‹ La Yougoslavie; études et souvenirsChapitre 3 sur 17 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Nous avons donné aux noms yougoslaves leur forme réelle, toutes les fois qu'il a paru possible de le faire; nous disons Zagreb et Lioubiiana pour Agram et Laybach, mais nous reculons, au risque d'être taxé d'illogisme, devant Spliet pour Spalato et Béograd pour Belgrade. D'autre part, nous avons transcrit ces noms de façon à donner leur prononciation aussi approchée que possible ; comment faire autrement avec une langue d'orthographe rigoureusement phonétique ? Mais ici encore les habitudes prises nous ont gêné ; on ne fera pas accepter au lecteur Karadjordjé pour Karageorges. Le mieux aurait été, assurément, d'employer pour ces transcriptions les caractères latins des Croates qui sont accompagnés de signes indicateurs de leur vraie prononciation, mais, pour le moment, ces caractères sont rares dans nos imprimeries.

Le pays: souvenirs de route "^

L'Européen d'aujourd'hui connaît le peuple serbocroate, mais il imagine mal son pays; de la steppe du Danube à la « côte d'azur * des Dalmates, des vallées serbes aux cirques « lunaires » du Monténégro (2), trop de contrastes le bariolent, et aussi trop de traditions, trop de dominations différentes. Ce chaos a pourtant son unité, mais la déduire de la linguistique ou de l'ethnographie serait long; nous ne voulons ici que suivre, au hl du souvenir, les images qu'évoque le chant croate « Qu'elle est belle, notre patrie...! » et peut-être les aspects rencontrés sur la route nous parleront-ils, si divers qu'ils soient, d'une âme unique et d'un effort commun.

Presque toujours, c'est par Vienne qu'on arrive enpaysserbo-croate, etcequ'onenremarque d'abord, au fond de la monotone pu{{ta hongroise, c'est la falaise et les bastions noirs de Petrovarajdin (3); puis, derrière la Save et le Danube, sur sa haute péninsule, lablancheBelgrade. Ily amieux pourtant, et la vraie route est celle qu'a suivie la civilisation méditerranéenne. Embarquez-vous h Venise, un

(1) Écrit en 1910.

(a) Loti.

(3) Pctcrwardein, disent les .Ml;m.uids.

soir, au milieu des rumeurs et des lumières du quai des Esclavons; l'aube allonge devant vous les côtes nues où les Vénitiens ont trouvé jadis les pilotis de leur ville et le bois de leurs galères. Ces forêts qu'ils avaient dévastées, les troupeaux nomades ont achevé de les raser; la bora, le vent du nord, a balayé leur sol desséché. Qui le rapportera? L'Autriche se souciera-t-elle d'étendre la végétation dont quelques spéculateurs ont su couronner Abbazia, le Biarritz autrichien? Et pendant que souvenirs et questions se mêlent, voici, sur un rivage déjà moins sévère, des murs qu'en i2o3 ont escaladés des croisés champenois ou flamands; une ville, Zara, que d'autres Français ont possédée de 1806 à 18 14, et leurs journaux et leurs proclamations sont encore là, près de sarcophages et de verreries romaines, dans un musée qu'abrite une basilique byzantine. Mais dans tout cela rien ne révèle encore le pays slave; il faut le chercher plus au sud, par les canaux qui séparent la chaîne côtière d'autres chaînes à demi écroulées dans les flots. Jadis ils ont été la route des vaisseaux vénitiens, et aussi celle des pirates; ces havres sournois ont caché les ouscoques, les « frères de la côte » serbes ou croates. Maintenant, sur la mer que leurs « rouges pavillons » ont illuminée jadis, on n'entrevoit, dans la nuit, que lanternes tremblantes de pêcheurs, feux lointains de phares. Et tout à coup, après un dernier cap, ces feux s'abaissent, deviennent innombrables; nous arrivons à Spalato (Spliet).

Ici encore, l'empreinte slave est peu marquée. Devant une « Place Marmont », ces quais font penser à Naples, ce palais à Venise; ce souterrain qui s'ouvre entre des colonnes antiques, au-dessous de prosaïques volets verts, conduit à la place où, sous l'ueil de sphinx apportés d'Egypte, il y a quinze siècles, un temple d'Hercule devenu baptistère fait face à la cathédrale qui fut le mausolée de Dioclétien. Partout l'antiquitésurgit, de ces feuilles d'acanthe qui encadrent l'enseigne d'un barbier, de ces corridors baptisés rues qu'enjambent des arcs-boutants, de cette Porte Dorée dont les niches vides ne montrent plus les statues qui lui valurent son nom. Puis, dans la campagne, voici les ruines de Salone, son amphithéâtre, ses basiliques au seuil usé par d'innombrables générations de fidèles, les tombes des martyrs, les sarcophages défoncés, dit-on, par les Avares. Mais que d'autres barbares, jusqu'aux Turcs, ont passé par la brèche qui s'ouvre dans la montagne, au-dessus de Salone et de Spalaio!

Deux mondes s'y touchent; en bas, la côte des Sept Châteaux, ses olixicrs, ses cyprès, ses villes penchées sur le golfe bleu, Troguir et Spalato,

jLa blanche Oloossonne et la blanche Caniyre

du poète; en haut, le désert. Qu'on prenne le chemin de fer joujou qui escalade la pente; on verra d'un côté la mer s'étendre, semée d'îles violettes; de l'autre, monter vers le ciel un mur ici nu, poli et strié comme l'agate; là piqué, aux fentes du calcaire, de bouquets d'herbe jaunie. Tout en haut,

ce sera Glissa, le nid d'aigle que se sont disputé chrétiens et Turcs; et des solitudes coupées de maigres ( champs et de chênes rabougris, seul reste des forêts ! brûlées, dit-on, pour en débusquer les ouscoques. Ces images, on les oublie, le soir, sur les quais bruyants où s'attroupent les Spalatins, en écoutant conter les luttes moins âpres d'aujourd'hui, les espoirs de de- ^

main. « Sera-t-il ici, le grand port slave de l'Adriatique? Ah! si l'Autriche voulait... » Mais quoi? elle n'a pas su ouvrir l'intérieur; même par mer, Spalato est mal desservie : « les Schvahc ne veulent pas nous donner desheuresde chrétiens ! » grommellel'homme qui, au milieu de la nuit, porte vos bagages au bateau pour Raguse.

Il part enfin, ce bateau, et c'est d'abord la nuit profonde, mais bientôt deux feux verts annoncent le port de Curzola; sous un rayon de lune, une barque frêle en apporte quatre petites Croates, strictement gantées et chapeautées, filles de quelque émigré revenu du pays des dollars. Plus loin, le maquis flambe sur la côte, jusqu'à l'entrée des passes du port moderne de Raguse, Gravosa, qu'il faut laisser à gauche pour se présenter, au jour, devant l'autre rade, celle des Ragusains du Moyen Age. Du large, on aperçoit la presqu'île verdoyante de Lapad, puis les pentes raides du mont Saint-Serge, et au-dessous, sur une langue de roc, des dômes, des tours, des créneaux, surgis de buissons de lauriers-roses. En \ quatre coups de rames, on traverse le vieux port pour i débarquer devant l'étroit guichet au delà duquel on \

embrasse, d'un coup d'œil, et la basilique de Saint- Biaise, et la grand'rue, le Stradone, et la fontaine sculptée où s'assemblent toujours les pigeons de Saint Biaise, le protecteur de la ville, et le palais où ne s'assemblent plus les sénateurs de la République. Tout se touche à Raguse; courte est la grand'rue, courts les escaliers qui mènent aux murs d'où l'on revoit les jardins et la mer; court aussi le temps aux Archives ou dans la bibliothèque des Franciscains, encore que, par instants, on y regrette les cèdres de Lapad, les platanes de la Porte Pilé, la bavarde Place aux Herbes et les Ragusains eux-mêmes. Que de voyageurs ont célébré leur accueil, depuis le bon abbé Fortis, si sensible, il y a cent cinquante ans, à la beauté de leurs livres, à la délicatesse de leur table et môme à la blancheur des mains qui l'y servaient! que de Français^ môme arrivés en conquérants, ont été conquis h leur tour, selon le mot de Napoléon, par cette « oasis de civilisation »! Je me rappelle un retour, le soir, par cette route de Marmont qu'on retrouve partout sur la côte dalmate. A gauche, on distinguait encore, dans l'île de Locrouma, le fort jadis baptisé du nom de Napoléon; dans sa corbeille de tours, sur les flots argentés, Raguse glissait à notre rencontre, et quand il fallut mettre pied à terre, hors des murs, à la fontaine où s'arrêtaient jadis les muletiers turcs, ce fut au milieu d'une foule qui riait et chantait. Tout, dans ce cadre, prend un air de fête. J'y vois encore aux prises Capulet et Montaigu, les Croates

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« du droit » et les « coalisés serbo-croates «, réunis aux deux bouts du Stradone, les uns à la Porte Plotché, les autres à la Porte Pilé. De part et d'autre, les drapeaux flottaient au vent, les cuivres ronflaient, les jeunes gens reprenaient en chœur le Liepa nacha doinovino (Notre belle patrie!), et d'applaudir, aux terrasses des cafés, les successeurs des patriciens de jadis oubliaient leur cigare et les belles dames leur marena glacée. Dix heures sonnèrent; Capulet et Montaigu s'en furent se coucher et rêver de nouveaux assauts, tandis que, sous les platanes séculaires, un Serbo-Croate s'attardait à nous dire comment, de ville romane, Raguse était devenue, jadis, un foyer de slavisme et de civilisation. « Elle pourrait encore en être un, si l'Autriche... » Et c'était la môme plainte qu'à Spalato, les mêmes griefs.

C'était aussi la même excuse; la nature n'a pas préparé ce pays pourdes routes. La vallée de la Narenta exceptée, on ne gagne l'intérieur que par des gradins creusés de cuvettes, de polie qui, lacs en hiver, oasis en été, sont joints, sous le sol, par les couloirs où leur eau descend à la mer, mais séparés, à la surface, par des escarpements et des champs de pierres où l2s moutons ont peine à « tondre la largeur de leur langue ». Le type de ces régions désolées, c'est le Monténégro. Du col de Niégouche, au-dessus de Cattaro, on n'a devant soi qu'une ruche calcaire, aveuglante sous le soleil de midi, trouée d'alvéoles au fond desquelles, parfois, dans un champ minuscule, une Monténégrine bêche, sous l'œil de son époux

qui fume. Plus loin, c'est la cime du Dourmitor et les chaînes, sombres ou neigeuses, qui courent vers la Serbie.

En un tel pays, tout chemin est pittoresque, et même le chemin de fer qui, de Raguse, monte au polie que la donation d'un roi serbe, il y a six siècles, a fait nommer le Champ des Prêtres. En automne, des barques abandonnées y marquent seules un fond de rivière aussi poudreux que les champs d'alentour ; les troupeaux, autour des citernes, et leurs pâtres en souqucnillc blanche évoquent l'Orient des patriarches. Puis, d'arides défilés mènent à la plaine de la Narenta, qui, d'abord, semble déserte elle aussi; longtemps les paysans chrétiens l'ont fuie, et l'on comprend pourquoi en voyant, sur la montagne, les tours et les minarets de la ville des begs d'autrefois, Potchitel. Plus bas, les eaux vertes de la Narenta coulent sur des dalles blanches qu'elles effritent; des plages de cailloux étincellent, parfois des roseaux ondulent; de pêcheurs, on ne voit que des hérons. Mais peu à peu la plaine se peuple, et d'abord de tombes musulmanes, sur les bords du fleuve, qui les emportera quelque jour, puis de minarets qui annoncent Mostar. Hélas! trop d'édifices neufs, massifs et jaunâtres y jurent avec les lignes sveltes et blanches de ces minarets! Il faut, pour retrouver « la perle de l'Herzégovine », arriver au pont prétendu romain de la Narenta : d'un bond, entre deux tours, il franchit le précipice au fond duquel des enfants nus jouent dans l'écume; plus haut, des

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maisonneites aux fenêtres grillées s'accrochent à d'étroites plates-formes; plus haut encore, au pied des tours, des femmes voilées marchandent des fruits à des rustres en turban, des Turcs sans doute? Mais non; leurs yeux vifs, leurs longues jambes, leur parler serbe, avertissent qu'entre eux et les Dalmates la différence est mince; nous n'avons fait que passer de la Slavie chrétienne à la Slavie musulmane, et sous celle-ci, celle-là perce partout. Ce pont, ces tours, ces courtines à demi écroulées dans la verdure des jardins, parlent d'un temps où l'Islam n'était pas là.

Maintenant, après Mostar, c'est un défilé semblable à celui qu'à l'autre bout du monde slave, le Térek. s'est taillé dans le Caucase. Ce sont mêmes zigzags, mêmes brèches profondes, mêmes éboulis, mais ici la neige manque, et là-bas on ne voit guère, sur les sommets, ces mousses dorées par le soleil. Et puis la Narcnta a beau gronder, ses eaux ne sont pas noires; sous l'écume des sources puissantes qui jaillissent du roc, l'œil cherche la blancheur de la nymphe, et c'est sans surprise que, le défilé fini, on se trouve en pleine Arcadie. Des aiguilles nues dominent encore la vallée, mais, tout autour, ce n'est plus le maquis. Prairies et vergers se succèdent; des faucheurs empilent le foin, pour le sécher, sur des arbres qu'il étouffe; des paysannes en longue chemise cueillent le maïs; des enfants jouent autour d'un âne dessellé, et tout l'arc-en-ciel brille dans leur costume sommaire. Puis la Bosnie succède à

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l'Herzégovine, et les maisons prennent des airs de chalets qui jurent avec leurs jalousies à la turque; peu à peu, la forêt qui descend du sommet, les repousse vers la voie où les trains, sous une pluie d'étincelles qui allument des branches et parfois un toit, se hissent à grand effort au col d'Ivan et dévalent enfin vers Saraïévo.

Comme à Mostar, on y voit d'abord le présent. Voici, le long des quais tout neufs de la Miliatzka, un Hôtel de Ville morcsco-viennois, un théâtre, des casinos; plus loin deux cathédrales neuves, l'orthodoxe et la catholique, des casernes et encore des casernes. On les fuit dans les ruelles grouillantes de la icharchia, l'ancien marché, à la mosquée d'Ahmed Sokolovitch, l'enfant serbe devenu janissaire puis grand vizir, dans les cimetières qui entourent la ville; hors d'elle enfin, dans les montagnes où l'Autriche n'a pas encore imprimé sa marque.

Voici Travnik, son château des rois de Bosnie et plus tard des pachas, la foule de paysans, de popes, des mendiants, d'ivrognes qui, la foire finie, s'écoule vers les hameaux de la vallée, et je vois encore la famille qui s'en va, le père en tête, suivi d'une théorie de petits cochons noirs, puis sa femme, enfin les enfants, à la queue leu leu, tous patte ou pied dans la foulée de celui qui précède, et tous, bien entendu, à côté de la route. Cependant les souvenirs chrétiens se multiplient, tours sur les montagnes, couvents au fond des vallons. A Yaïtsé, que sa cascade et ses

lacs ont rendu célèbre, les siècles s'étagcnt comme des couches géologiques; en haut le château qui a longtemps bravé les Turcs; au-dessous, des mosquées et des maisons à grillages où disparaissent, à l'approche du passant, comme par une chatière, les fillettes aux cheveux rougis de henné; plus bas encore, l'église où des Franciscains gardent sous verre le squelette décapité du dernier roi de Bosnie; enfin, la gendarmerie, la gare et la fabrique de carbure de calcium pour laquelle des Chvabc ont saigné la cascade. « C'est le progrès! » dit avec orgueil le cicérone autrichien, et il est saisi d'apprendre qu'après avoir vu ces splendeurs on ira tout de même en Serbie, chez les sauvages!

Leur frontière, c'est la Drina, et nous prenons la route serbe qui la longe. Le fleuve la mine, les torrents l'encombrent de rocs, et pendant de longues heures, on la suit sans rien voir que les eaux qui courent et la forêt qui semble impénétrable. Voici pourtant une éclaircie ; près d'un torrent, au bout de son éventail de galets, une chaumière déjetée, un enclos, des chèvres qui s'acharnent aux branches basses d'un arbuste, un tout petit champ marquent la première étape d'un colon. Plus loin, le champ a grandi ; des cabines à claire-voie, sur pilotis, attendent le maïs mûr; une maison surgit, bariolée de traits et de fleurs géométriques; son maître vous accueille, et devant sa table hospitalière, son bahut bien garni, ses portraits du roi Pierre et du Tsar, vous pensez aux huttes en planches percées de trous

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pour la fumée, les bêtes et les gens, que vous avez vues aux portes de Saraïévo. Puis les villages se multiplient, et maintenant, derrière le fleuve, voici Zvornikqui, sous des tours jadis serbes dont arrivent des sonneries autrichiennes, semble aux gens d'ici à la fois TEden interdit et la Terre Promise. La vision disparaît, les montagnes reculent, et dans une large plaine, la Save apparaît, majestueuse. A la descendre en bateau, on s'ennuierait, entre les saules de la rive croate et les bosquets de la serbe, s'il ne surgissait toujours, de l'entrepont du vapeur, un Tzigane qui racle du violon et chante quelque ballade du bon vieux temps; celle, par exemple, du brigand qui adjure ses fils prisonniers avec lui de ne pas trahir, sous la torture, l'asile du chef, et dont la voix se brise quand il s'adresse au plus jeune : t Les Turcs te crèveront tes yeux noirs!... » Cependant, un sommet se dessine à l'horizon, THavala, gardien de Belgrade; des îles resserrent le courant, des moulins y travaillent entre des barques accouplées et fixes; un grand pont de fer, œuvre de Fives-Lille, coupe l'horizon, et Belgrade s'inscrit entre ses piliers. Mais nous avons contourne la Serbie; il aurait peut-être mieux valula traverser. Delà Drina, la route quigagnel'intérieur escalade la montagne au milieu d'arbres d'abord espacés — telles les silhouettes qui, sur les vieux plans, indiquent les bois; onpasse des torrents, des auberges où les consommateurs parlent plus qu'il ne consomment, des écoles neuves vers lesquelles, de tous les sentiers, le sac de tapisserie en

bandoulière, dévalent garçons et filles qui vous saluent d'un argentin n Dobro jyouiro l » {Bon mâùnl) Puis la forêt s'épaissit, et quand on se retourne une dernière fois vers la Drina, devant cette mer de verdure, on se croit dans l'Amérique de Chateaubriand. Sur l'autre versant toujours sous les arbres, on atteint la villeprochaine,Oujitsé,quin'apasdixmille âmes, qu'oncroirait' cent mille à l'emphasedeschants populaires. Est-ce à cause de la richesse passée de ses maisons turques, de sa forteresse presque inaccessible, ou bien parce qu'elle est la capitale de la Choiima, de la forêt si longtemps asile des Serbes? Hélas, au pied du château, la rivière est barrée ; un poste électrique, une filature, des scieries, des montagnes de planches s'alignent! « Nous ferons encore mieux quand nous aurons le chemin de fer ! » disent les gens d'OuJitsé. Sans doute, et la forêt s'en ira, et avec elle les épopées qu'on répète au son de la guitare serbe, le gouslé. J'entends encore la voix grave qui nous psalmodiait l'aventure de Marko Kraliévitch, le héros que le pacha a Jeté dans un cachot, mais que plaint la fille du pacha.

« Délivrez-le, seigneur ; écoutez mes prières ! Ce glaour enchaîné gronde ou gémit si fortj Que moi aussi je pleure, et mes larmes amères, Tombant sur mon métier, salissent mes fils d'or ! »

La chanson ne dit pas si, Marko délivré, la fille du pacha n'a pas pleuré encore plus, tout comme la fiancée trahie dont le lendemain, sur la grand route.

nou3 entendons chanter l'histoire. Pour Técouier jusqu'au bout, nous nous arrêtons; les chanteurs en fontautantetnousappellent : «Nousavonsdelarakia, du fromage; à votre service! • Puis voilà Pojéga, son unique rue où danse une noce, et de nouveau des maïs, des délilés verts que l'automne pique de rouge; une station balnéaire — une hutte et deux cuves — dans" un val où l'eau sulfureuse jaillit de partout; une église où deux familles — tout un peuple! — sont assemblées pour une bénédiction de fiançailles; encore des défilés où se serrent la route neuve et la Morava, celle-ci mangeant celle là ; enfin des pentes plus douces où commence la C/ioiimaJia, le pavs des forêts, qui justement n'en a plus guère. Cette Serbie déboisée est la Serbie moderne ; qui cherche celle d'autrefois doit suivre des vallées plus méridionales, celle de l'Ibar, par exemple. Dés son entrée, voici Jitcha où les premiers rois de Serbie ont été couronnés et où l'a été le roi Pierre; plus loin, construit on ne sait par qui, abandonné on ne sait quand, l'énorme château de Maglitch dresse ses tours au-dessus d'un défilé sauvage ; plus loin encore, après de longues montées, entre des sapins, une coupole blanche apparaît, puis de hauts murs, une voûte noire. Nous arrivons chez Saint Siméon, le fondateur, il y a neuf siècles, du couvent de Stoudénitsa, et, sous le nom plus connu de Némanya, du royaume serbe. Dirai-je qu'il est hospitalier ! Voici la chambre des hôtes, la galerie où s'alignent déjà café, confiture, eau fraîche, cognac même.

que suivront bientôt la tchorba^ la soupe au poulet, la fricassée, le poulet rôti, les aubergines farcies d'ail et de poivre rouge, les pâtisseries savantes, les pommes merveilleuses, et près de la lampe qui baisse, tard dans la nuit, la conversation descend de Némanya jusqu'à Pachitch et Poincaré. Le lendemain, c'est la visite du monastère ; des forêts l'encadrent, puis des murs antiques; devant la maison à galerie qu'habitent les moines errent, ici un paon, là tel quadrupède moins noble et plus utile. Voici enfin le sanctuaire; malgré la noblesse de ses proportions, la grâce de sa coupole et la finesse de ses sculptures, il n'étonne guère, d'abord, l'œil habitué à la majesté du gothique. Mais franchissez la porte basse; devant vous, sur les murs, les piliers, l'iconostase, les voûtes, se dresse un peuple d'archanges et de saints dont les formes un peu grêles se groupent en scènes que les Occidentaux de ce temps-là n'auraient su peindre; plus saisissants encore, à gauche de la porte, voici le fondateur du monastère. Ici, c'est Némanya ; ailleurs, ce sera Saint Sava, Etienne I^r, la reine Simonida, Douchanle Fort, Lazare le vaincu de Kossovo, la tsarine Militsa, Etienne le Long, couronne en tête, manteau et brodequins de pourpre brodés d'or, d'une main tenant le sceptre, de l'autre, sur leur paume ouverte, offrant l'église au Roi d'En Haut. Les siècles ont pu pâlir des teintes, les cierges des pèlerins en embrumer d'autres, les figures sont restées jeunes, expressives ; des musulmans en ont effacé les yeux,

c'est vrai, mais le patriote les voit quand même. Comme l'a dit le poète Rakitch :

Il y a des soleils dont la lumière est morte ; Mais, cheminant toujours par l'espace et le temps. Leurs rayons d'autrefois nous arrivent, de sorte Qu'ils empourprent toujours le fond dos firmaments.

Une seule de ces églises royales est sans fresques, celle où l'on monte, de Stoudénitsa, par des gorges nues, désertes, sinistres. Mais soudain leurs parois s'écartent; nous foulons, non plus le roc, mais une herbe molle, un vent frais nous fouette la figure et nous apporte les sonnailles des troupeaux ; sommesnous sur un ballon vosgien? Mais non! où mettraiton ici la plaine d'Alsace? Devant nous, à l'est, s'allonge la croupe rude du Kopaonik, et de l'autre côté, nous comptons sept chaînes superposées, jusqu'à ce Dourmitor que, du col de Niégouche, on entrevoyait au fond du Monténégro. Ces massifs sontlaSerbie primitive; il faudrait s'arrêter, nommer tel sommet, tel vallon, mais notre but est encore loin. C'est, au fond du val de Gradats, une église gothique, aux voûtes sur croisée d'ogive, intactes jusqu'au chevet où des arbustes les ont crevées et laissent retomber jusque sur l'autel les grappes de leurs baies rouges. Or, cette église est l'œuvre d'une reine de Serbie qui s'appelait Hélène d'Anjou, et sa tombe est là, à notre droite. Sans doute, elle ne porte pas de nom, mais le témoignage du chroniqueur est formel et la tradition constante. Les paysans

viennent encore implorer Sainte Hélène la Française, et voici, sur l'énorme dalle, des fleurs, des pommes, des noix qu'ils y ont apportées hier.

Le lendemain, c'est le retour vers les plaines. Des chaumes encore, des forêts giboyeuses, — « Il y a du lièvre, du loup, de lours et de l'aigle! « dit notre guide avec fierté, — des sentiers où chevaux et cavaliers passent par prodige, encore une fois Maglitch, et ensuite cette Choumadia qu'emplit maintenant la mer des maïs jusqu'aux pentes qu'envahit celle des pruniers. Il s'en faut pourtant qu'elle ait perdu toute la beauté d'antan. Je me rappelle des départs avant l'aube, le froid vif même sous de lourdes capotes d'officier, des paysans en route pour une foire arrêtés sur le bord du chemin, près d'un maigre feu; puis, au jour, des files de chariots attelés de ces petits boeufs blancs dont les yeux bleus sont si doux, des amazones rustiques dont les yeux noirs le sont moins, des tziganes qui, dans le fossé, lavent le museau de leur ours ; des piétons qui nous saluent — nous ou nos capotes — et d'autres qui nous ignorent, fascinés qu'ils sont par un singe sur un orgue de barbarie ! Le brouillard se lève; voici des champs moissonnés où il ne reste que des citrouilles ; sous un chêne, un pâtre joue d'un instrument qu'on jurerait un biniou; dans un cimetière, des oriflammes flottent au-dessus des tombes de l'année. Peu à peu, sous le soleil devenu brûlant, les yeux se ferment; ils se rouvrent sur un centre industriel, une tuilerie neuve et des hangars

OÙ cuit la marmelade de prunes qu'on vendra aux Schvabé. Cependant, sur le coteau d'en face, des paysans labourent; d'une maisonnette, une femme descend vers eux, toute blanche, portant des deux mains la jarre vernissée où fume la tchorha de midi, et le tableau n'était pas autre au temps de Douchan le Fort.

Cette Serbie riante a ses souvenirs, elle aussi ; les deux villages dont est partie l'insurrection contrôles Turcs, le Topola de Karageorges et le Takovo de Miloch Obrénovitch, sont là, des deux côtes du Roudnik, une arcie nue posée sur la plaine comme un couteau de pierre sur le tapis vert d'un musée. A Topola, nous arrivons pour la féie, le sabor \ tout y est plein, et surtout le champ de foire où l'on danse le koJo\ par-dessus la foule on distingue à peine les hauts bonnets noirs et les grands voiles blancs qui se balancent lentement. Au surplus, l'intérêt, ici, c'est Karageorges ; voici sa tour, la vieille église où il a reposé près d'un siècle, et tout en haut delà côte, une autre église, éclatante de mosaïques et d'or, que le roi Pierre a fait élever pour être le Saint-Denis des Karageorgéviich. Takovo, lui, est moins somptueux. Par une combe où les meules de foin, derrière les haies, semblent les bonnets géants de haïdouks aux aguets, on atteint un val qu'entourent des montagnes vertes; trois chênes, au milieu de la prairie, marquent l'endroit où Miloch appela les Serbes à la révolte. Là une dynastie est née ; cent pas plus loin, sa fin est rappelée par une maison du

roi Alexandre et de la reine Draga. Tout y est en place, tapis de Pirot, vaisselle et meubles de Paris ou de Vienne, mais les planchers qui se soulèvent, les murs qui suintent, les taches de lèpre sur les portraits royaux, tout y évoque la tragédie du

29 mai 1903, et la capitale, maintenant proche, qui en a été le théâtre.

Elle n'a pas toujours eu, cette capitale, « une bonne presse », et parfois on lui préfère, pour leur ordre ou leur grâce, Zagreb, Sofia, Sarajevo. De fait, Belgrade est ville de frontière et de guerre ; les larges places et les longues rues se rangent mal sur son acropole et plus bas elles se perdent dans la plaine qui semble, entre Semlin et Belgrade, un bras de mer à marée basse. Mais, en attendant que les routes mondiales qui s'y croisent lui fassent remplir son cadre, elle offre des horizons que ses rivales n'ont pas. Suivez la foule, vers les six heures, au jardin planté sur les anciens bastions, le Kalimegdan ; de sa haute terrasse, vous verrez la Save et le Danube scintiller sur la plaine assombrie comme deux cimeterres posés à plat. Mieux encore ; arrivez, dans la soirée, par le bateau d'aval. Les derniers rayons du soleil teintent de rouge la nappe immense ; en arrière, la vieille, citadelle profile des lignes noires que coupent des dômes, des clochers, un minaret — le seul qui ait survécu à la déroute des Turcs. On pense au Bosphore et l'illusion est complète quand, la nuit, sur l'eau silencieuse, on évolue entre des feux lointains, les phares du détroit

Et maintenant, c'est la dernière étape. Au fil du Danube le bateau glisse entre la digue de la rive hongroise etles coteauxde l'autre, avec leurs maisons où des chapelets d'aubergines, de courges, de piments rouges dessinent, sous les arceaux des galeries, d'éclatants tapis d'Orient. Cependant apparaissent des îles boisées et désertes ; puis, comme en travers du fleuve, une enceinte hérissée de tours carrées. C'est la forteresse de Smédérévo, l'œuvre, au xv siècle, d'une autre Hélène de Serbie, grecque celle-là, et que le peuple ne vénère pas — que de corvéeselleaordonnéespources murs ! — Il y montre encore son image, un bas-relief encastré dans une haute paroi, mais qui est bien plus vieux que la méchante Hélène. Cette femme en robe à longs plis vient des ruines romaines qui ont jadis couvert le pays et en ont disparu, comme en disparaîtra un jour, par les soins d'édiles « progressistes », l'enceinte victorieuse de tant de siècles de barbarie.

