir. Propter avec le sens de auprès de est une préposition d'usage très classique, mais fait-elle partie du vocabulaire de notre auteur? La remarquable étude d'Henri Goelzer sur la latinité de saint Jérôme ne nous apprend rien là-dessus. Nous prenons donc la Concordance au mot propter et nous parcourons les passages où le mot figure dans l'Octateuque; dans tous ces passages il a le sens de à cause de. Au contraire, au mot prope, nous constatons que, outre le cas du chapitre XVIII, 2, il y en a cinq autres où prope a le sens de auprès de. Nous voilà, pensons-nous, suffisamment éclairés: l'usage de saint Jérôme, sa langue, sa grammaire attestés par l'édition, se prononcent pour prope. Nous choisissons donc stantes prope eum et . . . nous nous trompons. Dans les cinq autres passages en question, en effet, les meilleurs manuscrits s'accorderont pour donner propter et non prope.
Il n'y a donc pas que la critique interne de chaque passage en particulier à considérer dans l'établissement d'un texte : les constatations d'ensemble, l'accord de certains manuscrits, de certaines familles de manuscrits surtout, doivent, en bien des cas, imposer la leçon au choix de l'éditeur. Griesbach s'en était bien rendu compte et c'est à lui que nous devons la célèbre division des manuscrits grecs du Nouveau Testament en membres des familles Alexandrine, Occidentale et Byzantine, mais il ne tira pas de cette idée tous les avantages qu'elle comportait et c'est à un autre grand critique, Charles Lachmann que nous devons les progrès que l'ecdotique a faits sur ce point.
Lachmann, dans son édition du Nouveau Testament grec parue en 1842, enseigne la manière — une manière toute personnelle, à vrai dire, et qui ne pouvait guère être suivie, — d'établir le texte en s'appuyant sur l'accord des familles de manuscrits. Surtout, dans ses recherches sur les auteurs classiques, il indique la méthode à suivre pour reconnaître dans la tradition les familles diverses dont celle-ci se compose. Cette méthode est celle des faiites communes. Vous avez devant vous dix manuscrits d'un même ouvrage. Vous constatez que deux d'entre eux ont souvent les mêmes fautes, sans cependant concorder en tout : vous concluez de ces fautes communes qu'ils dérivent tous deux d'un même exemplaire aujourd'hui perdu, soit X. A côté d'eux, trois autres manuscrits ont aussi un certain nombre de fautes en commun; c'est donc qu'ils
proviennent d'un autre manuscrit perdu, soit Y. Mais voici que trois, quatre, dix fois, les composants des deux groupes X et Y tombent ensemble dans les mêmes erreurs : c'est qu'à un degré plus ancien de la tradition, leurs deux archétypes X et Y ont eu un archétype commun, soit Z, d'où proviennent les erreurs possédées simultanément par les deux groupes. Et ainsi de suite. Le classement des manuscrits, lorsqu'il est terminé, affecte la forme d'un arbre généalogique partant de l'exemplaire qui a servi de type premier, pour s'épanouir en une série de rameaux divergents, dont, en général, la valeur critique diminue, à mesure qu'ils vont s'éloignant de l'archétype ou source commune.
