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L AURORE DE LA LIBERTE

chitch s'est demandé ce qui sortirait du massacre des knèzes? ■ Alors le kmète prend Matia à part : « Malheureuxl lui dit-il tout bas, tu crois que tu vas retrouver ton oncle avec ses hommes. Eh bien! ils l'ont tous planté là, et leurs kmètes sont allés faire leur soumission à Valiévo. » Matia lui fait jurer le secret; puis, sous prétexte de mesures à concerter, il part en avant et trouve, en effet, son oncle presqueseul et découragé : «Vous seriez plus gaillard que cela, dit Matia, si vous aviez vu les gens de la Save. Ce sont des lions... » Et il envoie chercher, pour leur annoncer une grande nouvelle, tous les kmctes du voisinage. Ils viennentdonc et apprennent que Dervich-Bey est tout proche, avec des canons. « Il faut choisir! Si vous voulez, allez rejoindre les agas à Valiévo, mais sachez bien que le sultan et les autres Serbes seront plus forts qu'eux et que vous. » Le knèze Péïa, le successeur d'Alexa, se gratte la tête, indécis, mais un kmète rinterpclle : « Vois-tu, knèze, si ce pope me disait « Mange de la viande le mercredi et le vendredi », je le ferais. Comment ne pasle suivrecontrelesTurcs? » D'autres font chorus, le knèze se décide, et tous ensemble on marche sur Valiévo. La ville est prise et brûlée, cependant que, des hauteurs voisines, on voit à l'horizon de grandes lueurs rouges. Et les paysans de se dire : « Karageorge a pris Roudnik ; ça va bien ! »

De Valiévo, les bandes marchent sur Chabatz, sous les ordres de Jacques; Matia, lui, achète de la poudre qu'il paye avec les porcs de son oncle, et l'on

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se demande pourquoi cet anima] sauveur ne figure pas, avec le bœuf et le coq, sur les billets de banque de l'Etat serbe! Puis un lieutenant croate, « bon homme, quoique de foi latine »>, lui suggère d'écrire aux évêques serbes de Hongrieetàl'archiducCharles, qui justement inspecte les places du voisinage ; lettres embarrassantes, certes, pour un lettré de Brankovina, mais, comme dit le Croate, « il suffit de raconter ce qui est arrivé et de demander aide et conseil sans finesses. Autrement, ils en feraient aussi et le diable n'y verrait goutte ! » Les lettres partent, et leur premier effet, c'est l'envoi, par un évêque serbe de Hongrie, du petit canon qui lui servait à carillonner les grandes fêtes, et d'un canonnier allemand, qui désormais représentera l'Empereur dans le camp serbe comme Déli-Ahmed y représente déjà le sultan. Canon et canonnier sont envoyés devant Chabatz; les begs de Bosnie viennent au secours de la place; une petite troupe de haïdouks, laissée seule devant eux, meurt héroïquement, mais tout de même Chabatz se rend. Quelques jours plus tard, — effet de la lettre à l'archiduc, — le commandant de Semlin invite agas et rayas à une conférence; il y sera le médiateur. Matia s'y rend et voit Karageorges. Dès lors, l'histoire de l'insurrection de Valiévo se confond avec celle de la révolte générale.

Y suivre notre héros n'est pas nécessaire; nous connaissons maintenant le sens des événements de

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1804. L'idée des révoltes, qu'ils n'expriment guère, — « ce que nous voulons, tu le veux aussi », dit sans plus le pope Léonti au kmète récalcitrant — , ce n'est pas précisément la renaissance de l'Etat serbe; on n'y songera qu'après les grands succès. C'est encore moins la liberté pour laquelle combattent les Français; le rêve du raya, c'est non la fin de l'oppression, mais simplement du desordre dans l'oppression; Matia ne parle aux masses que du {ouloum, des meurtres et des brigandages qui leur imposent la révolte ou la fuite en Autriche; encore doit-il, pour les entraîner, leur promettre l'appui de l'empereur et du sultan. Qu'est-ce à dire, sinon que le peuple serbe est non pas moins brave, mais peut-être moins batailleur que nous l'imaginons sur la foi des légendes? Comme le dit aux knczes un des plus intrépides parmi les haïdouks, Stanoyé Glavache : « Le peuple et nous, ça fait deux! » L'un défriche, sème, récolte, paie les dîmes et les impôts, déteste les Turcs, mais tire de l'histoire la leçon que se révolter serait inutile et dangereux; les autres luttent, mais, ne distinguant pas toujours, quand ils pillent, entre les Turcs et les rayas, ils ont parfois affaire aux uns et aux autres ; la légende veut que Karageorges, au temps où il était haïdouk, ait essuyé le feu des paysans de Valiévo. Il a fallu, pour rapprocher ces deux éléments, d'abord la perfidie des dahis, lesexactions des agas, le désespoir des paysans ; puis, d'autre part, les espoirs des notables qui savaient la faiblesse des Turcs, et que leur courage n'em-

péchait pas, à l'occasion, de coudre la peau du renard sur celle du lion. Cette genèse compliquée de la révolte serbe, nul document ne l'éclairé mieux que les Mémoires du protopope Matia Nénadovitch.

L*Armée de Karageorges

Avec le protopope Matia Nénadovitch, nous sommes arrivés à la nuit où, de Valiévo qui brûle, ses paroissiens et soldats voient d'autres flammes rougir l'horizon (2). « Karageorgesapris Roudnik ! », se crient-ils de groupe en groupe. Ce Karageorges, Saint-René Taillandier nous l'a esquissé à grands traits (3), mais sans rien dire de ses compagnons d'armes. Nous voudrions montrer d'où ils ont surgi, le chef et les soldats; comment ils se sont armés, groupés, et contre quels ennemis; leur épopée ne perdra rien h devenir un peu plus de l'histoire (4).

On se rappelle le projet, formé par les janissaires de Belgrade à la fin de i8o3, d'assurer leur autorité par le massacre des Serbes notables. Parmi ces victimes désignées, il y avait des knè{es^ chefs de

(i) Revue historique, 1916.