Le bateau repart ; du pont, tout en égrenant les raisins qui sont l'autre gloire de Smédérévo, officiers, touristes, paysans regardent les tours fantastiques descendre lentement sous les eaux. Puis ce sont encore des falaises d'un côté, des digues de l'autre, des îles, mais déjà moins nombreuses ; car voici que du nord des monts courent au-devant de ceux du sud. Nous saluons, au-dessus d'un étrange paysage de dunes, les tours de Ram ; puis, devant celles de GoloubatSjHOUS entrons dans la Klissoura {clausura) du Danube. A droite, à gauche, les sommets se suivent,

3o LA YOUGOSLAVIE

couverts de forêts que la hache n'a pas encore entamées. En sera-t-il longtemps ainsi ? Les maîtres de ces solitudes sauront-ils y garder le parc international qui fera délaisser la descente du Rhin? Le Danube n'a pas de Lorelei^ il est vrai, mais il a les vilas^ les iées serbes, et son histoire n'est pas moins attachante ! Ces tours, Hunyade y a défié l'Asie; cet îlot noyé dans l'ombre du mont voisin a été, en 1806, la forteresse des chrétiens insurgés, et il semble qu'en vienne encore, avec le trépignement du kolo, la voix de l'Homère aveugle, du gonslar qui, les soirs de victoire, chantait devant le voïvode ; ces trous dans la roche, les soldats de Trajan les ont faits; cette inscription gigantesque est celle où il énumère ses conquêtes, et le souvenir même d'un Frédéric Barberousse est pâle à côtéde celui-là! Puis, du fleuve élargi, des minarets émergent, ceux de l'île d'Ada- Kalé, un bruit de brisants nous arrive; nous touchons aux Portes de Fer. La Roumanie est en face de nous, et bientôt, de ce côté-ci du fleuve, ce sera la Bulgarie.

La Nationalité Serbo-Croate"^

L'Europe sait qu'il existe un peuple serbo-croate, ou, du moins, elle l'a ouï dire : « Nous avons même langue, mêmes aspirations, répètent Serbes et Croates; nous ne faisons donc qu'un seul peuple. » Déjà en 1801, César Berthier, consulde France enDalmatie, apprenait de ses voisins que « leur peuple, bien que privé de tout lien politique, continue cependant, par l'esprit qui l'anime, à former un corps de nation (2)... » Longtemps auparavant, Graditch et beaucoup d'autres Dalmates croyaient à l'identité des Croates, des Serbes, des Slovènes et des Bulgares, et si haut qu'on remonte dans le passé des Slaves du Sud, on y trouve, en dépit d'infinis morcellements, la même affirmation d'unité.

Pourtant, si depuis tant de siècles, l'histoire n'a pas su trouver un nom qui leur soit commun, c'est apparemment qu'ils ne se confondent pas. D'autre part, l'unité dont on nous parleaujourd'hui est celle des Serbo-Croates; or, on parlait, il y a quelque soixante ans,'de celle des « Illyriens » ; un peu plus tôt, c'était de celle des « Slovènes » (3), et si Berthier

(i) Article paru dans les Annales de Géographie, i> janvier 1914.

(2) Michel Givrilovitch, Ispisi ii pariskikh Arkhiva [Extraits des Archives de Paris', Beograd, 1904, p. I18.

{}) Communication du comte de Sorgo, Ragusain [Mém. Acad. celtique de Pd is, 18071.

n'avait pas de nom pour son « corps de nation », Graditch, lui, en avait quatre. En fait, était de ce peuple quiconque parlait slave — nachki, « à notre façon » — jusqu'au point où il cessait d'être compris. Ce point, le Moyen Age le supposait au fond de la Moscovie; les modernes l'ont ramené sur le Danube; on nous le montre aujourd'hui sur la frontière orientale de la Serbie. Qui nous assure qu'il y restera?

On sait que Serbes et Croates ont paru ensemble dans la Péninsule des Balkans, au vu© siècle, et que leurs tribus se confondaient : « les Croates, qu'on appelle Serbes... » écrit, encore au xi^ siècle, le Byzantin Skilitzès. Parcontre, elles se seraient séparées nettement des « Slovènes », arrivés plus tôt et peut-être d'une autre région (i). La vérité est que nous n'en savons rien. Pour les Byzantins, comme pour eux-mêmes. Croates et Serbes étaient des Slovènes — c'est-à-dire des Slaves — comme leurs devanciers. Encore aujourd'hui tous ces noms s'embrouillent; il n'y a pas longtemps que, en Dalmatie et en Croatie, des villages se croyaient Slovènes qui maintenant, sous l'influence de l'école, se disent croates ; d'autres Slaves, en Macédoine, se demandent encore s'ils sont des Bulgares ou des Serbes. L'origine les sépare tous des Grecs ou des Roumains-, ou des Albanais; entre eux, elle ne fait pas de frontière.

La culture, elle, en ferait trop. Épars sur la ligne qui séparait les empires d'Orient et d'Occident, les

( I ) Gregor îvrek, Eitileiiuttg in die slaviscbe Literalurgeschichte, Graz, 2* Aufl., 1887, p. 342.

Serbes et les Croates sont devenus, les uns orthodoxes, les autres catholiques, tandis qu'entre eux, en Bosnie, se propageait l'hérésie des Bogomiles — nos Albigeois — et plus tard l'Islam. G'estseulement au xix« siècle qu'ils ont songé à se donner une littérature commune, qu'on écrit, encore aujourd'hui, en trois alphabets, le latin, le cyrillique et le turc; de sorte qu'il eût peut-être été plus naturel, pour le Croate latin, de se rapprocher du Slovène de Carniole également latin, et pour le Serbe, de s'associer au Bulgare. S'il n'en a pas été ainsi, c'est qu'un autre facteur a compté plus que la culture : lequel ?

Est-ce la géographie? Il y a, dans ce pays, des régions bien marquées: la Dalmatie, avec ses îles et ses presqu'îles que la mer unit ; la Serbie d'hier, dont les eaux confluent dans la Save et la Morava; la Bosnie et l'Herzégovine, avec leurs hauts plateaux; ces compartiments, d'innombrables montagnes les séparent. On aura peine à leur trouver une capitale commune; Belgrade convient pour la vallée du Danube; Spliet (Spalato), pour le littoral; à l'intérieur, Skoplié est bien sur la ligne qui joint le Danube à la Mer Egée, mais, si cette ligne devient l'axe du pays, la « Mer Blanche », comme l'appellent les Yougoslaves, risque de faire oublier la « Mer Bleue», l'Adriatique, et la Serbo-Croatie, de tourner en Macédo-Serbie. En définitive, comme les Polonais dans leurs plaines, les Serbo-Croates s'égarent dans leurs vallées ; pour eux aussi, la géographie, c'est le partage.

Pas tout à fait pourtant. Ces montagnes ne sont pas toujours des barrières; leurs sommets, en été, sont le rendez-vous des troupeaux et des gens d'en bas, et tel massif, celui de la Vieille-Serbie, bien que pays de sources et non de confluents, a joué pour les Serbes le même rôle que pour nous l'Ile-de-France. D'autre part, elles dominent la vaste plaine d'où les nomades, Huns, Avares, Magyars, ont chassé les Slaves; ceux-ci, réfugiés au Sud de la Drave et du Danube, s'y sont soudés dans une défense commune, les Serbes face à l'Est, les Croates face au Nord, et c'est ainsi que leurs premières monarchies ont vécu, presque sans se connaître, séparées qu'elles étaient par la Bosnie. Mais, venant du Sud, l'invasion turque a rejeté les Serbes sur les Croates, et pendant des siècles, c'a été une migration incessante, de val en val, vers les lieux que les Turcs ou la peste, compagne inévitable de leurs armées, avaient dépeuplés. Il en est résulté un chaos semblable à celui de nos provinciaux à Paris ; il n'est pas de village serbe, et guère de villages dalmates et croates (i), où l'on ne puisse dénombrer, à côté des autochtones, les descendants des fugitifs arrivés il y a cent, deux cents, trois cents ans, de la Vieille-Serbie, de la Bosnie, de

(i) Il est presque inutile de renvoyer, pour ces (questions, à l'admirable collection publiée sur « Les populations des terres serbes » par rias'.iiut de Géographie de l'Université de Belgrade, sous la direction de J. Cvijié) : Nasé/ta srpskikh lêmalia (9 vol. parus, I90i-I9i3. — <;^ On peut consulter, pourlarépartitionde l'élément serbe en terre croate ou dalmate, la carte de V. Rouvaratï (Ruvarac), éditée par le jour» pal le Sriohan, de Zagreb,

l'Herzégovine surtout, qui, selon le dicton, « peuple le monde et ne se dépeuple jamais. »

Mais juxtaposer n'est pas unir. Dans leur milieu nouveau, les immigrés conservaient leur nom national, leui religion, leur slava, la fête du saint de leur famille, leurdialecte parfois ; aussi les anciens habitants ne les aimaient-ils guère, et parfois ils les détestaient pour les terres qu'on leur avait concédées. Cette hostilité aurait duré longtemps sans la lutte contre les Turcs. Sur les barques des oitscoqiies, le long de l'Adriatique, dans les bandes de Imïdoitks, puis dans les régiments de confina ires organises par l'Autriche, pendant trois siècles, Croates et Serbes combattirent côte à côte; le soir, au bivouac, comme aujourd'hui encore à la caserne, ceux-ci apprenaient à ceux-là à chanter leurs héros légendaires, le tzar Lazare et MarkoKralievitch.il naissait ainsi une sorte de religion commune, plus forte que les rites qui divisent, et nous avons vu ses apôtres, tels que Graditch, y associer même les Bulgares. Mais ceux-ci étaient loin de la bataille : leur maxime, c'était que le sabre n'atteint pas le dos qui plie ; ils ne partageaient pas les aspirations que rapportaient chez eux, souvent, les Confinaires qui s'étaient battus contre les Français, que les Français euxmêmes, entre i8o5 et 1814, propagèrent dans leurs « Provinces illyriennes ». C'est sous leur influence qu'après la grande mêlée des peuples, les patriotes commencèrent à rêver, de Zagreb (Agram) à Belgrade, d'une patrie qui fût fondée non seulement sur Tins-

îinct slave et la tradition militaire, mais encore sur la communauté de langue et de pensée. Cette patrie, ils l'appelèrent l'Illyrie; plus tard, en étudiant leur histoire, qui ne leur montrait guère ces Illyriens, mais partout, au contraire, les deux rameaux de la race, l'oriental et l'occidental, ils vinrent au mot composé « serbo-croate », et c'est peut-être dommage; illyrien, comme helvète ou belge, effaçait les divisions du passé, l'autre mot n'est un progrès que pour sa précision relative. Il n'y a pas d'Illyriens sur la carte ; on y trouve les Serbes et les Croates et leurs frontières, ou à peu près.

Les Serbo-Croates ont une limite nette, qui est la mer; les minorités italiennes des villes dalmates ne comptent plus, et, dans les îles, le parler roman du Moyen Age s'est éteint, il y aura bientôt un siècle (i). Au Nord-Ouest, en Istrie, si l'on peut facilement séparer les Croates des Italiens, on les distingue moins bien beaucoup des Slovènes; le dialecte de ceux-ci pénètre, dans la Croatie du Nord, sans que d'ailleurs on s'y croie moins croate pour cela. La nationalité est avant tout affaire d'opinion. D'ailleurs, pour passer du slovène au croate, il ne faut guère plus d'effort que pour aller du croate au serbe, et c'est toujours l'espoir des patriotes que, sous les pressions hostiles du dehors, les Slovènes

(i) Konstantin Jiretchek, Dit Romanen iii dm SixJten Dalmatiens ■wtehrend des Mittelalters, 2 Theil (Denhchr, K. Jkad, WiiS. H^itn, XLIX, 1903, P» 3.35).

renonceront à leur particularisme pour se lier à leurs frères ou cousins de l'Est.

Au Nord, la Drave est une frontière naturelle, mais franchie par descolonies croatesquis'avancent, le long de la Raab, à la rencontre des Slovaques avec lesquels elles semblent renouer les liens coupés, au xe siècle, par l'invasion de Magyars. Il est vraisemblable que ces îlots seront magyarisés, comme l'ont été déjà les îlots serbes qui, au xvn* siècle, s'enfonçaient Jusqu'à Bude. D'autres enclaves serbes, plus au Sud, entre le Danube et la Theiss et dans le Banat de Temesvar, se sontmaintenuesetse maintiendront contre le Magyar, mais peut-être moins bien contre le Roumain, auquel sa religion — il est orthodoxe, lui aussi — permet des unions qui tournent toujours au profit de sa race; « une femme roumaine dans une maison, dit le proverbe serbe, c'est la maison roumaine ». Ces maisons roumaines se multiplient, non seulement au Nord, mais au Sud du Danube; depuis un siècle ou deux, elles conquièrent, sans bruit, l'angle Nord-Est de la Serbie.

Dans la direction du Sud, les Serbes sont jadis allés fort loin. Ils ont dominé toute l'Albanie du Nord : au xi« siècle, leur premier royaume, autour du lac de Skadar (Scutari), était peuple de Latins et d'Albanais presque autant que de Serbes. Plus tard, sous les derniers rois de la Serbie indépendante, leur langue et leurs institutions ont pénétré jusqu'en Épire. Mais, après la conquête turque, la féodalité serbe, dont Skinder-Beg avait été le héros, émigra ou

se convertit à l'Islam ; les masses en firent autant, peu à peu, et il s'ensuivit, en raison de la supériorité numérique des Albanais et de l'effacement politique de la Serbie, une albantsation des Serbes, qui ne fut, d'ailleurs, ni générale ni complète. Des îlots serbes subsistent enterre albanaise; beaucoup d'Albanais se rappellent que leurs ancêtres ont parlé serbe, et les Monténégrins qu'ils ont leur part de sang albanais. Plus à l'Est, en Vieille-Serbie, il y a eu aussi mélange, et de bonne heure, — les diplômes des premiers rois serbes en témoignent, — mais les Albanais n'y ont progressé que tard. Hier, on croyait qu'ils avaient simplement comblé le vide laissé, au xviie siècle, par une grande émigration serbe ; on admet aujourd'hui que ce vide n'a jamais été complet, mais que, affaiblis par le départ de leurs chefs religieux, suspectés par les Turcs, molestés par les Albanais renégats, les Serbes restés en arrière de la masse ont dû, de proche en proche, comme les animaux dont la robe change selon les dangers, adopter d'abord le costume, puis la langue et enfin la foi des Albanais (i). Au xix® siècle, Justement parce qu'il y avait, toute proche, une Serbie libre où l'on pouvait fuir, le mouvement se précipita; des villes comme Prizren, encore serbes vers i85o, étaient albanaisesà la fin du siècle, tandis que, dans les campagnes, des îlots albanais atteignaient laBulgarie, l'Herzégovine, la Serbie de la Morava. De ce côté, leur recul a com-

(i) Yov. Tonjitch, Les Albanais en Vieille-Serbie et dans le Sandjah de Novi-Baxar (Paris, Gaston Gxiw'itr, Revue de l'avis, 1913,?. 39 etsuiv,)

mencé — çn même temps que celui des Turcs — après le traité de Berlin ; les derniers événements l'ont accentué, et, vraisemblablement, danscepays reconquis par la race serbe, les derniers des envahisseurs d'autrefois se confondront avec les derniers des mohadjirs, des Serbes musulmans que les Turcs avaient établis sur la frontière, en face de leurs frères chrétiens; de sorte que le problème confessionnel prendra le pas sur le problème ethnographique.

Plus incertaines encore sont les limites bulgaroserbes. De tous les ethnographes, un seul, Yovan Cvijic a lait avancer la science en montrant qu'elle est incapable de les tracer; du Bulgare au Serbe on passe par une série de dégradations insensibles (i). Il se peut pourtant que, dans cet ensemble de traits confus, il y en ait de plus décisifs que d'autres, mais lesquels ?

Certains voyageurs croiraient volontiers qu'on peut distinguer les deux peuples à leur aspect physique; ils ont été frappés, en effet, dans la Bulgarie orientale, de cette lourdeur de Tatar qu'y a même le chrétien et, sur la côte dalmate, de la vivacité latine de la plupart des Slaves. Mais dans l'intérieur, entre l'Isker et le Vardar, ce contraste s'efface et les traitssemêlent si bien que l'observateur le plus attentif s'y perd. Ami Boue, par exemple, constate que du Nord au Sud, dans les Balkans, la teinte des yeux et des cheveux va se fonçant, comme partout en

(i) Remarques sur l'ethnographie de la Macédoine {Annales de Géographie, XV, 1906, p. H5-132, 249-266).

Europe; après quoi il déclare les Serbes « plus beaux hommes » et les Bulgares « plus trapus », mais en exceptant ceux de Macédoine, qui pourraient bien, alors, être des Serbes (i). Les anthropologues plus récents n'ont rien ajouté d'essentiel à ces remarques ; lorsqu'ils relèvent des différences précises, c'est qu'il s'agit de sujets originaires de régions éloignées. Par exemple, les chirurgiens qui ont soigné les blessés de la dernière guerre ont cru reconnaître chez les Serbes plus de nervosité, chez les Bulgares plus d'endurance ; mais ni les uns ni les autres, parmi ces blessés, n'étaient de la région contestée entre les deux peuples (2).

La langue est un signe plus net. Or, Jadis, les Slaves du Sud ne s'en connaissaient qu'une, et ce n'est pas encore bien sûr qu'il y en ait deux ou rien que deux. La Péninsule des Balkans échelonne des dialectes qui ne diffèrent pas d'un village à l'autre — sauf déplacement des populations — et qui évoluent tous du synthétisme primitif à des formes analytiques, plus vite dans la moitié Sud-Est, plus lentement dans l'autre, mais sans qu'on puisse dire où le ralentissement commence. La différence la plus marquée entre le bulgare et le serbe, c'est que celui-ci, pour devenir « serbo-croate »,• s'est écarté des formes populaires qui le relient aux dialectes de l'intérieur. « Mais vous parlez bulgare ici ! » s'exclamait, dit-on, l'Herzégovinien transporté à Belgrade;

(i) Ami Boue, La Turquie d'Europe, 1840, II, p. 61, 62, (2j René Paanx, De Sofa à Tchataldja. Paris, Perrin, 19M.

qu'aurait-il dit dans la région qui, du Drin au Timok, entoure le noyau serbe? On y parle, en effet, ce que Belgrade appelle « le serbe oriental », et Sofia « le bulgare occidental », en annexant ainsi les champs illustres de Kossovo, la terre sainte du serbisme(i). Pourquoi s'en priver? Mal fixée, la grammaire bulgare est « compréhensive », et c'est aussi commode pour le politicien que ce l'est peu pour l'étranger. Il peut pourtant demander, cet étranger, avant de reconnaître le bulgarisme de tel ou tel canton, qu'on lui dise quels détails de langue décident souverainement de la nationalité. Est-ce tel comparatif avec po, tel article, la substitution du soji cht au son tch} comment conclure si, sur des lèvres macédoniennes, un futur bulgare suit une désinence serbe (2)? Mieux vaudrait, sans doute, ne pas comparer des formes isolées, mais envisager l'ensemble du langage. Seulement, comme tous les Slaves des Balkans se comprenncntà peu près en raison inverse de l'éloignement de leur lieu d'origine, le problème linguistique, à procéder ainsi, se résoudrait en une question de kilomètres.

Il n'y a pas beaucoup plus à attendre de l'histoire. Depuis plus de mille ans qu'elle connaît des Serbes et des Bulgares, elle les a localisés, il est vrai, mais pas en Macédoine. Au x® siècle, celle-ci faisait partie

(1) Alexandar Bélitch, Dialckti istolcliitê l iotijiié Srhyé [Les dialectes de la Serbie de l'Est et du Sud], Beograd, 1905.

(2} Voir Y. Tzviyitch, Die ethnographische A bgreniung der Vœlktr auf der Balkanhalhinsel... [Pettnnanns MUt., LIX-ii, 1913, p. 113-118, 185- 189, 244- Ï49 ; carte col. à i : i .500.000, pi. 22),

de l'Empire bulgare ; elle a appartenu, depuis, aux Grecs, aux Serbes et aux Turcs, mais peut-être sans avoir changé de nationalité. Le fait est que, depuis trois siècles, d'innombrables voyageurs ont cru voir des Bulgares en Macédoine et même en Serbie. En 1573, l'Allemand Gerlach en mentionne à Nich ; l'Anglais Howard, au xvii® siècle, à lagodina, au cœur de la Serbie d'hier ; pour un Russe de la même époque, Dorokhnine, « les paysans bulgares, de foi chrétienne et de langue slave » vont d'Andrinople, par Belgrade, jusqu'à Sarayévo, où commencent « les Slaves musulmans». Les Serbes eux-mêmes en ont dit à peu près autant. « Vous verrez les horreurs que les Turcs ont faites en Bulgarie», annonce au Français Blanqui, en 1840, la princesse serbe Lioubitza ; or, elle parle du pays de Nich(i). Encore aujourd'hui les Monténégrins nomment « Bougares » les gens qui leur viennent de l'intérieur, et j'ai entendu, près de la Drina, des paysans se moquer d'un « Bougare » natif de la ville serbe de Leskovats.

Cet emploi de leur nom est un grand argument en faveur des Bulgares. « Quand le Macédonien affirme être un Bougarine^ cette affirmation vaut plus que toutes les controverses », dit l'ethnographe Niederlé (2). A-t-elle pourtant le poids du « Je suis Tchèque! » de M. Niederlé? Implique-t-elle la conscience d'un lien national avec les Bulgares de Bulgarie ? M. Cvijic, qui est Serbe, croit qu'elle indique seule-

(1) M. Blanqui, Voyage en Bulgarie, Paris, 1843, p. 70.

(2) Voir L. Niederlé, La Race Slave, trad. de Louis Legni, fassm.

ment — quand aucune influence livresque n'est intervenue — le rang social et le genre de vie. En face du Grec négociant, du Vîaque pasteur, du Turc fonctionnaire ou propriétaire terrier, le Bulgare est le Slave de la glèbe, et qui n'en est pas autrement fier; de même que bougarka veut dire froment de basse qualité, Bougarine est souvent synonyme de rustre, et c'estainsi quel'employaient les paysans dont je parlais tout h l'heure (i). De telles transpositions ne sont pas rares ; dans des textes serbes du xviii® siècle, les paysans serbes sont des Vlassi, des Vlaqnes ou Valaques, et aujourd'hui encore, telle région de pâturages, en Serbie, QSXYArnuoiitlouk, le pays des Albanais, les pasteurs étant d'avance supposés tels.

Cette explication ingénieuse n'exclut pourtant pas la possibilité que, dans certaines appellations, il y ait le souvenir ou l'influence du passé. Les chants serbes appellent parfois Bulgarie la Macédoine; il se peut qu'il y ait là le souvenir, sinon des empires bulgares du Moyen-Age, du moins du « capitanat de Bulgarie » et de l'archevêché d'abord bulgare d'Okhrida, qui les ont continués sous les Grecs. Archevêque, évéques, boïars, tout ce qui était dirigeant s'y était hellénisé ; le peuple, lui, restait fidèle au nom d'autrefois, mais ce nom était devenu l'équivalent de serf. Celui de Serbe était réservé au Slave libre, et c'est bien pour cela que, au xvijo siècle, d'Andrinople à Sarayévo, Dorokhnine ne l'a pas

(i) Y. Cvijic, Remarques iur V ethnographie delà Macédoine^ p. 126,

entendu, il ne vivait plus que sur ces frontières de rOuest où des Slaves « marrons » étaient toujours en armes. Plus tard, il a reparu dans l'intérieur du pays en même temps que la liberté, mais rarement au delà du point qu'elle atteignait; courageux étaient les raïas qui, dans la Macédoine restée turque, osaient s'affirmer Serbes. Pour affronter les soupçons du maître et ses représailles, il fallait, en effet, les fermes traditions dont Ami Boue constate justement l'existence chez les Serbes seuls, et la perte chez ces autres raïas qu'il appelle des Bulgares (i).

C'est revenir, par un autre chemin, à l'affirmation deJ. Cvijic, que le mox Bongarine n'a pas de sens rigoureusement national. Et comment pourrait-il en avoir un sans souvenirs, sans monuments qui le fixent ? Entre l'Albanie et le Vardar, avant la propagande, au xix^ siècle, de l'Exarchat et des écoles bulgares, quand le passé n'était pas grec, il était serbe. Les grands couvents et les églises, à Nagoritchané, à Skoplié, à Vélès ;les châteaux, comme celui de Marko Kraliévitch à Prilep ; les légendes, celle de Marko, celle de son père Voukachine, les chants plus modernes sur Karageorges et ses voïévodes, tout ce qui évoquaitl'histoire étaitserbe. Serbes aussi étaient les coutumes; comme le Serbe, le Macédonien peut avoir son pohratime^ son frère d'adoption; comme le Serbe, il célèbre sa slava. Les Bulgares, qui n'ont pas ces coutumes, allèguent, textesen mains, qu'elles existaient en Macédoine avant la conquête

(i) Ouvr. cité, îï, p. 63.

serbe. « C'est donc, ripostent les Serbes, que son « serbisme » est aussi vieux que son slavisme. »

Dans cette incertitude, force est d'arriver au vrai critérium des nationalités, l'assentiment du peuple. Or, en Macédoine — et c'est pour cela qu'on insiste tant sur la philologie et l'histoire — il n'est ni unanime ni constant ; l'histoire des Macédoniens, c'est celle de ce Markovitch qui, vers i85o, était maître d'une école serbe, dont le fils, devenu Markof, était prêtre bulgare en 1890 et dont les petits-fils vont peutêtre reprendre la terminaison serbe (i). Au fond, ce que rêvait le Macédonien slave, il y a cinquante ans, c'était d'être débarrasse du Turc et aussi du Grec; il comptait pour cela sur le Serbe aidé du Russe. Mais des missionnaires bulgares sont venus : « Vous êtes des nôtres, le Tsar russe l'a dit ; il a exigé du Sultan des firmans pour nos évêques ; à San Stefano, il vous a unis à la Bulgarie. C'est par nous qu'il veut vous affranchir! » Et les écoles et les églises bulgares se sont remplies ; des Macédoniens sont devenus ministres à Sofia; d'autres en ont rapporté des armes pour lutter contre lesTurcs et aussi contre les tenants des nationalités non bulgares; la guerre décisive arrivée, des milliers de Macédoniens sont accourus sous les drapeaux bulgares. Il se trouve aujourd'hui que le libérateur et le nouveau maître, c'est le Serbe ; s'en arrangera-t-on ? La réponse à cette question, ni l'ethnographie, ni la philologie ne la donneront; si

i) Yovan Hadji Vassiliévitch, loujna Slara Srhiya [La Vieille Serbie duSudJ, Belgrade, 1909, p. 495.

la Serbie procure à ce pays épuisé la paix d'abord, la liberté ensuite, il est probable que sa population deviendra aussi serbe que celle des districts « bulgares » (Nich, Vranié, Pirot) annexés à la Serbie en 1878. En attendant, la limite de ce peuple « en devenir » reste incertaine, et son total aussi.

En 188 1, la Revue des Deux Mondes ne comptait que cinq millions de Serbo-Croates (i) ; quatorze ans après, le Serbe Vrbanitch (2) en trouvait à peu près le double, en s'appuyant, il est vrai, sur les évaluations risquées de Goptchévitch, pour lequel tous les Slaves de Macédoine étaient des Serbes [3). Plus récemment, le Russe Florinski et le Tchèque Niederlé ont relevé les chiffres de Vrbanitch pour les pays à statistiques à peu près régulières, comme l'Autriche et la Serbie, mais les ont abaissés pour la Turquie, où Florinski (4) ne voit que 424.000 Serbes et Niederlé 25o.ooo. Les derniers événements vont nous rapprocher de Goptchévitch, de sorte qu'on peut attribuer au peuple serbo-croate, en tout cas, au moins dix millions d'âmes, ce qui le met, dans le monde slave, après les Russes et les Polonais, et, dans les Balkans, avant les Grecs et les Bulgares. Reste à savoir s'il a vraiment la cohésion des uns etdes autres.

(1) Edmond Plauchut, La Nouvtlle Serbie {Revue des Deux Mondes^ I) déc. 1881.)

(2) Yrha.aitch, Démografske priUkéou loujniih Slavêna [Lesconditioas démographiques chez les Slaves du Sud], Belgrade, 1895.

(3) Sp. Goptchévitch, Makedonien und Altserbien, Wien, 1889.

(4) Florinski, Sfavianskoi plêinia [La race slave], Kiev, 19^7, p. 91.