La méthode de Lachmann, comme celle de Griesbach, au fond, puisqu'elle part de l'idée de faute, se rattache à la critique de l'original et vise directement le texte de l'auteur. Néanmoins elle marque un grand progrès sur tout ce qui l'a précédée. Du classement en familles, en effet, découlent certaines règles pour l'établissement du texte. Tout d'abord, la portion restreinte d'exemplaires qu'il place au début de la tradition prend une valeur bien supérieure à celle des manuscrits parfois très nombreux qui représentent la tradition plus récente. Surtout, l'éditeur, grâce au classement, sait par combien de dérivations principales le texte de la source commune nous est parvenu, et cette connaissance exerce sur ses choix une influence capitale. Si le classement lui a appris que tous les exemplaires conservés proviennent en dernière analyse d'un manuscrit encore existant, ou d'un type de texte exactement conservé dans un des manuscrits connus, c'est ce manuscrit qu'il devra suivre de préférence à tous les autres dont les différences ne sont, en somme, que des déformations. — Si la tradition est à deux rameaux, la situation est souvent embarrassante; les deux familles présentent entre elles des différences sur un point donné : l'une aura mieux conservé le texte de la source commune, l'autre y aura fait un changement, mais souvent les deux leçons se valent: de quel côté est celle de l'auteur? Il n'est pas toujours aisé de le dire. Cependant, il faut choisir et c'est là que l'éditeur est souvent exposé à se tromper. — La tradition à trois rameaux, au contraire, se présente avec un caractère de sécurité beaucoup plus grand. Lorsqu'une faute, en effet, s'introduit dans une des trois dérivations de la source commune, les deux autres conservent généralement la leçon primitive. L'éditeur a donc dans l'accord de deux des familles contre la troisième, une base solide pour ses choix. C'est la position la meilleure et lorsque le cas se réalise il y a toutes les chances pour que le texte de la source primitive soit exactement restitué. — Telle est la théorie du classement des manuscrits, tels sont les avantages que celui-ci procure. Le principal est une règle fixe pour le choix des leçons, une sauvegarde contre l'arbitraire. Mais une surprise désagréable nous attend
ici pour notre cas spécial de la Vulgate. Il se trouve des critiques pour avancer que le classement des manuscrits de la Bible est impossible. Voici les paroles de l'un d'eux: «L'unanimité des critiques, affirme-t-il, (F « unanimité » est peut-être un peu exagéré), l'unanimité des critiques déclare que pour les textes copiés fréquemment, — et nul texte n'a été copié aussi souvent que la Bible latine, — il est impossible d'établir une généalogie ». Pour ces critiques, le choix des leçons, dans un texte comme le nôtre, doit reposer en grande partie sur la science personnelle du savant qui prépare l'édition. Il s'inclinera devant les témoignages concordants des manuscrits, mais lorsque ceux-ci ne sont pas d'accord, il faudra recourir avant tout à la critique interne, à la comparaison avec l'hébreu, le grec, les versions anciennes. En somme, le choix entre les leçons rivales est remis, suivant l'expression d'un des maîtres de cette critique: «au jugement, au tact, à la prudence de l'éditeur et, pour dire le vrai mot, à son goût ». Du coup, nous voilà ramenés à Griesbach et même en deçà.
Il est bien permis de ne pas souscrire à ces maximes. Tout d'abord, en principe, l'idée de critiquer à l'aide du texte hébreu actuel un document du IVe siècle destiné à devenir à son tour un important instrument pour la critique de ce texte hébreu lui-même, implique un évident cercle vicieux. Mais, en fait, pourquoi donc pourrait-on classer moins facilement les manuscrits nombreux que les manuscrits rares? Ils ont des rapports entre eux les uns comme les autres et on doit pouvoir découvrir ces rapports pour les uns comme pour les autres.
Il est parfaitement vrai que les manuscrits bibliques en général, et ceux de la Vulgate, en particulier, sont plus ardus à classer que d'autres, mais la difficulté ne vient pas de leur nombre; elle tient à la nature même du texte sacré.
On peut dire, en effet, de certains textes qu'ils sont morts ; les copistes les transcrivent sans que leurs, mots appellent un souvenir ou une contradiction. Mais d'autres sont vivants, on les sait par cœur ou bien on en considère avec une attention extrême les moindres détails : c'est le cas de la Bible : on la corrige sans cesse : une leçon apparaît, disparaît, reparaît. On trouve rarement dans ces textes un fil conducteur pour y suivre les traditions diverses ; leurs manuscrits sont difficiles à classer : mais on exagère en disant qu'ils sont rebelles à tout classement. Tout le problème, dans leur cas, revient à trouver un procédé de recherche et d'analyse adapté à cet état spécial de la tradition.
Eh bien ce procédé existe et c'est lui qui a été employé pour le classement de nos manuscrits de l'Octateuque. Je ne vous fatiguerai pas en le décrivant en détail. Il vous suffira de savoir que pour surmonter la difficulté provenant de l'extrême mobilité des leçons dans la transmission
du texte vivant qu'est la Vulgate, on ne considère à la fois que de courts espaces de la tradition et que l'opération essentielle consiste à comparer les manuscrits par petits groupes. A l'aide de listes de formes textuelles recueillies selon des règles déterminées, on recherche quels sont les groupes de trois manuscrits dans lesquels deux des exemplaires ne s'accordent jamais contre le troisième, c'est-à-dire, ne sont jamais d'accord entre eux que s'ils sont d'accord au préalable avec le troisième. Ce troisième est l'intermédiaire entre les deux autres. Lorsqu'on a trouvé un groupe de ce genre, on possède en quelque sorte trois des anneaux de la tradition. Pas à pas, on reconstitue ainsi la chaîne entière, en poussant la recherche tantôt dans un sens et tantôt dans un autre. Le résultat final est, comme dans la méthode de Lachmann, un arbre généalogique qui divise les témoins manuscrits en une, deux, trois familles ou plus, suivant les textes.