(2) Chapitre précédeut.

(3) La Serbie. Paris, 1872.

(4) Nous ne croyons pas nécessaire de citer ici tous les travaux serbes que nous avons utilisés. Le plus récent, et aussi le plus important, est VHistoire de Karageorges, de M. Milenko Voukitchévitch (vol. I et II; Belgrade, 1910-1912).

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district, des kmètes, chefs de villages, des popes, des moines, voire de simples paysans. C'en était un que Georges Pétrovitch, ou, comme on disait le plus souvent, le noir Georges, Karageorges ou Tsernigeorges (i). Issu d'immigrés monténégrins, il avait été sous-officier danslescorps francs des Autrichiens; licencié après la paix de Sistova, il avait erré quelques mois avec des haïdouks, puis s'était établi marchand de porcs dans son village de Topola, et nous le voyons, vers 1802, officier dans les milices de Moustafa-Pacha. Dès ce temps, sa bravoure, son expérience de la guerre, sa taille de géant l'ont rendu assez populaire pour qu'il puisse, après le meurtre de Moustafa, prendre dans son district ce rôle de préparateur de la révolte qu'assumaient ailleurs des knèzes ou des popes. La légende le montre courant le pays, excitant les incertains et les timides ; plus tard, des villageois reconnaîtront avec surprise, dans le « Chef Suprême », l'inconnu qui, la nuit, sur un chemin désert, les avait effrayés par ses propos hardis. Est-il passé, dès ce temps, de la parole à l'acte, on le dit ; le seul fait sûr est qu'en novembre i8o3, à Crachats, près de Topola, il est un des convives de la noce où, tandis que les jeunes gens dansent le kolo^ leurs pères,'à l'écart, délibèrent sur la prochaine révolte.

Le mois d'après, par deux fois, le mousltm, le juge musulman de Roudnik, le convoque devant lui.

(i) Kara, mot turc; iseini, mot serbe.

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Comme il se garde bien de répondre à ces appels, le 27 janvier, à l'aube, des cavaliers turcs paraissent devant sa chaumière et le réclament. « Il est allé chercher du raki^ répond sa femme, dame Hélène; il va revenir. » Il revient, en effet, avec son « long fusil » et ses porchers, et le compte des Turcs est vite réglé. Mais il en viendra d'autres et l'on apprend déjà qu'ailleurs ils ont mieux réussi leur coup, qu'ici tel knèze a été égorgé, là tel pope 1 Georges gagne la forêt voisine, et d'abord il y est seul avec son vieux camarade, le haïdouk Stanoé Glavache, mais la terreur même qui règne partout leur envoie des recrues; pour périr, ne vaut-il pas mieux que ce soit en combattant? t Le premier jour, nous étions quatre, racontera-t-il plus tard; le troisième, neuf; le septième, trois cents; le dixième, deux mille », armés qui d'un fusil, qui d'une hache ou d'un bâton ; le premier Turc abattu lui fournira le reste! En attendant, Georges renvoie les plus vieux de ces volontaires au village garder les femmes et les enfants; avec les autres, il attaque et détruit aux alentours les hans, les postes fortifiés des Turcs; puis, le 8 février, il réunit à Orachats les notables qui, dans le district, ont survécu au coup d'État des dahis.

Avec cette réunion, nous entrons dans l'histoire documentée; on sait qui y a assisté, popes, moines, chefs de district, de village ou de bande, et aussi le sujet de leur discussion. Dans les récits qu'a rassemblés M. Voukitchévitch, c'est Georges qui a

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ouvert la séance. « Il vous faut un chef, dit-il, un vrai chef, ou tout laisser là. » — « Sans doute, lui répond le vieux pope Atanase ; ce chef, ce sera toi. » — « Moi! s'exclame Karageorges ; vous suivre, oui, mais quanta vous conduire... Tenez, voici Stanoyé Glavache, voilà des knèzes, vous avez du choix! » Mais Stanoyé s'excuse : « Je suis haïdouk. On dira au village : « Ce haïdouk n'a ni feu ni lieu ; que les Turcs viennent, il rentrera dans sa forêt. Mais nous, que ferons-nous de nos maisons ? » Prenez un de vous, je lui obéirai. » Le knèze d'Orachats, Todor, refuse aussi : « Un knèze ne peut pas commander à des haïdouks. Et puis, si les Turcs l'emportent, qui donc intercéderait pour vous, à ma place? » On en revient à Karageorges qui résiste encore. « Vous ne connaissez rien à la guerre, vous lâcherez pied. » — « Non, crie la foule; nous te suivrons à travers le feu et l'eau !» — « Mais je suis dur, violent. Qui trahira, qui désobéira, je le tuerai ! » — Là-dessus toutes les mains se lèvent pour ce chef qui se fera obéir. Atanase s'avance, un camail sur les épaules, la croix et l'Évangile en mains; il exhorte le peuple au courage, à la discipline, lit des prières que tous reprennent en chœur et reçoit enfin le serment que chacun prête en baisant la croix. « J'avais été haïdouk, raconte un témoin de cette scène, et je m'étais endurci le cœur à ce métier. Pourtant, après que Georges eut accepté d'être notre chef et que le vieux prêtre, tout blanc comme un agneau, eut demandé la victoire au ciel, je sentis mes cheveux se

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hérisser; il me sembla que j'avais des ailes, que Dieu lui-même descendait combattre avec nous ! »

Vox poptili vox Dei ! Mais pourquoi a-t-elle parlé si tard? Pourquoi ces candidats et ces refus successifs? Il semble bien, en dépit de Tunanimité finale, qu'il y ait eu deux courants dans l'assemblée. Personne ne s'y choquait des défauts de Karageorges, de la brutalité dont il s'accusait lui-même, du manque de culture dont on sourira plus tard à Belgrade; presque tous subissaient le prestige de sa force, de sa taille, de son courage, de la légende qui l'auréolait déjà; il était enfin l'homme des paysans parce qu'il était l'un d'eux, et celui des haïdouks pour avoir jadis mené leur vie, mais justement pour cela il n'était pas celui des knèzes qui se le rappelaient, après la paix de Sistova, dans ces bandes de soldats licenciés qu'ils avaient fait pourchasser par leurs pandours (i); que ce vagabond de la veille devînt leur chef, même après avoir soulevé le peuple et battu les Turcs, cela leur semblait étrange et peu rassurant. C'est sans doute pour cela que Georges s'est fait prier; il fallait que chacun l'eût reconnu l'homme nécessaire.

