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« L'aigle des Français n'avait qu'un bec, disaient les paysans ; celle-ci en a deux, elle mange plus.» Il y eut des troubles qui furent réprimés militairement : la Croatie se sentit -pays conquis au moins autant qu'avant sa délivrance.
La noblesse et le clergé n'en célébrèrent pas moins joyeusement le retour à un ordre de choses qui écartait les réformes fâcheuses. On revint aux mœurs du bon vieux temps, et Dieu sait ce qu'elles étaient I Un jour les parents du petit Tkalats s'en furent avec lui à Zagreb, chez un cousin, le chanoine Andrasch. Le soir de l'arrivée des Tkalats, le chanoine donna un grand dîner qui se passa fort décemment jusqu'à l'heure où l'enfant futemmené coucher. Alors la servante-maîtresse, la dame du logis [gospà]^ vint s'asseoir à table, où les convives commencèrent à la taquiner sur son excessive jalousie à l'égard du chanoine, « Mais enfin, répliqua-t-ellc, ne devrais-je pas lui suffire? Pourquoi s'accrochc-t-il à tous les jupons? A tout instant il m'arrive, de ses anciennes paroisses, des garçons et des filles qui demandent après leur père ? Il les fait entrer, les embrasse, leur distribue des poignées de petite monnaie, et ne fait que rire de mes reproches, etc. » De son lit, l'enfant entendait tout cela. Il en entendit bien d'autres plus tard, sur l'archevêque de Zagreb, Alagovitch, son fils, le bichkoupitch (petit évêque), sa maîtresse, la bichkoiipitia^ et ses filles, jeunes et jolies personnes qui tournaient la tête à toute la jeunesse dorée de Zagreb.
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La noblesse et les autorités ne restaient pas en arrière. A Karlovatz, le colonel Knohr, des Confinaires, faisait parcourir les villages de son commandement par un sous-officier chargé de noter les femmes et filles de soldats dignes de l'attention du colonel. Knohr en avait toujours cinq ou six chez lui, dans un harem qui ne différait des harems turcs que par une circonstance : le personnel en était renouvelé tous les quinze jours. Quant à la noblesse, dans les années qui suivirent le rétablissement de l'autorité « légitime », elle fut constamment en fêtes. Ces fêtes finissaient parfois de singulière façon. M. de Tkalats raconte comment les hommes, restés seuls pour boire, alors que leurs femmes s'étaient déjà retirées dans leurs chambres, tiraient au sort les clefs de ces chambres. Ces aimables plaisanteries se répétèrent, jusqu'au jour où les mauvaises récoltes, les usuriers et les hypothèques forcèrent les hobereaux à mener une vie plus calme. Puis la suppression du Provisorium, en 1 821, et le retour aux vieilles institutions, vinrent leur offrir des distractions plus hautes.
Désormais, les nobles ne se réunirent plus pour faire la fête, mais bien pour procéder à l'accomplissement de leurs devoirs civiques, par exemple pour élire les fonctionnaires locaux. Ces élections n'étaient pas une petite affaire, M. de Tkalats raconte, entre autres épisodes, comment un certain Lentoulaï fut réélu Obervicegespaii : c'est un titre intraduisible en français. Plusieurs jours de suite, chaque soir, ce
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Lentoulaï avait offert aux électeurs, réunis à Zagreb, deux bœufs rôtis et plusieurs tonneaux de vin, mais sans grand succès. Les électeurs avaient mangé et bu, mais étaient restés froids, si bien que, la veille du vote, tout paraissait perdu. C'est alors qu'intervint le président des comices, le protecteur de Lentoulaï, ce comte Zdentchaï dont nous avons déjà parlé.