Dans le cas spécial de l'Octateuque de la Vulgate, le classement des manuscrits obtenu de la manière qui vient d'être dite, a établi que la tradition rejoignait la source commune par trois rameaux principaux, ou trois familles. La première se compose des manuscrits espagnols ayant à leur tête le Pentateuque de Tours, du VIe- VIP siècle. La seconde se résout dans la recension de Théodulfe d'Orléans ; sa portion plus ancienne est représentée par V Ottobonianus du VIP siècle. La troisième, enfin, part de V Amiatinus, du VIP-VIIP siècle, et comprend les manuscrits de la recension d'Alcuin. Les autres groupes sont secondaires. Naturellement les trois manuscrits qui se placent en tête des trois familles ont, de par leur position même, une grande importance et cette importance est encore accrue par leur date. Notre canon critique ou règle pour l'établissement du texte, s'appuie donc principalement sur eux et, suivant la formule générale des traditions à trois rameaux dérivées d'un archétype unique, donne la préférence à toute leçon qui se trouve chez eux trois, fussent-ils seuls contre tous les autres, ou chez deux d'entre eux contre le troisième. Ainsi lorsqu'ils ne sont pas d'accord, nous suivons la leçon de Y Amiatinus et de l' Ottobonianus réunis contre le Turonensis isolé, ou celle du Turonensis et de V Amiatimis contre l' Ottoboniamis, ou celle de V Ottobonianus et du Turonensis contre Y Amiatinus. Le texte ainsi obtenu, par le jeu d'une règle qui paraît toute mécanique, mais qui, en réalité, est l'aboutissant de longs efforts intelligents, représente l'archétype commun de toute notre tradition. Il est, à moins que le classement ne soit faux, le terme le plus reculé auquel puisse nous conduire le témoignage des manuscrits existants.
Vous me demanderez: Etes-vous sûr que votre classement est exact? Avez-vous la preuve qu'il n'a pas été vicié par quelque opération mal conduite dans votre longue série de déductions successives? A cela je
réponds qu'un classement faux peut faire illusion lorsqu'il ne porte que sur quelques exempta, mais qu'il ne résiste pas à l'épreuve de l'établissement du texte tout entier. Les leçons en présence sont loin d'être toujours d'égale valeur; or il serait absolument impossible qu'une règle erronée ne donnât pas sans cesse, à l'usage, des résultats incohérents. Rien de pareil ne s'est produit pour les livres de la Genèse et de l'Exode dont les textes sont actuellement établis. Le jeu de notre règle a toujours donné des leçons mieux que soutenables, remarquablement bonnes. Nous pouvons donc nourrir la confiance que nous avons réellement atteint le texte de l'archétype.
Mais cet archétype représente-t-il exactement le texte de saint Jérôme lui-même? C'est ici qu'il faut être modestes et ne pas nous vanter de donner ce que nous n'avons aucun moyen infaillible d'atteindre. En soi, l'archétype d'une tradition de manuscrits n'est pas nécessairement conforme jusque dans les moindres détails au texte même de l'auteur. Ce serait même presque un miracle qu'il le fût. Dans toute tradition d'ceuvre ancienne, il y a généralement un vide assez grand entre l'original de l'ouvrage et l'archétype des manuscrits qui nous en restent. Prenez Tacite, par exemple. Il a écrit ses Annales et ses Histoires au commencement du second siècle de notre ère. Or, les manuscrits les plus anciens que nous en possédions sont des IXe et XIe siècles. L'original a été copié deux, trois, quatre, dix fois, si l'on veut, puis de chacune de ces copies immédiates sont sorties d'autres copies, trois, quatre, cinq par exemplaire, peut-être. Tout cela est aujourd'hui irrémédiablement perdu. Les seuls manuscrits anciens que nous possédions de l'ouvrage sont des copies postérieures de plusieurs siècles, d'où dérivent les nombreuses transcriptions exécutées à l'époque de la Renaissance. Nous sommes assurément dans une situation bien meilleure pour la Vulgate, car notre archétype n'était guère postérieur que d'un siècle à saint Jérôme lui-même, la date et les caractères généraux de nos plus anciens manuscrits nous en sont de sûrs garants. Néanmoins cet archétype était déjà déparé par un certain nombre de fautes et la preuve en est que quelques-unes d'entre elles sont passées dans toute notre tradition. Il ne faut pas trop nous en plaindre, car ces fautes, non pas communes à un groupe, comme dans la méthode de Lachmann, mais caractéristiques de la tradition toute entière, sont la meilleure preuve de l'unité de cette dernière.