Cette question, souvent discutée au temps où il y avait en Serbie deux dynasties rivales, n'a d'intérêt aujourd'hui que parce qu'elle en pose une autre ; quelle est l'origine, la nature du pouvoir, non seulement de Karageorges, mais encore des autres chefs qui, soulevés à peu près en même temps dans les

(i) On sait qae ce mot, en pays yougoslave, veut dire garde champêtre ou gendarme.

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autres districts, se sont groupés autour de lui parce qu'il était le chef de la Choumadia, mais semblent parfois ses confédérés plutôt que ses subordonnés?

Pour les Turcs et leurs amis, pour l'agent français près de Pasvan-Oglou, l'adjudant-général Mériage, par exemple, la réponse à cette question n'était pas douteuse; les chefs serbes et Karageorges lui-même se sont imposés au peuple par leurs momtsi (i), leurs hommes à tout faire — nous dirions aujourd'hui leurs komttadj'is — et certains alliés des Serbes ne sont pas loin de cette opinion, quand ils affirment, comme le maréchal russe Prozorovski, que ces vojvodes sont tous d'anciens chefs de brigands. A cela les Serbes répondent que leur révolte a été l'œuvre de tout le peuple et qu'il a librement choisi ses chefs, mais une remarque de Nénadovitch est presque l'aveu du contraire. Au début, dit«il, tous les chefs étaient de la classe aisée parce que, seule, elle avait le moyen d'engager des momtsi. Alors, si ce sont les wow/5/qui font l'autorité, la révolte prend le caractère que lui attribuaient les Turcs.

La vérité est que nulle part — en Serbie pas plus qu'ailleurs — les initiatives ne viennent du peuple. Avant 1804, les knèzes, les popes, les moines l'ont parfois entraîné, parce qu'ils avaient des ressources et jouissaient de la confiance générale ; pour la même cause, la révolte engagée, les chefs héréditaires de la Kraïna et du Stari Vlah (2) ont pu lui amener leurs

(i) Momah, pluriel »jomh«. Jeune garçon. (2) Régions du Timok et d'Oujitsé,

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hommes. Mais, dès le lendemain du massacre des notables, en beaucoup d'endroits, des a hommes de main » ont pris la place des chefs disparus, et presque aussitôt ils ont eu des momtsi-., pour en attirer, la réputation d'un chef heureux et l'espoir du butin suffisaient. Que ces momtsi aient consolidé le pouvoir d'un haïdouk tel, par exemple, que Milenko Stoïkovitch, ce n'est pas douteux; mais pour écarter l'idée qu'ils l'aient imposé, il suffit de se rappeler à quel point Milenko était populaire. Le peuple l'a suivi, comme il a suivi Katitch Yanko ou Sindjélitch, également haïdouks, parce que pour la guerre il fallait des hommes de guerre, t Faites le nécessaire, vous qui savez; nous obéirons », c'est la phrase des assemblées populaires.

D'autre part, il ne faut pas se représenter les momtsi comme le faisaient les Turcs. A côté des volontaires du tout premier jour, souvent ex-haïdouks, il y a très vite des oupisniisi — inscrits ou conscrits — tirés des familles assez aisées pour les équiper et leur payer, en cas de blessure, le chirurgien-barbier; ils deviennent, les uns et les autres, une troupe régulière, permanente, telle qu'il en faut une dans une guerre à peu près sans trêve. Les chefs les payent de leur poche, c'est vrai, parce qu'il n'y a pas encore de budget; mais ils aimeraient mieux les traiter en « gardes d'honneur » ; il faut que les momtsi s'en défendent. Matia conte qu'un jour il a trouvé Karageorges d'une humeur de dogue — les Serbes disent « rage de serpent » ; — ses momtsiï on\

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quitté. Matia court après eux, les rattrape. « Que c'est mal, leur dit-il, d'avoir abandonné votre chef! » — a Mais nous voulons bien le suivre à la guerre répondent-ils ; seulement, quand on ne se bat plus, il faut vivre. » Matia retourne au patron, le décide à donner six ducats par homme et par mois, et les viomtsi reviennent, pas très fiers. « Ne pensons plus au passé, leur dit Karageorges; seulement, une autre fois, prévenez-moi. » Et cette douceur, qui ne lui est pas habituelle, montre bien le cas qu'il faut faire des 7no?ntsi.

Après eux, d'autres mercenaires, les bekiari, complètent ce qu'on peut appeler l'armée permanente de la révolte. Valaques, Albanais, Bulgares, jadis « cosaques » avec les Russes ou « kirdjalis » avec les Turcs, parfois transfuges du Gouchanats-Ali dont nous parlerons tout à l'heure, ils sont braves, mais si pillards et si peu disciplinés qu'en dépit de « leur disposition à traiter en frère quiconque combat avec eux », les Serbes sont souvent obligés de s'en défaire (i). Ils rognent leur solde; 'puis, pour qu'ils ne la relèvent pas aux dépens des paysans, on les relègue à la frontière ; parfois on les supprime sommairement, et leur élimination à peu près complète sera même, pour certains contemporains, une cause de la débâcle de i8i3.