Il faut, en effet, mettre à part ceux des Bulgares de Macédoine qui resteront irréductibles, et près d'un million de musulmans qui, pour être en majorité Serbes de race et de langue, n'en seront pas moins difficiles à assimiler. Il faut enfin séparer les Serbes des Croates ; ce qui, à vrai dire, n'est pas toujours aisé. C'est la religion qui les distingue : or, en Croatie, des orthodoxes se laissent compter Croates, tandis qu'en Hongrie et en Dalmatie, beaucoup de catholiques s'y refusent éncrgiquement. Endéfinitive, les Serbes sont les plus nombreux, et comme leur natalité est la plus forte (i), cet avantage sera un jour encore plus marqué, de sorte qu'une fusion plus intime tournerait sans doute à leur profit, mais cette fusion complète aura-t-elle jamais lieu ?

D'abord, la langue n'est pas absolument la même. Où les uns prononcent t^ les autres disent tVou bien encore i; le tcha croate et le kaï slovène (quoi), bien que refoulés vers le Nord et l'Ouest, subsistent à côté du chto des Serbes. C'est peu assurément ; n'empêche que si les gens dupeuple se comprennent, ils se reconnaissent aussi pour ce qu'ils sont ou ne sont pas. Quant aux lettrés, ils ont des tournures différentes et des expressions qui, pour avoir le même son et peut-êtrelemême sens, n'éveillent pourtant pas le même écho dans l'esprit. Tel Serbe fort lettré avoue ne pas être tout à fait chez lui dans les vers croates ; il y a des nuances qui lui échappent. Et cela c'est

(l) Partout «Ueurs qu'en territoire hongrois. 11 faut noter qu'actuellement, la Serbie propre a perdu, par la guerre, le quart de sa population.

peut-être peu; de telles incertitudes témoignent pourtant de la divergence des cultures. Et puis, il faut tenir compte de la différence des alphabets ; ce n'est pas sans effort qu'on passe de l'un à l'autre, et je me rappelle l'émoi d'un Monténégrin, à notre baccalauréat, devant un texte en latinitsa. L'entente ne sera complète qu'avec un seul alphabet, et vraisemblablement ce sera celui des Croates, mais il s'en faut que les Serbes soient, dès à présent, disposés à lui sacrifier leur tchirilitsa.

D'autre part, identiques à leur début dans l'his^toire, les Serbes et les Croates se sont modifiés au cours des siècles. Ils ont slavisé des nomades, des Avares que Constantin Porphyrogénète signale en Dalmatie, des Koumans dont le nom subsiste, en Serbie, en divers noms de lieux, et des Vlaques, lUyro-Romans ou Thraco-Romans, qui n'ont achevé de disparaître qu'au siècle dernier. En outre, les Serbes ont absorbé des Germains, Gépides des bords du Danube, Goths oubliés en Illyrie par Théodoric, « Saxons ». appelés, au Moyen Age, pour le travail des mines ou la garde des rois. La Macédoine a reçu des Arméniens et des Persans amenés par les empereurs d'Orient ; des Grecs d'Asie, fuyant devant les Turcs ; des Turcs, qui, non encore musulmans, se sont fondus parmi les Slaves.. Il faut enfin ne pas oublier ces Albanais, dont nous avons constaté le mélange avec les Serbes du Sud-Ouest.

Il serait extraordinaire que tous ces croisements n'eussent pas eu de conséquences. On reconnaît aux

Serbes, généralement, plus d'ardeur, plus d'initiative qu'aux Croates : les bandes d'ouscoques dont Venise a eu si peur étaient formées surtout de Serbes; de l'Adriatique aux Portes de Fer, les haïdouks luttaient, tuaient, étaienttués, queles Croates, autour de leurs colonels allemands, attendaient l'ordre de Vienne. C'est, dira-t-on, que les uns étaient l'avantgarde et les autres le corps de bataille plus lent à l'action; les Serbes, eux, y voient volontiers l'effet des gouttes de sang albanais passées dans leurs veines. « Allez au Musée de Belgrade, me disait l'un d'eux ; vous y verrez les portraits de Karageorges et de ses voïvodes; à lui tout seul, leur nez en bec d'aigle vous dira de qui ils tiennent. Il fallait cet alliage à notre ductilité slave. »

Autour de Zagreb (Agram), on pourrait se croire en pays slovaque ou polonais; le plus souvent, les yeux y sont bleus, le teint clair. En pays serbe, les enfants qu'on croise auxabordsde l'école sont blonds aussi, mais leurs parents sont bruns, souvent basanés. Ils sont aussi plus grands que les Croates, et plus on approche de l'Herzégovine, plus leur taille s'élève, peut-être parce qu'il y a eu là une Gothie; notre département du Gard en a été une, lui aussi, et il occupe, dans les statistiques militaires, une place avantageuse. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de type « serbo-croate », ni peut-être même de type serbe. Je me rappelle deux Belgradais, deux homonymes ; l'un, clair de teint, avec de longues moustaches blondes, était, assurait-on, la vivante image

f>0 LA YOUGOSLAVIE

de Marko Kraliévitch ; Tautre, maigre et basané comme Don Quichotte, aurait fait, lui aussi, un Marko très présentable et, en tout cas, plus ressemblant aux portraits du Musée de Belgrade.

En somme, Tair de famille, s'il existe, est dans le costume et l'allure ; encore varient-ils selon les provinces. La Croatie d'aujourd'hui est toujours — du moins en été — la « Croatie Blanche » des Byzantins. En Dalmatie, les toques rouges, orange, groseille, évoquent des images de la Venise d'autrefois, encore qu'on les prétende souvenir des Turcs et dernier avatar de leur turban. En Bosnie, ces turbans sont partout, même sur des têtes de chrétiens, et le voile impénétrable des musulmanes réjouirait l'œil du Vieux-Turc le plus intraitable. Le costume national — s'il en est un — c'est celui de la Choumadia serbe, avec la cïtonbara, le haut bonnet noir, ou la chaïkatcha^ le bonnet de police hérité des Autrichiens, la veste brune soutachée de noir et rejetée comme un dolman, en hiver, par-dessus le gilet brodé et rembourré ; en été, sur la chemise que serre une ceinture multicolore. Comme chez les moujiks, cettechemise retombe sur la culotte, engagée elle-même dans de gros bas qui finissent toujours dans des souliers ; on ne voit guère, en Serbie, de pieds nus comme en Autriche. Quant aux femmes, leurs tabliers de tapisserie, par devant et par derrière, leur prêtent une lourdeur que n'atténuent ni les vestes brodées d'or, ri les voiles blancs piqués de fleurs, d'autant que ces voiles encadrent parfois des visages crépis de

rouge et de blanc. Cette habitude de se farder, que Pouqueville notait déjà, s'est mieux maintenue, en beaucoup d'endroits, que les vieux costumes, qui reculent devant la camelote autrichienne.

Autre trait, dont on voudrait être sûr qu'il ne recule pas; c'est un air de dignité, de distinction, de « conliance en soi et en sa race », dit le Français Lejean; « de gentleman», dit l'Anglais Denton, qu'on trouve là surtout où, depuis des siècles, le servage n'a pas existé. Je vois encore les deux paysans qui, sur un bateau du Danube, m'invitaient à les accompagner au village, pour y apprendre à parler le serbe plus congrûment; leuraisance, leurs questions pourtant discrètes, leur gravité, que tempérait le demisourire de leurs yeux éclatants, tout cela leur donnait, en effet, un air qui ne courtpastoutes les campagnes. Faut-il en faire honneur à la race ou à l'histoire? Des voisins des Serbes, qui sont de même race ou peu s'en faut, ont" leur aisance aussi, mais qui n'est pas tout à fait de même aloi, s'il fam en juger par le rusé compère, le « Baï-Gagno », dont un Bulgare de beaucoup d'esprit a fait le type ou la caricature de ses compatriotes (i).

C'est une habitude malheureuse que, pour juger le Serbe, on le compare toujours au Bulgare. Déjà en 1840, Ami Boue partageait les vertus entre eux. « Les Bulgares sont, disait-il, bons, humains, économes, plus portés à la jovialité que les Serbes,

(l) Aleko Konstantinof, traduction française sous ce titre : Le Tarlarin bulgare, Paris, E, Leroux, 191 1.

mais il leur manque ce courage et ce profond sentiment de la nationalité qui ne s'est conservé que parmi leurs frères du Balkan occidental ou de la Macédoine» (i),c'est-àdireparmilesSerbesoulesSlaves de tradition serbe. Cette opinion était si bien établie qu'en i885, à la nouvelle de la bataille de Slivnitsa, \q Journal des Débats, (\m sait les choses d'Orient, refusait, a priori, de croire à la victoire des Bulgares. Un peu plus tard, il est vrai, à Vienne, le comte Kalnocky révélait à notre chargé d'affaires, M. de Montmarin, qu'ils étaient le peuple de l'avenir, et pour le dire il avait ses raisons austro-hongroises. Depuis, que de voix plus indépendantes les ont exaltés, et toujours aux dépens des Serbes ! Maintenant, le vent a changé.

Les intéressés, eux, n'ont pas de ces revirements ; ils sont fixés sur leur compte réciproque. De part et d'autre, beaucoup de ceux qui sont instruits peu ou prou s'adressent, par une rencontre qui n'est pas absolument fortuite, exactement les mêmes aménités que les Russes et les Polonais ; pour le Bulgare, le Serbe est — ou était — un enfant sans cervelle ; pour le Serbe, le Bulgare n'a que des vertus d'e&clave. Mais le peuple est moins dédaigneux. « Au siège d'Andrinople, affirme un Russe,' officiers et sousofficiers serbes et bulgares ne pouvaient se sentir, mais les simples soldats s'entendaient fort bien (2). »

(i) Ouvr. cité, II, p. 63.

\2)Novoii Vrimia, n" njdé (sgtnai/ii juin 191?). Les Serbes n'en disent pas autant.

C'est qu'en effet, si le développement national les divise, la race les rapproche, et même, jusqu'à un certain point, l'histoire.

Des Occidentaux ont parlé de leur perfidie, mais c'est d'abord parce que, « schismatiques », donc chrétiens grecs, on a supposé qu'ils devaient participer à l'hérédité d'Ulysse; en tout cas, ni l'attaque des Bulgares; dans la nuit sinistre du 17/30 juin 1913, niles dénonciations d'un Nastitch, lors du procès de Zagreb, n'autorisent à étendre aux deux peuples ce « génie de la trahison ^ qu'auraient eu certains Yougoslaves. Leur cruauté aussi a été dénoncée, et celle des Bulgares vient de défrayer la presse (automne et hiver 191 3). Mais que n'a-t-on dit jadis des pandows croates, des Monténégrins coupeurs de têtes, et des Serbes eux-mêmes, après certain meurtre assez récent! Aces reproches, d'ailleurs, la réponse est la même, à Belgrade et à Sofia. « C'est le joug des Turcs qui a fait le mal; pourquoi nous avoir si longtemps laissés à leurs leçons ? » Et les Serbes constatent qu'eux, du moins, ils s'en sont délivrés tout seuls.

On les accuse encore d'avoir subi, beaucoup plus que leurs voisins, l'infiuence delà paresse orientale. Mais, de l'aveu général, le Serbe de l'Est a la même patience laborieuse que le Bulgare; de son côté, le Serbe de Bosnie assure qu'il est beaucoup plus « pratique » qu'on ne l'est outre-Drina. Le rêveur qui passe les jours à regarder grossir ses prunes, ce serait donc le Serbe « historique », celui de la Chou

madia, et devant les infinis champs de maïs qui, depuis un siècle, y ont remplacé la forêt, comment le croire ? Sans doute cette légendevient d'un temps où le Serbe — comme le Monténégrin d'aujourd'hui — laissait aux femmes, par orgueil de guerrier ou d'homme libre, beaucoup de petits travaux et même d'autres, et c'est encore ce sentiment qui fait qu'en Serbie on ne trouve aisément de cireurs de bottes qu'aux approches de la Bulgarie! Il faut convenir pourtant qu'il y a, chez eux, une sorte d'indolence qui lient à la race autant qu'à l'histoire. Le Serbe est parfois « flâneur «, indécis, porté à croire que « demain est plus sage qu'aujourd'hui » ; souvent, comme son frère le Russe, il a le plus parfait dédain de la précision, surtout de celle du temps. Je me souviens de l'hôtel où je demandais l'heure du train ; tout le monde me l'apprenait — avec quel zèle ! — et finalement, il devait partir, ce train unique, à autant d'heures différentes que j'avais reçu d'avis.

Le fait est que le Serbe parle volontiers et parfois même avant d'être renseigné. C'est peut-être parce qu'il parle bien; les orateurs les plus renommés de la Skoupchtina n'auront guère plus d'aisance et de dignité que des villageois discutant l'achat d'un taureau départemental. Chacun d'eux naît orateur, selon la constatation d'un écrivain du xviii» siècle, chanteur et poète. Leur pays est le seul, en Europe, où la source de la poésie populaire, épique, légendaire, coule encore à côté del'au tre, Cesdons n'aboutissent, d'ailleurs, ni à la « jovialité » qu'Ami Boue

attribue aux Bulgares, ni à l'exubérance de notre Tartarin. Dans la réserve parfois un peu sauvage du Serbe, il y a l'ombre de mélancolie, voire de pessimisme, qui est au fond de l'âme slave; il y a aussi l'empreinte du passé, le souvenir des dangers affrontés pendant des siècles. Le portrait qui nous fait le plus approcher du tréfonds de l'àme nationale, c'est sans doute celui qu'un observateur récent a tracé des Koutchi du Monténégro (i). Bienque longtemps, dans leurs rochers, ils aient vécu sans prêtres et sans églises, ilssonttrèspieux,etcelaveut dire, d'abord, qu'ils observent tous les jeûnes, toutes les fêtes, selon la hiérarchie des saintsgrands ou petits ; qu'il ne jurent jamais par le nom de Dieu et s'affligent quand on leur dit qued'autrcs Serbes le font; ensuite, qu'il n'y a chez eux ni adultères, ni naissances illégitimes ; enfin, qu'ils sont tous unis contre l'ennemi de tous ou d'un seul: se sanctifier [osvétiti sé^ posvétiti sé)^ c'est se venger d'une injure. Ils ont grand respect des vieilles tombes, des églises en ruines, et n'ignorent rien des souvenirs presque toujours sanglants qui s'y rattachent, rien non plus d'autres légendes encore plus vieilles: ils croient aux vilas^ aux fées des montagnes, et tel vieillard se rappelle les avoir vues passer dans le brouillard, près de la cime du Dourmitor, toutes blanches, avec de grandes ailes et de longs cheveux d'or. On ne les voit plus maintenant, mais c'est que le monde a changé, ce qu'ils consta-

(i) Y. Erdélianovitch,iïbtt<ci&» [Les Koutches] (Nasélia srpskikb ^ima' lia, IV, 1907).

tent sans autrement s'en affecter. Le voyageur qui leur conte les prodiges de la science les rassemble autour de lui non moins que le gouslar le plus renommé ; ils ne contestent pas qu'il leur faille des écoles. En attendant qu'ils en aient suffisamment, Ja pierre angulaire de leur vie, c'est le respect des anciens ; il est absolu, tout en ignorant les formes qui pourraient impliquer la servilité.

Ce portrait est-il flatté, ou n'est-il vrai que d'une fraction du peuple ? En tout cas, il correspond assez bien à celui que faisait de la masse serbe émigrée en Hongrie, en 1699, un observateur autrichien, donc peu bienveillant (i).Ce sont les mêmes détails, avec plus d'insistance sur les superstitions, le goût de l'eaude-vie, des aventures, des querelles; il s'en dégage tout de même une impression de rudesse saine, qui contraste avec ce que le servage a fait du peuple en d'autres pays slaves. Vraiment, quand on parle de leurs siècles d'esclavage, on se trompe ; en dépit du Turc, ce qui les a formés, c'est « la liberté sur la montagne ».

Est-ce une raison pour croire en leur avenir? Cette liberté, c'était celle du clan, et cette énergie romantique n'est pas précisément celle qui fait les nations. En plus des différences que nous'voyons s'effacer, il y a deux esprits en ce peuple : l'un traditionnel, particulariste, qui se conserve dans les polie clos, à l'ombre des hauts sommets ; l'autre, esprit de discipline et d'union, venu des larges vallées où Serbes et

(i) EmilePicot^ Les Serbes de Hongrie, Prague-Paris, 1873, I, p. 87,

Croates se heurtent à des ennemis plus tôt organisés qu'eux. Ce dernier esprit a trouvé ses apôtres et ses poètes dans les villes blotties au pied des monts, le long de la « Mer Bleue » ; plus tard, les « Illyriens » de Zagreb en ont fait un credo qui, maintenant, n'a plus d'hérétiques. Onpourraitcraindre pour lui la survivance ou les retours de l'autre esprit, mais heureusement l'histoire travaille toujours. Pour achever le « corps de nation » dont Berthier disait déjà qu'il « ressent protonde'ment, dans toutes ses parties, l'injure faite à lune d'elles », il est permis de compter sur les hommes d'Etat de Vienne et de Budapest (i).

(i) Cet article a été écrit avant la guerre. Depuis, beaucoup de nouvelles études ont paru, serbes et bulgares, notamment sur la question macédonienne. Nous n'y trouvons rien qui doive changer nos conclusions.

Le Pays et les Types ''

M. J. Cvijic (Tzviyitch), Tillustre géographe de^ Belgrade, vient de publier sous le pseudonyme de Dinaricus, une étude sur l'unité des Slaves du Sud (2). Le contenu n'y répond pas tout à fait au titre. D'abord, M. Cvijic emploie « yougoslave » dans le sens restreint qu'on lui donne à Belgrade, et il ne parle donc pas des Bulgares. Ensuite, parmi les « Yougoslaves de l'Ouest », il laisse de côté, provisoirement, les Serbes de Syrmie et du Banat, les Croates, les Slovènes, les Dalmates. Telle quelle, et bien que réduite aux Serbes de la Save à l'Adriatique, cette première moitié de son travail présente un intérêt assez vif pour que, dès à p lèsent, on doive en donner l'analyse. Elle sera tidèle, croyonsnous, mais sommaire, et nous sentons bien que ce n'est pas une analyse qu'il faudrait, mais une traduction. Peut-être viendra-t-elle quelque jour (3).

M. Cvijic commence par des considérations générales sur la place, dans la péninsule des Balkans, des « Yougoslaves de l'Ouest ». Tournés vers l'Eu-

(i) Annales de Géographie, !<; novembre 191 5.

(2) DiNAKicus, lêdinstvo Yougoslovéna, Tua polovina [L'unité des Yougoslaves. Première moitié], Nich, 1915.

(3j Depuis que ces lignes ont été écrites, M. Cvijic a publié, en français, uu ouvrage considérable, « La Péninsule Balkanique», Paris, 1918, où l'on retrouvera la plupart des idées exprimées ici.

LE PAYS ET LES TYPES Sq

rope occidentale ou centrale, ils sont plus que d'autres à portée de la civilisation, mais, en retour, ils pâtissent de l'humeur conquérante de leurs voisins. Placés sur le chemin du Drang nach Osien — et 7iach Suden — de tous les Allemands, ils ont de plus une vieille querelle avec l'Autriche, qui n'admet l'unité de leur peuple que sous son joug. En tentant de terminer cette querelle à l'exclusion de l'Europe, Allemands et Autrichiens ont déchaîné la guerre actuelle, et les Serbes en attendent la réalisation de leur unité. Cette unité, M. Cvijic veut montrer les raisons qui la rendent naturelle et désirable.

Raisons géographiques d'abord. Le pays yougoslave forme, parallèlement à l'Adriatique, un tout homogène, orienté du Nord-Ouest au Sud-Est, où, seules, quelques différences de forme et de climat permettent de distinguer trois zones, d'ailleurs étroitement liées par leur structure économique comme par leurs populations. Ce sont : i" la zone montagneuse, 2" la zone dinarico-pannonienne, 3ola zone du littoral.

La première, celle des brda{i] et de la plaiilna, des montagnes et du plateau, est la plus étendue. Dominée par des sommets, qui parfois, comme le Kom, le Dourmitor et le Maglitch, dépassent 2.000™, elle est coupée par des vallées profondes, des A"//5J0«/'(^ (2), qui, la plupart du temps, limitent le territoire des

(i) Prononcer beurda, avec eu très bref.

(2) Au singulier, klissonra; dt clausura, défilé.

tribus. Ses pentes tournées au Nord-Est, les mieux arrosées, forment une « zone verte », qui contraste avec la « zone nue » tournée vers l'Adriatique. Cette différence d'aspect n'empêche pas qu'on n'y retrouve un peu partout, plus ou moins marquées, les formes du Karst, cirques, entonnoirs, coupures étroites, rivières souterraines, Jusqu'à la ligne qui joindrait les grottes d'Adelsberg à celles de Valiévo. Les Yougoslaves sont, par excellence, les habitants du Karst et surtout de sa « zone verte », le « séminaire » d'où ils ont essaimé sur les zones voisines.

Celle du Nord, la plaine « dinarico-pannonienne », appartient par sa morphologie au bassin pannonien, mais elle tient de plusieurs façons à la région dinarique. D'abord, toutes ses rivières en descendent et confluent vers Belgrade, qui se trouve ainsi le centre commercial de l'uneet l'autre zone. Les montagnards tirent des grains de celle du Nord, mais lui fournissent, en revanche, des fruits, du bétail, du bois et aussi des hommes ; leur descente, depuis l'invasion turque, a peuplé ou repeuplé ce pays, comme le bassin inférieur du Danube l'a été par les Roumains des Karpathes.

La troisième zone, celle du littoral, diffère de celle de l'intérieur, et par son climat méditerranéen, et par l'exagération des caractères karstiques. Ses deux régions, le Quarnero et la Dalmatie, la première plus massive, la seconde plus découpée et semblable à la « côte d'azur » française, ont pour trait commun de ne pouvoir vivre, l'une et l'autre,

LE PAYS ET LES TYPES 6l

en raison du peu d'étendue de leurs terrains cultivables, que de leurs rapports avec l'arrière-pays. Leur union politique avec lui semble donc plus naturelle, a priori^ que les liens qui, longtemps, les ont rattachés à l'Italie. Plusieurs siècles de domination vénitienne n'ont pu y créer une population italienne de quelque importance, tandis que, de longue date, les montagnards de l'intérieur ont slavisé les anciens habitants latins du littoral et des îles.

Il faut mentionner enfin la Serbie « moravo-vardarienne », qui ne fait pas partie des pays dinariques, mais qui en a des traits, comme elle en a aussi du bassin pannonien et de la région du Rhodope. Le trait le plus caractéristique, dans l'indécision de ses formes, c'est la liaison de la route du Vardar à celle de la Morava. Economiquement, historiquement, ethnographiquement, la Macédoine est un pays de passage.

Il en est de même, à quelques égards, du pays serbo-croate. Bien que couvert de montagnes que la politique autrichienne s'est appliquée à laisserinfranchissables, ses routes de Belgrade à l'Adriatique par Riéka (Fiume), de Belgrade à Salonique par Skoplié (Uskub), de Skoplié à Lioubliana (Laibach), et aussi la route transversale, dite du Danube à l'Adriatique (Prahovo, Nich, Saint-Jean de Medua?), sont ou seront suivies par des chemins de fer d'importance internationale. En attendant d'acquérir toute leur valeur économique, elles ont joué un rôle histo-

rique ; elles ont rapproché, lié les uns aux autres les onze millions d'habitants de ces régions (i).

Tous ces Yougoslaves forment une masse homogène. Croates et Serbes ont la même langue littéraire, et leurs parlers locaux diffèrent moins que les patois d'autres pays unifiés depuis longtemps ; l'un d'eux, le croate du Nord-Ouest, fait la transition du serbo-croate au slovène. Comme la langue, les traditions leur sont communes, à cela près qu'elles sont plus fraîches chez les Serbes, dont la culture orthodoxe a moins modifié le fonds primitif. Au delà, enfin, des traditions et de la langue, certains traits physiques et moraux opposent les habitants du pays dinarique, non seulement aux peuples vraiment étrangers, mais encore à leurs parents de race et de langue.

Aux Bulgares surtout, qui sont trapus, larges d'épaules et de figure, avec les pommettes saillantes et les cheveux noirs, tandis que les Yougoslaves sont souvent de teint clair, presque toujours élancés, souples et fins. Au moral, le contraste est à peu près le même. Comme la plupart des Slaves, mais avec la vivacité méridionale en plus, les Yougoslaves sont d'abord et de sympathie faciles. Chez certains, d'ailleurs, et plutôt dans F « intelligence » que dans les masses, la vivacité dégénère parfois en une susceptibilité qui engendre des rancunes et des haines. De même, leur rapidité de compréhension a sa contrepartie ; si les esprits originaux ne sont pas rares chez

(i) V. plu« haut, p, 46.

eux, les esprits superficiels ne le sont pas non plus.

Certaines aptitudes de la race ont été brillamment affirmées par l'histoire, ses vertus militaires, par exemple, surtout en Serbie et au Monténégro. C'est là aussi qu'on trouve le plus de tendance au mysticisme, à la poésie, le plus d'énergie, le plus de violence. Du Croate au Serbe, sans qu'il y ait différence de nature, il y a différence de degré, par suite, semble-t-il, du développement plus grand, chez les Serbes, du sentiment national. Nul peuple n'a plus qu'eux la notion de ce qu'il est ou doit être ; ils sont tous, pour l'intérêt commun, prêts à tous les sacrifices. Cette ardeur patriotique n'a rien de scolaire ni de livresque ; au temps de Karageorges, les Serbes n'avaient guère plus de culture que les Albanais d'aujourd'hui, et déjà leur cohésion donnait un cours nouveau à leur histoire.

D'où vient-elle? De leur unité d'origine, sans doute, — des recherches récentes ont établi que, dès leur immigration dans la Péninsule, ils formaient une masse homogène, — peut-être aussi des influences géographiques ; de la Carniole à Cattaro la maigre nature karstique a créé partout le même type. Mais il faut tenir compte, avant tout, de l'histoire et des mélanges de population qu'elle a déterminés. Dans aucune nation, ils n'ont été aussi fréquents, depuis les Huns et les Avares qui ont poussé les Serbes vers le Sud, jusqu'aux Turcs qui les ont repoussés vers la plaine pannonienne d'une part, et de l'autre vers le littoral. Avec leur dialecte, ces

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fugitifs ont propagé leur mentalité ; quelques-uns ont pu se laisser convertir au catholicisme et devenir ainsi des Croates ou des Slovènes, mais ils ont cependant propagé autour d'eux leur humeur indépendante et leur énergie. Comme un ciment, ils onty imprégné, soudé toute la masse des Yougoslaves de l'Ouest.

Il y subsiste pourtant des variétés que l'on peut distinguer, soit par l'observation directe, soit par l'étude des industries populaires, soit par celle de l'histoire, dont les renseignements sont d'ailleurs les moins instructifs de tous, car l'invasion turque, en anéantissant l'œuvre de leurs rois, a fait remonter les Serbes, en quelque sorte, à leur état ethnographique. Cet état, on peut l'observer avec la méthode de la géologie pour arriver presque aux mêmes résultats ; profils ethnographiques et géographiques se correspondent.

Le type psychique de la zone montagneuse est à la fois le plus étendu et le mieux accentué. Dès le premier abord, le voyageur y est frappé des mœurs patriarcales, de l'ardeur de la foi religieuse et nationale. L'homme de la. planifia se rappelle les exploits de jadis, pour la liberté et la « vérité divine » ; il rêve d'en accomplir d'autres, que la postérité chantera aussi ; souvent turbulent et batailleur, il ne croit guère à des obstacles qu'il ne pourrait surmonter. D'ailleurs, il rêve moins du profit de la victoire que de la beauté du geste héroïque.

Cette humeur est servie, chez lui, par des sens

d'une extrême acuité. Il perçoit par la vue, l'ouïe, l'odorat, les moindres phénomènes de la nature ; perdu, la nuit, dans une forêt profonde, il saura s'y retrouver. Cette nature, qui lui est si familière, il en subit profondément l'influence. Hauts sommets, plateaux nus^ rivières karstiques qui s'engouffrent et reparaissent, forcis sombres, simples bouquets d'arbres, voire chênes solitaires, il les connaît, les aime, les associe, dans ses légendes, aux vieilles tours dont il sait l'histoire tragique, aux fêtes que ramènent les saisons, à Pâques, à Noël, à la Saint- Pierre, à la Saint-Jean, aux pèlerinages pour lesquels, une fois l'an, tel village, tel district se rendent sur le sommet de telle montagne. Ce sommet, chacun sait que des esprits l'habitent, parents de ceux des eaux, des bois, des nuages ; des lacs on a vu sortir des chçvaux ailés ou des serpents qui jettent du feu, monstres bienfaisants ou redoutables au-dessus desquels trônent Dieu et le destin.

Non moins qu'à la nature qui l'entoure, le montagnard tient aux ancêtres, et du peuple tout entier, et de sa propre famille. Nulle part on ne les connaît mieux, parfois jusqu'à la dixième génération; nulle part on ne les honore plus ; la fête de la famille, la slava, est d'abord leur fête. De ce respect des aïeux, d'autant plus marqué dans chaque région qu'elle compte plus de communautés familiales, de {adrouga, résulte que chacun tient à perpétuer sa race ; c'est une honte que d'être un ougasnik, un éteigneur.