Ainsi, au chapitre Xe, verset 9, de la Genèse, dans le passage relatif à Nemrod, tous les manuscrits s'accordent pour donner : et erat robustus venator coram Do?nino. Ab hoc exivit proverbium : quasi Nemrod robustus venator coram Domino. Or les Septante, là où nous avons ab hoc, ont lu bix touto, et l'hébreu porte le terme que saint Jérôme rend Gènes., 25, 30 par quant ob causam; 29, 34 par idcirco, 29, 35 par ob hoc.
C'est évidemment la même expression qu'il avait employée à Gènes., 10, 9: ob hoc exivit proverbium; et ab hoc est, dans l'archétype, une erreur qui s'explique d'ailleurs facilement.
Dans l'histoire d'Eliézer, Gènes., 24, 32, là où l'on voit Laban s'empresser autour des voyageurs, les Septante et l'hébreu sont d'accord pour donner : et venu vir ad domum et solvit came/os et dédit paleani et pabulum camelis, et aquam ad lavandos pedes eins et pedes virorum qui era7it secum. Or, nos manuscrits de la Vulgate sont unanimes à lire : pedes camelorum pour pedes eins, c'est-à-dire : et introduxit eum i?i hospitium, ac destravit camelos, deditque paleas et foe?ium, et aquam ad lavandos pedes camelorum et virorum qui vénérant cum eo. Il est difficile d'imputer une pareille erreur à saint Jérôme: c'est un passage fautif dans l'archétype.
Mais voici un cas plus décisif encore, car il s'agit d'une omission qui ne peut en aucune manière être attribuée à l'original, attendu que le texte de celui-ci nous est parvenu sous la forme d'une note marginale figurant dans quelques-uns de nos manuscrits. Au chapitre XXXVIIIe de l'Exode, entre les versets 24 et 25, s'est perdue toute une incise, sur la somme de l'argent recueilli pour la construction du tabernacle, et l'omission est d'autant plus criante, que, deux versets plus loin, il est fait à cette somme une allusion qui n'est plus compréhensible. Tous les manuscrits omettent le passage; or trois ou quatre d'entre eux ajoutent en marge : Numerus autem argenti de donariis populi, centum talentoruyn et mille septingentorum septuaginta quinque siclorum, ad mensuram sanctuarii, médium siclum per capita singulorum. Il n'est aucune des particularités de ce petit texte : Numerîis argenti, donaria populi, mensura sanctuarii, capita singulorum qui ne soit strictement hiéronymienne. Saint Jérôme avait donc traduit le passage en entier. S'il manque aujourd'hui dans l'unanimité des manuscrits, j'entends au corps du texte, c'est que cette omission caractérisait déjà leur source commune.
Ainsi l'archétype auquel nous aboutissons est fautif sur un certain nombre de points.
Est-ce une raison pour en faire fi? Allons-nous, parce qu'il a quelques défauts, mépriser son témoignage et revenir par un dernier détour à la théorie des mains libres, au choix laissé « au jugement, au tact, à la prudence de l'éditeur et, pour dire le vrai mot, à son goût » ? Nous nous en garderons bien. Cette copie fautive, malgré ses défauts, n'en est pas moins la plus proche de l'original et la plus fidèle qu'il nous soit donné de connaître, le meilleur texte qui puisse être atteint par le témoignage positif des manuscrits. Ses leçons ont, en soi, de par leur position dans la tradition, une valeur bien supérieure à la plupart des choix ou des conjectures que nous pourrions faire par les ressources de la critique interne.
Je donnerai ici deux exemples qui font toucher du doigt la valeur de ce principe et l'infirmité des méthodes qui, au témoignage de manuscrits choisis par des règles fixes, veulent substituer l'appréciation personnelle et subjective d'un éditeur déclarant ici que telle leçon est la bonne leçon, et là que l'auteur n'a pas pu écrire tel ou tel mot.