En fait, békiari et tnomtsi n'ont jamais été que la moindre partie de l'armée; ses gros contingents lui

(r) Rapport de M. de Bois-le-Comte. (Archives des Affaire» étrangères, Paris,)

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sont toujours venus des villages, d'abord de la Choumadia, ensuite de tout le pachalik de Belgrade et même des régions voisines. Il est d'ailleurs difficile de dénombrer ces contingents. Sous le joug turc, les Serbes s'étaient multipliés, dit-on, comme les Hébreux en Egypte, mais la guerre et la peste les décimaient périodiquement. En 1802, les knèzes ne trouvaient que 38. 000 familles dans le pachalik, peut-être parce que leur recensement devait servir de base à l'impôt; trois ans plus tard, on en compte 20.000 de plus, et l'agent russe Paulucci, en 1808, parle de 800.000 serbes, que Voutchinitch, l'envoyé serbe auprès de Napoléon, réduit à 35o.ooo, en ajoutant toutefois que chaque jour des fugitifs des pays restés turcs les renforcent. En somme, c'est avec une population égale à celle des département du Jura ou de la Haute-Saône que la Serbie a fait la guerre à l'empire turc ; elle n'a pas 60.000 hommes de quatorze à soixante ans.. Et puis, même en Serbie, tout homme n'est pas un soldat.

Certes, le raya contemporain de Karageorges n'est ni moins brave ni moins vigoureux que nous voyons ses descendants; il est animé de la même ardeur nationale et surtout religieuse, mais il est un raya. Ses fils auront des souvenirs de victoire; à lui, les chants populaires ne retracent que les images d'un héroïsme inutile depuis quatre siècles; il a peine à croire au succès, surtout sans alliés. C'est bien pour cela que Matia Nénadovitch traîne partout, les premiers jours, son canonnier schvab et son Dcli-

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Ahmed, soi-disant envoyés, l'un de l'Empereur, l'autre du Sultan (i). Karageorges, lui, applique sans phrases le règlement sur les milices, œuvre des knèzes et de Moustafa-Pacha, et que les dahis euxmêmes ont appliqué (2). Avec ses inomtsi^ il parcourt les villages, réclamant de chaque feu au moins un soldat, menaçant du pâlies réfractaires. La chronique n'en cite d'ailleurs que fort peu ; le plus notable est un certain Thomas qui a conseillé à ses voisins de ne pas s'encanailler avec des haïdouks;on lui enrôle son fils, et, pour habituer Thomas aux mauvaises compagnies en même temps que pour le compromettre devant les Turcs, on lui en pend un dans sa cour!

Les hommes levés, il faut les armer; beaucoup de fusils ont été confisqués par les janissaires, et quant à la poudre on n'en a pas du tout. Heureusement on peut s'en procurer à Semlin (Zémoun^, contre des cochons serbes, et vers 1808 les révoltés auront leur fabrique à eux installée près de Valiévo par le traducteur de Télémaque^ Jivkovitch. Cependant les paysans ramassent, après chaque rencontre, les fusils que les Turcs ont abandonnés ; les combats contre les Bosniaques leur vaudront aussi des kandjars, des yatagans, des lances, des masses d'armes, des cottes de mailles. Ils se partagent ce butin, oriental ou moyenâgeux, en commençant naturellement par qui est déjà pourvu. Aux voïvodes,

(i) V. plus haut p. 264.

2; Id., p. 274

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à leurs momisi, les fusils les plus bruyants, les chevaux arabes, les lames gravées de versets du Coran, les caftans brodés d'or, les turbans et les aigrettes qui font s'exclamer les femmes : « On dirait de vrais janissaires! » Les paysans, eux, héritent des vieux mousquets qu'ils garderont Jusqu'au jour où des armes plus efficaces leur viendront de l'étranger. D'Autriche d'abord : à Semlin, les Autrichiens en vendent volontiers, par l'entremise des juifs, quitte à dire parfois, l'argent touché, que leur neutralité leur interditde livrer une tellemarchandise. On les accuse aussi d'y mettre la marque russe de Toula, pour ne passe compromettre et compromettre autrui; mais le fait est que de bonne heure les Serbes ont reçu de vrais fusils de Toula. Jusqu'en 1812, ces envois de Russie seront fréquents, et d'ailleurs au profit surtout des chefs, si, comme le prétend l'agent russe à Belgrade, Rodofinikine, ils vendent à leurs soldats ce qu'ils devraient leur distribuer.

Ce qui a manqué le plus aux révoltés, c'est l'artillerie. Au début, Karageorges a employé des canons de bois dont l'effet a été médiocre ; Nénadovitch avait, lui, ce petit canon de fer de l'évéque de Temesvar, Stratimirovitch, qui n'avait servi jusqu'alors qu'à sonner les grandes fêtes. Il a joui d'une popularité semblable à celle, un siècle plus tard, des Frani{oust, des « yS » fournis par le Creusot; quand les insurgés fléchissent, devant

Belgrade, sa voix les ramène au combat.

Entendez-vous? C'est notre canon, notre canon qui

tire! » — et, par contre, il démoralise l'adversaire; après la prise de leur ville, les Turcs d'Oujitsé viennent le tâter et pleurent en le trouvant vraiment en fer. Plus tard, les Serbes en ont beaucoup d'autres, pour la plupart trouvés à Belgrade, mais qui leur servent peu : « Nous avons de vieux canons d€ campagne ou de forteresse, écrit Karageorges à la fin de 1806, mais pas en bon état. Quant aux artilleurs, nous n'en avons que trois, mais nous en formons d'autres. » Il semble qu'on ne les ait pas formés vite, car, en i8i3. les Serbes ont de nombreuses batteries qui leur viennent des Russes, mais elles font moins de besogne utile que le joujou de 1804.

En même temps que l'armement, l'organisation s'améliore. Nous avons vu, au début, les bandes se former spontanément ou presque, puis Karageorges activer leur recrutement avec ses momtsi. Plus tard, les levées prennent l'aspect de notre mobilisation générale : « Notre gospodar, raconte Pierre Sokitch, envoyait ses ordres aux oberknè{eSy et ceux-ci aux capitaines et aux houlioiibachas qui rassemblaient le peuple » à raison, généralement, d'un soldat par feu. Aussitôt le Tatar arrivé — Tatar et courrier sont synonymes — les paysans dont le tour est venu de quitter leur champ prennent leur fusil, empilent dans leur sac en tapisserie, leur torba^ les galettes de maïs et les tranches de viande fumée que varieront à l'occasion les cochons rencontrés sans gardien. Puis les cartouches rangées, elles aussi, dans une torba, la

l'abmée de karageorges 291

troupe se réunit devant Téglise et part, boulioubacha en tête, vers le chef-lieu, Valiévo, Chabats, Belgrade, Smédérévo (Semendria), Kragouïévats, selon les régions, et de là, par colonnes de 4 ou S.ooohommes, ils se dirigent vers la frontière la plus voisine ou la plus menacée.