Il en résulte aussi que l'affection réciproque des

membres de la famille est très grande, et aussi leur solidarité, même et surtout dans les entreprises les plus risquées. Dans \ts pesmé, l'affection fraternelle tient plus de place que Tamour-passion, qu'on ne trouve guère que dans des chants bosniaques d'inspiration orientale. Quand il est question de la femme, dans les vrais chants serbes, c'est avec une réserve particulièrement sensible dans la description de sa beauté ; on parle des yeux, de la démarche de l'aimée, et c'est tout. Peu de peuples ont autant de discrétion que ces rudes montagnards.

Ce qu'ils chantent le plus volontiers, ce sont les héros de jadis, rois, chevaliers ou haïdoiiks, dont certains sont vénérés spécialement par tel ou tel groupe. Les Monténégrins d'avant 1878 avaient pour héros Miloch Obilitch, le meurtrier du sultan Mourat, à Kossovo; c'est à ses exploits qu'ils mesuraient les leurs. D'ailleurs, le peuple dinarique est tout entier nourri de traditions guerrières et depuis plusieurs siècles il guerroie sans répit; les haïdouks de la montagne et les oiiscoques de la mer (i) ont comblé l'intervalle entre Kossovo, Karageorges et les combattants d'aujourd'hui.

Qu'il en soit résulté des instincts de violence, on ne peut le nier; on rencontre" encore le type du haïdouk qui veut anéantir son ennemi, n'importe comment, et dont la devise est : svéta osvéta, sainte vengeance. Mais il ne faudrait rien en conclure pour

(i) Ouscoque, littéralement : fugitif, outlaw.

le peuple en masse; les Dinariques ont plus de sensibilité que leurs voisins bulgares ou allemands. Dans leurs chants, que de héros endurcis aux combats pleurent sur les souffrances d'autrui ! Que de larmes, depuis trois ans, ont été versées par tous les Serbes, du laboureur au roi, et que de compassion on a eu des blessés et des prisonniers ennemis, même quand' leurs camarades s'étaient signalés par des pillages et des massacres !

Autre trait dont on peut affirmer, tout au moins, qu'il est très fréquent. Le Dinarique, en général, est peu porté à l'exagération, h la mégalomanie; il l'est plus au pessimisme, voire aux brusques découragements, et ses sautes d'humeur ne sont pas sans lien avec le goût du mystérieux que nous lui avons déjà reconnu. Les songes ont joué un rôle important dans sa vie historique ; au xviii" siècle, le chef de la tribu chrétienne des Ozrinitch voit en rêve l'ancêtre, le vieil Ozra, qui lui ordonne d'exterminer ses voisins passés à l'Islam, et ce signe d'en haut détermine ses hommes à l'œuvre sanglante. Tout ce qui est fantastique entraîne le montagnard ; un imposteur a pu, pendant trois ans, se faire prendre par les Monténégrins pour Pierre III de Russie.

Une imagination si vive implique le sens de la poésie et celui de l'art. Ils se manifestent chez les Serbes par les pesmé que toute l'Europe connaît, chants isolés ou cycles complets, comme ceux de Kossovo, de Marko Kraliévitch et de Karageorges, et aussi dans les œuvres moins connues de l'art popu-

laire. Malgré la rigidité de leurs formes géométriques, elles atteignent souvent un haut effet esthétique. La sculpture sur bois, la tapisserie, la broderie, — les ornements, par exemple, des chemises de mariée, — sont représentées au Musée ethnographique de Belgrade par des échantillons dont peu de pays pourraient montrer l'équivalent (i).

Il va de soi que ces beaux côtés ne sont pas sans revers. De la vivacité d'imagination dérive souvent, outre la crédulité, le manque de suite et de persévérance. Beaucoup de Serbes comblés par la nature ne donnent, en définitive, que de pauvres résultats ; ils ne vont pas jusqu'au bout de leur tâche, non seulement en fait, mais encore en pensée : imaginer une entreprise, pour quelques-uns, c'est déjà l'achever. Il faut pourtant convenir que ce qui s'est fait de plus grand, dans le monde yougoslave, est venu d'hommes de la planina ; l'Église fondée par Saint Sava, l'épopée serbe, la renaissance de la Serbie sont leur oeuvre, et leur histoire nous montre une suite de personnalités, depuis les autodidactes jusqu'aux représentants de la plus haute culture, à laquelle la moitié bulgare de la péninsule n'a rien à opposer.

Ce type général n'est d'ailleurs pas identique partout. Si nous suivons une ligne tracée de Belgrade à Cattaro, nous en trouvons des variétés nombreuses, et d'abord celle de la Choumadia.

Cette région, qui fait la transition du plateau dina-

(i) Ecrit avant le pillage de ce Musée par les Austro-Allemands,

rique au bassin pannonien, marque aussi le passage de la Serbie ancienne, où elle ne comptait guère, à la Serbie moderne, qu'elle a créée. Sa population elle-même est le résultat de combinaisons récentes, et ses vallées l'ont ouverte à des influences fort diverses, turque, autrichienne, albanaise. Tout y est composite, neuf et, par suite, différent du type primitif.

Les influences étrangères ont dû s'exercer déjà sur les habitants les plus anciens de ce pays; mais, à vrai dire, nous en savons seulement qu'ils étaient rares et partagés en grandes ^adrouga, où la vie patriarcale se maintenait sans aller jusqu'à l'organisation en tribus. Puis les mêmes influences ont agi sur les immigrants, dont le flot, qui peut s'observer dès le xvii' siècle, est allé grossissant jusqu'au xx«. Ils venaient de régions fort diverses; les uns des plateaux et surtout de leur zone verte; les autres, de la plaine de Kossovo et des vallées voisines; quelques-uns enfin de la Serbie « moravovardarienne ». D'où qu'ils fussent, au lieu de se cantonner suivant leur origine, ils se sont pénétrés et mélangés. Il n'y a guère de villages où l'on ne retrouve des échantillons de tous les groupes, de sorte qu'à l'influence des étrangers il faut ajouter celle qu'ils ont eue les uns sur les autres.

Des régions hautes il était descendu des pâtres, qui, à mesure que le pays se défrichait, sont devenus laboureurs ; avec quel effort pénible, on le voit en feuilletant les dossiers relatifs à l'établissement,

dans ia Serbie du siècle dernier, de quelques groupes monténégrins. Transformés, ils ont laissé dans le type de la Choumadia, avec des traces de la nonchalance pastorale, un instinct d'indépendance et une vigueur que n'avaient peut-être pas les colons venus du Sud. Par contre, ceux-ci apportaient les traditions de la Serbie d'autrefois, — ils avaient grandi à l'ombre de ses cathédrales, de ses cloîtres, de ses châteaux en ruines, — et sous ces influences réciproques est né un type nouveau qu'à son histoire déjà si remplie nous devons croire supérieur au type dinarique pur. Seuls parmi les Balkaniques, — abstraction faite des secours intermittents de la Russie — les Choumadiens se sont affranchis par leur propre force, et les sacrifices qu'a coûtés cette lutte de treize ans, nous les comprenons mieux par ceux d'à présent.

Ces sacrifices ont eu, eux aussi, leur vertu éducatrice. Il s'est développé, dans les masses, un esprit plus réfléchi; des facultés d'organisation ont apparu, et aussi un goût tout nouveau de l'action. Il y a, dans le Choumadien, quelque chose de fort, de hardi, et en même temps de contenu, qui le distingue, non seulement des gens de la plaine, parfois trop expansifs, ou des parleurs diserts delà côte dalmate, mais encore de ses proches voisins de l'Ouest, des gens du Stari Vlah, qui parlent, dit-on, même quand on ne les écoute pas. Cette retenue, qui semble parfois rudesse, est en réalité mesure et dignité ; le Choumadien ne veut s'échauffer qu'à bon escient. Quand

LE iPAYS ET LES TYPES Jl

il le fait, en revanche, c'est ouvertement, face à l'adversaire, les yeux dans les yeux, en homme dont les ancêtres, pendant des siècles, se sont fait justice à eux-mêmes. Et cela, parfois, le mène à la violence ; il reste en lui ce quelque chose du haïdouk que nous reconnaissons parfois dans les gestes du héros de la Choumadia, de Karageorges.

Il y a, d'ailleurs, sous cette rudesse ou cette violence, l'empreinte de la culture patriarcale qui est la base des mentalités dinariques ; comme le pâtre des hauts plateaux, le Ghoumadien a le sentiment très vif de sa dignité et de celle d'autrui. Il est scrviable aussi et capable de bonté; certains traits, cher les gens du Yadar (i), ont rappelé à M. Cvijic ceux que les écrivains russes notent dans les meilleurs types de leur peuple. De même, il a conserve l'amour slave du chant et de la danse. Dans ses Mcmoircs, le protopope Matia Nénadovitch raconte la rencontre des paysans qu'il meneau combat avec Karageorges, qui les appelle ses « faucons serbes ». Quelques-uns pleurent de joie, les autres chantent ; dans la foret qu'ils traversent, « on aurait dit que chaque buisson, chaque feuille chantait aussi. C'est ainsi que nous arrivâmes à Ostroujnitsa ».

Faut-il dériver de cette gaîté le goût de la moquerie, qui esttiès vif chez les Choumadiens, ou ne se rattache-t-il pas mieux à leur sens aigu des réalités, à leur goût de l'observation précise ? En tout cas, malheur, chez eux, aux prétentieux et aux poseurs!

(i) Sur les bords de la Drina.

A aucun de leurs défauts le Choumadien ne fera la grâce de le regarder « à travers les doigts ». Nulle part, dans le pays serbe, il n'y a plus de franchise à l'emporte-pièce que dans la Choumadia, et cela tient peut-être aux contrastes primitifs des types qui s'y sont heurtés les uns contre les autres.

En définitive, ni enthousiaste et emporté comme le Dinarique, ni matérialiste et sec comme le Bulgare, le Choumadien est patient, persévérant ; s'il se décourage, il se ressaisit bientôt. Qu'on se rappelle i8i 3, et l'effondrement de la Serbie après la fuite de Karageorges ; quelques mois plus tard, la résistance a si bien repris que le pacha n'ose plus sortir de Belgrade, et ce n'est pas un nouveau soulèvement, mais le premier qui continue. On a vu quelque chose de semblable, en 19 14, de l'occupation de Belgrade par les Autrichiens à la victoire du Roudnik. Quelles que soient les circonstances, le Choumadien revient vite à la conviction qu'il est, en quelque sorte, l'extrait de la race ; qu'il a une mission, reconnue par ses frères des autres régions serbes; qu'il doit donc raffermir, discipliner, organiser son courage et le leur, et il y réussit.

Il a su de même — tâche encore plus difficile — dominer ses instincts démocratiques. On sait que jadis, parmi les raïas, il n'y avait pas de classes ; que, seuls, les popes s'élevaient un peu au-dessus du commun et que les voïvodes eux-mêmes n'étaient pas à l'abri du mécontentement du peuple qui les avait élus; il faut voir comment la pesma traite

Karageorges quand il a faibli. Cet esprit d'égalité a rendu difficile rétablissement d'un pouvoir régulier; même le gouvernement réputé fort de Miloch Obrénovitch, a dû bien des fois se contenter d'être toléré. Par la suite il est arrivé que des serviteurs éminents du pays ont été mal appréciés par les masses, et surtout quand ils étaient « du pays » ; les Serbes du dehors bénéficiaient de plus de gratitude. Pourtant, de la jalousie démocratique et de l'instabilité gouvernementale il est sorti les triomphes nationaux de 1912 et de 191 3. Qu'est-ce à dire, sinon que, sous les agitations de surface, la masse a progressé ? L'observateur du dehors, qui souvent juge la Serbie sur le retard de son développement économique, ne voit pas qu'elle a réalisé des gains moraux et intellectuels plus importants pour son avenir que la balance de son commerce.

Après la Choumadia, nous trouvons, sur notre profil Belgrade-Cattaro, le Stari Vlah, qui, d'Oujitsé, s'étend à peu près jusqu'au Lim. C'est un pays de plateaux, de vallées profondes, verdoyant, boisé, de climat rude, de population clairsemée. Les maisons, toujours en bois, y sont éloignées les unes des autres ; chacune d'elles est entourée des bâtiments — en bois aussi — que comporte la seule industrie du pays, l'élève du bétail et surtout du gros bétail. Comme les gens qui la pratiquent vivent surtout au grand air, ceux du Stari Vlah sont basanés, tannés par le vent ; dans leurs vêtements, le noir domine, mais ce qui les distingue encore plus des Chouma-

diens et des Serbes du Sud, c'est une certaine lenteur de parole et de mouvement. "

Ils sont pourtant d'origine méridionale, étant venus du sandjak de Novi Pazar et issus des tribus voisines du Monténégro, dont ils gardent quelques traits. S'ils ne vivent plus en tribus, ils ont toujours beaucoup de grandes lâdrouga, et nombreuses sont les familles ramifiées à l'infini, dont tous les rejetons, jusque dans le bas pays où ils émigrent en foule, se savent former un brastvo^ une « fraternité » à la façon monténégrine.

Les gens du Stari Viah ont plus souvent que les Choumadiens la mentalité du haïdouk, mais ce qui les en distingue le plus, c'est l'esprit de ruse, la roublardise — si l'on peut employer ce mot — dont ils usent, à vrai dire, autant pour le plaisir que pour le profit. Malgré leur lenteur, ils parlent plus et mieux que les Choumadiens ; ils savent placer à propos dictons et plaisanteries, se perdre dans les détours, ne pas comprendre ce qui les gênerait, embrouiller les questions, ce qui amène M. Cvijic à se demander s'il n'y a pas là une trace de l'origine romane qu'on leur a parfois attribuée. Quoi qu'il en soit, il remarque aussi chez eux — note plus flatteuse pour les Romans — un goût très vif de d'instruction ; de longue date, ils respectent les familles qui « depuis trois cents ans, donnent des popes », et donnent aussi, maintenant, des instituteurs : de sorte que ce pays primitif a, lui aussi, ses éléments de progrès.

Au sud du Stari Vlah, commencent les territoires

OÙ la vie en tribus s'est conservée. Ces tribus, rarement plus anciennes que le joug turc, ne représentent jamais la lignée d'un ancêtre commun, ainsi qu'on l'a souvent écrit. Des recherches de M. Y. Erdelianovitch(i) il ressort qu'elles sont une agglomération de familles et de « fraternités », où les plus anciens habitants du pays se sont confondus avec des envahisseurs venus de tous les points du monde serbe. C'est ainsi que les Vassoyévitchi, la première tribu qu'on rencontre après le Stari Vlah, sont les descendants d'immigrants — et de conquérants — rasciens, et de l'ancienne tribu des Loujanes; comme leur territoire n'a pas été longtemps suffisant pour leurs nombreux enfants, ils n'ont pas cessé depuis deux siècles, de grandir aux dépens de tous leurs voisins. Plus proches des gens du Stari Vlah et de la Hauic- Choumadia que des Monténégrins, ils se vantent d'être de pur sang serbe, mais ni cet orgueil, ni la discipline du clan, d'ailleurs fort atténuée chez eux, ne les empêchent d'avoir l'esprit délié et l'initiative des Choumadiens. Us ressemblent aux gens du Siari Vlah par leur souci de l'instruction et, comme eux encore, ils parlent volontiers, mais avec des formes cérémonieuses, qu'ils doivent, semble-t-il, à l'influence du Monténégro

Ils ont des cultures dans la vallée du Lim, mais, en général, ils en laissent le soin à leurs femmes; l'occupation facile des hommes est d'errer sur la

(i) Y. Erdelianovitch, Koutchi [Les Koutclies] (Naselia srpskih ijma- Ha (Populations des terres serbes), IV, 1907).

montagne, avec leurs troupeaux, parfois plusieurs mois de suite. Ils y gagnent de connaître sommets et vallées Jusqu'au bout de l'horizon, et parfois on est surpris de constater que leurs connaissances le dépassent de beaucoup. Ils ne savent pas moins bien l'histoire de leur race, et divers indices permettent de croire qu'ils ont largement contribué à la naissance de l'épopée nationale.

Après eux, au delà du Veternik, nous arrivons dans le bassin de la Moratcha,chez les Bratonogitchi, qui sont déjà des Monténégrins. Dès lors, plus de forêts ni de prairies ; de verdure, il n'y a que les herbes poussées entre les fentes du roc ; de terrains cultivés, que des fonds, d'ailleurs fertiles, car tout l'humus des pentes s'y est accumulé. Les principales de ces cuvettes, la vallée de la Zêta, la plaine de Podgoritsa, ont été longtemps disputées entre Turcs et Monténégrins, comme aussi la rive du lac poissonneux de Skadar (Scutari). Sans elles, le Monténégro était condamné à la famine ; certains hivers, ses habitants n'ont vécu que d'écorce d'arbre, et pourtant ils n'ont pas abandonné ce pays misérable. Il était pour eux, en effet, l'asile inviolable de la liberté et de la foi. Il était difficile aux conquérants de pénétrer dans cette forteresse de rocs, plus difficile encore de s'y maintenir en face de défenseurs qui, de tous les coins du pays serbe, y avaient apporté un esprit indomptable d'indépendance et d'héroïsme. Leurs descendants l'ont encore. Aucun peuple au monde — hommes et femmes, et les

femmes encore plus que les hommes — n'a plus de vertu individuelle ou collective, plus d'ardeur nationale, plus de volonté de conquérir, pour ses descendants, un grand avenir.

Sur ces vertus des Monténégrins et toute leur histoire, l'influence du terroir a été grande. Leur organisation en tribus isolées les unes des autres est liée aux formes du Karst, qui n'auraient pas permis, dans ce dur pays, l'existence de groupements aussi étendus que ceux, par exemple, de l'Herzégovine méridionale. De même, l'étroite solidarité des membres des tribus est déterminée par l'aridité du sol, et c'est elle aussi qui explique l'attrait, pour les Monténégrins d'autrefois, des incursions en pays turc, albanais ou même serbe. De là aussi la discipline rigoureuse, les conceptions patriarcales, la simplicité des sentiments, qu'on peut ramener tous, ou à l'orgueil de la tribu, ou à la foi nationale, la « foi d'Obilitch ».. Ils en sont emplis comme les Hébreux l'étaient de leur foi en Jéhova ; leur pâture intellectuelle, ce sont les traditions de Kossovo et de la Serbie d'autrefois qu'ils connaissent, les femmes aussi bien que les hommes, et qui leur dictent le devoir serbe : venger les morts, affranchir les vivants. De là l'extrême fécondité des familles, — il faut, il faudra encore des guerriers, — la coutume de répudier l'épouse stérile, le souci qu'a chaque jeune homme de s'unir, par son mariage, à une lignée de renom héroïque, fût-elle musulmane. De là enfin un idéal de noblesse personnelle où la première

place appartient au tc/ioïsîvo, la virilité, la vaillance.

Tout cela rapproche assez les Monténégrins des Albanais du Nord, qu'ils considèrent comme leurs frères de race, et dans le pays desquels ils voient toujours une terre serbe, à telles enseignes que leur héros, après Obilitch, c'est Skenderbeg, Au fond, ce qui les en rapproche le plus, c'est l'orgueil de race, l'amour des aventures, le culte inflexible de l'honneur. « Il est impossible, écrit M. Cvijic, de pousser ces sentiments plus loin qu'ils le sont chez les Monténégrins du vieux Monténégro et chez les Malissores. » Aussi Monténégrins et Malissores avaient-ils tendance à n'estimer personne en dehors de leur petit monde héroïque; seule des terres serbes, la Choumadia trouvait grâce à leurs yeux, parce qu'elle était le pays de Karageorges.

Avec ces sentiments, sans connaître d'autres divertissements que les fêtes religieuses, Noël et la slava, sans plaisanter jamais, sans faire jamais de ce qui les touche personnellement un sujet de conversation, tout en poursuivant mille querelles privées qui décimaient les familles chez eux comme en Albanie, les Monténégrins ont , sauvegardé leur liberté, mené d'innombrables expéditions, pour la gloire ou le butin, conquis de nouvelles terres et enfin créé un État. Mais de cela le mérite revient surtout à leur dynastie, et c'est même leur grande différence avec les Serbes. Le mouvement qui a créé

la Serbie moderne est parti du peuple; la dynastie n'est venue qu'après. Au Monténégro, c'est elle qui a rapproché, combiné l'effort de tribus auparavant isolées, parfois hostiles.

Cette différence s'atténue, d'ailleurs, depuis que le Monténégro s'est agrandi, et que l'acquisition d'Antivari et de Podgoritsa lui a rendu la vie plus facile. Les rapports avec les autres Serbes, devenus plus fréquents, ont développé des idées démocratiques; de même, les relations avec l'Amérique du Nord où se sont rendus, depuis trente ans, beaucoup de Monténégrins, revenus ensuite avec un pécule. Il y a conflit entre leurs conceptions nouvelles et les mœurs patriarcales, devenues un obstacle au progrès. La dissociation des tribus a commencé ; des individus s'en détachent ; les vertus liées à leurs traditions s'affaiblissent. D'autre part, on sait, par les dernières guerres, que l'héroïsme d'antan ne suffit plus; qu'il faut, pour vaincre, une organisation coûteuse et compliquée. Or, cette organisation, on la voit dans la Serbie, plus riche, plus féconde, plus populeuse, mieux dressée aux luttes modernes, mieux placée au milieu des terres serbes. Les Monténégrins prennent leur parti de ne plus être en tête du mouvement, et cette acceptation marque une nouvelle ère de leur histoire.

Il en est à peu près de même du groupe les « Bocquais » — gens des Bouches de Cattaro — qui occupent les dernières pentes des montagnes et la mince plage qui sépare celles-ci de l'Adria-

8o LA YOUGOSLAVIE

tique. Comme au Monténégro, tout est Karst chez eux, mais Karst corrigé par le climat méditerranéen, surtout dans la partie méridionale de leur territoire, la plus basse et la plus fertile, pas assez pourtant pour qu'ils y puissent vivre des produits du sol. Jadis Cattaro fut un centre d'industrie maritime, cabotage et construction, mais la navigation à vapeur l'a ruinée ; les Bocquais, comme les Monténégrins, se sont mis à émigrer en Amérique ; et leur pays est le seul des terres serbes où la population n'ait pas augmenté au cours du xix^ siècle.

Cette population est tout entière serbe, mais d'origines diverses. Les plus anciens habitants ont été, de longue date, convertis au catholicisme; les immigrés, Herzégoviniens ou Monténégrins, sont orthodoxes; mais ceux-ci comme ceux-là ont conservé la tradition de la Serbie d'autrefois, à peine atténuée par les influences des maîtres successifs de la côte, Vénitiens, Français, Autrichiens, et leurs mœurs, hier encore, étaient à peu près celles du Monténégro. Il y a quarante ou cinquante ans, on partait encore de la Bocca en expédition de pillage; l'osvéia^ la vendetta, s'y maintenait ; il n'y avait pas de bon mariage sans bataille entre les svaf^ les invités. Toutes ces coutumes s'associaient naturellement "à un brillant et pittoresque costume ; le doge de Venise, disait-on jadis, sautait sur ses pieds, d'admiration et de crainte, quand il apercevait des Bocquais en armes. Le costume disparaît; l'humeur indépendante et fière subsiste chez les Pachtrovitchi et les Krivo-

LE PAYS ET LES TYPES 8l

chanes, deux fois révoltés, au xix» siècle, contre l'Autriche ; mais chez les gens de la plage, elle s'est mêlée d'un « opportunisme » dans lequel M. Cvijic n'est pas loin de voir une influence latine, qui peutêtre se trahit aussi dans le goût des discours bien tournés et des facéties plus fines que celles du Stari Vlah.

• La brochure s'arrête là; il y manque donc, outre certains Slaves du Sud, une conclusion sur les autres. La première lacune s'explique. Les Knlturtrdger ont brûlé l'Institut de Géographie, à Belgrade, et ses documents. La seconde tient peut-être à une autre cause. M. Cvijic nous a montré, de la Choumadia au Monténégro, les populations qui ont ressuscité la Serbie; les autres se sont accommodées, plus ou moins, du Joug étranger. Comment conclure sans trop marquer le contraste, et ne vaut-il pas mieux laisser aux frères de Dalmatie et de Croatie le soin de tirer eux-mêmes les conclusions qui s'imposent ?

Quoi qu'il en soit de ces omissions, le plus urgent est de savoir si, dans ce qu'il a dit, M. Cvijic a été exact. Patriote ardent, ne s'est-il pas laissé parfois entraîner par l'amour de son peuple ? Peut-être mais ses observations trouvent toutes leur justification dans ses travaux antérieurs et notamment dans l'admirable collection des Populations des terres serbes. Quant à ses jugements, les uns expriment des réserves bien assez

sévères pour des traits que la rapide évolution de la Serbie modifie chaque jour; les autres, ceux qui sont franchement élogieux, ce n'est pas en 191 5 qu'on voudrait en rabattre quelque chose ! Ce qui lui semblait rêve épique dans les héros des pesmé^ l'Europe l'a vu dans les soldats du Yadar, du Tser, du Roudnik et des mois cruels de la retraite à travers la Serbie et l'Albanie.

La slavisatîon de la Dalmatie"'

La question de Dalmatie, tqui met aux prises aujourd'hui des ambitions entre lesquelles un Français a peine à choisir, ne date pas de la guerre présente; il y a longtemps que des érudits de toute nationalité s'efforcent de débrouiller le chaos d'influences et de populations qui fait qu'aujourd'hui encore des publicistcs italiens ou slaves proclament ce pays, les uns slave, les autres latin. De ces polémiques nous n'avons pas à nous occuper ici ; nous ne voulons que suivre, d'époque en époque, jusqu'au seuil des temps modernes, le progrès ou le recul des deux éléments que l'histoire a juxtaposés en Dalmatie.

La slavisation de l'ancienne Illyrie a commence — comme auparavant sa romanisaiion — par la violence; vers la tîn du vi» siècle, les Slaves ont envahi le pays, pris la plupart de ses villes, détruit ou dispersé ses habitants. Les écrivains italiens citent avec émotion telle lettre contemporaine du pape Grégoire I«% telle inscription, dans l'île de Brazza, des « rescapés » de Salone, et l'impression qu'elles laissent est, en effet, celle d'un immense

( I ) Rnue Historique, 1917.

désastre (i). Mais les Slaves en sont-ils les seuls ou les premiers responsables? Sans croire à « Tâme de colombe » dont les dotaient les slavophiles d'autrefois, on doit constater qu'ils ont paru en Dalmatie après les Goths, les Huns et les Avares, et qu'ils ont été leurs adversaires aussi souvent que leurs auxiliaires. Constantin Porphyrogénète affirme même que Croates et Serbes ne seraient venus dans l'empire byzantin que sur l'appel des Byzantins euxmêmes, et c'est là une pure légende, mais elle semble bien être née d'autres alliances conclues plus tard, notamment contre les Bulgares (2). De très bonne heure, les destructeurs, ou supposés tels, de la latinité dalmate sont devenus les défenseurs de ses débris, comme ils le seront encore au temps des Turcs.

Ces débris, ce sont des villes de la côte que les chroniques assurent avoir été fondées par les fugitifs de l'intérieur ; Spalato (Split) l'aurait été par ceux deSalone,Raguse (Doubrovnik) par ceux d'Épidaure (3). Peu nombreuses — les Byzantins n'en comptent que sept — elles constituent d'autant

(i) Tamaro. Ilaliani e Slavi mil Adriatico, Rome, 1915, p. 81-82, Nous citerons souvent cet ouvrage, et pour son interprétation des faits, que nous combattrons souvent, et pour les faits qu'il rapporte d'après des documents qui ne se trouvent pas â Paris.

(2J Cf. Ranibaad, l'Empire grec au X' siècle, Paris, 1870, p. 470 et suiv.

(3) Toutes ces villes ont deux noms, l'un roman, l'autre slave (Spalato-Split, Raguse- Doubrovnik). Nous emploierons toujours le premier, plus connu chez nous, mais en rappilant l'autre, qui, souvent, reproduit plus exactement la forme primitive, — par exemple Tragurium, ital, Trau, slave Troguir.

moins une « zone latine » qu'elles sont séparées les unes des autres par des établissements slaves de la côte, Belgrade, Nona, Sebenico (i), et aussi des îles; en l'an looo, quand le doge Orseolo aborde dans celle d'Ossero, il voit accourir, de leurs châteaux du voisinage, des CroatesetdesLatins(2). Dèsce temps, il y a, sinon mélange, du moins intime juxtaposition des deux races, et sur le littoral, et dans l'arrièrepays, où de nombreux textes montrent de hauts plateaux peuplés de Roumains, ou, comme dit le moyen âge, de Valaqucs noirs {Mauro-VIak/ii, Morlaques). Descendants des lUyricns Jadis latinisés, ils parlent encore latin, en ce temps, mais un latin déjà mêle de slave (3).

Sur la côte, la latinité est plus pure. Échappées à l'autorité des chefs germains, les villes dalmates auraient gardé, mieux que l'Italie elle-même, la langue, les lois et les mœurs de la Rome d'autrefois, et les Italiens admirent fort cettesot?r«wrt«(irj7j/;7(7 (4). Nous l'admirons aussi, mais en remarquant que l'influence des Byzantins, longtemps maîtres de la côte dalmate, a dû être aussi corruptrice que l'a éié ailleurs celle des Germains, et que de bonne heure des Slaves ont pénétré dans ces villes latines ; dès le x" et le xi^ siècle, les actes écrits en mentionnent, et le pape

(i) En slave : Chibénik.