Au chapitre IVe de la Genèse, versets 5 et 6, nous lisons que le Seigneur ne regarda pas d'un œil favorable les présents de Caïn : Iratusque est Cain vehementer et concidit vidtus eius, dixitque Dominus ad eum : quare maestus es et C2ir concidit faciès tua. Telle est la leçon de nos deux manuscrits Amiatimis et Turonensis dont l'accord, d'après notre règle, doit l'emporter. L'hébreu répète deux fois les mêmes termes : Iratusque est et quare iratus es ; concidit vu/tus eius et cur co?icidit vultus tuus, mais c'est une habitude chez saint Jérôme de varier ses termes et la substitution de maestus à iratus puis de faciès à vultus, dans le second membre de phrase, est conforme à cette habitude. Le cas n'offrirait aucune difficulté si le reste de nos manuscrits ne donnait iratus dans le second membre de phrase et l'ancien latin tristis. A vrai dire, le retour à iratus par correction s'explique très facilement grâce au parallélisme des deux membres de phrase, mais on ne veut pas admettre cette explication ; on déclare que saint Jérôme n'a pas pu à deux lignes d'intervalle traduire le même mot une fois par iratus et l'autre fois par maestus, et la discussion s'engage. Cinq critiques, tous rompus au métier, donnent leur avis. Premier critique: maestus est une mauvaise leçon; deuxième critique : les arguments en faveur de maestus contre iratus sont raisonnables; troisième critique: le recours à l'hébreu est décisif contre -maestus; quatrième critique : maestus est une bonne leçon ; la thèse en sa faveur est prouvée ; cinquième critique : maestus est une leçon absurde.
Cette variété dans les appréciations n'est-elle pas hautement instructive? Est-ce que tout le monde ne serait pas d'accord sur la «bonne leçon» si l'idée que chacun s'en fait n'était pas éminemment subjective? On croit pénétrer la pensée de l'auteur et pouvoir se mettre à sa place. Or saint Jérôme est le dernier traducteur que l'on puisse critiquer par le recours à l'hébreu en disant que le même mot ne peut pas avoir deux sens différents, que maeror est maeror et irasci irasci. J'ai eu ces jours derniers à m'occuper après le P. Condamin de la manière dont il a, dans l'Octateuque, rendu le mot hadah qui y revient fréquemment et dont le sens premier est congregatio. Ecoutez la série des interprétations qu'il lui donne. Je cite seulement le premier des passages où il en fait usage : Exode, 12, 3: coetus ; 12, 6, multitudo) 16, 2, co?igregatio ; 35, 1, turba', 35, 4, caterva) 38, 26, populus; Nombres, 15, 26, plebs ; 16, 2, sy?iagoga\ 16, 6, concilimn ; 16, 11, globus ; 26, 2, sîimma 531, 26, vulgus. Douze formes différentes ! Quelle souplesse ! Quelle virtuosité dans l'usage de la langue
latine ! Et c'est à cet écrivain qu'on voudrait, au nom de l'hébreu, interdire d'écrire une fois iratus et l'autre fois maestus dans une phrase où il a écrit successivement vultus et faciès !