L'heure venue, à travers la foule des nobles qui remplissaient déjà la salle du vote, il gagna son fauteuil présidentiel, cria deux ou trois fois « Silentium! » et mit aux voix, au milieu d'un vacarme infernal, la candidature de Lentoulaï et celle de son concurrent Tchégetek. La foule cria tout d'une voix : « Tchégetek» ; Zdentchaï répéta ; « Silentium! Lentoulaï ou Tchégetek. » La foule cria de nouveau : « Tchégetek ! Tchégetek ! » Zdentchaï se leva et dit : « J'entends Lentoulaï. » Ce fut une explosion de hurlements : « Pas Lentoulaï ! Tchégetek, Tchégetek! » Zdentchaï, imperturbable, répondit : « Je n'entends que le nom de Lentoulaï » et le proclama élu. Finalement, en dépit des cris et des protestations, Lentoulaï resta Obervicegespan. Telle était la vie politique en Croatie, aux alentours de i83o.
On n'avait pas la moindre idée de la vie du dehors, de ses courants politiques ou intellectuels. L'instruction, dans les gymnases ou à l'académie de Zagreb, était sommaire, donnée exclusivement en latin ou en allemand, de sorte que les trois quarts des élèves passaient leurs années d'études à ânonner ces deux
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langues, sans jamais acquérir une notion positive. Les choses contemporaines surtout étaient soigneusementlaisséesdansTombre, à telpoint qu'en i836, au gymnase de Karlovatz, maîtres et élèves, recevant le comte de Chambord, ne savaient pas au juste s'il était ou n'était pas le roi de France ; ils ignoraient l'existence de Louis-Philippe. On n'était guère plus instruit de ce qui se passait en Autriche. Les Tkalats n'apprirent la mort de l'empereur François qu'en voyant une tabatière ornée du portrait de l'empereur Ferdinand. Un Allemand venait pourtant de fonder à Zagreb le premier journal de la Croatie; mais ce journal, écrit en allemand, et d'ailleurs soigneusement expurgé, personne ne le lisait. Le gouvernement autrichien pouvait être satisfait de l'état d'âme de ses fidèles Croates; il semblait bien que l'esprit du siècle ne mordrait jamais sur leur innocence. Il y mordit pourtant. La dernière partie du livre de M. de Tkalats pourrait être intitulée : « Une Educacation libérale en Croatie ».
Un jour le bruit se répandit à Karlovatz que des proscrits italiens, destinés à la prison d'Etat de Munkacz, allaient passer par la ville. Quand ils arrivèrent, sous la garde d'un fort détachement de soldats, tout le monde alla les voir, le petit Tkalats comme les autres. Il avisa, dans la foule des captifs, un homme de figure intéressante, lia conversation avec lui et apprit, à son indicible étonnement, que le seul crime du proscrit était d'avoir aimé et défendu sa patrie. Le soir, en faisant sa prière, l'enfant promit
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à la Madone de combattre un jour, lui aussi, pour sa patrie, dût-il être envoyé à Munkacz.
Un peu plus tard, il s'en fut en Bosnie avec un ami. La frontière passée, non sans peine, les deux touristes se trouvèrent dans un joli pays, coupé de bosquets et d'eaux courantes, mais sans trace d'habitants. Arrivés enfin dans la petite ville de Kladousch, ils eurent grand mal à y découvrir un raïa disposé à leur vendre un peu de pain, un œuf et de la sh'vovit{a (eau-de-vie de prunes) ; nulle part ailleurs il n'y avait à manger. On ne nous laisse rien, expliqua le raïa, et il fit aux deux amis le long récit des misères, des humiliations infligées aux chrétiens par les musulmans, Turcs de Constantinople ou renégats bosniaques. En revenant au galop vers la frontière autrichienne, notre héros se dit donc qu'une fois grand, il irait, avec une armée de Confinaires, délivrer les pauvres raïas. Or, dans un pays dont la politique était de soutenir le Turc quand jneme, C2 beau rêve était subversif, tout comme la compassion éveillée jadis par les proscrits italiens.
La détresse des paysans croates eux-mêmes n'était pas moins suggestive que la misère des raïas. Il y a, dans le livre de M. de Tkalats, un touchant récit d'une émeute de paysans opprimés par leur propriétaire. Elle est réprimée militairement, et pour en finir, l'autorité fait couper le tilleul séculaire, l'arbre sacré des villageois, sous lequel ils s'étaient attroupés. Les histoires de ce genre n'étaient pas rares, et, si endormi que fût le pays, elles y semaient les ressen-
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timents, les aspirations à un état plus humain, plus juste et plus libre. A ces aspirations confuses, il ne manquait qu'une forme, une doctrine : les livres du dehors Timporièrent.