(2) Tamaro, onvr. cité, p. 85.

(3) Chronique du prêtre de Dioclée, citée par Tamaro, p, jj}. — St. Novakovitch, Sélo {le Village), dans la collection du Ghis de Belgrade, p, 20 et suiv.

(4) Tamaro, ouvr. cilé,f^, 104, 117, 246, 169, etc.

Alexandre III assurera bientôt, en 1176, qu'à Zara (i) les prêtres et le peuple chantent l'office en slave. Lourde erreur! s'écrient les partisans du latinisme continu ; le pape a pris du latin corrompu pour du slave et des pèlerins venus de la campagne pour des Zaratins (2) ! Il se peut, mais rien ne le garantit.

Quoi qu'il en soit, Romans ou Slaves ét^iient souvent en lutte, et l'on en conclut parfois à une haine de races semblable à celles d'à présent (3). Pourtant, nous ne voyons Jamais un bloc roman se former contre un bloc slave ; les Romans des villes ignorent ou m.éprisent les Valaques de l'intérieur, se battent souvent entre eux, plus souvent encore avec les Latins du dehors, par exemple, avec les Vénitiens, et parfois de concert avec les Slaves (4). Il semble qu'en Dalmatie comme en Ecosse, où il y a aussi deux races, les luttes ne soient qu'entre highlanders et lowlanderSy les premiers, misérables, convoitant les richesses des seconds. Ce que les chroniqueurs spalatins des xii® et xiii^ siècles, Thomas de Spalato et Michel Magio, reprochent le plus à leurs voisins slaves, c'est de piller les biens « hors murs •* des églises — Thomas de Spalato est archidiacre — et de prétendre parfois au gouvernement de la

(i) En slave : Zadar.

(2) Bartoli, publications de l'Académie des sciences de Vienne, section linguistique, Das Dahiialische, Vienne, 1906,1. I, p. 191.

(5)Tamaro, ouvr. cité, p. 149, 107, etc.

{4) Cf. Klaïtcb, Pmiest Hrvata, Histoire des Croates (1899, Zagreb), t. I, passim. Dans les guerres interminables qu'il raconte, la notion de race ne joue plus aucun rôle, dès que la péiiode des grandes invasions est passée.

cité (i). Que celle-ci résiste pour ne pas subir le joug d'une autre race, ce n'est pas impossible ; il semble pourtant qu'il s'agisse avant tout, pour les Spalatins, de conserver leur liberté municipale. Les féodaux croates qui la menacent sont d'ailleurs, souvent, fils de patriciennes des villes, et c'est peut-être en Latins, plus qu'en Slaves, qu'ils veulent y rentrer.

A ces rapprochements, même à ces luttes, l'influence latine gagne beaucoup, et d'abord celle de l'Église. Dès le x« siècle, un synode que dominent des prélats latins condamne la liturgie slave des disciples des saints Cyrille et Méthode ; puis la curie romaine soumet les évêchés slaves aux archevêchés latins, Nona, par exemple, à Spalato, et dès lors les décisions se succèdent contre les prêtres slaves qui n'apprennent pas le latin (2). La fréquence même de CCS décisions doit faire croire qu'on en tient peu de compte ; elles auront pourtant des suites. D'abord, la liturgie latine isole la Dalmatie des pays slaves où triomphe la liturgie cyrillique ; ensuite, dans cet enclos, elle ressuscite le prestige de la Rome antique ; le slave passe dialecte vulgaire, comme jadis l'illyrien dont il risque de partager le sort. Il est certain, d'ailleurs, que les vainqueurs n'ont pas vu si loin. Dans ce débat, la théologie était en cause (3), et sans doute aussi les intérêts temporels des métropoles de la côte, mais non la race et la langue; les

(i) Cf. Tamaro, ouvr. cité, p. xu, 112, 133.

(2) Ibid., p. 106, 107, iio.

(3) Voir Louis Léger, Cyrille et Méthode, p. 120.

prclats qui formaient les synodes ne pensaient pas plus à l'extinction du slave que les rois croates qui les présidaient.

L'autorité sur les églises entraîne l'influence sur les villes, et de bonne heure la latinité fait des progrès dans les villes croates. A Belgrade (i), en 1076, un pacte entre citoyens ne révèle — sauf un — que des noms romans, mais il se peut que les gens qui les prennent dans un acte écrit en aient d'autres pour la vie courante, à l'instar de ces rois croates qui s'appellent Zvonimir ou Démétrius, Michel ou Miroslav selon les cas (2). Un peu plus tard, nous assistons, à Belgrade, à des jugements rendus erga romanam legeîn (3) ; puis, en 1 167, Sebenico adopte le statut de Zara, qui est latin, non sans traces de slavisme. C'est à peu près le même phénomène que dans les villes de Bohême ou de Pologne où le germanisme et le statut de Magdebourg s'appuient l'un sur l'autre.

Mais rien n'assure que le romanisme ait autant de succès sur les plateaux qui font les neuf dixièmes du pays. Le prêtre de village y sait peut-être du latin, mais il n'en use qu'à l'office ; le seigneur, même bilingue, parle slave aux hommes de ses clans, et même à ses bergers valaques. Loin que le romanisme remonte dans l'intérieur, c'est le slavismequi descend vers la côte. Les seigneurs croates inter-

(i) Il s'agit, bien entendu, du Belgrade de Dalmatie, au sud de Zara (2) Tamaro, otivr. cité, p. ii8.

{3) IHd., p. 119 et suiv.

LA SLAVISATION DK LA nALMATIE 8q

viennent dans les villes romanes ; derrière eux, des rois serbes ou bosniaques revendiquent la suzeraineté: Douchan de Raguse, Tvertko de Spalato. Plus dangereux sont les rois de Hongrie, devenus rois de Croatie depuis 1 1 oo, et surtout ceux, au xxiir et XIV8 siècles, de la dynastie angevine ; tout italianisés qu'ils soient par leur passage à Naples, ils ont toujours la tradition centralisatrice des Français, et Ton assure que Louis le Grand (i 342-1382) aurait voulu — comme Napoléon, un de ses successeurs dans les Provinces Illyriennûs — y supprimer les distinctions de race (i). En tout cas, ils ont des garnisons dans les villes de la côte et, dès lors, leurs sujets y entrent librement ; or, dans le voisinage, ils sont tous Slaves. Par contre, là où Venise s'est installée, on leur ferme les portes; en 1247, à Zara, est défendu tout mariage qui introduirait un Slave dans la cité (2).

Mais les édiis de ce genre ne prévalent jamais contre la pression des faits. Les Romans vivent dans des gîtes qu'on n'imagine qu'en voyant le vieux Spalato logé tout entier dans le palais de Diocléticn*. Dans ces gîtes on meurt beaucoup, en tout temps, et les rapports commerciaux avec l'Orient y ramènent périodiquement la peste qui fauche, et le petit peuple, et laflor di boni Jiomeni (3), c'est-à-dire des vieilles familles; il faut des immigrés pour les

(1) Lucius, Dereguo Dahnutiae et Croaliat,

(2) Tamaro.oair. cité, p. 117. Bartoli, ouvr. cité, t. I, p. 189,

(3) Témoignage d'un Barbarigo en 13 {5. ^

remplacer. Aussi, tandis que les actes écrits, au xi« siècle, ne révélaient que lo o/o de Slaves à Spalato et à Zara, il y en a déjà 20 «/o au xii» (i), plus encore au xiii« et au xive siècle, en dépit de l'expulsion des patarini venus de Bosnie, et les Italiens doivent confesser qu'au xv« siècle, quand les Vénitiens s'établissent dans toutes les villes dalmates, ils y ont trouvé « une population beaucoup plus mêlée que jadis » (2).

C'est là, ajoutent-ils, « un fait purement démographique », c'est-à-dire, sans doute, incapable d'altérer le caractère des villes. En réalité, dès le début du XV* siècle, les Slaves s'agitent à Trau fTroguir), à Sebenico (Chibénik), ailleurs encore, pour introduire leur langue dans la vie officielle de la cité, jusqu'alors toute latine ou romane ; ce point obtenu, le romanisme dalmate aurait couru grand péril d'être submergé à bref délai. Selon M. Tamaro, la tâche providentielle de Venise a été de réagir contre cette insidieuse slavisation (3) qui, sans violence, s'emparait des citadelles du romanisme, simplement en vertu de cette loi que partout, tôt ou tard, la plèbe des campagnes remplace les bourgeoisies épuisées.

En 1409, Venise a acheté à Ladislas de Hongrie ses droits sur plusieurs villes dalmates ; puis, peu à peu, elle étend son autorité tout le long de la côte. Ses fonctionnaires, ses soldats, ses mercanii affluent

(i) Bartoli, ouvr. cité, p. 304 et su;v. Jirecek (Yirétcbek), Dit Romanen in den Stxdten DaJinatieiis w.xhrend des Miitçlalters, p. 153.

(2) Tamaro, ouvr, cité, p. 148, 149.

(3) ^^''^■t P» MI, 142.

dans les villes, tous propageant leur langue. L'italianisme bénéficie, en outre, du prestige de l'Italie aux yeux des gens jusqu'alors à peu près écartés de son mouvement de richesse et d'art, du prestige enfin des souvenirs réveillés par la Renaissance. « On nous appelle Latins, va s'écrier l'humaniste ragusain Cerva, non parce que nous sommes catholiques, mais parce que nous descendons des maîtres du monde ! » Il semble qu'exalté par toute l'éducation de la classe dirigeante, cet orgueil aille jouer, au seuil des temps modernes, le même rôle qu'autrefois la querelle des liturgies à celui du Moyen Age, et qu'il assure, au moins dans les villes, le triomphe du latinisme.

Dans les campagnes, cependant, les Turcs, déjà maîtres de l'intérieur de la péninsule, recommencent la dévastation du vi« siècle. Les villages disparaissent ; un rapport du provéditcur Moro, en i526, estime que slir 60.000 contadini du pays soumis à Venise, il n'en reste que 5. 000 (i). Or, c'est l'élément slave qui pâtit le plus ; aidés par les galères et les soldats de Venise, les gens de la côte restent à peu près indemnes ; ils ne peuvent pas ne pas en garder de gratitude à leur protectrice. Sans peut-être croire aVinfinila gcncrosita que vantent les apologistes de la République (2), ils voient Venise dans une auréole de puissance et de gloire, et, plus que l'autorité des provéditeurs, plus que l'éclat du cinqucccnio, plus

(i) Taniaro, ouvr . filé, p. 89, 91.

(2) Ibid., p. 188, 192.

que les leçons de rhumanisme, la force partout respectée de Saint-Marc doit pousser les protégés à se rapprocher, par les mœurs et la langue, de leurs protecteurs.

Pourtant, il apparaît bien que l'évolution des masses continue dans le même sens qu'avant les Vénitiens et les Turcs. Si les contadini d'autrefois ont disparu, d'autres Slaves cultivent leurs champs, des hnètes, serfs bosniaques venus à la suite de leur» begs musulmans. Sur les sommets arides, des Morlaques errent toujours avec leurs troupeaux, mais, bien qu'ils n'aient pas oublié leur origine, ces «Nigri Latini » de Jadis ne parlent plus guère que le slave (i). Le fonds slave absorbe de même les Candiotes et les Albanais que Venise a établis çà et là (2). Dans les villes, si les proportions changent, c'est encore au profit des Slaves. Ils s'y multiplient, en effet, après l'arrivée des paysans chassés par les Turcs et qu'ila bien fallu accueillir — par générosité, croyonsle— mais aussi parce qu'ils fournissent un appoint à la défense. A Spalato, vers 1527, on trouve déjà, dans les actes publics, 328 noms slaves pour une vingtaine de noms italiens; à Zara, les recensements de i527 et de 1608 ne mentionnent plus de non-slaves que des fonctionnaires et leurs femmes; encore leurs noms sont-ils coiffés de terminaisons

(i) Cf. Bartoli, ouvr. cité, t. I, p. 194-105 . Domenico Negri {1557), cité par Tamaro (p. 177), leur fiit parler un iatin corrompu. A la page 554, Tamaro les reconnaît slavisés, quant à la langue, dès le XVI* siècle.

{2)Ihid., p. 335, 339.

slaves auxquelles, parfois, s'en superposent encore d'italiennes (i). Cependant, les voyageurs entendent partout la langue slave. Négligeons le me'tropolite russe Isidore, qui a traversé la Dalmatie en 143g ; son témoignage très catégorique peut, à la rigueur, ne s'appliquer qu'aux campagnes (2). Mais les Italiens Grainbellari et Ramberti sont d'accord, au xvi« siècle, pour dire que, dans les villes, tous les hommes parlent slave. Le provéditeur Giustiniani le répète en i 553 et ajoute qu'en général ils vivent à la slave et qu'à la maison ils ne se servent jamais de l'italien per rispctto dclle donne ; il note même qu'à Spalato, ce slave est plus pur et plus doux qu'ailleurs, comme le toscan en Italie (3).

La conclusion naturelle de tout cela, c'est, semble-t-il, que là où il n'est pas uniquement slave, le pays est bilingue, avec cet avantage pour le slave qu'il est la langue des t'emmes et, parconséquent, de la vie familiale, l'italien n'étant celle que du « Forum ». Les Italiens d'à présent le contestent ; pour M. Tamaro, Giustiniani a pris pour du slave tout ce qui n'était pas le parler de la place Saint-Marc, et d'abord le vieux roman des villes dal mates (4). Cette erreur, ajoute-t-il, les Italiens l'ont faite jusqu'au xviii' siècle ; schiavo^ pour eux, c'était tout ce qui

(i) Bârtoli, ouxr. cité, l. l,p. 205 et suiv.

(2) Pervolf, Shviané i ikh v:;<iimitia otnochtnia [les Slaves et leurs rapports réciproques). Varsovie, 1890, t. III, p. 266.

(5) Y. T., It Problème italo-slave, p. 58 et saiv.

(4) M. Tamaro veut bien me dire qu'il admet que Ginstiniâni n'a commis cette erreur que pour certains points, l'île de Veglia par txemple.

venait de la Schiavonia vénitienne. Le mot n'était pas ethnographique ; il était géographique (i).

Il est certain, en effet, que jadis on employait de façon très arbitraire des mots qu'aujourd'hui nous prenons à la lettre. De même qu'on appelait Bulgarie des pays serbes, de même Schiavonia peut recouvrir une Slavie de mauvais aloi. Pourtant, on a peine à comprendre pourquoi les Italiens, qui disposaient du mot Daîniaiia^ lui auraient substitué Schiavonia^ si ce changement n'avait correspondu à quelque changement de fait. On comprend encore moins comment les Dalmates, qui renseignaient Giustiniani, auraient pris du roman pour du slave, alors qu'ils connaissaient fort bien le slave authentique des campagnes. Voilà Zara, où justement Giustiniani oppose le slave au « franc » ; les édits, dit-il, y sont proclamés more soliio, in lingiia latina et in Imgiia slava devant les citadins et les campagnards [villici) (2) ; comment croire qu'à ces campagnards on s'adressât en roman? Et comment, si la Dalmatie n'avait pas été slave, Giovanni Doglioni, dans son Amfiteatro d'Buropa, aurait-il assimilé cette « Schiavonia » vénitienne auxautres « Slavonies », Carniole, Bosnie, Serbie, etc. (3) ? Comment, dans ses Rela{ione universali, Giovanni Botero aurait-il spécifié que la langue slave allait de l'Adriatique au pôle (4) ? Comment admettre que tant de gens dont

(i) Tamaro, ouvr. cité, p. 16961 suiv.

(2) Bartoli, ouvr. cité, t. I, p. 203.

(}) Géographie de l'Etirope au début du XVII' siècle, Venise, 162 j.

(.j) Sur ces témoignnrcs, et beaucoup d'.intres, voir Y. T., le Pro-

LA SLAVISAtlON DE LA DALMATIE 9 5

la tâche, du crieur public au géographe, était d'informer autrui, auraient pu se méprendre à ce point sur les mots et les choses ?

Mais, dit M. Tamaro.le roman n'avait pu disparaître tout d'un coup ; il faut le retrouver quelque part. Il existe encore, en effet, mais perdu dans le sabir ne du mélange des races et formé de slavismes, de romanismes et d'italianismes entassés souvent sur un seul et même objet. De ce jargon, l'élément slave élimine les autres aux xvii^ et xvm" siècles, à mesure que de nouveaux habitants passent des campagnes dans les villes. Or, cette immigration croît elle-même dans une proportion que l'on imagine si l'on réfléchit que la seule paix de Karlovitz, en 1697, a presque doublé le nombre des Slaves de la Dalmatie vénitienne.

Il faut convenir, d'ailleurs, que de tels processus sont toujours obscurs. Comment, de Gaulois, sommes-nous devenus Latins ? Nous ne le savons pas encore. M. Ferdinand Brunot suppose que, lors des invasions germaines, les Celtes des campagnes, réfugiés en des villes déjà latinisées, s'y sont latinisés à leur tour (i). Pourquoi les Dalmates de la campagne n'en ont-ils pas fait autant ? Pourquoi, au contraire, ont-ils slavisé les citadins ? Est-ce parce que ceux-ci l'étaient déjà plus qu'à moitié ?

bUme italû-dave, p. 46 et tuiv. Nous n'avons pu trouver à Paris aucune indication surBotero.

(i) F. Branot, histoire de la langue et de la littérature françaiics, publiée sous la direction de Petit de Julleville, t. I, p. xu, xni.

Peut-être le problème deviendra-t-il plus clair si nous le reprenons, avec des données plus précises, à Raguse (Doubrovnik).

Seul État de la péninsule resté indépendant jusqu'aux temps modernes — à part cinquante ans de domination vénitienne — Raguse s'est développée avec plus de suite et d'originalité que les autres villes dalmates. Longtemps elle est restée fort éloignée de l'Italie ; le notaire Jean de Ravenne se plaint, vers i384, de ses mœurs et de sa langue également barbares et en cite les mots peu et tata qui signifient pain et père (i). Or, si l'un est roman, l'autre est slave, comme le sont déjà beaucoup de Ragusains. De 1200 à i3oo, sur 211 noms de. femmes cités dans les actes, il y en a 129 de slaves ; encore faut-il noter que beaucoup de personnes ont deux noms qui se traduisent — Blanca et Biela, par exemple (2) — et que dans un acte en latin, le nom roman vient d'abord sous la plume du scribe. Comment ces Slaves sont-ils entrés dans la cité, on ne le sait guère ; quelques uns, nobles d'Herzégovine ou de Bosnie, l'ont fait, sans doute, par la grande porte, mais la plupart par la petite, comme famiili^ serviteurs ou même esclaves (3).

Dans cette masse romano-slave, l'italien gagne du

(i) Travaux de l'Université de Zagreb, t. LXXIV, p. 167. — Ct. Louis de Voïnovitch^ les Angn'hs à Raguse [Revue des questions historiques, 1913, t. I, p. 361).

(2) Bartoli, ouvr. cité, t. I, p. 189. — Tamaro, p. 126.

(3) Cf. Yagitch, Archiv. fur slavische Philologie, t. IV, p. 217.

terrain, aux xiv« et xve siècles, grâce aux rapports commerciaux, politiques, voire littéraires. La République fait venir de Lucques, de Ravenne, de Bologne des « maîtres es arts » qui enseignent le latin et propagent leur propre langue. Dégrossis à leur école, des fils de patriciens vont finir leurs études dans des universités italiennes, et quand ils en reviennent, ils trouvent que, lui-même, le petit peuple de leur ville entend l'italien ; les matelots étrangers le lui ont appris. Mais il sait toujours le slave, et le haut commerce et le patriciat commencent, eux aussi, à le savoir, et non pas seulement parce qu'il y a déjà, à Raguse, de nombreux habitants de race slave, mais aussi en raison des relations d'affaires avec toute la péninsule balkanique, et surtout des rapports politiques avec la Serbie; l'empereur Douchane a de nombreux Ragusains à sa cour, et c'est à Raguse (Doubrovnik) qu'il envoie sa jeune noblesse se former aux manières d'Occident. Des textes montrent qu'à Raguse, dès ce temps, il y a des professeurs de liltcrœ slavicœ (i), et ce mot, qui semble bien viser l'écriture cyrillique, implique que la langue familière et courante n'a pas besoin de maîtres. Bref, en plus de sa langue officielle, le latin, Raguse a trois langues parlées, et devant les deux intruses, le vieux ragusain recule si vite que bientôt des patriotes songent à lui assurer la protection des lois (2).

(i) Yagitch, Ibid., t. XVI, p. 339.

(2) Cf. Jirecek, Jtichiv fur slavische Philologie, 1903, p. 502 ; 1904, p. I75etsuiv. — D; même, Yagitch, /?<;if. .., i, XI, p. 206. — Pypii.e tt Spissoviicli, Hislciic diS liUéiatiiies shnes^ iraJ.Dtiiis, p. 253 cl suiv;

98 La vougostavie

En 1472, proposition est faite au conseil des i?(7^i7/f d'interdire, dans ses débats, l'emploi de toute langue autre que celle des ancêtres, et c'est le slave, semblet-il, qui est le plus visé. Ses défenseurs allèguent bien que la République s'est agrandie, sur la côte, de cantons purement slaves ; que leur langue est celle, non seulement du commerce avec l'arrièrepays, mais encore, à Raguse même, de beaucoup de marchands et de la plupart des femmes ; que l'on a dû créer une chancellerie spéciale et même des cours d'écriture slave ; rien n'y fait. L'exclusion du slave est votée par une majorité de « vieux Ragusains » et d'italianisants ; après quoi^ par un juste retour, une majorité de slavisants et de vieux Ragusains condamne l'italien (i). La victoire de la langue locale paraît complète en 1482, quand un dernier vote rogne les crédits de la chancellerie slave, parce que désormais le latin devra être employé même avec les Etats balkaniques. Et tout cela n'empêche pas le voyageur Arnold von Harff de constater, en 1496, qu'à Raguse la langue de tout le monde, c'est le slave (2).

On a dit de lui, comme de Giustiniani;, qu'il avait confondu slave et roman ; ce qu'il en faut penser, rhumaniste ragusain Aloysius de Cerva nous l'apprend. Issu d'une vieille famille, grand voyageur, étudiant en Sorbonne vers 1540 et fort raillé, à son

(i) Bartoli, onvr. cité, t. I,p. 222 et suiv.

(2) Man spricht albie slaveneske tpraicbe. Cf. Bartoli, ouvr. citéf t. I, p. 208.

retour, pour son costume à la mode parisienne, il a le culte de sa petite patrie, mais le combine avec un romanisme qui va jusqu'à lui faire dériver de la gens Sergia ses voisins, les Sorgo. Tradilionnaliste, il déplore la décadence du vieux ragusain qu'on employait encore partout dans son enfance ; il s'en consolerait pourtant si sa perte laissait le champ libre au latin ou à l'italien ! mais, \\é\as,VinimiV.iis 5c v//!»Vz a dévoré l'antique Illyrie ; aujourd'hui, dans cette Raguse jadis aussi romaine que le Capitole, la vera propage Quiriliim se laisse ronger par « la rouille scythique » ; elle parle slave (i) ! Et cette constatation lève tous les doutes ; humaniste et patriote, Cerva ne prendrait pas pour du « scythc » le roman de ses ancêtres.

Au surplus, tous les témoignages confirment le sien. Les comédies de Darsa (2), au siècle suivant, nous montrent une Raguse, où l'on parle italien, parfois, à des gens en place ou aux juifs, mais slave à toute autre personne ; une certaine Miliisa, qui se fait, pour plus d'élégance, appeler Petronella, sait les deux langues, mais qu'elle se fâche, son cri du coeur est en slave (3). Encore son bilinguisme estil exceptionnel pour une femme ; un contemporain — ou peu s'en faut — nous avertitque les Ragusaines,

(,1) Jirecek, Archiv fur tlavische Philologie, t. XIX, p 52. Cf, aussi Staline... {Antiquités.. .), t. IV, p. 170, 197 et saiv. — Tamaro, p. 180 et suiv., etc.

(2) Ou Drjitch. Les noms des écriv«ir.s ragusains o:^t toujours une forme italienne et une forme slave.

(3I Bartoli, ouvr.cité,t. I, p. 80 et suiv.

ÎOO LA YOUGOSLAVIE

bien que fort dévotes, ne vont pas au sermon quand il est fait en italien (i).

Selon la remarque d'un autre Italien, cette Raguse est déconcertante. Que le Vénitien Fortis y arrive, vers 1750, c'est en italien qu'on l'interpelle (2). Parlet-il de Métastase ou de Goldoni, on les connaît aussi bien que lui ; parle-t-il histoire, ses interlocuteurs lui rappellent qu'ils ont été citoyens romains. Mais qu'il les quitte, ou dans le stradonc^ la rue principale, ou sur les escaliers qui remontent vers les maisons armoriées et lézardées par les tremblements de terre, les « Quirites » de tout à l'heure ne parlent plus que le slave ; il en sera de même le lendemain dans les boutiques, sur la Place aux Herbes, sur le port, même au Sénat — qu'importe, puisqu'on a des scribes pour mettre les discours en latin (3) ! Etrentrés chez eux, si ces Ragusains s'avisent d'écrire des vers d'amour — c'est leur folie ! — ces vers seront en slave, comme, dans Darsa, les vertes répliques de Militsa- "pnella. L'esprit peut avoir deux langues ; le cœur

'^^qu'une.

dUs les autres villes de la côte, il en est de même ; jc' ortis, au xviiie siècle, s'y croit en Italie autant qu'à Raguse (Doubrovnik). Même les Slaves des montagnes ont cette impression, dit-on, quand ils descendent jusqu'à la mer, et pourtant ils savent, comme

(1) Razzi, Storia di Ragusa {Luccâ, 1595), cité par Bartoli, owfr. C(7e, t. I, p. 193.

(2) Viaggio in Dahna\ia (traduction fraiçâise, Paris, 177?^). — V. chapitre !.uivant.

(3) «i Leur vommuu iài;u.e est l'csclavon. » Jean-Pakrme Foré iieii. Pérégrinations^ Lyou, i6c6.

LA SLAVISATION DE LA DALMATIÉ 10 1

tout le monde — comme le provéditeur en chef Georgio Grimani, qui l'affirme, en 1732, en termes formels — qu'il n'y a pas d'Italiens en Dalmatie (i). L'italianisme y est article d'importation, nous dirions ^/at:^^^, comme le français des salons russes de jadis, s'il n'avait pas derrière lui une tradition plus longue. Il s'est naturalisé chez les Dalmates, et cela n'empêche pas que, selon la remarque de l'Italien Antonio Diedo, « La lï/i/riia lorn natia d s lava « (2).

On pourrait en conclure immédiatement qu'ils sont des Slaves — de la même façon que l'on conclut, pour les Moldo-Valaqucs de ce temps, qu'ils sont des Néo-Latins. Mais quelles que soient les circonstances presque toujours obscures qui, dans le grand mélange des peuples, ont fait prévaloir ici une langue, là une autre, cette langue ne suffit pas à déterminer ce que nous appelons une nationalité. Ce mot suppose une conscience nationale, une affinité, des souvenirs ; nous devons rechercher ce que sont, en Dalmatie, ceux-ci et celles-là.

Pour les souvenirs, on est embarrassé. Le cas de la Dalmatie n'est pas celui de la Bohème qui, menacée de germanisation, se réfugie dans le culte du passé et se sauve en évoquant ses morts. En Dalmatie, ceux-ci ne parlent guère. Les citoyens des villes jadis romanes n'ont laissé derrière eux qu'un esprit municipal vivace ; leur histoire s'est évanouie

(1) Y. T., le Problème italo-slave, p. 57.

(2) Monuineitta spectanlia bistoriain Slavorum meiidionaliiiin, t. IX, p. 73-74.

comme leur dialecte. Le souvenir des Romains subsiste mieux, grâce à leurs monuments toujours debout ; mais si les Dalmates ne les attribuent pas, comme les Grecs modernes, à une race de géants, il n'y a parmi eux que des humanistes pour en tirer un patriotisme rétrospectif. Il en est à peu près de même des souvenirs croates. Les rois de laDalmatie primitive ont disparu trop vite derrière ceux de Zagreb ou de Bude ; les grands féodaux, tels que les Soubitch, ont été balayés par latourmente turque. En définitive, il n'y a pas d'éléments, en Dalmatie, pour un patriotisme proprement dalmate.

Il yen a, parcontre, pour le patriotisme « de Saint- Marc ». Les Dalmates sont associés à l'histoire de Venise depuis plusieurs siècles. Dès le temps de la Ligue de Cambrai, ils remplissaient ses armées, et Ton a cru retrouver un de leurs vainqueurs d'Agnadel, le bon chevalier Bayard, dans certaines pesmé serbes (i). Plus tard, contre les Turcs, les galères dalmates ont glorieusement tenu leur place à côté des vénitiennes ; à Troguir, on montre toujours aux voyageurs les glorieux débris de celle qui a combattu à Lépante. En Dalmatie même, les généraux vénitiens ont remporté sur les Turcs de beaux succès, grâce, pour bonne part, à leurs soldats dalmates. C'est un lien des cœurs que de tels souvenirs.

A vrai dire, il y en a d'autres. Les mercenaires italiens de Venise ont eu parfois, sous les yeux des

(i) Yovan Tcmitcii, hloriya ou iwrodnrm cpskini pesmaina (l'Hisloir dans les chanls rpiqurs populaires), Belgrade, 1909, p. 145.