D'ordinaire, la cavalerie ouvre la marche, et comme les mômtsi qui la forment' sont parés des dépouilles des Turcs et portent la lance comme les Bosniaques, on croirait voir des beys ou des spahis, sans la queue qui leur pend sur le col, à l'autrichienne. Puis vient la masse compacte des piétons; ces houppelandes blanches annoncent lescontingents de Test et du sud, ces vestes et ces culottes de gros drap brun, ceux du nord et de l'ouest; çà et là, dans cette forêt mouvante de hauts bonnets de fourrure, éclate la note claire d'une diaïkachka (aujourd'hui chaïkatcha], le bonnet bleu de miliciens serbes jadis au service de l'Autriche. Tout ce monde avance au son du tambour — il y en a une école à Topola — ou parfois en chantant, sous des étendards improvisés par la fantaisie des chefs ou tirés des églises qui les avaient employés Jadis à des fêtes plus pacifiques. Voici celui de Nénadovitch, dont le rouge, le bleu et le blanc sont encore les couleurs nationales de la Serbie ; celui de Karageorges, vert et blanc, avec l'inscription : « Comprenez, peuples, et repentezvous, car Dieu est avec nous! » ; celui de Katitch Yanko, vert et rouge, avec l'image de saint Nicolas et de l'archange Michel. A ces étendards personnels

s'en ajouteront, par la suite, d'autres d'un sens plus compliqué ; on voit sur l'un l'emblème légendaire des vieux Triballes — la tête de sanglier percée d'une flèche — sur l'autre la croix serbe avec les quatre S de la devise nationale (i) logés dans ses angles. Enfin la Russie en enverra de compliqués et somptueux oti l'aigle noir couronné d'or des rois serbes d'autrefois voisine, entre des devises pieuses, avec saint Georges et saint André,

Après les fantassins viendront — mais seulement en 181 2 — des canonniers revêtus du sombre uniforme russe, puis des régoulachi dressés à l'européenne; et enfin les bagages, caissons, chariot chargés de l'autel de campagne offert par l'archevêque Stratimirovitch, chariots de vivres conduits par les gens des {ûdronga, les communauf^s familiales où la levée d'un homme par feu a laissé des disponibles. Ces chariots repartiront, après la bataille, avec les blessés ou le butin et reviendront, de quinze jours en quinze jours, avec de nouveaux approvisionnements.

Pour « articuler » cette longue colonne, toute une hiérarchie de gradés s'échelonne du voïvode au simple soldat. Quelques-uns sont des officiers ou des sous-officiers qui, pour servir la cause nationale, ont déserté des régiments serbes d'Autriche, mais la plupart sont des paysans aisés que leur influence locale a désignés pour un grade. Parmi ces derniers,

(i) Sama sloga Srbina spnsova. C'est l'union seule <^Hi sauve les Serbes,

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l'aspect oriental domine. « On a conservé, écrit le major russe Gramberg, les habits des Turcs et leurs charges militaires, comme boyotik-bacha, commandant de deux mille hommes, biinebacha, commandant de mille, toptchi-bacha^ capitaine d'artillerie, biiïraktar, enseigne. » A la longue seulement, sous l'influence des frères d'outre-Save, on voit apparaître des fendriku (fiihnrich) et des kaplart [kapral), porteenseigne et caporaux dont les uniformes mêlent l'Europe et l'Orient.

Ce mélange est partout dans l'armée de Karageorges. De bonne heure, en effet, il a songé à donner à ses paysans l'instruction militaire qu'il avait reçue lui-même; dès i8o5, nous voyons ses troupes s'exercer, devant Belgrade, sous les ordres de l'ex-capitaine autrichien Raditch-Pétrovitch qui, pour avoir combattu les Français en Italie, doit être au courant des meilleures méthodes. Un peu plus tard, des instructeurs russes s'ajoutent aux Serbes d'Autriche, et nous verrons Karageorges, peut-être peu satisfait d'eux, s'effojcer de faire venir des Français (i) et finalement créer, à Topola, une sorte d'École militaire.

Ces efforts, certains étrangers les blâment. « Si les Serbes commencent à s'instruire, écrit Rodofinikine, ils perdront les qualités qu'ils ont et n'en gagneront pas d'autres. » Ce qu'il en dit là provient surtout de sa crainte que, par la création de troupes régulières,

(i) Cf. PauI Boppe, Documents incdils sur Us relations Je la Serbie avec Napoléon I". Belgrade, 1888.

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Karageorges n'acquière plus d'autorité sur certains voïvodes qui sont à sa dévotion, à lui, Rodofinikine; mais c'est vrai pourtant qu'en passant de son ordre spontané à un ordre appris, une armée perd de sa valeur, du moins pendant un temps. En a-t-il été ainsi de l'armée serbe?

De son instruction proprement dite, nous ne pouvons guère juger; elle était, en tout cas, plus avancée que celle de ses adversaires. Quant à sa discipline, il semble qu'elle ait toujours été forte. On nous parle, au début, de réfractaires, de haudouks, comme Djourtchia, qui entendent faire la guerre à leur façon et à leur profit ; mais ils sont rares et vite punis. Plus tard, les brutalités de quelques instructeurs provoquent des plaintes — on ne traite pas un paysan serbe comme un Allemand — et certains contingents menacent de se révolter si, pendant qu'ils sont dans les tranchées, les chefs s'en vont au village caresser leur femme et celle d'autrui. Malgré tout, l'armée est bien dans la main de Karageorges, mais quelques voïvodes n'y sont pas. De là des tiraillements, politiques plutôt que militaires, qui préparent, pour i8i3, la chute de Karageorges et le triomphe passager des Turcs.

