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Dés le retour de la bonne saison, il chausse de nouveau ses raquettes, part pour le Grand lac des Ours et campe auprès du fort construit par Franklin en 1825. Ce voyage devant faire l'objet d’un volume spécial, nous n’en parlerons pas maintenant. Nous laissons M. Petitot revenir à Bonne-Espérance et nous le reprenons au moment de son départ pour le Youkon, dans l'Alaska.
Il descend le Mackenzie jusqu'à la Rivière Rouge arctique. La végétation était alors dans sa première fraicheur. Les jeunes pousses réjouissaient l'œil et parfumaient l'atmosphère. Cependant, la glace formait encore, de chaque côté du fleuve, des remparts grandioses et fantastiques.
Il remonte la Peel River puis s'engage dans les Montagnes-Rocheuses avec quatre Indiens, portant à dos provisions, armes et bagages. Il s'était adjugé sa chapelle, un chaudron et son journal de voyage.
Douze fois il traversera des rivières ayant jusqu'aux aisselles de l’eau glacée, après quoi il lui faudra marcher couvert de crotte et ruisselant d’eau. Impossible d’ailleurs de faire du feu et c'est dans ses vêtements mouillés qu'il dormira, s’il peut, après quinze heures de marche.
D'un premier plateau des Montagnes-Rocheuses il jouit d’un splendide panorama.
A l'extrême horizon, la mer Glaciale forme une raie lumineuse. Plus près, c'est le vaste estuaire du Mackenzie avec ses îles nombreuses, grandes et petites. Plus près encore, la Peel River se replie sur elle-même, gracieusement, comme une banderolle au vent. Le fort Mac-
Pherson, qui est à ses pieds, lui paraît grand comme une pipe. Quant à l'homme, ilest perdu dans la moisissure de la terre, aussi invisible que la modeste fourmi qui se promène dans la mousse. Si nous pouvions parcourir les espaces célestes, nous verrions notre globe lui-même, puis l'immense soleil et son cortège de planètes peu à peu diminuer et se perdre dans l'infini.
Après avoir admiré son panorama, M. Petitot se remet en route à travers des montagnes pavées de têtes de femme. « Ah! ces têtes de femme, dit-il, que de mal elles m'ont donné, Mesdames. Combien de fois ne m'ont-elles pas fait chavirer, induit en embûche, enduit d’un jaune limon dans lequel elles trempent! »
[l ne s’agit pas, bien entendu, de ces têtes brunes ou blondes, au doux regard, au divin sourire, qui exercent sur Sa Majesté l’homme une influence souveraine, souvent fortifiante, souvent aussi capricieuse et rétrograde,
Les têtes de femme de l'abbé Petitot sont des cypéracées blanches, cotonneuses, gluantes, laides, dont la seule fonction paraît être de faire damner les malheureux voyageurs qui traversent les Montagnes-Rocheuses.
Le lendemain un soleil superbe illumine la montagne ; les oiseaux donnent des concerts, les petites fleurs s'épanouissent et s'enivrent des caresses et du bruissement des insectes. Le bon abbé, si malheureux la vcille, est heureux maintenant: toute cette vie qui jaillit sous les baisers du soleil lui calme les nerfs. Mais pourquoi diable suppose-t-il que le libre-penseur ricane au bourdonnement de l’insecte, au gazouillement
de l’hirondelle, au glou-glou du ruisseau, au parfum de l’humble fleurette ? Croit-il que les chrétiens seuls peuvent être sensibles aux harmonies de la nature?
Montant toujours, en lacet, il arrive à une couche de glace d'au moins cent pieds d'épaisseur, dont la descente est très difficile.
À 4 000 pieds d'altitude, il souffre de la raréfaction de l’air. Dans les Alpes, à cette hauteur, et même beaucoup plus haut, quand le bruit, la fumée, la poussière et le spectre des villes se sont évanouis à l'horizon, le penseur se sent libre sans être isolé, la paix pénètre dans son cœur, une sève jeune coule dans ses veines. Mais l'abbé Petitot est alors par 680 de latitude nord, sous le cercle polaire, et sa hauteur d'environ 1 300 mètres correspond à une altitude de près de 6 000 mètres dans les Alpes. En général, à cette hauteur, et même beaucoup plus bas, l’ascensionniste éprouve le « mal de montagne ».
Outre son malaise, qui s'explique très bien, il est suivi par des loups et il voit des traces d'ours gris. Un coup de fusil met en fuite les loups, mais l'ours gris ne s'effraie pas pour si peu. M. Petitot n'ayant pour se défendre qu’un fusil à pierre et de la grenaille, il est facile de prévoir que si monscigneur l'Ours se présente, l’un des cinq hommes lui fournira son dîner. Cette perspective fait pâlir les pauvres Indiens, sans rassurer l'abbé Petitot.
Les ours ne se montrent pas, heureusement: mais la route est tellement difficile que la fatigue, la faim, la soif, la marche dans des eaux glacées, le port continuel de
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