LA SLAVISATION DE LA DALMATIE Io3

gens qu'ils devaient défendre, de fâcheuses défaillances (i). Dans les traités qu'ils ont conclus avec les Turcs, les négociateurs de la République ont souvent sacrifié les volontaires slaves qui s'étaient fiés à eux. En paix, satisfaite d'occuper les points qui com^ mandent les canaux dalmates, Venise a non seulement laissé le pays à l'abandon, mais encore entravé son progrès. Tandis que Raguse, indépendante, s'enrichissait par le commerce avec les Balkaniques, Spalato ne pouvait leur vendre-ou leur acheter qu'en passant par Venise (2) ; c'était déjà le quasi-blocus que l'Austro-Hongrie entretiendra aux xix^ et xx« siècles. Quant à la prospérité intérieure du pays, à sa culture, dans tous les sens du mot, les provéditeurs ne s'en soucieront quelque peu qu'à la veille de la chute de Venise (3). La Dalmatie est un pion sur l'échiquier vénitien, et c'est tout.

On aurait tortde l'y croire résignée. Peut-être les villes ont-elles perdu, avec leurs autres souvenirs, celui de leurs lûtes contre Venise ; elles sont toutes petites, pleines ds fonctionnaires, de soldats et de sbires, et dépendent, pour leur nourriture, des vaisseaux vénitiens. Mais les nobles se rappellent leurs libertés d'autrefoiset regardent volontiers vers Vienne où réside le successeur des rois jadis si peu gênants. Le clergé, quand il est catholique, regarde vers

(i) Cf. Yovan Tomit<h, Tseriitst ix. isloriye sfnskih ouikoia (Esquisses de l'histoire dei Uvscoquei de Scny], Novi-Sad, 1901 et 1907, passim.

(2) Cf. Giuse- pe Trazolini, /a Da/m/i^lia, Florence, 1915, p. 8 et sniv.

(3) Pîuî Pisani, la Dilmatie de lyp/ à iSi}, Paris, 1895, p. 17.

Rome, où l'on n'aime que par intermittences la Sérénissime République ; orthodoxe, il déteste des maîtres d'une autre foi, et ses ouailles ne sont pas loin d'en faire autant. Leur soumission n'est pas sûre, ni même celle du petit peuple catholique ; les rapports conservés dans les archives de Venise le montrent souvent d'intelligence avec les Ouscoques du XVI* siècle ; à telles enseignes que, contre ceux-ci, la République est obligée d'enrôler des Albanais (i). Elle a pourtant ses fidèles parmi les Dalmates, et les larmes versées après Campo-Formio le prouveront, maisseul un romantiquedei848peutenconclure que « la chaîne de servitude s'était faite lien d'affection » (2). En somme, Venise était aimée, mais non le joug vénitien ; on ne faisait que le préférer à celui des Turcs (3). 1

Faut-il dire alors que les Dalmates se sentent Slaves? Le fait est que leur slavisme est compliqué. Ils veulent être à la fois fils de l'immense Slavie et nourrissons de la louve romaine, et seuls des humanistes du xvi" siècle sont capables d'accorder dételles prétentions. Ils ont hérité des By2antins l'habitude d'affubler leurs contemporains de noms antiques ; ils appellent donc Illyriens les Dalmates, tout Slaves qu'ils sont, et ceux-ci devant descendre de ceux-là, c'est donc que ceux-là aussi étaien:des Slaves. D'innombrables textes s'y opposent ; mais, quand on

(i) Yovan Tomitch, Esquisses de l'histoire dei Ouscoques, (2) Tommaseo (ou Tomasitch), Seconda Esiîp, (}) Brunelli, Sloria di Zara, t. I, p. 525.

LA SLAVISATION DE LA DALMATIE Io5

cherche, on en trouve toujours d'autres. Saint Jérôme a parlé quelque part du sertno domesiiciis de l'Illyrie, qu'il semble opposer au latin ; ce sermo devait être le paléoslave dont Innocent IV, en 1 248, sur l'autorité de saint Jérôme, a permis l'emploi dans les églises de la Croatie maritime. D'autre part, une légende qu'on trouve déjà, au xi^ siècle, dans l'annaliste russe Nestor veut que la première étape des Slaves, après la tour de Babel, ait été l'Illyrie (i); c'est d'elle qu'ils auraient essaimé sur toute l'Europe orientale. Ceux qui y sont revenus au vn« et au XVI» siècle y ont simplement retrouvé leur berceau. Le plus lointain passé du pays leur appartient, son passé romain aussi, et devant eux s'ouvre l'avenir illimité des Slaves. Snm Dalniata, deinde Illyricns^ ac demum Slavus, s'écrie le prêtre Priboyévitch, en i525 (2).

Il convient d'ajouter que les masses n'ont pas attendu, pour se proclamer slaves, qu'on eût inventé cette ingénieuse .< savonnette à vilain » ; la notion de leur origine vraie a toujours été vivante en elles. Leur premier chroniqueur, le prêtre de Dioclce, commence leur histoire à l'arrivée en Dalmatie des Slaves et des Goths que, d'ailleurs, il confond ; il sait aussi que les Bulgares parlent slave, etilemmêle dans son récit Sventopolk et les Slaves de Mora-

(i) Louis Léger, la Chronique de Kestor, p. 4.

(2) De origine sucenihusque Slavonim, Venetico, p. 1552, parVincentino Priboievus (Vinsko Priboyévitch), moine de Lésina. Ce livre a eu de nombreuses éditions. Cf. Bartoli, ouvr. cité, t. I, p. 197.

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vie (i). Au xiiio siècle, les chroniques se taisent ; les Dalmates sont occupés à traduire ou adapter des romans occidentaux pour les Slaves d'Orient (2), et aussi pour eux-mêmes; en iBSg, le testament d'un bourgeois de Zara dispose de plusieurs deces romans traduits en slave (3). Mais le cas du prêtre ragusain Stoïkovitch, en 1439, nous montre que ces lectures ne leur ont pas fait oublier le passé. Comme il s'acharne, au Concile de Constance, contre les Hussites, l'un de ceux-ci lui reproche son zèle odieux, dit-il, chez un congénère ; Stoïkovitch répond que c'est justement pour cela, quia conterraneus voster sinn Hngua et natîone^ propterea cnpio vos ad matrem Ecclesiam redire {4). Un clerc ragusain peut donc, dès ce temps, se sentir frère de Slaves aussi lointains que les Tchèques, et sans doute il n'estpas le seul Dalmate qui conclue de la parenté des langues à l'identité des peuples et à leur solidarité.

Les immigrations des xv« et xvie siècles fortifient ces sentiments, mais en leur donnant une teinte plus spécialement serbe. Les immigrants, en effet, arrivent avec leurs souvenirs et les propagent ; on sait que des féodaux serbes, dépossédés par les Turcs, se sont établis à Raguse, avec une nombreuse suite, parmi laquelle il y avait des ^o/zs/^rj- qui chantaient la gloire des héros serbes. Est-ce par ces gouzlars ou

(1) Cf. Pervolf. ouvr. cité, p. 464.

(2) Cf. Pypiiie et Spassovitch, ouvr. cité, p. 87 et suiv. (î) Bartoli, ouvr. cité, t. I, p . 195.

(4) E. Denis, Hiiss et les Hussiles, p. 419 et suiv.

par d'autres, toujours est-il qu'au xvi* siècle, toute la Dalmatie en est instruite. Dans un rapport du gouverneur deSpalato(Split), en 074, il est question d'une distribution de vivres au petit peuple ; un vieux soldat aveugle, que conduit sa fille, s'en retourne avec sa part en chantant la prsma de Marko Kraliévitch, et la foule de la reprendre en chœur : « personne ne l'ignorait » (i). Est-il téméraire d'en conclure que, même dans la capitale de la Dalmatie vénitienne, la plèbe partageles sentimentsdesSerbes soumis aux Turcs ?

Ces sentiments, la guerre continuelle les entretient, même chez les aristocrates qui semblent parfois s'italianiser — comme, par exemple, h Raguse, les Dobrovitch, devenus les Bona. Les Slaves supportent, en effet, le plus lourd poids de cette guerre ; Venise pourra ne les enrégimenter, à la façon des confinaires autrichiens, que vers la fin du xvn« siècle, mais les haidouks, les ouscoques, les villageois, voire les citadins, n'ont pas attendu cctteorganisation pour s'armer contre l'ennemi héréditaire ; l'épopée de Glissa, au xvi« siècle, a été l'œuvre à peu près uniquement de Serbes immigrés {2). Or, si cette lutte avive le souvenir des héros qui l'ont soutenue jadis hors du territoire vénitien, par contre elle fait pâlir, sur celui-ci, les traditions particularistes. La Dalmatie tend àn'avoirplusqu'uneâme,quiestslave.

(i) Y. T., la Question italo-slaie, Paris, 1915, p. 55. (2) Yovan lomitch, Grad Klis ou jjgé godini [la villt de Clissa tn 1596), Belgrade, 1908.

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Elle est aussi, comme au temps de Stoïkovitch, un peu panslave. Les lettrés s'intéressent à leurs frères lointains. Au xvi"» siècle, un Cerva, parlant de l'unité primitive des Slaves, constate que l'invasion des Magyars l'a rompue (i). Peu après, dans un livre célèbre (2), le Ragusain Orbini énumère les peuples slaves, confond avec eux les Goths et les Gètes et néglige les différences de foi qui, maintenant, peuvent diviser ce peuple ; la religion de la race prend le pas sur l'autre. Il en est de même dans le peuple' assez, au moins, pour qu'il accueille avec enthousiasme la nouvelle des premiers succès de Pierre le Grand sur les Turcs, et aussi parmi les écrivains qui, tout nourris qu'ils soient de lettres italiennes et classiques, dotent leur pays d'une littérature de langue et d'esprit slave.

De cette littérature (3), les débuts ont été modestes. Si nous laissons de côté les vieux traités religieux et les traductions de romans de chevalerie, il faut les faire partir de quelques vers inscrits par un inconnu, vers 1430, sur une page blanche d'un registre des douanes ragusaines. Dans la seconde moitié du siècle, toujours à Raguse (Doubrovnik), ces vers pullulent, œuvres tantôt d'anonymes, tantôt de poètes connus, et d'ailleurs ils' sont tous imités de

(i) Cf. Pervolt, ouvr. cité, p. 224, 225.

(2) // rfgno degli Slavi hoggi corrottamente delti Schiavoni^ Pesaro, 160 1.

(?) Cf. Pavlé Popovitch, Prégled srpski knijevnosti {Histoire de la littérature serbe), Belgrade, 1909, et VHistoire des littératures slaves, de Pypine et Spassovitch, trad. E. Denis.

Pétrarque et marqués d'italianisme— ou de provençalisme — jusque dans le détail de leur facture (i). Mais, au xvi« et au xvii« siècle, s'il y en a beaucoup de traduits des anciens, des Italiens, voire des Français, il en est aussi dont le sujet et l'inspiration sont slaves. La tragédie ragusaine met en scène les rois serbes ou bosniaques ; Palmotitch — ou Palma — exhume, pour en tirer un poème, la chronique du prêtre de Dioclée ; Gondola (2) — ou Goundoulitch — dans son épopée d'Osman, chante la lutte des Polonais slaves contre les Turcs ; s'il s'inspire de la Jérusalem délivrée, il se rappelle en même temps les chansons serbes et s'émeut, tout Ragusain qu'il est avant tout, au souvenir de leurs héros. Avec Katchitch-Miochitch,au xvin« siècle, un pas de plus est fait ; son recueil de chants populaires dalmaies n'est qu'un cours à la fois de légende et de patriotisme serbes, et ses nombreuses éditions témoignent que ce cours est écouté.

Les écrivains italiens font peu de cas de « cette parenthèse, en slave, de la littérature italienne ». Les poètes dalmates, disent-ils, ont pillé leurs modèles d'outre-mer ; issus, d'ailleurs, presque tous, de vieilles familles italiennes que ne déguise pas le itch ajouté à leur nom, on ne peut les arracher à l'Italie ; voudrait-on lui prendre Goldoni et d'Annunzio parce qu'ils ont écrit quelquefois en français ? Dail-

(i) Cf. K. Jirecek, Archiv fin- slavUclc Philologie, t. XIX, p. 52 et suiv.

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leurs, ces amateurs d'exotisme ont été des isolés ; leur production a été sporadique, éphémère; elle n'a pas eu, n'aura pas de lendemain (i) .

En fait, depuis bientôt cinq siècles, cette littérature dalmate a eu tant de représentants qu'on ne trouverait peut-être pas dans tout le pays serbo-croate autant, nous ne dirons pas de poètes, mais encore d'écrivains de tout genre qu'il y en a eu dans la seule Raguse. Il est certain, d'ailleurs, que les plus illustres étaient d'origine, ou plutôt de culture italienne — on ne peut guère parler d'origine en un pays si mêlé — mais leur amour du slave n'en est que plus caractéristique. Ils sont Italiens, soit ! et voilà que le chant d'un pécheur ou d'un gouslar leur fait délaisser la langue de Pétrarque et du Tasse pour un idiome encore fruste qu'il faudra polir des siècles avant qu'il puisse devenir l'instrument d'un Goundoulitch! Voici ce Goundoulitch — ou ce Gondola — qui, poète italien à ses heures, écrit son œuvre capitale en slave et prend pour héros Ladislas de Pologne parce qu'il est, dit-il, le champion de tous les Slaves. Vraiment, de tels Italiens font penser aux « Hellènes bulgarophones » des statisticiens grecs !

Cependant, d'autres Dalmates déploient une activité qui nous ramène au StoïkoVitch du Concile de Constance. Nous en trouvons d'occupés à la propagande catholique, d'abord en Bosnie, où des franciscains dalmates ont paru dès le xiv« siècle ; puis, de terre slave en terre slave, jusqu'en Moscovie. A Nov-

(i) Tamaro, omit, cili, p. 206 et suiv.

LA SLAVISATiC:- TT LA DALMATIE III

gorod, au xv« siècle, sur la demande de l'archevêque Gennadi, un dominicain dalmate traduit en slave des traités religieux (i). Un siècle plus tard, le pape envoie en Moscovie le jésuite Alexandre Komoulovitch, de Spalato, pour pousser le tsar Féodor à la guerre contre les Turcs et, si possible, à la réconciliation avec Rome (2). Arrivé au début du « temps des troubles », Komoulovitch n'obtient aucun succès; un autre pape n'en fonde pas moins, en 1627, le « Collegium Illyricum », c'est-à-dire slave — pour lui, Viîlyrica gens va Jusqu'à l'Asie — qui devra préparer, pour la Moscovie, des missionnaires slaves, mais non polonais, car l'expérience a montré que les Moscovitessedéfientdc ceux-ci. De ces missionnaires slaves, l'histoire ne connaît plus que Georges Krijanitch. Né en 1617 dans la partie de la Croatie voisine de la Dalmatie, passé vers 1640, par le Collège Illyrique, auteur de plusieurs livres dont le but apparaît dans l'épigraphe : « Il n'y aura plus qu'un pasteur et qu'un troupeau », il voyage en Orient, puis en Moscovie, avec des missions du Saint-Siège ; il y retourne encore en 1657, cette fois, semble-t-il,deson propre mouvement (3). Il n'en est pas moins suspect aux Moscovites; interné àTobolsk, il y emploie ses loisirs forcés à dénoncer aux Slaves de tous les pays les maux dont ils souffrent pour ne pas s'être

(1) Pcrvolf, ouvr. cHi, t. IV, p. 268 et suiv.

(2) Pervolf, ouvr. citi, t. IV, p 270.

(3) Louis Léger, les Origines du panslavisme, dans le Monde slavt, 2* édit., Paris, 1897, — Du même, Tiouvelles éludes slaves, Paris,

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unis contre leurs oppresseurs allemands ou turcs, ii ne dit rien, d'ailleurs, des Italiens, et peut-être parce que le joug de Venise, en Dalmatie, est léger près de celui qui pèse sur d'autres Slaves.

Il y a pourtant, dan-s ce courant panslave, une pointe anti vénitienne. Au xviii^ siècle, lesprovéditeurs commencent à parler du péril moscovite à peu près comme les Allemands en parleront au XIX^ Devenus maîtres, par les traités de Karlovtzi et de Passarovitz, de beaucoup de Slaves orthodoxes, les Vénitiens rencontrèrent chez ceux-ci une opposition qu'ils voulurent faire cesser, suivant la recette autrichienne et polonaise, en les ramenant au catholicisme (i). De là des mesures qui prirent vite le caractère d'une persécution religieuse, et par suite une agitation que les dirigeants delà Dalmatie, le provéditeur en chef Daniel Dolfin et aussi l'archevêque de Zara, Vincent Zmayévitch, attribuèrent à des agents moscovites (2). Or, il n'en existait pas dans les limites de la Dalmatie vénitienne, mais l'influence russe était réelle pourtant, par ce seul fait que la Russie était la grande puissance slave ; les yeux de tous les Slaves opprimés ou simplement mécontents se tournaient vers elle, même ceux des catholiques. Déjà, en effet, la rivalité des deux confessions s'atténue ; nous arrivons au temps où le Serbe Dosithée Obradovitch, ex-maître d'école en Dalmatie, exhorte ses compatriotes à oublier les haines engendrées, parmi eux,

(i) Bartoli, oiivr. cité, t. I, p. 19.

(2) Y. T., /(,• TiQÙlèiiii itdlo-slavc, p. 70.

LA SLAVISATIOX DE LA BALMATIE I 1 3

par la différence des religions, « sans cela, leur dit-il, vous serez pour vous-mêmes les Turcs et les bourreaux (i) ». Or, cetabaissement des barrières confessionnelles supprime le dernier obstacle au sentiment de l'unité nationale ; à la fin du xvni« siècle, on le constate partout, même dans les lies, et le Français Ce'sar Berthier qui vient d'arriver à Mcleda, en qualité de consul de France, en avertit son gouvernement. « Ce peuple, bien que privé de tout lien national, continue cependant, par l'esprit qui l'anime, à former un corps de nation '2). »

Après tout cela, peut-on dire, avec des écrivains iialiens d'aujourd'hui, qu'il n'y a plus, à la fin du xvin'-' siècle, de slavisme en Dalmatie et que le résultat de la domination vénitienne a clé le triomphe de l'italianisme (3) ? La vérité est que, lorsque les Français de Marmont arrivent, ils trouvent le slave partout, l'italien à côté de lui dans les îles et sur la côte, les moeurs et laculture italiennes dans lesvilles, et aussi le souvenir vivant et parfois affectueux de Venise, mais, nulle part, aucun. Dalmate ne leur dit être Italien ; tous, au contraire, ils s'affirment frères des Slaves du dehors (4), dont ils partagent les douleurs et célèbrent les succès, dans l'espoir, d'abord,

(1) Pvpineet Spassovitch, tral. Denis p. 29^ et suiv.

(2) Givnlovitch, [spisi il pariskib arkha (Extraits des Archives de Paris). Belgrade, 1904, p. Wé.

(3) Gayda, Gli Italiani d'oltre confine, I914, p. 260, et Tamaro,'out/r. cité, p. 150.

(4) Cf. Mémoires de l'Académie celtique de Paris. 1807. Communication du Ragusain Sorgo.

du recul des Turcs, puis d'une effiorescence nationale qu'ils imaginent, d'ailleurs, fort confusément. Ils ne rêvent pas, en tout cas, d'unité politique ; trop de particularismes séculaires s'y opposent, mais justement les Français sont en train d'en faire table rase. Puis, après i8i5, comme partout en Europe, le romantisme idéalisera les ancêtres les plus lointains et frappera, tout au moins de suspicion, les emprunts faits par les générations intermédiaires à des cultures du dehors ; le sentiment démocratique enfin soulèvera les masses contre ces cultures, qui leur semblent le dernier vestige des asservissements d'autrefois, et de plus en plus la Dalmatie se tournera vers l'arrière-pays auquel la rattachent l'esprit de race et les lois économiques. S'y unira-t-elle un jour ? C'est le secret de l'avenir, et nous n'avons pas à rechercher ici le dernier terme de l'évolution que nous avons vu se poursuivre à travers le Moyen Age et les temps modernes, si naturelle que quatre siècles de domination vénitienne ne l'ont pas enrayée.

Les Français à RagusC

De toutes les. conquêtes de Napoléon, la plus oubliée chez nous, pendant longtemps, a été la Dalmatie : il a fallu une thèse soutenue en Sorbonne (2 , puis une série de publications françaises et surtout étrangères pour rappeler notre attention sur cette partie de notre éphémère empire (3) ; encore en négligeons-nous la cité la plus intéressante, Raguse. Un Ragusain, le comte Louis Voïnovitch, a pu conter, il y a quatre ans (4), l'agonie do la République de Raguse sous la poigne des Marmont et des Lauriston, sans qu'aucun de nos « napoléonisant » ait signalé son œuvre ; sqit que ce nom de Raguse sonne mal chez nous, depuis la trahison de Marmont, soit que nous ayons une tendance à évaluer nos conquêtes au kilomètre carré.

Or, celle-là n'avait pas l'étendue d'un de nos départements, et c'est être hardi que lui attribuer, au moment de notre arrivée, cinquante mille habitants. Pourtant que de place la République de Raguse

(1) Revue de Taris, i<^» mars 1912.

(2) La Dalinatie de ijqj à iSiy, par M. l'abbé Pisani, Paris, 1805. (;) Leur liste serait trop longue. Signalons seulement les recueils de

documînts publiés, en Russie, dans la collection de la Sociélé impériale d'Histoire (Saint-Pétersbourg, 1892-1893); et en Serbie, dans les Mimoires de l'Académie royale (Belgrade, 1905).

(4) Pad Dubrovnika « La chute de Raguse 0, Agram, 1908.

Îl6 LA YOUGOSLAVIE

avait tenue dans l'histoire de la Méditerranée ! que de descriptions enthousiastes sa capitale avait inspirées ! Quand, après une navigation souvent pénible et dangereuse à travers Tarchipel dalmate, le voyageur apercevait de loin, au pied des pentes arides du mont Saint-Serge, au ras des flots, la cité blottie entre ses murs crénelés et ses jardins de lauriers, il était conquis déjà et — chose rare en Orient ! — il ne se reprenait pas quand, le port traversé en quatre coups de rames, l'enceinte franchie sous une porte étroite, il apercevait le Palais du Sénat, avec ses délicates arcatures, la fontaine de Roland, la basilique de Saint-Biaise, la rue toujours animée, le Stradone, les ruelles fraîches qui, de droite et de gauche, par des séries d'escaliers entre des maisons noires, bardées de fer, ornées de statues et de bas-reliefs, le ramenaient très vite aux remparts et à la mer bleue. Dans des lettres qu'a retrouvées le regretté M. Bogichitch (i), l'abbé Fortis, le révélateur de la Dalmatie à l'Europe du xviii^ siècle, louait déjà la beauté de Raguse, la richesse du « corps matériel de la cité », en dépit des tremblements de terre, le bon air de ses habitants et même des villageois de la « Place aux Herbes », la propreté de ses rues, sa vie confortable. « Je ne suis pas gourmand ; je trouve pourtant que l'eau très pure, le bon pain, le bon vin, le poisson de Gravosa, le gibier des montagnes voisines, les glaces, les plats sucrés, les belles mains qui nous les offrent, nous sont autant de consolations dans cette vallée de

(i) Deux lettres inédites de Fertis, Raguse, 1905 (en serbo-croate).

LES FRANÇAIS A RAGUSE I f/

larmes. » Puis des amis, inconnus la veille, le conduisent au bal; il y est présenté à dix-huit dames qui atteignent « all'ultima eleganza » ; plusieurs sont « bellissimc » et toutes « prescntabile ad una conversazione » ; leurs maris parlent l'italien, le slave, le latin, voire le français, et possèdent de riches bibliothèques libéralement ouvertes. Aussi Fortis s'attardet-il dans cette ville qu'il n'avait voulu d'abord que traverser : « J'y passe les heures du jour entre de bons livres et de bons amis. Quant aux soirées. Je les consacre, en dépit de ma sauvagerie, à des dames très belles et très instruites », tantôt à Raguse même, tantôtdans sabanlieuequi esta infiniment supérieure atout ce qu'on voit en Dalmatie » ; les rocs mémos y ont leur élégance 1 D'où vient, se dcniande-t-il, tant de grâce et de richesse ? Des soins du Sénat, sans doute, de la bonne police, du souci de l'instruction que montre « cette cité digne de tous les respects ». Hélas t Fortis doit la quitter entin, mais non sans avoir exprimé, en vers latins, son vceu qu'un jour ses os reposent en ce sol libre.

Qu'il ait été optimiste, on peut le croire: nouvel Ulysse, après avoir vu les Lcstrygons de Dalmatie, il s'est cru, à Raguse, chez les Phéaciens, les plus sages des hommes. Les Ragusains eux-mêmes ont été plus sévères. Quelque vingt ans plus tard, le sénateur Jacques Natalis recherche les causes des malheurs qui viennent de fondre sur sa patrie, et les trouve dans la lente corruption de ses lois et de ses mœurs. Jadis, au Moyen Age, Raguse avait été gou-

Il8 LA YOUGOSLAVIE

vernéepar une aristocratie à la fois commerçante eî guerrière comme celle de Venise. Devenue riche, cette aristocratie avait perdu ses vertus ; beaucoup de ses familles s'étaient éteintes ; des cinq cents patriciens au xve siècle il n'en restait que quelques douzaines au xviii" qui prétendaient pourtant à tous les emplois. Les bourgeois, devenus riches à leur tour, revendiquaient une place dans l'Etat ; les paysans de leur côté, détestaient tous les propriétaires du sol, nobles ou bourgeois. Cependant, le protecteur qui, depuis le xv« siècle, avait, moyennant tribut, dispensé Raguse de se défendre ellemême, le Sultan, avait perdu sa puissance ; qu'un péril extérieur survînt, les Ragusains amollis et divisés seraient laissés à eux-mêmes. Or, dix ans après le voyage de Fortis, la Révolution française éclata et bientôt après la guerre générale.

Beaucoup de Ragusains n'y virent d'abord qu'une crise favorable à leurs intérêts ; leur marine neutre ne pouvait que gagner à la ruine des belligérants, et l'on vit, en effet, le nombre de leurs vaisseaux doubler en quelques années. Mais d'autres Ragusains avaient des idées moins étroites. Plusieurs avaient été élevés chez nous ; beaucoup s'étaient enrichis dans nos ports; à Raguse même, comme partout, nos livres avaient gagné des partisans à nos principes, même parmi les privilégiés ; notre consul, jadis Bruère des Rivaux et maintenant le citoyen Bruère, groupait autour de lui des « démocrates »

dont l'attachement à la France était fait, pour bonne part, de la haine qu'ils portaient aux patriciens. A la fin de 1792, le bruit courut à Paris que Raguse av^ait accueilli par des manifestations de joie la proclamation delà République française. Ce bruit, des intrigants l'avaient répandu, affirme le comte Voïnovitch, et le fait est qu'en général les Ragusains évitaient les manifestations compromettantes. On prétend qu'à Gènes le Sénat ne se réunissait jamais sans que le Doge lui rappelât que le salut de la République était dans sa neutralité. Il en allait de même à Raguse. « N'oubliez pas, écrit à ses agents le Mineur Conseil — la commission executive du Sénat — que, dans les circonstances présentes, ce que nous désirons par-dessus tout, c'est qu'on ne parle pas de nous. » On en parlait tout de même. En 1797, quand Bonaparte, vainqueur sur tous les champs de bataillede l'Italie du Nord, renversa le gouvernement aristocratique de Venise, le bruit courut qu'il « démocratiserait » aussi Raguse ; puis, quand il négocia avec les Autrichiens, on annonça qu'il leur permettrait de s'y indemniser de leurs pertes en Italie. Le traité de Campo-Formio, où il ne fut pas question d'eux, rassura les Ragusains, mais pas tout à fait, car il leur donna les Autrichiens pour voisins, au nord et au sud, à Cattaro comme à Zara, dans toute l'étendue des anciennes possessions vénitiennes. A la vérité, les Français se rapprochaient aussi; ils allaient occuper Ancône, les Iles Ioniennes ; mais les Ragusains n'eurent pas longtemps, s'ils l'eurent

jamais, l'illusion que ces nouveaux voisins se neutraliseraient les uns les autres de façon à sauvegarder la neutralité de Raguse.

Dès le mois d'août 1798, une escadrille française parut devant la ville, avec notre commissaire aux Iles Ioniennes, Comeyras, qui, laissé sans argent, venait en emprunter aux Ragusains de la même façon que Bonaparte en avait emprunté à tant de princes italiens. A lui, Comevras, il ne fallait qu'un million, mais dans les vingt-quatre heures; faute de quoi il bombarderait d'abord et« démocratiserait » ensuite. On finit parle contenter avec 400.000 francs comptant et 200.000 francs en traites ; après quoi, pour éviter une nouvelle visite, le Sénat sollicita des Anglais l'envoi d'une escadre dans l'Adriatique. Mais Nelson était occupé à Naples ; il vint une flotte russe qui fut plus nuisible qu'utile.

