UNE DIGUE CONTRE LE BOLCHÉVISME
Les Syndicats catholiques
PAR
Le R. P. Archambault, S. J.
35 sous l'exemplaire, $4.00 la douzaine, $25.00 le cent, port en plus
Semaine sociale du Canada
I Session — Montréal 1920 Prix: $1.50 l'exemplaire; $1.60 franco.
On peut se procurer ces différents ouvrages à la Villa Saint-Martin, Abord-à-Plouffe, (Laval), P. Q.
Imprimi potest Nil obstat
J. M. Filion, S. J. Marianopoli 22 octobris 1920
Praep. prov. Canadensis E. HÉBERT
Permis d'imprimer Censor ^rorum
2nov. 1920 ' -'ffî
t Paul, arc h. de Montréal
CETTE « Union Chrétienne de Jeunes Gens » est présentement à l'honneur. On lui fait fête partout, au Canada, aux États-Unis, en Angleterre, en France. La guerre lui a donné un regain de popularité. Très habile à saisir le vent, elle lui ouvre ses voiles, et vogue, mon beau navire!
Qu'est-elle au juste ?
Elle est ce qu'elle n'a pas toujours été. Le jeune apprenti, George Williams, de Bridgwater en Angleterre, qui lui donna naissance en 1837, n'avait en vue que le bien spirituel des jeunes compagnons qu'il réunissait autour de lui: on priait, on lisait la Bible. L'association se répandit. Elle reçut, en 1844, son nom de Young Men's Christian Association. Exclusivement religieuse et protestante dans ses commencements, elle grandit très peu. Lorsque des classes (d'affaires, de lettres, de langues, de sciences, etc.), des jeux,, des bains et autres attractions s'y ajoutèrent, la croissance fut rapide en Angleterre d'abord, puis en deçà de l'Atlantique.
Son développement aux États-Unis a été remarquable. La revue The Queen's Work 1 nous donne dans une série d'articles (parus en 1915) les détails suivants: on compte sur tout le territoire 2,575 centres dont l'effectif global est de 620,000 membres; 480 centres ont 84,577 élèves dans leurs diverses classes, avec une dépense de $1,086,763 et une recette (faite des prix d'entrée de ces cours) de $785,274; la dépense pour les œuvres religieuses a été de $321,067. Les exercices physiques sont fort en honneur:
1 The Queen's Work. A Magazine of Catholic Activities. The officiai organ of the Sodality in America. — Publié à St-Louis, sous la direction du R.P.E.F. Garesché, S. J. Nous lui empruntons la plupart des matériaux qui composent cette première partie.
887 unions voient 331,451 membres s'ébattre dans 707 gymnases, 307 champs athlétiques, etc. Pour la seule ville de Chicago, les dépenses ont été de $678,000, le revenu de $685,372, dont $457,814 provenant des membres (cotisations, classes, pensions, etc.), le reste fourni par des souscriptions et des dotations. — Dans l'ensemble de l'organisme américain, il y a 4,400 fonctionnaires payés, directeurs, secrétaires, assistants et autres avec un salaire moyen de 1,200 à 1,500 dollars par année (quelques-uns s'élèvent à 4 et 5,000 dollars): ce qui forme une dépense annuelle totale pour les seuls salaires d'à peu près six millions. — Ces chiffres ont leur éloquence; nous allons en constater toute la signification.
Au directeur du Queen's Work qui demandait à un secrétaire de la Y. M. C. A. pourquoi l'Union n'imposait pas à ses membres une cotisation qui couvrît toutes les dépenses, celui-ci répondit: 1° Les directeurs dépendant ainsi du public sentent mieux leur responsabilité. 2° Les membres comprennent aussi qu'ils reçoivent plus qu'ils ne donnent et ne sont donc pas les rois et maîtres de la maison. 3° Et surtout, ces collectes générales popularisent l'œuvre, elles la tiennent devant le public et l'y intéressent. — La Y. M. C. A. excelle dans la manière de solliciter les aumônes. Elle l'a portée à la hauteur d'un art. Cela prend l'aspect d'un plan de campagne; ils l'appellent parfois une campagne en coup de vent, a whirlwind campaign: il faut recueillir en trois jours un million, peut-être deux millions, trois millions... comme dernièrement au Canada. Le plan, dressé dans chaque ville, la distribue par sections; l'on y voit accourir les fonctionnaires de tout grade, secrétaires, assistants, volontaires aussi et en grand nombre, formés en équipes, répartis avec soin, aidés par des annonces flamboyantes qui chauffent à blanc les enthousiasmes, aidés encore par la naturelle philantropie de plusieurs, le snobisme de maints autres. On cite le cas d'un secrétaire américain qui en a fait une spécialité: en dix ans, il encaissa dix millions. — Cet art de la réclame est pour la Y. M. un des plus sûrs éléments de son succès.
En quoi consiste l'organisation intérieure de la Y. M. C. A. ? — Elle pose comme premier principe fondamental qu'elle est laïque et doit rester laïque. Si dans certains cas très rares, on voit un ministre parmi les directeurs, c'est uniquement pour des raisons personnelles et non pas en tant que ministre.