Mais voici une autre expérience d'un genre un peu différent et plus caractéristique encore. Il s'agit du célèbre passage du chapitre IIIe de la Genèse, verset 15: ipsa conteret caput taum. « Je mettrai l'inimitié entre toi et la femme, dit le Seigneur au serpent, entre ta postérité et la sienne. Elle t'écrasera la tête ». Le sens le plus direct de l'hébreu est que c'est la postérité de la femme qui écrasera la tête du serpent et c'est ainsi que l'a compris le grec et très souvent aussi l'ancien latin qui donne ipse traduisant l'aÔTo; des Septante. Nous n'avons pas, pour notre part, à décider quoi que ce soit sur le sens du texte original, mais seulement à fixer la leçon de la Vulgate et par suite de saint Jérôme. Or, à l'époque de celui-ci saint Ambroise et saint Augustin interprètent déjà ce passage dans le sens de la femme et il se trouve que la leçon ipsa est non seulement celle de la presque unanimité de nos manuscrits, ce qui, à la rigueur, n'aurait qu'une importance relative, mais aussi celle de nos manuscrits Turonensis et Amiatinus contre X Ottobonianus qui porte ipse avec l'ancien latin. Le cas ne peut être plus clair : notre règle critique veut que nous conservions ipsa. Mais il n'y a peut-être pas de leçon qui soulève de plus vive protestation que celle-là. On déclare que ipse est la seule forme textuelle acceptable et on affirme qu'elle est la seule aussi que saint Jérôme lui-même ait employée dans ses œuvres. Eh bien, on a fort mal lu saint Jérôme. Il cite, en effet, le passage dans ses Qnaestiones hebraicae in Genesim écrites en 389, c'est-à-dire avant la traduction de l'Octateuque sur l'hébreu vers 398, et alors il donne ipse. Mais le texte revient encore sous sa plume après qu'il a exécuté sa version de la Genèse sur l'hébreu; il le cite en 408-410, lorsqu'il commente Isaïe, et en 410-414 lorsqu'il commente Ezéchiel. Or les deux fois, il lui donne cette forme toute spéciale : Iste est coluber tortuosus qui decepit Evam in paradis 0 ; quae (c'est-à-dire Evà) quia Dei praecepta destruxerat propterea morsibus eius patuit, et audivit a Domino « TU observabis caput eius et ipse observabit tibi calcaneum ». Tu observabis , toi, Eve, tu viseras la tête du serpent. N'est-ce pas parfaitement clair, et n'est-il pas étrange qu'un texte aussi décisif, deux fois répété, n'ait pas été mieux remarqué? Il établit sans aucun doute possible, que saint Jérôme, après sa traduction de la Genèse, citant l'ancienne version, selon son habitude, la cite néanmoins conformément au sens de la Vulgate : ipsa conteret caput tuum. Notre archétype avec sa leçon ipsa est donc un terrain solide et si nous l'avions abandonné ici pour suivre, sans y regarder de plus près, les suggestions d'une critique interne trop sûre d'elle-même, nous nous serions trompés lourdement. Et il en est de même dans nombre d'autres cas.
Nous nous tenons donc strictement à la leçon de nos manuscrits et nous ne modifions l'archétype que dans les cas d'erreurs absolument évidentes, et encore signalons-nous la correction dans le texte même par un signe convenu. Ainsi l'arbitraire que nous avons exclu dès le début de notre classement des manuscrits en nous débarrassant de l'idée préconçue de l'original, est bannie aussi de notre établissement du texte. Personne, dans l'Église ou en dehors d'elle, ne pourra nous reprocher d'avoir suivi des préoccupations théologiques ou exégétiques et substitué un mot à un autre par suite de nos préférences personnelles : le témoignage de manuscrits désignés par des règles tout objectives a seul dicté nos choix.
Nous n'avons même pas introduit dans le texte cette part d'interprétation personnelle qu'apporte dans toute édition la ponctuation de l'éditeur. Nous avons scrupuleusement reproduit la division per cola et commata, c'est-à-dire par petites coupures d'après le sens, que donnent les plus anciens manuscrits et qui remonte à saint Jérôme lui-même. En un mot, partout, nous avons fait œuvre strictement objective.
Mais vous désirez sans doute savoir à quels résultats pratiques cette méthode nous a amenés pour la correction du texte sacré.
Le retour à l'archétype nous a fourni, pour le seul texte de la Genèse, près d'un millier de corrections. La plupart portent sur des points de détail et sont de même nature que celles apportées par la patience des philologues aux textes classiques et, à vrai dire, ce seul résultat justifierait notre travail, car la parole divine est infiniment plus digne de ces soins minutieux que les textes profanes les plus admirés. Mais nous faisons aussi des corrections plus profondes. Un très grand nombre de fois nous sommes ramenés par l'archétype plus près du texte hébreu. Ainsi à Gènes., 5, 22: et ambulavii Henoch cum Deo et vixit postquam gênait Mathusalem trecentis annis : les mots et vixit qui n'existent pas dans l'hébreu sont supprimés par nos manuscrits.
Chapitre 8, verset 7: la Clémentine porte: dimisit corvum qui egrediebatur et non revertebatur ; nos manuscrits donnent: qui egrediebatur et revertebatur avec l'hébreu. La négation était une interpolation empruntée aux Septante.
Chapitre 15, v. 6 : il est dit d'Abraham : credidit Domino et reputatum est ei ad iustitiam. La forme actuelle est due à l'influence de l'Epître aux Romains.