Cependant, les Autrichiens s'étaient installés en Dalmatie, sans toucher au territoire de Raguse, disci-ètement ; leurs généraiux demandèrent pourtant à la République des « avances » en retour desquelles ils se montrèrent fort disposés à l'aider contre les « Jacobins » de toute espèce, et notamment contre les paysans des cantons méridionaux qui se mutinèrent à ce moment pour des motifs 'qu'on discerne mal. Etait-ce parce que, pour retrouver l'argent de ses prêts forcés, le Sénat avait augmenté l'impôt du sel, ou parce que les propriétaires du sol exigeaient trop des métayers? Dans leur manifeste, les mutins alléguèrent qu'il leur restait à peine le tiers du produit de

leur travail; que, faute de pain, leurs tils devaient s'engager sur des vaisseaux où on ne les payait pas, et leurs filles chez des nobles qui les payaient, mais en usaient trop librement avec elles. Que ces griefs fussent fondés ou non, on a l'impression que ce manifeste n'était pas l'œuvre d'un des révoltés. Etait-il celle d'un Français ? On le croirait aux phrases de notre consul' à Ancônc, Mangourit, sur « les ilotes de la République » et leurs chaînes qui leur semblent moins pesantes depuis qu'ils savent les Français près d'eux. Le Sénat crut pourtant à des manœuvres autrichiennes, et le fait n'est peut-être pas sans quelque rapport avec l'arrivée en Egypte, en dépit du blocus anglais, des marins ragusains par lesquels Bonaparte sut les dangers quela deuxième coalition faisait courir à la France.

Revenu, il bat les Autrichiens, reprend l'Italie, devient Empereur, puis Roi, et reçoit à chaque promotion les compliments de ses amis de Raguse, auxquels nous le voyons répondre, tantôt d'Aix-la- Chapelle, tantôt de Milan, que leur bonheur est lié à la prospériié de la France et plus particulièrement du nouveau royaume d'Italie. « Phrase remarquable! 1) s'écrieàce sujet l'agentauirichienàRaguse, Timoni, et en etfet elle répèle, presque mot pour mot des assurances que jadis les Ragusains avaient reçues de certains princes italiens. Comme tel roi des Dcux-Siciles, Napoléon prend figure de vicaire terrestre de Saint Biaise, et cela, semble-t-il, du consentement des Ragusains. « La moitié des sénateurs

est pour la France, dit encore Timoni, et aussi presque toute la jeunesse. » On le vit bien à la nouvelle d'Austerlitz. « Beaucoup de sénateurs n'ont pascaché leur joie, et malgré le lien d'un serment qui doit les empêcher de publier les nouvelles qu'ils reçoivent, un quart d'heure après la place était remplie, non de ce qui était vrai, mais de commentaires absurdes contre l'Empereur d'Autriche. »

Ces commentaires auraient été encore plus vifs, si les Ragusains avaient su qu'au même moment, à Presbourg, les Autrichiens demandaient, en dédommagement de leurs nouvelles cessions à la France, Salzbourg et Raguse, et que Talleyrand inclinait à leur donner l'une et l'autre. « C'est si peu de choses! » Mais, de son côté. Napoléon voulait la Dalmatie à cause de l'Orient; mettre les Autrichiens à Raguse, c'était couper cette route continentale vers Constantinople qu'il entendait se réserver à défaut de l'autre. « Je suis persuadé, écrivait Timoni, que les Français tâcheront de s'emparer de cette République... L'unique moyen de prévenir cet accident serait d'y mettre une garnison . » Bref, chacun songeant à la protéger, la République était perdue.

Sa perte aurait pourtant tardé sans la flotte russe de l'Adriatique. Au commencement de 1806, sonchef, l'amiral Séniavine, occupa Cattaro que, d'après le traité de Presbourg, la garnison autrichienne aurait dû remettre aux Français. Napoléon protesta à Vienne. Pendant que les ministres autrichiens s'excusaient plutôt mal que bien, les Russes se fortifié-

LES FRANÇAIS A RAGTSE 123

rentdans cette autre Malte, d'où ils comptaient bien dominer une partie de la Méditerranée. « Avec une armée de loo.ooo hommes jetée n'importe où, écrivait Czartoryski, le ministre d'Alexandre I»', nous ne gênerions pas plus nos ennemis qu'avec 5 . ooo hommes à Cattaro. » Nos ennemis, cela voulait dire Napoléon d'abord, et ensuite le Sultan. On songeait déjà, à Péterbourg,'à la création d'un royaume « slavénoserbe » qui comprendrait la Dalmatie, l'Herzégovine et le Monténégro, avec Ragusepour capitale et l'évêque du Monténégro pour lieutenant du Tsar.

Il fallait donc occuper la capitale de ce futur royaume, et d'autant plus vite qu'elle était l'avantposte indispensable à la défense de Cattaro : Pozzo di Borgo calculait déjà que 3. ooo hommes y suffiraient. Russes et gens du pays. Mais comment risquer le coup sans se donner l'allure de conquérants pires que Napoléon? Les Russes hésitèrent, s'avancèrent, reculèrent, et ne réussirent, en définitive, qu'à se rendre insupportables. Tantôt Séniavine annonce qu'il bombardera la ville parceque des corsaires français s'y sont réfugiés; tantôt c'est le commandant de Cattaro qui notifie la prochaine entrée, sur le territoire de la République, des Russes et des Monténégrins qui vont à la rencontre des troupes françaises. Sur ce, grand émoi à Raguse ; ces bons amis pilleront tout, et puis leur marche en avant provoquera celle des Français. « Le Mineur Conseil, écrit le consul russe, Fonton, ne m'a pas dissimulé que cette circonstance serait l'arrêt de mort de son Etat... »

Finalement, après beaucoup de prières et de gratifications, les Russes restèrent à Cattaro ; mais la République n'y gagna pas grand'chose, car, de ces pourparlers vite ébruités, lesFrançais tirèrent le prétexte qu'ils auraient tiré d'un commencementd'occupation russe.

Dès i8o5, certains d'entre eux avaient déjà songé à un coup de main sur Raguse : « Il serait bien à désirer que l'on pût occuper cette ville avant un ennemi... ; 5oo hommes de bonnes troupes suffiraient pour cette opération (i). » Pourtant, en février 1806, on hésite encore; le commandant de la division française chargée d'occuper la Dalmatie, le général Molitor, arrive aux frontières de l'État ragusain, reçoit deux sénateurs envoyés à sa rencontre, leur parle de ses instructions qui l'autorisent, dit-il, à entrer dans leur capitale et finalement rebrousse chemin, mais non sans avoir essayé, lui aussi, de tirer quelque chose de la République. Lever une contribution, il n'y songe pas. « C'est contraire à mon caractère », dit-il; mais emprunter, ne fût-ce que 3oo.ooo francs, lui répugne moins. Les Ragusains se récrient ; Comeyras a déjà vidé leur caisse. « Soit ! répond Molitor, levez alors une contribution sur votre ville. — Mais les Russes le sauront ; ils lanceront sur nous les Monténégrins... » Molitor hausse les épaules : « Votre République est trop habile pour ne pas savoir dissimuler cette contribution. » Finalement le Sénat accorda 1 2.000 sequins ( 1 3o.ooo francs (i^ Bulletin de Raguse, archives défi Affaires étrangères.

environ), en reconamandant à ses envoyés de ne les lâcher qu'à la dernière extrémité. Ils firent si bien que Molitor retourna à Zara sans avoir rien reçu ; ce dont les Ragusains se réjouirent fort, mais trop tôt (avril 1806).

Dès mai, en effet, on rédige à Paris des instructions pour le sieur Raymond, nommé commissaire général à Ragase, « que les troupes de Sa Majesté vont occuper », afin de prévenir les Russes, et aussi de punir les Ragusainsdeleurs mauvais procédés. Ces procédés, on les énumère ; le Sénat de Ragusea'reçu un agent anglais; il a, d'autre pan, conclu un accord avec les Russes « et commis ainsi un acte d'offense et d'hostilité contre la France... » Sur le caractèrede cet accord, et aussi sur le prétendu agent anglais reçu à Raguse, Talleyrand savait à quoi s'en 'tenir; s'il se donne du mal pour traduire en prose diplomatique le Loup et PA^^ncati, c'est beaucoup pour l'Europe, un peu pour les Ragusains eux-mêmes: « Plus leur ville est faible, moins les formes exigeantes y sont nécessaires. » Elles auraient d'ailleurs, ces formes, l'inconvénient de montrer trop lot la vraie portée de l'occupation française, qu'il importe de présenter comme provisoire : « Dèsl'instant où l'escadre russe laissera libres les côtes de Dalmatie, l'intention de l'Empereur est de reconnaître l'indépendance et la neutralité de la République de Raguse, » Mais le sieur Raymond expliquera, à l'occasion, que cette indépendance et cette neutralité ne sont plus que des anachronismes : « Mille ans d'indépendance peuvent

laisser des souvenirs, mais, demeurée seule au milieu des grandes puissances, Raguse ne trouverait plus, pour la conservation de son territoire et de son commerce, ses anciens avantages. » Elle doit donc renoncer à « son système de plier sous la volonté du fort et de passer au travers des événements en n'y prenant jamais part ». Il lui faut un protecteur, et qui pourrait-il être, sinon l'Empereur des Français, roi d'Italie ?

En somme, on voulait faire de la « pénétrationpacifique », mais comme on ne se dissimulait pas qu'elle ne va jamais sans coup de force, en même temps qu'on rédigeait les instructions de Raymond on en envoyait d'autres aux généraux français de Dalmatie, et l'effet ne s'en fit pas longtemps attendre.

Le 24 mai 1806, jour de la Pentecôte, au moment où le Sénat et le Mineur Conseil sortaient de la basilique de Saint-Biaise, un messager leur arriva de Slano, petite ville du littoral ragusain, à sa frontière du Nord ; il en apportait la nouvelle que des Français y étaient entrés la veille, en marche sur Raguse. Que faire ? On commença par répéter le geste habituel ; on décida d'envoyer deux sénateurs au-devant de ces Français. Puis on prévint ,1e consul de Russie, Fonton, pour qu'il fît surveiller la côte par des croiseurs russes, ou peut-être, simplement, pour dégager les responsabilités de la République à l'égard des Russes de Cattaro. Cela fait, on attendit.

Or, les vaisseaux russes laissèrent passer devant eux, sans les voir, des barques remplies de Fran-

çais. Les deux sénateurs, de leur côté, rejoignirent bien Lauriston, dans la nuit du 26 au 27 mai, mais ne le décidèrent pas à s'arrêter, et comment l'auraient-ils pu ? Ils lui parlaient de la ruine certaine de leur commerce, de leurs vaisseaux que les Russes saisiraient, si Raguse paraissait sortir de sa neutralité, de leurs campagnes que les Monténégrins dévasteraient. « Ayez au moins, lui disaient-ils, assez de monde pour nous protéger contre Tinvasion que vous susciterez. » Mais qu'importaient à Lauriston les Monténégrins, des sauvages dont le nom était à peine connu en France ! Que feraient-ils contre ses quinze cents hommes? Et que lui faisait, après tout, la ruine des Ragusains? Il avait ses ordres.

Le lendemain matin, à neuf heures, il était devant la ville. Le Sénat lui envoya deux nouveaux députés ; il refusa de les recevoir, demanda à entrer en ville pour parler lui-môme au Sénat et lui garantir que, les remparts une fois occupés, il respecterait l'indépendance de la République. Les sénateurs cédèrent ; Lauriston entra d'abord, tout seul ; puis, à midi, commandés par le colonel Testa, les Français passèrent sous la Porte Pile, tambour battant, défilèrent sur le Stradone ei occupèrent les corps de garde, les tours, l'entrée du port, l'arsenal enfin où ils arborèrent leur drapeau à côté du pavillon blanc de Saint Biaise.

Pour la première fois depuis presque cinq siècles, Raguse était au pouvoir d'ennemis et sans avoir fait effort pour se défendre. Le bruit courut que le Sénat

avait été sur le point'de s'embarquer, avec toute la population, pour aller fonder une nouvelle Raguse dans les îles de l'Archipel, — tels les Phocéens fondant Marseille. En réalité, personne n'avait songé à ce moyen de sauver l'État en sacrifiant la terre natale. Ce qui était possible, c'était d'appeler les vaisseaux russes : quelques centaines de marins sur les remparts auraient suffi pour arrêter Lauriston jusqu'à l'arrivée des secours de Cattaro. Mais quoi! c'était déchaîner la guerre autour de la ville, courir à la défaite, — qui doutait, après Austerlitz, de la supériorité des Français ? — et, même en cas de succès, risquer fort d'y perdre la liberté. Mieux valait encore se fier aux promesses de Lauriston et accueillir des troupes pour lesquelles on éprouvait une sympathie que Timoni constate sans la comprendre : « Les Français ont été reçus, traités et servis à bras ouverts par ce peuple qu'on^peut dire bon. »

Le lendemain, les Ragusains commencèrent à regretter les Russes ; s'ils avaient su... ! Les Français leur arrivaient aussi déguenillés qu'on les avait vus Jadis à Amsterdam, et persuadés que Raguse était, sinon « un petit Paris », comme dit Timoni, du moins une Amsterdam du Sud que sa neutralité avait enrichie de tout l'argent perdu par les belligé-' rants. Cet argent, jles Français avaient bien le droit d'en demander leur part ; vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées que Lauriston exigeait, non plus un emprunt, mais une contribution d'un million, que suivirent bientôt d'autres réquisitions. Il

lui fallait des églises et des monastères pour en faire des ambulances ou des dépôts, 4.000 paires de souliers pour les hommes, 4.000 chemises, autant de caleçons, etc., etc. ; un vaisseau chargé de stockfish entrait-il dans le port, les troupes désiraient manger de la morue le lendemain. La plus utile de ces réquisitions fut, sans contredit, celle d'un vaisseau turc chargé de munitions de guerre, dont le capitaine s'était obstiné à ne pas quitter la rade après l'apparition des Français : Napoléon n'étaii-il pas l'allié du Grand Seigneur? Ce fut là justement l'argument de Lauriston pour « emprunter » cette cargaison d'autantplus précieuse qu'il était arrivé avec ses caissons vides et n'avait pas trouvé de poudre dans l'arsenal. Les Ragusains assistaient à ce spectacle avec consternation : « Grands et petits ils ont, dit Timoni, la figure de cadavres ambulants » ; sur quoi il note, non sans plaisir, que les amis de la France ne sont pas mieux traités que les autres. « A l'exception de la nation juive, toujours protégée, on n'a pas épargné ses partisans de quelque chose qu'il fusse (sic), sans les huer et combler, même en public, d'injures et d'invectives : les sénateurs essuyèrent souvent des propos mortifiants qu'ils n'osèrent pas relever. » Il ne cite, d'ailleurs, en fait de mauvais traitements, que « l'indiscrétion de qiielques-uns des militaires logés chez les habitants », et le cas du sénateur Natalis, que ses hôtes ont forcé à fuir à sa maison des champs. Admettons que Timoni exagère ; qu'il n'y eût, chez Natalis, que des officiers du bataillon italien

de Lauriston ; il est pourtant probable que la responsabilité de ces « propos mortifiants » retombe sur les seuls Français. Les Italiens, en effet, retrouvaient à Raguse leur langue et leurs mœurs; nous y éprouvions, nous, des impressions analogues à celle des Gaulois de Brennus devant les sénateurs de Rome. Le lieutenant Fabvier décrit à son frère ceux de Raguse. « Ces imbéciles-là, lui dit-il, sont au nombre de quarante, dans le costume le plus fou que tu puisses imaginer ; de grandes perruques à trente-six marteaux, des robes noires, un éventail d'une main, un ridicule de l'autre ; c'est encore pis que les médecins de Molière !... (i) » Ajoutez que ces « faquins » sont des tyrans dont « le despotisme n'a pas d'égal u . Endoctrinés, dès leur arrivée, par Bruère et ses amis démocrates, les Français croient faire œuvre pie en humiliant ces tyrans; ils ne changeront d'avis qu'en voyant les maux qu'ils attirent sur Raguse.

Dès le lendemain de leur entrée, c'est la guerre qui commence; il faut tirailler contre les chaloupes russes, puis, dans la montagne, repousser des Monténégrins. Quelques semaines se passèrent ensuite au port d'armes; Séniavine avait bien, à Cattaro, deux à trois mille Russes disponibles, et c'eût été assez pour aller de l'avant dès le premier jour, mais l'amiral était encore plus prudent sur terre que sur mer. Il appela donc, avant tout, les Monténégrins à la rescousse en leur promettant, assure Timoni, le pillage de Raguse. Promesse superflue, si vraiment elle

(l) A, Debidour, Le général Fahvkr,

a été faite : pour les orthodoxes de la Montagne- Noire, les Ragusains, catholiques etamis des Turcs, étaient des ennemis héréditaires; quant au pillage, il allait de soi.

En juillet seulement, Monténégrins et Russes s'ébranlèrent sous les ordres, les uns de Séniavine, les autres de. leur évêque ; avec les pillards qui les rejoignaient de partout, même de Raguse, ils étaient bien huitou dix mille. Devant eux, les détachements français se replièrent jusqu'à Bergatto, près de la ville. Le i»"" août, une action sérieuse s'y engagea. Retranchés, les Français repoussèrent l'ennemi, mais leur chef, le général Delegorgue, leur ordonna une contre-attaque à la baïonnette. Sortis de leurs retranchements, ils furent aussitôt cernés ; Delegorgue, blessé, fut pris par des Monténégrins qui lui coupèrent la tête. De ses soldats, ceux qui le purent gagnèrent Raguse en pleine déroute. Dès le lendemain l'investissement était complet sur terre et sur mer.

Lauriston disposait d'un millier d'hommes qui auraient été démoralisés, si la férocité de leurs adversaires ne leur avait été le plus efficace des stimulants ; il avait peu de munitions, peu de vivres, mais les vieilles murailles étaient suffisantes contre les Monténégrins et même contre les Russes: d'autre part, Séniavine n'était pas l'homme des brusques attaques, et l'on pouvait espérer qu'avant l'assaut final, Molitor arriverait de Zara. En attendant, ce furent les Ragusains qui pâtirent. Ils l'avaient prévu.

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d'ailleurs, et Lauriston put se rappeler, en voyant monter dans la campagne la fumée des incendies, les supplications qu'il avait dédaignées la veille de son entrée à Raguse. De Sutorina, point extrême, au sud, du territoire de la république, jusqu'au nord de Gravosa, tout fut détruit. Les Monténégrins ne laissaient rien qui fût bon à emporter, pas un outil, pas un meuble, pas un clou; derrière eux, les gens de Cattaro coupaient les arbres ; les paysans mettaient le feu aux maisons des nobles « pour qu'à l'avenir, dit le Ragusain Appendini, on ne les forçât plus à travailler autour ». Quant aux Russes, l'élément le plus civilisé de cette armée sauvage, ils s'étaient réservé le littoral, et particulièrement ces rivages de la banlieue ragusaine dont Fortis avait admiré la richesse. Sur l'ordre de leurs officiers, dit-on, les matelots de Séniavine emportèrent, des villas des nobles, tableaux, statues, miroirs, tables de marbre, chaises dorées, vêtements, linges, batteries de cuisine, etc. ; le capitaine de vaisseau Snaksaref, ami des sénateurs Zamani etBona, se signala en faisant déménager leurs maisons par la garde qu'il y avait mise sur leur prière. Et les relations ragusaines parlent de meurtres sans motif, de supplices infligés aux habitants pour les forcer à livrer leurs prétendus trésors, et enfin d'attentats contre les femmes dont elles n'accusent jamais ni les Français ni les Monténégrins.

Cependant, le siège se poursuivait mollement. Les Français avaient expulsé de la ville les milliers de

LES FRANÇAIS A RAGUSE l33

paysans qui s'y était réfugiés ; deux heures après on les vit revenir — les Monténégrins leurs refusant le passage — et on les laissa rentrer. Puis on fit des sorties : le résultat le plus clair en fut que, par représailles, les ennemis brûlèrent les maisons des faubourgs, sous les yeux de leurs propriétaires qui demandèrent à Lauriston, mais en vain, des armes pour les défendre. Enfin les Russes hissèrent des canons sur le mont Saint-Serge, et commencèrent le bombardement, sans que les assiégés, à court de poudre, pussent répondre. Heureusement, la plupart des bombes éclataient en l'air ; quelques-unes pourtant tuèrent ou blessèrent des habitants, et le Sénat, épouvanté, supplia Lauriston de capituler. Celui-ci aurait bien voulu sortir de ce guêpier, mais comment pouvaitil le faire honorablement ?

Juste à ce moment, on vit arriver devant Ragusc les commissaires autrichiens et français chargés de recevoir Catiaro que le gouvernement de Saint-Pétersbourg, pressé par l'Autriche, consentait enfin à restituer (juillet i8o6). Des négociations s'engagèrent par l'entremise de ces commissaires. Perdant Cattaro, Séniavine voulait Raguse à tout prix ; il en exigeait la reddition immédiate et offrait les honneurs de la guerre à sa garnison, qu'il transporterait ensuite où elle voudrait; les Russes, entrés dans la ville sans les Monténégrins, l'occuperaient jusqu'à la paix générale. Lauriston, de son côté, consentait à la remettre, à titre de dépôt, aux commissaires autrichiens et ceux-ci n'y répugnaient pas, ni d'ail-

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leurs les habitants qui, pour avoir tâté du Russe et du Français, n'avaient plus d'espoir que dans le troisième larron. Mais Séniavine n'entendait pas n'avoir travaillé que pour celui-ci; il maintint ses prétentions, menaça de prendre Raguse d'assaut et de la laisser alors piller par ses troupes et même par les Monténégrins. Il réussit ainsi à unir tous les assiégés dans la pensée d'une résistance désespérée, et à refroidir ses alliés, qui sentaient bien qu'on les faisait servir d'épouvantail, mais qu'au moment décisif on les évincerait.

Quarante jours passèrent ; la ville était pleine de blessés et de malades, et le Sénat recommençait à parler de capitulation, quand, un soir, vers six heures, on remarqua un grand remue-ménage du côté des assiégeants : leurs batteries du mont Saint-Serge paraissaient abandonnées ; des Russes couraient vers la mer, du côté de Gravosa. A sept heures, un officier se présenta devant la porte qui regarde vers Cattaro, se dit Français, et annonça à la garde incrédule l'arrivée de Molitor. A neuf heures, celui-ci parut, suivi de sa petite armée, et entra dans la ville illuminée, au son dés cloches et au milieu des acclamations. « Par une étrange ironie du sort, remarque le comte Voïnovitch, les Ragusains en étaient réduits à voir des libérateurs en leurs ennemis. »

En tout cas, jamais acclamations ne furent plus méritées. Aux premières nouvelles du danger de Raguse, Molitor avait tiré ce qu'il avait pu des garnisons de Dalmatie, deux bataillon du 79®, quelques

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compagnies du 8 1«, les chasseurs d'Orient— une centaine d'aventuriers — etquelques centaines de volontaires dalmates, qui ne servirent pas à grand'chose. Avec ces deux mille hommes, il avait suivi le littoral, depuis Spalato. « Pendant cette route d'environ cinquante lieues, écrit le sergent Desboeufs, nous marchions presque toujours sur le flanc de montagnes escarpées. Le sentier que nous suivions était souvent si périlleux qu'au moindre faux-pas, on risquait de tomber de plus de cent mètres de haut. Brûlés par un soleil ardent, ne faisant aucune halte et ne trouvant pas une goutte d'eau, nous essayâmes plusieurs fois d'avaler notre urine, et si nous découvrions quelque trou qui eût conservé de l'humidité, nous y collions la langue pour la rafraîchir (1). » Ce chemin ne devint pas meilleur quand on s'éloigna de la céte pour passer sur le territoire turc. Molitor savai:, en effet, que l'ennemi l'attendait sur la route suivie précédemment par Lauriston ; que, s'il passait chez eux, les Turcs protesteraient peut-être, mais qu'auparavant il serait tombé à l'improviste sur les derrières de l'ennemi. Ce fut, en effet, ce qui arriva, et comme il surprit des gens désunis, commandés sans énergie, affaiblis d'ailleurs par le départ de beaucoup de Monténégrins, il n'eut pas de peine à les pousser vers le point de retraite qu'ils avaient choisi depuis longtemps, les vaisseaux russes de la baie de Gravosa. On a beaucoup parlé de stratagèmes auxquels il aurait dû sa victoire, de lettres à Lauriston,

(i) Bibliothèque d'histoire conttwporaint, t, XXII,

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rédigées pour être interceptées, qui annonçaient l'approche de lo.ooo Français; du défilé, bien en vue de l'ennemi, de compagnies qui revenaient ensuite, derrière les rocs, et redéfilaient : la réalité, que montre fort bien le comte Voïnovitch, c'est que les Russes et les Monténégrins ne pouvaient beaucoup se tromper sur les forces de Molitor, mais qu'ils étaient battus d'avance à cause de leur désaccord et aussi de leurs pillages ; une armée de pillards ne redevient pas, du jour au lendemain, une armée de soldats. En tout cas, que la victoire eût été ou non disputée, Molitor avait sauvé Lauriston d'une capitulation qui aurait fait autant de bruit et de mal que, bientôt après, celle de Dupont à Baylen.

Le lendemain les Ragusains purent voir de leurs murs, la flotte russe s'éloigner en emmenant ceux de leurs vaisseaux qu'elle avait pu saisir tout le long du littoral ; puis, sortis de leur ville, ils trouvèrent partout, dans les campagnes, les ruines qu'on y voit encore çà et là< Enfin, derrière Molitor, il leur arriva un nouveau général, Marmont, qui réclama tout de suite 16.000 piastres. Le Sénat voulut lever une contribution générale, Lauriston s'y opposa ; il fallait ne taxer, disait-il, que les cinq habitants les plus cossus. Finalement on réunit 10.000 piastres qu'on porta à Marmont, en lui proposant de prendre lui-même ce qu'il trouverait encore dans Raguse. Il n'insista pas.

Les mois suivants furent calmes, et peu à peu les

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Ragusains se reprirent à l'espoir. Ils savaient qu'Alexandre I^r négociait avec Napoléon et faisait de leur indépendance une des conditions de la paix. Elle fut reconnue, en effet, par l'article X du traité que signa à Paris, en juin 1806, le plénipotentiaire russe d'Oubril ; mais ce traité, Alexandre ne le ratifia pas, et l'eût-il fait que Raguse n'y eût pas gagné grand'chose ; Napoléon avait déjà prescrit à Marmont de garder, en tout cas, et les hauteurs qui dominent la ville, et les iles voisines. Puis éclata la guerre franco-prussienne que les Ragusains suivirent anxieusement. « Ce public, que je puis dire éclairé, ne s'amuse, écrit Timoni, qu'à faire toutes les combinaisons imaginables. » Il attendit d'abord la nouvelle d'une victoire prussienne ; puis, après léna, après Eylau — que les salves de Lauriston ne firent pas prendre pour une grande victoire française — il espéra en une médiation autrichienne, à peu près sembable à celle qui devait se produire en 181 3. Or, à sa place, ce fut la nouvelle de Friedland qui arriva, puis celle de Tilsitt, mais on s'en consola encore en pensant qu'après tout les deux empereurs n'avaient pu se réconcilier que sur les bases du traité d'Oubril, c'est-à-dire sur celle de « la liberté ragusaine », et le fait est qu'on le crut même à Paris ; le ministère des Affaires Étrangères y envisagea la fin d'une occupation « que la guerre et les nécessités d'une juste défense avaient seules rendue nécessaire ».

Tandis que les habitants et la garnison dansaient

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en l'honneur de cette « paix glorieuse », les étatsmajors savaient déjà qu'Alexandre h' avait oublié Raguse et qu'elle serait incorporée à la Dalmatie. Quand, en août 1807, Marmont y passa, en route pour Cattaro que les Russes évacuaient : « Eh bien, dit-il aux sénateurs réunis sur le quai, vous allez être des nôtres ! » Il y eut un moment de silence épouvanté, puis de timides questions. « Après tout ce qui est arrivé, reprit Marmont, vous ne pouvez plus être libres. — Mais comment vivrons-nous sans notre commerce, sans la mer? — L'Empereur Napoléon vous la rouvrira. » Il n'y avait plus qu'à rendre public le décret d'annexion, et déjà le « club civique », celui des démocrates, préparait ses girandoles, mais, à la surprise générale, Marmont partit sans avoir rien fait. Pendant de longs mois encore, l'indépendance dura, si l'on peut appeler indépendance le gouvernement de Lauriston.

Celui-ci, désormais, intervient dans tout, et toujours pour gêner et vexer. Le Sénat institue une taxe nouvelle ; Lauriston la casse comme illégale ; des jugements sont prononcés par les tribunaux réguliers, il les révise; un gouverneur de district lui paraît peu zélé, il le fait arrêter. « Les Français, écrit le comte Voïnovitch, détruisaient l'autonomie de Raguse progressivement, par doses, sans se décider au coup fatal. » Pourquoi celui-ci tardait-il? Peutêtre parce qu'on voulait amener la noblesse, à force d'humiliations, à demander elle-même la réunion de Raguse au grand Empire, peut-être aussi pour lais-

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ser au Sénat l'odieux de certaines mesures, par exemple de la levée de marins pour la flotte italienne.