Sur les forces de ceux-ci, les contemporains ne sont pas d'accord (i), et le fait est qu'elles ont fort

(i) Pour cette partie de notre étude, nous avons utilisé surtout les

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varié. Nous avons vu les janissaires du pachalik de Belgrade étaient peu nombreux quand ils ont réussi, en 1802, à se débarrasser de Moustafa-Pacha ; leur premier soin, vainqueurs, doit être de se renforcer d'aventuriers bosniaques (i). Ceux-ci périront, dès les premiers jours de la révolte, dans les hans où ils tiennent garnison et alors tout ce que les dahis peuvent envoyer contre Karageorges, en mars 1S04, c'est six cents cavaliers. Le reste de leur monde leur est nécessaire dans Belgrade pour surveiller tant les musulmans que les chrétiens.

C'est en effet la grande faiblesse des dahis que la population musulmane des villes se battrait plus volontiers contre eux que pour eux; mais même quand cette désunion aura cessé, les musulmans seront peu nombreux. A Valicvo, où Nénadovitch assure qu'il y avait 2.000 maisons turques^ son récit nous y montre beaucoup moins de combattants. A Oujitsé, dans la région la plus musulmane de la Serbie, les défenseurs arment, pour faire nombre, jusqu'à des tziganes. A Chabats, la résistance ne dure que grâce ù des secours de Bosnie. Au surplus, les musulmans des villes serbes sont pour la plupart des artisans; nombreux ou non, ils ne sont bons qu'à la défense de leurs villes. Or, elles succomberont fatalement, une fois bloquées, si les dahis n'ont en campagne une armée pour les secourir.

relations des envoyés trançiis dans les Balkans, publiées par M. Gavrilovitch Ispisi «^ pariskikb Arkhiva a Extraits des archives de Paris ». Belgrade, 1905J.

(i) V. plus Inut, p. 267.

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Ils essayent de s'en faire une, au début, en appelant « contre les haudouks », comme ils disent, les paysans de divers districts, avec leurs knèzes; mais il leur faut bientôt renvoyer ces auxiliaires peu sûrs et en chercher d'autres, des musulmans, mais lesquels? Des Albanais recrutés isolément n'arriveront pas jusqu'à Belgrade; une « grande compagnie » de kirdjalis engagée en bloc viendra, ou des pachaliks fidèles à la Porte — et les dahis savent le peu que vaut le pardon qu'elle leur a accordé après le meurtre de Moustafa-pacha — ou des pays rebelles, de chez Pasvan-Oglou, par exemple, et probablement ils lui livreront Belgrade. Il faut pourtant des secours, coûte que coûte, et les dahis acceptent, en avril, celui de Gouchanats-AIi.

Après avoir été lieutenant de Pasvan-Oglou, ce chef de bande écumait la Roumélie pour son compte, avec 2.000 kirdjalis, quand lui parvint la nouvelle des troubles en Serbie. Il s'y dirigea aussitôt, et le dahi Koutchouk-Ali, en quête de renforts, le rencontra dans la vallée de la Morava; c'eût été une heureuse aubaine s'il n'y avait eu lieu de le craindre en secret accord avec Pasvan-Oglou. En tout cas, le dahi n'était pas en état de se passer des kirdjalis; il les ramena donc avec lui dans Belgrade, mais leur y ferma les portes de la citadelle. Pendant dix-huit mois, Gouchanats va rester là, entre Serbes et janissaires, bataillant avec les uns, intriguant avec tous, rêvant de se taire pacha de Belgrade, fût-ce au prix de cinq ou six trahisons, et sans autre effet

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sur les événements que de retarder la prise de la ville par Karageorges jusqu'en novembre 1806.

En somme, il n'était pas difficile aux Serbes de venir à bout de ces adversaires plus ou moins divisés; mais, leur pays reconquis, il fallait le défendre contre les voisins, et d'abord contre les bcgs deBosniequerendaientredoutablesetleurs traditions guerrières et leur fanatisme et leur nombre. Ils pouvaient lever, en effet, cinquante ou soixante mille hommes, auxquels se joindraient, en cas de guerre sainte, les 78.000 janissaires du pacha de Travnik, dont, il est vrai, « 16.000 seulement étaient astreints à un service régulier (i) ». C'était plus, en tout cas, qu'il n'en fallait, au début, pour submerger la Serbie,

Ce qui la sauve, c'est d'abord que les begs méprisent les parvenus que sont les dahis, et qu'ensuite la cause des musulmans d'ailleurs, fût-elle celle du Sultan, les intéresse peu. « De toutes les provinces de l'empire turc, constate en 1808 l'ambassadeur Scbastiani, la Bosnie est celle qui entretient le moins de rapports avec sa capitale. » Il en vient pourtant des ordres, de cette capitale, mais s'ils sont gênants, les Bosniaques écrivent à leur protectrice, la sultane-validé. « Ils font destituer leur vizir dès qu'il montre de la fermeté et l'envie de connaître les ressources de son gouvernement. Dans cette occasion, il a contre lui les pachas à deux queues, les

(i) Correspondance de David, consul français à Travnik.

ridjals et les trente-six capitaines héréditaires... » Il en est de même en Herzégovine. « Koukavitsa-Pacha voulut entrer de vive force à Mostar et s'y faire payer le 7niri\ les habitants le massacrèrent. » Sauf à Travnik, leur résidence, les pachas n'ont qu'une « autorité d'opinion », d'autant plus mince qu'Osmanlis, Syriens, Albanais, tous issus du trafic des charges, ils ne savent rien des coutumes et de la langue du pays; les Bosniaques, de leur côté, n'ont appris du turc, dit-on, qne yoq ! yoq I (non! non!)