Un autre trait distinctif, c'est l'emploi, en une œuvre de ce genre, de fonctionnaires salariés; ils y consacrent tout leur temps, ils en font un moyen de subsistance. — Les villes ont leur bureau de directeurs, élus par les membres actifs. Les secrétaires sont nommés par les directeurs; en cet organisme, comme du reste, on peut dire, en toute association, ils sont vraiment la cheville ouvrière. On les y prépare, on les y entraîne avec le plus grand soin, et pour cela deux écoles ont été fondées, l'une à Chicago, l'autre à Springfield, Mass. Le cours comprend trois années d'étude sur les sujets suivants: l'administration d'une société, la culture physique, les œuvres de jeunes gens. Il y a en outre des classes d'été pour eux en plusieurs endroits; et malgré tout, leur collaboration est tellement recherchée qu'ils ne peuvent répondre à toutes les demandes. Les Unions des villes, autonomes, s'unissent en associations d'État, nanties de leur personnel au complet; et ces divers organismes fédérés ensemble constituent l'Union nationale, avec encore ses directeurs, secrétaires, etc. C'est la convention nationale qui élit les membres du Comité international; celui-ci choisit à son tour ses officiers subalternes. — Et ainsi se meut, dans les deux Mondes, cette énorme machine, organisation vivante parfaitement hiérarchisée, gardant partout, et c'est une de ses forces, le même nom de Y. M. C. A.
Outre les deux caractéristiques de la Y. M. déjà mentionnées, laïcisme et fonctionnarisme salarié, il en est une troisième plus importante encore: c'est son protestantisme, ou mieux, d'après elle et dans un sens qui lui est propre, son christianisme, Christian Association.
Qu'elle soit d'abord protestante, essentiellement protestante, nous en avons l'aveu franc et loyal de M. Messer,
secrétaire général de l'Union à Chicago, un des hommes les plus en vue de l'Association aux États-Unis. Il disait au P. Garesché: « Je veux appuyer sur ce fait: la Y. M. C. A. est essentiellement une organisation protestante. A mon avis, elle devrait rester nettement protestante. » L'organe officiel de la Y. M. C. A., V Association Men, confirme en tout point ce témoignage.
Voyons un peu maintenant la nature de son christianisme. Le Manuel de l'Union, publié en 1892, nous fournit cette définition: L'Union est chrétienne, c'est-à-dire, composée de membres appartenant aux églises évangéliques. — Mais qu'est-ce qu'une église évangélique? « Et nous tenons pour évangéliques, poursuit le Manuel, les églises qui, déclarant que les saintes Écritures sont la seule règle infaillible de foi et de vie, croient en Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc. » — Mais comme la religion catholique nie que la Bible soit la seule règle infaillible de foi, admettant de plus, en l'imposant, l'autorité vivante de l'Église, il s'ensuit que les catholiques, du point de vue Y. M. C. A., ne sont pas des chrétiens, pas plus que les Juifs, les boudhistes, les shintoïstes et tutti quanti. C'est cette grave insulte jetée au catholicisme que, le 13 mars 1918, Mgr Russell relevait avec indignation dans le Charleston Evening, en déclinant tout rapport avec une pareille organisation. 1
Ce n'est pas tout. L'Union comporte deux sortes de membres: les membres actifs, les membres associés. Or, il n'y a de membres actifs que ceux qui appartiennent aux dites églises évangéliques; et à eux seuls — notez bien ceci — est confiée l'administration, à savoir, les charges et même le droit de vote. De sorte que les jeunes catholiques, ainsi que les Juifs, etc., entrant dans la Y. M. C. A., sont relégués au rang de simples membres associés, sans emplois ni voix au chapitre. Ils payent leur cotisation annuelle, vingt dollars, contribuent de la sorte à la richesse de l'Association qui se chiffre dans les cent millions de dollars, participent aux avantages matériels qu'elle procure, mais toujours dans un rang inférieur comme des non-chrétiens.
1 Voir America, 20 avril 1918, p. 51.
Comment un jeune catholique à l'âme élevée peut-il ne pas s'y trouver hors de son élément?
Et cependant, aux États-Unis, sur les 625,598 membres dont se glorifie l'Association (année 1915), près de 150,000 sont catholiques. Ils n'y voient, disent-ils, que le côté matériel avantageux. C'est n'être pas très regardants. Et puis le côté spirituel ? N'y a-t-il pas là un danger évident, très grand, constant pour la foi de ces jeunes hommes, ainsi séparés de leur milieu catholique et maintenus sous l'influence protestante ? D'autant que, suivant le Manuel de l'Association déjà cité, « Dans toutes les Unions, l'œuvre religieuse est considérée comme le point le plus important vers lequel convergent tous les départements. » Aussi le même M. Messer ne craignait-il pas d'ajouter ces graves paroles, en répondant à une question du P. Garesché: « Je serai franc avec vous, mon Père, et je dirai que, suivant moi... la plupart des jeunes catholiques qui font partie de la Y. M. C. A. ont pratiquement sacrifié leur allégeance à l'Église catholique. Et de fait, considérant l'attitude de l'Église catholique envers notre Association, un jeune catholique montre un manque de loyauté lorsqu'il entre dans la Y. M. C. A. »
Nous dirons tout à l'heure l'antidote que dans sa maternelle vigilance l'Église oppose au poison de ces organisations mixtes, interconfessionnelles, qui instillent peu à peu leur venin dans les âmes, les moins capables souvent de réagir. Abordons maintenant l'étude de la Y. M. C. A. au Canada. 1