Chapitre 18, v. 28, à propos des villes maudites, Abraham demande au Seigneur: Quid si minus quinquaginta iustis quinque fuerint? delebis propter quadraginta qui?ique. L'hébreu porte plus justement : delebis pro- ■bter qtiinque. Nos manuscrits sont d'accord avec lui.
Chapitre 19, v. 17, à l'endroit où les anges entraînent Loth et sa famille hors de Sodome, la Clémentine porte: eduxeruntque eum et posuerunt extra civitatem ibiqtie locati surit ad ettm dicentes : Sa/va animant tuant) notre archétype donne: ibi locutus est ad eum : Sa/va animant tuant conformément au texte hébreu ; c'est le Seigneur lui-même qui intervient pour parler à Loth.
Chapitre 21, v. 9: cuntque vidisset Sara filium Agar Aegyptiae ludentem eum Isaac filio sua. Les mots eum Isaac filio suo sont de nouveau une interpolation qui provient du grec, nos manuscrits les suppriment avec l'hébreu.
Je n'allongerai pas cette liste d'exemples car j'ai déjà abusé de votre patience, mais on pourrait en remplir de nombreuses pages.
Il est rare que nous ayions à ajouter; néanmoins vous avez eu tout à l'heure, à propos du chapitre XXXVIIIe de l'Exode, un exemple du cas : les mots que nous ont conservés les marges de quelques manuscrits devront prendre place dans le texte même, naturellement avec le signe des corrections que nous faisons en dehors du témoignage de l'archétype.
Un peu plus fréquemment nous devrons supprimer des interpolations de quelque importance, comme celle du second chapitre de l'Exode, sur le second fils de Moyse : alterum vero peperit quem vocavit Eliezer dieens Deus enim patris ntei adiutor meus eripuit me de manu Pharaonis. Le cas, cependant, ne se présente guère dans l'Octateuque.
Au point de vue de la préparation du texte et de sa mise au jour, voici où nous en sommes. Le matériel est entièrement recueilli, collationné et revu, pour tout l'Octateuque. Le manuscrit du texte et de l'apparat est prêt pour l'Exode et en partie pour le Lévitique. Celui de la Genèse est entièrement composé en caractères typographiques et les 14 premières feuilles de 16 pages en sont déjà tirées définitivement par la Typographie Vaticane dont le travail peut rivaliser avec celui des presses scientifiques les plus réputées.
S'il plaît à Dieu, le premier volume, contenant les Prolégomènes et la Genèse, sera prêt dans peu de mois et notre désir est ardent, après nos craintes des dernières semaines, de donner à Son Eminence le Cardinal Gasquet, la grande consolation de pouvoir bientôt le présenter à Sa Sainteté le Pape Pie XI dont l'intérêt et la générosité pour notre œuvre ne se sont jamais démentis un seul instant. Ce sera pour notre très aimé et très vénéré président, le couronnement et la récompense non seulement d'une inlassable sollicitude, mais aussi d'un travail minutieux de bien des années, qui a été pour nous le plus encourageant des exemples.
Et tout fait bien augurer de la suite de l'œuvre. Lors de l'avantdernière séance de la Commission, à la fin de l'année dernière, je me suis permis de reprendre un vœu déjà exprimé tout au début de nos
travaux par le R. P. Dom De Bruyne, et de proposer à Son Éminence le Cardinal Gasquet et aux membres présents, dont était notre très regretté Mgr. Janssens, que pour la suite de l'Ancien Testament et pour le Nouveau, la préparation de l'édition fût partagée entre les membres de la Commission qui pourraient ainsi travailler simultanément. Cette proposition a été favorablement accueillie et c'est ainsi que le Rme P. Abbé Dom Amelli s'occupe aujourd'hui du texte des Epîtres Catholiques, que le R. P. Dom De Bruyne a bien voulu accepter de préparer, avec un petit groupe de collaborateurs, le texte des Livres Sapientiaux et le R. P. Dom Anselme Manser celui des Petits Prophètes. Après les embarras inévitables du début, nul doute que les résultats de notre travail ne viennent désormais au jour avec moins de lenteur. Un critique américain a récemment écrit de la Révision de la Vulgate : « Les moulins de Rome tournent doucement, mais la mouture qui en sort est extrêmement fine». Nous acceptons volontiers la malice et le compliment, et nous nous emploierons à tourner la meule plus vite, sans que la qualité de la farine soit pour cela diminuée en quoi que ce soit.