L'ordre arrive-t-il de mobiliser cette république musulmane, le pacha fait lire, dans les mosquées, lefefva qui proclame la guerre sainte; puis, sur la place publique de Sarayévo, « il plante ses trois queues, qu'on arrose du sang des agneaux »; sur quoi, des janissaires s'inscrivent pour partir, et la foule les paye de leur zèle en « sérénades barbares ». Mais la plupart attendent, pour bouger, l'arriéré de leur solde ou l'approche de l'ennemi. Les « capitaines héréditaires », de leur côté, attendent le pacha, qui en est encore à demander aux richards de Sarajevo, sans succès, de l'argent pour se faire fondre des canons. Bref, chacun vaque à ses affaires. « Un firman a défendu aux agas de mettre leurs chevaux à l'herbe afin d'aller plus tôt à la guerre. Les chevaux sont à l'herbe et ceux du pacha aussi... (i). »

Cette inertie s'explique, non seulement par de vieilles habitudes, mais encore par les sentiments complexes des Bosniaques. Assurément, une révolte

i) Ibidem.

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de rayas est d'un fâcheux exemple, mais il est pourtant des voisins plus dangereux que ces rayas. On dit que les Français de Dalmatie vont fournir au Sultan des officiers et descanons ; que s'en suivra-t-il, sinon le ni^am djcdid., l'ordre nouveau, selon lequel les pachas obéiront à la Porte et les « kapétanes « aux pachas? Mieux vaut encore que les Serbes soient libres. Puis les Français deviennent les alliés des Russes, et les begs en concluent qu'il faut, plus que jamais, ouvrir l'œil. ,( Osman-Kapétane, le plus puissant des seigneurs bosniaques, et quatre ou cinq autres ont répondu aux sommations du vizir qu'ils ne pourraient lui envoyer qu'un petit nombre d'hommes, parce qu'ils auraient besoin de leurs troupes si les Français venaient en Bosnie. »

Mais tout le monde n'est pas aussi sage. D'abord, il y a des gens que la révolte atteint dans leurs intérêts; certains begs y perdent les redevances de leurs villages des bords de la Drina ; d'autres songent au butin, aux femmes, aux enfants qu'ils pourraient enlever en Serbie. L'appel à la guerre sainte, enfin, agit sur les masses, et les chefs les plus obéis ne le seraient plus s'ils refusaient longtemps à leurs hommes l'occasion d'une belle chevauchée. On voit donc, au printemps, près de Zvornik, sur la basse Drina, se réunir, à côté des janissaires équipés à la turque et des mamelouks qui sont les monitsi du pacha, des milliers de cavaliers casqués et cuirassés comme au Moyen Age. Derrière les kraichnitsi (i),

(i) Gens de la Kraïna, de la fronticrc de Croatie,

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au turban hérissé de plumes, « dont chacune montre qu'on a tué un giaour et rapporté sa tête », celte cohue passe le fleuve, sous les yeux du pacha qui croit la commander, se répand dans les campagnes, brûle des villages, coupe des têtes, jusqu'au Jour où Karageorges est accouru. Alors, ce sont des tentatives de surprise, des combats singuliers où les Serbes, même vainqueurs, n'ont pas toujours le plus beau rôle — ils n'entendent rien aux usages de la cheva* lerie — et enfin la grande mêlée, celle de Michar' par exemple, qui se termine par la fuite des envahisseurs vers Chabats et laDrina. A moins pourtant que la bataille ne soit inutile ; si la guerre traîne et si les vivres ou le butin se font rares, les Bosniaques se rappellent que de vieux privilèges limitent à deux mois leur « service d'ost » ; sans attendre l'ordre du pacha, ils s'en retournent chez eux, par petites troupes qui pillent tout, même en Bosnie, et bientôt, a laissant le mousquet pour la pipe », ils laissent aussi les Serbes libres de courir à la rencontre des autres armées musulmanes.

De ces autres armées, ils n'ont pas eu à se préoccuper au débat; en 1804, la Porte les croyait révoltés simplement contre les dahis, et ne l'eût-elle pas cru qu'il en aurait été de même ; tous les témoignages s'accordent sur son impuissance. Mécontentement des villes, lourdeur des impôts destinés soidisant à payer les troupes licenciées depuis la paix

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de Sistova, désordre de ces troupes qui se payent elles-mêmes en pillant jusque dans Stamboul, batailles dans les rues, incendies fréquents, tout cela est encore peu à côté de la dévastation des provinces. « Elles fourmillent, écrit en 1799 un agent du ministre autrichien Thugut, d'une populace prête à se livrer au pillage. )> L'année d'après, il est commencé. « La Roumélie est toute en combustion. » Puis, en 1801, « tout le pays est dévasté jusqu'à Nich »; en. 1802, « les chemins continuent d'être infestés par des brigands auxquels se sont jointes les troupes débandées de Gourdgi-Osman-Pacha ». A leur tour, les agents français notent que « les villages sont livrés à des horreurs infinies » (i); que les capitales sont bloquées, les courriers de Constantinople n'atteignant même plus Andrinople; enfin, en 1809, que « toute la Roumélie ressemble, de l'aveu même des Turcs, à une forêt remplie de brigands ennemis les uns des autres » (2). Cependant, un chef tatar se taille un sultanat près de Silistrie; de Nicopolis à Varna, Tersenik-Oglou gouverne la Bulgarie orientale, avec ou sans l'aveu de la Porte; Pasvan-Oglou en a conquis l'autre moitié. En Albanie, Ali-Pacha guerroyé contre les pachas voisins; en Egypte, Méhémet-Ali commence sa fortune; les Wahabites, en Arabie, sont maîtres des villes saintes. Si les Serbes sont des révoltés, ils le sont en nombreuse compa-

(i) Voir l'ariicle de M. Louis Léger sur l'évêqae Sofroni et la Bulgarie de ce temps. La Bulgarie, Paris, 1885. (2) Dipêche de David.

gnie, et nul n'imagine encore qu'ils soient plus dangereux que les autres mutins.