En i83o, un Allemand de Brème établit une librairie à Karlovatz. Naturellement, il n'y mit en montre que des livres dûment expurgés et censurés ; mais, en tout pays et surtout en Autriche, il y a des accommodements avec le ciel. Les livres mis à l'index à Vienne passaient sans péril la frontière autrichienne aussi bien que la frontière hongroise ; il n'en coûtait que de menus cadeaux aux douaniers. C'est ainsi que le petit Tkalats, grâce à l'industrie du libraire Hirschfeld, put lire une foule de livres prohibés, notamment ceux des écrivains français du dixhuitième siècle. De bonne heure, il fut libéral, anticlérical, ennemi juré de l'Autriche et de son bigot gouvernement.
Il ne lui manquait plus que d'être panslaviste. Il le devint, mais assez tard. A vingt ans, ce lecteur infatigable n'avait pas encore lu de livres croates, et pour cause ; il n'y en avait pas. Il n'arriva au sentiment de sa nationalité qu'à travers des réflexions historico-philosophiques sur l'indélébilité de l'empreinte que son origine impose à chacun de nous; mais une fois arrivé là, en vertu du principe Slavus siim: slavici 7iihil a me alietiiim puto, il se mit à dévorer les Antiquités slaves de Schafarik, puis à apprendre le tchèque, le polonais et le russe pour lire dans le texte Palacky, Mickiéwicz et Pouchkine ; après
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quoi il passa à la littéraiure croate qui, grâce à Gaï et aux Illyriens^ commençait à sortir de sa longue torpeur.
A vrai dire, il était trop nourri des littératures occidentales pour beaucoup goûter les balbutiements d'une muse encore un peu barbare. Et puis, dans cette littérature nationale, un sentiment le choquait, la haine des ennemis héréditaires, de TAllemand et surtout du Magyar. Il était trop imprégné de l'esprit du dix-huitième siècle pour partager des haines nationales, trop libéral pour ne pas se méfier d'un mouvement politique et littéraire que parfois la cour de Vienne encourageait secrètement. Aussi, tout en nous donnant, à l'occasion, d'utiles renseignements sur le réveil national de la Croatie, M. de Tkalats passe-t-il légèrement sur ses suites, au risque d'être accusé de tiédeur par ses compatriotes. Il nous apprend, du reste,, qu'on Ta traité de magyaromane et de germanomane; qu'on lui a souvent répété, en Croatie, le fâcheux compliment de la dame de Berlin : « Vous êtes un Allemand ». Peut-être eût-il été plus juste de lui dire : « Vous êtes un Français », car rien n'est plus français que l'ignorance des haines de race et l'attachement quand même aux principes du libéralisme abstrait.
Quoi qu'il en soit, beaucoup de lecteurs regretteront que les opinions de notre auteur l'aient fait s'arrêter en 1843, au seuil de cette vie nouvelle, faite pour bonne part des colères et des haines, dont il nous avait si bien montré l'élaboration. Cependant,
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son livre n'y perd pas beaucoup. Il est l'histoire d'un développement d'idées; le récit des événements sanglants de 1848 ne l'aurait rendu ni beaucoup plus instructif, ni beaucoup plus intéressant, du moins pour nous. M. de Tkalats raconte quelque part qu'étant en villégiature chez un prêtre orthodoxe il charmait sa fille en lui décrivant l'existence, pourtant bien unie, qu'on menait à Zagreb, et il ajoute : « En vacances, à la campagne, le récit des événements les plus ordinaires nous intéresse, pour peu qu'ils se passent dans un milieu tout à fait neuf pour nous. » Nous pouvons bien, nous pour qui la Croatie est si neuve, ne pas être plus difficiles que la fille du pope.
Les Origines Historiques de la Serbie