Quand Marmont enjoignit aux sénateurs de s'occuper de cette levée, ils protestèrent; ce serait, direntils, la fin de la fiction, que respectaient encore les Anglais, de la iieutralité ragusaine, la perte des vaisseaux dispersés sur les mers. « Soit ! répondit Marmont; Lauriston s'en occupera lui-même. » Mais l'affaire traînait encore qu'une autre éclata. Le 21 décembre 1808, Lauriston ordonna aux vaisseaux ragusains d'arborer les couleurs du royaume d'Italie. Le Sénat protesta encore, allégua les Anglais, la Porte et ses droits suzerains. « Si vous ne faites pas le nécessaire, répliqua Lauriston, il sera facile de vous suppléer, et, dans ce cas, l'ordre sera publié au nom de notre gouvernement. » Malgré cette menace, le Sénat continua à ne pas faire « le nécessaire », et les vaisseaux à rester dans le port, plutôt que d'abandonner l'étendard de Saint Biaise. Lauriston parla alors d'instituer des tribunaux militaires, mais, juste à temps pour lui, il fut remplacé par le général Clausel qui débuta, le 6 janvier 1809, en faisant arborer, devant le Sénat, le drapeau tricolore italien. Le même jour, les sénateurs élisaient un Recteur, c'està-dire un président de la République. L'élection faite, ils se rendirent, suivant l'usage, à la cathédrale et défilèrent, deux par deux, devant le drapeau ennemi, sans paraître le remarquer. Ce jour-là, Fabvier ne les aurait peut-être pas trouvés si ridicules I

Que le dénouemeni fût proche, on n'en doutait plus, et pourtant le Sénat multipliait les démarches, à Paris, à Vienne, à Constantinople, et même chez ce pacha de Bosnie qui, pendant quatre siècles, avait représenté, pour l'Europe, le sultan protecteur de la République. Plaintes vaines : à Paris, on ne reçut pas l'envoyé de Raguse ; à Vienne, on le traîna en longueur ; à Constantinople, le drogman Khiriako vendit la missive du Sénat à l'ambassadeur français Sébastiani; en Bosnie, ce fut le pacha luimême qui la communiqua au consul de France. David. « On s'y plaint amèrement, écrit celui-ci, des événements qui ont réuni Raguse au Royaume d'Italie ; on y désigne la France sous un nom illyrique qui veut dire un mauvais génie. » Était-ce celui de vampire, que Nodier n'avait pas encore naturalisé chez nous ? Notons, en tout cas, que nos agents insistent tous pour qu'on n'exerce pas de représailles contre les Ragusains, et le fait est qu'à Paris on n'y songea pas : ce fut Marmont qui tira leur conclusion des bons avis de son collègue de Bosnie.

Le 24 janvier 1808, il passe à Raguse et refuse d'y recevoir la députation du Sénat. Revenu le 3i, il enjoint aux sénateurs de se réunir « en moins d'une heure de temps » ; quand ils furent tous là, le colonel Delord, sous-chef d'état-major, se présenta devant eux, suivi de quelques officiers, tira un papier de sa poche et en donna lecture. Les sénateurs apprirent que le général en chef les avait longtemps ménagés, par bonté d'âme, mais qu'ils avaient mal

répondu à sa confiance ; que leur conduite, « jadis prudente et passive, était devenue désordonnée et turbulente » ; qu'ils avaient projeté de proscrire les amis de la France, refusé d'arborer les couleurs de l'Empereur, engagé, près du pacha de Bosnie, « des démarches presque criminelles », envoyé des lettres « dont les expressions, quoique mystérieuses, n'en étaient pas moins évidemment injurieuses à la nation française » ; qu'ils avaient enfin surexcité le fanatisme du peuple en ordonnant des processions pour le salut de la République. Jugeant la mesure comble, le général en chef dissolvait le gouvernement, chargeait le consul Bruèrc de l'administration, nommait de nouveaux tribunaux, et concluait en félicitant les Ragusains du bonheur dont ils allaient jouir désormais.

Le Sénat se taisait. Enfin, un de ses membres, Caboga, se leva et, après quelques mots sur sa loyauté et celle de ses collègues, demanda à Delord communication écrite de l'arrêté du général en chef. Delord en promit une copie; mais, avant qu'elle fût terminée, les soldats envahirent le palais. Le Sénat se dispersa ; la République avait vécu, et les Ragusains étaient devenus Italiens, à moins qu'ils ne fussent Français. L'arrêté n'en disait rien.

Marmont avait agi, en effet, sans instructions précises ; il lui fallut annoncer à Paris et en même temps expliquer son coup d'État. Le 4 février, dans un rapport officiel, il répéta à l'Empereur à peu près les arguments que, dès la veille, Bruère avait

exposés au ministre des Affaires Étrangères, Champagny. Laissant de côté l'assertion hardie que le peuple en voulait au Sénat, parce que celui-ci prétendait l'empêcher de servir sous les drapeaux de l'Empereur, il parla d'intrigues des nobles, d'une liste deproscription soi-disant préparée par euxcontreles partisans de la France, du refus des capitaines ragusains de prendre le pavillon italien, de l'agitation qui s'en était suivie, de coups de feu tirés sur des Français isolés. « J'approuve ce que vous avez fait, » répondit Napoléon, que la lecture de ce rapport avait dû reporter au temps où il dissolvait le Sénat de Venise, — c'étaient les mêmes accusations, les mêmes phrases ; — puis il joignit à son approbation le conseil d'expédier à Venise ou à Milan une dizaine de membres de l'ex-Sénat, « afin de préserver ces malheureux d'excès qui pourraient les conduire à l'échafaud ». Quelques jours plus tard, connaissance prise des rapports de Sébastiani et de David, il fut plus sévère, et peut-être à cause de ce fameux « mot illyrique » que personne ne se hasardait à traduire ou à répéter. « La conduite des Ragusains est inconcevable... Faites-leur bien connaître que le premier qui tiendra une correspondance avec l'étranger sera considéré comme traître et passé par les armes. » Mais il ne fut pas besoin d'en venir là ; Raguse avait déjà courbé la tête. Dès le 4 février 1809, Marmont avait assisté à un bal que lui offraient « les anti-républicains », c'est-à-dire les démocrates qui, au dire de Timoni, « s'y conduisirent avec toute l'indécence

possible ». D'ailleurs beaucoup de Ragusains de l'autre parti y avaient assisté. De protestataires il n'y eut, en définitive, que trois prêtres qui furent exilés pour avoir refusé le serment de fidélité.

Les années d'annexion qui suivirent furent fort différentes de ces années d'occupation militaire et de vexations systématiques ; les Ragusains étant devenus citoyens français, le nouveau gouvernement n'avait plus qu'à se faire aimer par ses bienfaits. Il n'en eut guère le temps ; du moins ses velléités expliquent-elles qu'il fut supporté avec mieux que de la résignation.

Le premier point, c'était l'établissement de bons rapports entre « le civil et le militaire », Or, Marmont avait pour principe qu'on n'y arrive que par les dames. « Je donnai beaucoup de bals à celles de Raguse, écrit-il dans ses Mémoires, et l'on s'habitua au nouvel ordre de choses, comme à tout. » On s'y habitua même sans transition, car il y eut foule à son premier bal, le 26 juin 1809, dans ce palais du Sénat dont il avait expulsé les propriétaires légitimes. La chronique ragusaine rapporte qu'on y vit, en plus des Français, quatre-vingts dames et trois cents cavaliers — parmi lesquels le dernier Recteur de la République, devenu premier adjoint au maire — et qu'on y fut ravi, tant de l'amabilité du gouverneurgénéral que de la qualité des rafraîchissements.

Au fond, les Ragusains étaient-ils si contents qu'ils le laissaient croire? Leurs femmes, oui, peut-être;

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« elles sont coquettes », écrit Fabvier, qui se plaint amèrement des maux que cette coquetterie lui fait endurer. « Elles ont la mine de Paris, la tournure la plus élégante. Tout cela, où le prennent-elles ? Il n'y a que le diable qui puisse le leur donner, pour faire enrager les pauvres Français! » Peut-être, à la longue, auraient-elles pitié d'eux, mais elles sont gardées presque à la turque. « Il y a toujours près d'elles un mari ou un frère qui n'en bouge pas plus qu'un terme... On n'a pas idée de la surveillance de ces manants-là ! » On ne pouvait pourtant pas réquisitionner les dames, comme les églises, les souliers et le stockfish ; la galanterie française n'y aurait pas trouvé son compte! Ce fut Marmont qui concilia tout avec ses bals où nul Ragusain n'aurait osé paraître sans sa sœur, sa femme ou sa fille. « Il était temps, constate avec mélancolie le comte Voïnovitch, que la société de Raguse bût, comme le reste de l'Europe, à la coupe de séduction des voyageurs de la galanterie française et du nouvel évangile impérial. »

Cette coupe, Marmont s'en exagérait le charme ; pourtant des relations amicales s'établirent entre Ragusains et Français. Un de ceux-ci, dans une lettre de 1820 à l'ex-sénateur Pozza, évoque les images d'autrefois, demande une vue de Raguse, à l'aquarelle, pour la faire copier à l'huile : « A mesure que l'avenir se rétrécit, je voudrais vivre dans mes souvenirs. Vous devriez faire le voyage et venir passer quelque temps avec nous. Vous me trouveriez, mon

cher Pozza, aussi passionné de vie champêtre que jadis de gloire militaire. Je vous embrasse, mon cher ami. » Ce berger d'Arcadie, c'est Marmontlui-méme, et l'on sait, d'autre part, que ses subordonnés se mettaient, comme lui, en frais d'amabilité. Peutêtre tel colonel était-il un rustre, tel procureur général, un fripon... pourtant les plaintes sont rares. On se moque des Français parfois; comme les Croates dont nous parlera M. de Tkalats(i^ les Ragusains rient quand ils voient deux soldats, après une dispute au cabaret, s'en aller gravement, suivis de quatre camarades, s'aligner au pied des fortifications, tirer leur sabre, s'égratigner, puis revenir bras dessus bras dessous. Ces plaisanteries n'indiquent pas des rancunes bien profondes, et le fait est que les Français plaisent par leur bonne humeur, leur activité joyeuse et les divertissements qu'ils improvisent; jusque chez l'évcque de Lésina, on en voit qui montent un théâtre et jouent du Voltaire, que l'évêque applaudit fort (a).

Arrivant toujours par la route de l'intérieur, ils n'étaient frappés d'abord que de la sauvagerie du pays ; tous leurs Mémoires, toutes leurs lettres parlent de ces rocs affreux, de ces paysans qu'on n'aimerait pas rencontrer au coin d'un bois, s'il y avait encore des bois en Dalmatie. « Ils ne font jamais un pas, note Fabvier, sans un fusil, deux pistolets, un sabre, un poignard et surtout un stylet

(i) V. chapitre suivant, (2) Mémoires de Desbceu/s.

dont il se servent très adroitement. « Mais à Zara, à Trau, à Spalato, les gens sont plus doux; « on dirait qu'il y a deux peuples en ce pays >-, remarque Desbœufs. A Raguse, cette impression s'accentue ; tandis qu'un peu plus loin, c'est le pays des Monténégrins qui coupent les têtes et les portent à leur évéque — à douze sous l'une, dit le sergent Robinaux (i); à trois francs, rectifie le sergent-major Desbœufs, — à Raguse, si appauvrie qu'elle soit, on trouve encore cette « douceur de vivre » qu'avait célébrée Fortis. Aussi, quelques préjugés qu'on ait apportés en « ce nid d'odieux aristocrates », on n'y voit bientôt plus, selon l'expression qui revient partout, qu'une « oasis de civilisation » ; on plaint ses malheurs, on rêve de les adoucir. Marmont parle de « cette heureuse population à qui nous sommes venus enlever la paix et la prospérité » ; Lauriston s'étonne que « ces malheureux » ne nous haïssent pas davantage; l'auditeur au Conseil d'Etat Barbier du Molart s'excuse, auprès du Sénat, du rôle qu'il doit jouer. « Il n'y a pas de Ragusain, écrit-il, qui ne mérite l'estime et la sympathie de chaque Français pour l'ardeur, le courage, la résignation, le dévouement que vous avez montrés au milieu de vos ruines et de vos maux (2). » Fabvier, enfin, après quelques mois passés à Raguse, est bien revenu de son premier jugement sur ces « faquins-là ». « C'était peut-être, écrit-il maintenant, le peuple le plus heureux de la

{i) Mémoires du major Rohinaux, (2) Voïnovitch, ouv. cité, passim.

terre. Ils n'avaient ni troupes ni presque d'impôts. Protégés par les Turcs, ils se livraient tout entiers au commerce qui les faisait vivre dans l'abondance. Maintenant, tout cela est bien changé. Ceux de leurs vaisseaux qui sont dans nos ports n'osent se mettre en mer, crainte des ennemis : ceux qui sont chez l'ennemi n'osenfvenir... Il faut une paix bien prompte si on veut empêcher leur ruine totale. Cela me fait beaucoup de peine ; c'est un si bon peuple ! » Et ce Samson apprivoisé — a-t-il trouve une Dalila ragusaine ? — conclut en enviant son frère qui, resté à Pont-à-Mousson, n'est pas obligé de « courir continuellement, comme un brigand, rendant malheureux tous ceux chez qui l'on passe ».

Mais plaindre serait peu si l'on ne voulait réparer. Il faut que, devenue française, Raguse retrouve sa prospérité d'autrefois. Marmont commence donc par y appeler l'aide le plus intelligent qu'il ait trouvé en Dalmatie, le comte Garagnini. Celui-ci élabore aussitôt un programme qui comprend l'introduction des lois françaises, moins les frais de procédure ; celle de nos diverses administrations, avec — s'il se peut — moins de fonctionnaires; un régime fiscal modéré, l'ajournement des levées d'hommes. Ce programme, Marmont l'adopta, non sans quelques restrictions significatives ; c'est ainsi que, l'égalité des citoyens proclamée, il ne modifia pas les modes de possession de la terre qui restèrent à demi féodaux, en dépit des « démocrates » ragusains, dont les plaintes ne comptèrent plus à partir

de l'annexion qu'ils avaient appelée de leurs vœux. D'autre part, les impôts restent à peu près les mêmes. Le changement le plus important, c'est la création d'une province de Raguse, calquée sur le département de la Narenta qu'avait dessiné Garagnini; on y fait entrer, pour fondre des éléments divergents et même hostiles, au nord, des cantons et des îles dalmates, au sud, l'ancienne Albanie de Cattaro. Cette province entre elle-même dans l'ensemble des « Provinces illyriennes », telles que Napoléon les constitue, en 18 10, avec ses acquisitions, et du traité de Presbourg, et du récent traité de Vienne (i).

D'autre part, Marmont transforme l'ancienne maison des Jésuites de Raguse en Lycée impérial et le dote de nombreuses bourses. En 181 1, alors qu'il rogne tous les autres budgets, le successeur de Marmont, Bertrand, augmente encore le nombre de ces bourses, puis vient visiter le Lycée où il s'entend réciter des vers en latin, en italien et en slave, sur tous les mètres possibles, et enfin un dialogue en français dans lequel les élèves Auguste Bellier, Tommaso Martellini, Nicolas Ivitch et René Bruère, rendent hommage à sa bienfaisante sagesse (2). Ce René Bruère, un fils du consul que nous connaissons déjà, célébrera encore, la même année, la naissance du roi de Rome ; puis, beaucoup plus tard, sous le nom de Bruéi'ovitch^ la première visite de l'empereur d'Autriche dans sa bonne ville de Raguse. L'œuvre de

{l)Voir le livre du chanoine Pisani, troisième partie, /nw»/». 3) Archiv fiir slavische Philologie, I.

fusion n'a donc pas toutàfaitéchoué ; si nous n'avons pas francisé les Ragusains, ils se sont, eux, assimilé au moins un Français.

Il y avait, d'ailleurs, pour rapprocher les deux peuples, mieux que le Lycée, et tout d'abord, l'œuvre qui reste en Dalmatie le témoignage durable de l'activité française, la fameuse route — la première qu'ait possédée le pays — qui, d'un bout h l'autre du littoral, relia ses villes, en dépit de difficultés sans nombre dont beaucoup furent soulevées par les Ragusains eux-mêmes ; la mer leur ayant toujours suffi, ils ne se souciaient pas d'un chemin qui pouvaitamener chez eux des intrus. Puis, la route faite, on songea à la protéger et Raguse aussi : en 18 ri, on termina sur le mont Saint-Serge le Fort Impérial qui devait rendreimpossibleun nouveau bombardement ; d'autres ouvrages furent commencés contre les Monténégrins qu'on se proposait, d'ailleurs, d'aller dompter jusqu'en leur repaire, ne fût-ce que pour y ramasser des recrues que d'avance on jugeait fort bonnes pour la guerred'Espagne. Enfin, on s'occupa des routes de mer, et d'abord de fortifier leurs points de départ, les deux rades de Raguse et de Gravosa. Le 16 mars i8i i, dans une lettre à son ministre de la Guerre, Clarke, Napoléon prescrit d'y dépenser tout de suite un demi-million ; d'autres suivront. Il le fait, sans doute, pour assurer un point d'appui à sa politique orientale, mais il songe aussi aux Ragusains, à la nécessité de leur rouvrir la mer et de protéger leur commerce. « L'importance de Raguse,

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écrit-il, résulte d'abord des qualités de ses habitants. Ce sont des civilisés au milieu des barbares... Il faut les défendre avant de songer à en tirer aucun avantage. »

Nous ne les avons pas défendus assez longtemps. A la fin de 1 8 1 3, la puissance de Napoléon s'écroula ; les Autrichiens reparurent en Dalmatie et, l'année suivante, les traités de Vienne la leur attribuèrent tout entière. Depuis lors, tout ce que les Ragusains ont reconquis du passé, c'est la faculté d'arborer, aux jours de fête, l'étendard blanc de Saint Biaise : ni l'indépendance ni la prospérité d'autrefois ne leur sont revenues, et s'ils s'en prennent à leurs maîtres actuels, ils n'ont pas oublié que nous leur avons frayé le chemin. Dans le livre qu'il a dédié aux ancêtres endormis sous les cyprès du cimetière de Saint-Michel, le comte Voïnovitch raconte leurs souffrances avec l'indignation d'un patriote obstinément fidèle; en comparant nos projets au peu que l'Autriche a fait, il est tenté d'excuser les « ralliés » qu'il flétrissait d'abord, mais il s'en faut pourtant qu'il nous pardonne les brutalités de la conquête.

A vrai dire, son livre est plutôt le récit de cette conquête que l'appréciation de ses suites; c'est en passant qu'il relève telle assertion d'Albert Sorelsur la a domination intelligente » que nous aurions, les premiers depuis les Romains, fait connaître aux Dalmates : en passant aussi qu'il blâme l'introduction de Raguse dans l'unité « factice » des Provinces

illyriennes. Or, s'il estvrai que Raguse a connu avant notre venue les bienfaits d'une administration intelligente, il n'est pas moins vrai que nous lui avons révélé ceux de l'égalité civile ; en renversant le gouvernement du Sénat, nous avons interrompu une grande tradition historique, mais opéré une transformation que la majorité des Ragusains souhaitait sans le savoir. Il est certain, d'autre part, que notre conglomérat « illyrique » étonnait fort les contemporains, car on y rencontrait, à côté d'excitoyens de Raguse, d'anciens sujets de Venise et d'anciens sujets des Habsbourg, Slaves, Italiens, Allemands, Grecs, voire Albanais et Valaqucs. Mais l'élémeni serbo-croate y dominait de beaucoup, et, si divisé qu'il eût été jusqu'alors par les hasards de l'histoire, il y formait « un corps de nation » que l'œil de nos agents savait bien discerner (i). En somme, des Alpes de Carniole aux Bouches de Cattaro, nous avons créé ce royaume « slavénoserbe » qu'on rêvait à Pétersbourg, en 1806; il lui manquait l'étiquette slave, mais nous aurions bien fini par la lui donner pour l'animer, contre l'Autriche allemande, d'un peu de l'esprit qui faisait la vigueur, contre la Russie, de notre autre marche slave, la Pologne. Pour cette âme, que nous n'avons pas eu le temps d'éveiller, nous avons créé un corps; Villyrisme des Croates d'après i83o ne se serait pas propagé comme il l'a fait, si nous n'avions abattu tant de barrières séculaires d'Etats et de

(i) Rapport de César Berthier. V. plus haut, p. iij.

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classes. Or, cet illyrisme s'appelle aujourd'hui le mouvement yougoslave, et les Ragusains y participent, eux aussi. Comment alors nous reprocheraientils de leur avoir ouvert, en plus de la route de Marmont, cette route idéale au bout de laquelle ils entrevoient l'affranchissement de la race entière, et la liberté plus sûre que dans la Raguse d'autrefois ? Aussi bien les noms de Marmont et de Napoléon sont-ils populaires chez eux; et quant à la France, même l'éloquent auteur de « la Chute de Raguse » ne voit pas en elle « le mauvais génie » dont se plaignaient les Ragusains de 1808.

La Croatie dans les " Souvenirs " de M. de Tkalats '^

La Croatiç est peu connue chez nous : le pays n'a rien qui puisse attirer les touristes et, quant à ses habitants, on leur a fait, jadis, dans toute l'Europe occidentale, une réputation fâcheuse. Pendant longtemps. Croate, pandour et brigand ont été synonymes, en Italie et surtout en Allemagne. M. de Tkalats nous raconte que son arrivée à Berlin, il y a quelque cinquante ans, pour suivre les cours de l'Université, y fit sensation. Un Croate à TUniversité, un Croate inusikaîisch! personne n'en croyait ses yeux ni ses oreilles. « Non vraiment, lui dit un jour une gracieuse Berlinoise, vous n'êtes pas un Croate ; vous êtes un Allemand... sans le savoir. »

Avouons tout de suite que, si M. de Tkalats a voulu réhabiliter ses compatriotes, ceux du moins de la première partie du siècle, il n'y a pas tout à fait réussi. La Croatie que nous montrent ses souvenirs de jeunesse était un pays barbare, exploité à outrance par un clergé sans moralité, une noblesse sans patriotisme, un gouvernement sans lumières. Çà et là pourtant apparaissaient des germes de civilisation, pour la plupart venus de France. Non seulement nos

(i) Jiigenderinnerungen, Leipzig, 1892. — Article paru, en 1894, sous la signature d'Alfred Rambaud.

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livres, mais encore nos armes et notre autorité, après Wagram, avaient pénétré dans ce pays perdu, et les souvenirs du temps français ^ conservés par M. de Tkalats, nous intéresseraient à ses Mémoires, même s'ils n'étaient pas le tableau vif et fidèle des commencements d'une renaissance nationale.

Les souvenirs de notre auteur, ou, pour mieux dire, ceux qu'il a recueillis de la bouche de ses parents, ne remontent pas très haut au delà de la conquête française. Ce qu'il se rappelle le mieux, ce sont les mésaventures de son grand-père, Stefan Mikhaïlovitch, le riche marchand de blé de la petite ville de Karlovatz. En 1788, Joseph II, en guerre avec les Turcs, imagina, pour se procurer de l'argent, d'en emprunter aux gros propriétaires de la région. Stefan Mikhaïlovitch fut taxé, pour sa part, à So.ooo florins. Peu sensible à l'honneur que lui faisait son souverain, il refusa de payer. Alors les agents du fisc se saisirent de biens qui lui avaient été remis en gage, de sorte qu'il perdit, en définitive, plus de iSo.ooo florins. Pour unique dédommagement on lui offrit le titre et le nom magyar de comte Takaczy, qu'il refusa avec indignation : pourquoi voulait-on lui prendre, après son argent, son honnête nom croate ?

Vingt années plus tard, il aperçut un Jour, sur un mur, une grande affiche surmontée de l'aigle à deux têtes, qu'on venait de poser. Comme il ne savait ni lire ni écrire, étant fils de ses œuvres, il

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s'enquit auprès de voisins et apprit que l'empereur venait d'annuler, d'un trait de plume, tout son papier-monnaie. Or Stefan Mikhaïlovitch en avait précisément touché, huit jours auparavant, pour 3oo.ooo florins. Ce nouveau coup l'abattit : il mourut à temps pour échapper à la prison d'État où l'auraient infailliblement conduit les éclats de son indignation contre l'empereur banqueroutier. Tels sont les plus notables souvenirs que la famille de Tkalats ait conservés du « bon vieux temps ».

L'annexion à la France y mit fin en 1809. En quelques semaines la partie de la Croatie cédée à Napoléon par le traité de Vienne fut organisée sur le modèle des autres provinces françaises. Les Croates, habitués aux lenteurs de la bureaucratie viennoise, ne furent pas peu surpris de cette célérité : ils le furent encore plus, — et désagréablement — par l'établissement immédiat d'une série de nouveaux impôts, monopoles, timbre, patentes, enregistrement, etc., etc., et surtout par les emprunts forcés que le maréchal Marmont se mit à pratiquer, à l'instar de Joseph IL Le père de notre auteur, Ignace Stéfanovitch, en fut pour 16.000 francs, qu'il ne pardonna jamais aux Français. C'était pourtant bien peu de chose à côté des i5o.ooo florins qu'avait coûtés à Stefan Mikhaïlovitch la guerre de Joseph II contre les Turcs.

A vrai dire, l'emprunt forcé le peina peut-être moins que les réformes qui suivirent. Une fois installés, les Français commencèrent à supprimer les

droits féodaux de la noblesse et du clergé. Naturellement prêtres et nobles leur en surent fort mauvais gré. Il y eut pourtant des exceptions. M. de Tkalats nous cîte un certain comte Drachkovitch, qui avait mené la haute vie à Paris, — on se racontait à Karlovatz qu'il avait pavé de ses écus la rue Taitbout, — et un comte Zdentchaï qui poussait la gallomanie au point de se faire servir en français par ses domestiques croates, ce qui n'allait pas sans quelques accidents. Un jour qu'il recevait à sa table les chefs de l'administration française, il s'aperçut qu'on n'avait pas changé l'assiette d'un de ses hôtes. Sur un reproche sévère, le maître d'hôtel effaré répondit en croate, malgré les froncements de sourcils de son maître, « que le seigneur français avait dit qu'il la lécherait lui-même (da si ga sam ohlijc) ». Vérification faite, le seigneur français avait répondu « bien ohligéy>. Vingt ans plus tard, les citoyens de Karlovatz en faisaient encore des gorges chaudes.

Les influences qui ralliaient aux Français de grands seigneurs comme les comtes Zdentchaï et Drachkovitch n'avaient naturellement pas prise sur la masse de la population. Celle-ci ne les aimait pas, parce qu'ils exigeaient beaucoup d'impôts, mais n'éprouvait pas pour eux d'antipathie nationale. On appréciait la bonne humeur des soldats, la probité et la courtoisie de la plupart des chefs. A la vérité, on ne se privait pas de railler les ridicules des uns et des autres. On riait fort quand il arrivait à des Français de sortir de la ville par petits groupes, d'un air

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grave, pour s'aligner « sur le pré », se piquer l'épaule ou la main, puis s'embrasser et revenir bras dessus bras dessous, au milieu d'une escorte de gamins, jusqu'au cabaret où la querelle avait commencé devant les pots et finissait de même. Rien ne semblait plus divertissant aux bons Croates, du moins à ceux du territoire civil; car, dans la partie des Confins militaires qui avait été annexée, on envisageait autrement les choses.

Là, les Français étaient presque populaires. L'impôt du sang, si odieux ailleurs, y était payé allègrement. Le « confinaire » croate était soldat de profession : pourquoi aurait-il tenu à se battre pour l'empereur de Vienne plutôt que pour celui de Paris? Napoléon était toujours vainqueur : avec lui on pouvait gagner, même sans quartiers de noblesse, grades et croix d'honneur, et la noblesse elle-même pourvu qu'on fût brave. Et, les Croates se battirent, sous les drapeaux français, aussi bravement que leurs frères de race, les Polonais, à côté desquels ils méritent une place dans l'épopée napoléonienne.

M. de Tkalatsa connu des survivants de la grande époque. Enfant, il a passé de longues heures dans la barque où le vieux passeur Yovo, tout en le promenant sur la Kulpa, lui racontait la campagne de Russie. Il a souvent rencontré, dans les rues de Karlovatz, et salué avec une émotion respectueuse, le capitaine Moudrovtchitch que Napoléon avait décoré de sa main le soir de Borodino. A vingt ans de distance, le prestige des victoires napoléoniennes avait

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encore grandi, et les « vieux de la vieille » en bénéficiaient, à Karlovatz comme à Phalsbourg ou Metz. Pourtant, aux premiers revers des Français, quand à la fin de i8i3 ils eurent tous évacué, en une nuit, le pays qui ne se doutait pas encore du désastre de Leipzig, la population des villes crut devoir manifester sa joie en abattant partout l'aigle napoléonienne. Mais l'aigle autrichienne ne tarda pas à faire regretter sa devancière, et bien des gens se trouvèrent, expérience faite, de l'avis d'un professeur du petit Tkalats au gymnase de Karlovatz, un franciscain de la Carniole, le Père Eugène : « Dans mon pays, disait-il en confidence à son élève, les Français ont fait plus de bien en six ans que les Habsbourg en six siècles. »

La première déception, après le départ des Français, fut qu'au lieu de rétablir l'ancienne autonomie des comitats, sur le modèle hongrois, la cour de Vienne institua un « Provisorium », qui fut la suite du régime français, mais avec une aggravation. Du temps français, seuls les chefs de service étaient étrangers : la masse des fonctionnaires était indigène, et la langue administrative, le croate. L'Autriche remplaça les Français par des Viennois et les Croates par des Slovènes qui savaient juste assez d'allemand pour paperasser en cette langue, assez de slave pour comprendre le croate. Cette nouvelle administration fut pédantesque et tracassière. Quant aux impôts, il va sans dire qu'on les augmenta.

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