En i8o5, pourtant, la situation des Turcs s'améliore. Les pachas de Roumélie ont fini par marcher contre Pasvan-Oglou et le battre; puis il meurt en 1806, et dès lors, l'autorité de la Porte étant à peu près rétablie à Viddin, la Serbie se trouve découverte à Test comme à l'ouest et au sud, quand la guerre sainte appelle tous les musulmans de la Turquie d'Europe à un assaut qui se donnera sur le Timok en même temps que sur la Drina et sur la Morava. Heureusement, il en est de la Turquie comme de la Bosnie! Taxé à iS.ooo hommes, Tersenik-Oglou chasse de chez lui les messagers du sultan; Ibrahim, pacha de Scutari, n'ose amener, contre d'autres chrétiens, ses Albanais catholiques ; Ali, pacha de Janina, s'excuse sur le voisinage menaçant des Français ; le pacha de Leskovats coupe les vivres à ses collègues ; tous réclament, pour s'équiper, des subsides qui ne leur suffisent jamais. De leur côté, les janissaires refusent de faire campagne à côté des bataillons réguliers du ni^am-djcdid; quand ces deux troupes se rencontrent, à Andrinople, il y a bataille.

N'empêche qu'une fois réunie à Sofia, l'armée est imposante. De loin, ses innombrables feux enfument l'horizon et cachent presque la forêt des étendards et des queues de cheval que le vent agite au-dessus des tentes; de près, le bruit des tambours, le hennissement des chevaux, des chameaux, les cris des soldats assourdissent le « Franc » qui, dans la cohue,

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cherche le quartier d'un chef. L'adjudant-ge'néral Mériage nous décrit, avec un étonnement ironique, celui d'Ismaël, le plus puissant des begs macédoniens : « Vingt gouverneurs, ses subordonnés, y occupent des tentes doublées de satin, avec des sofas magnifiques. Chacun a ses gens et ses chevaux autour de lui, sans autre ordre, de sorte qu'on ne peut circuler. »

Le camp levé, le désordre augmente . Selon l'usage, les coureurs de l'armée pillent les villages à droite et à gauche de la route. Les chariots de provisions étant pour les chefs, les soldats doivent vivre sur le pays. Mais il est d'accès difficile ; les chemins y finissent dans les bois ou devant des retranchements qu'il faut forcer. Les assauts furieux se succèdent, réussissent parfois, mais au prix de quelles pertes! — ou, le plus souvent, ils sont repoussés assez longtemps pour que Karageorges arrive avec des réserves. Alors, pour les Turcs déjà décimés, c'est la défaite, ou la famine, ou la retraite, ou les trois à la fois. Ibrahim-Pacha, repoussé, voit ses soldats vendre leur fusil pour avoir du pain, puis s'en aller ; il n'a plus qu'à les suivre.

Les Serbes devront arrêter ces attaques jusqu'en 1812, sans que le nombre de leurs adversaires décroisse, malgré la guerre que les Turcs soutiennent contre la Russie ; il semble au contraire qu'elle les multiplie, les aguerrisse et leur apprenne à concerter leurs mouvements. Quandelleestfinie, en 181 3, toutes les forces musulmanes refluent vers la Serbie

et cette vague de deux cent mille hommes ou plus — quiles compterait? •— lasubmerge,mais sans Tabattre. On le verra bien en i8i5.

Que conclure de cette revue des armées ? Les contemporains hésitaient ; la plupart s'étonnaient que la petite Serbie pût résister ; quelques-uns, qu'elle ne triomphât pas plus aisément. Parmi ces derniers, notre Mériage jugeait de haut Karageorges ; un chef de brigands, Dély-Quadri, n'avait-il pas forcé la Porte à le faire pacha ! Mais cette comparaison désobligeante est dei8o6 ; plus tard, en voyant les Turcs tenir tête aux Russes, Mériage eût autrement parlé.

Il est certain que, devant la révolte, la Porte a été lente à s'émouvoir, lente à s'armer; que la diversion russe a aidé les Serbes — non sans les paralyser parfois. Pourtant la disproportion des forces était telle qu'ils auraient bientôt succombé, si quelque supériorité nel'avait compensée. Nous avons constaté celle de leur organisation. Le système des Turcs était celui de la nation armée, mais comme au Moyen Age, avec des féodaux et des mercenaires. Du côté serbe, c'était aussi la nation armée, mais déjà à notre façon ; les créateurs de la la7idwehr et du landsturm n'ont rien trouvé d'essentiel qui n'eût été fait en Serbie.

La nouveauté y a été, du reste, moins la « militarisation » des masses — de temps immémorial, dans les tribus de la montagne, tout homme était soldat contre le Turc — que son extension à des rayas de

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Jla plaine asservis depuis des siècles. Que ces raïas aient obéi à des voïvodes, qu'ils soient devenus des soldats, et ces soldats une armée, c'est là le fait qui consternait les Turcs. On se rappelle qu'en 1802, lé sultan Sélim avait menacé les janissaires d'une armée des raïas, mais personrie n'y croyait, pas même Sélim (i). Or, en i8o5, Békir-Pacha la trouve devant Belgrade, cette armée. Elle le salue de ses salves. « Il n'avait plus une. goutte de sang à la figure, écrit Matia Nénadovitch, ni lui ni ses begs ! » Or, ils ne courent aucun danger; mais cette transformation des Serbes, quel exemple pour les raïas encore soumis 1

Or, ils n'ont bougé, ces autres raïas, ni en Macédoine ni en Bulgarie ; il faut donc croire que les Serbes avaient en eux quelque chose qui manquait ailleurs. Qu'est-ce, sinon leur tradition sécul> laire de lutte et de sacrifices ? En dépit de quelques timidités et de découragements d'un jour, le sentiment de la nation était celui qu'exprimait, en 1806, un chef obscur, Vassa Protitch : « Nous savons que les Turcs sont trois contre un, mais nous nous sommes donné parole de lutter jusqu'au bout ; nous mourrons tous avant que nos enfants fuient. Pourvu seulement que nous ayons des munitions I... » Ces paroles,' la Serbie les répète encore (2), et les soldats

■du roi Pierre nous aident à comprendre l'héroïsme de leurs aïeux.

(i) V. plu» haut, p. 267.

(a) Ëcrit en octobre 191 s-

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