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CHAPITRE NEUVIÈME

Sheldrake -Rivière-au Tonnerre

Histoire de SHELDRAKE.-—Les grandes compagnies de pêche. --M. Touzel.-—-Un beau jardin.—Ce que prouve le goût des fleurs. Sur le bord de la mer,— Partie de pêche. —Une baleine qui s'évanouit, —Le T'rap-net.—-RIVIÈRE-AU- ToNNERRE,— Topographie et historique. —Un grand établissement de pêche.

-A propos de chiens. —La question juive. Le Dock-RibGE PoINT. —Arrivée à MAGPIE,

Saint-Thomas de SHELDRAKE! comprend, à vrai dire, trois petits villages, l’un à une couple de milles à l’ouest de la rivière Sheldrake, dont un groupe de rochers le séparent ; le deuxième, à l'embouchure même de la rivière, formé des constructions de l'agence des Robin, Collas & Co., et de quelques maisons situées à une certaine distance de l’église ; le troisième renferme l'établissement de M. Touzel, et quelques demeures de pêcheurs.

C’est la rivière Sheldrake qui a donné son nom à la localité qu'elle traverse, La rivière elle-même a été ainsi nommée à cause du grand nombre d'oiseaux appelés Bec-scie, en anglais Sheldrake, qui s’y trouvent. Autrefois on y tendait des rets à saumon. Mais c’est au plus si l’on y prend aujourd’hui une douzaine de barils de ce poissnn, chaque année,

M. Touzel est ie premier blane qui vint s'établir iei vers 1851, Auparavant, il y venait seulement quelques personnes pour le temps de la pêche : mais la Compagnie de la baie d'Hudson, qui jouissait des droits de chasse et de pêche sur tout ce territoire du nord, leur faisait la vie dure, Sans doute, elle ne pou-

I-STATISTIQUES.— Population, 27 familles, 122 personnes, donc 75 communiants; confirmés, 18. Il y a aussi 4 protestants,

vait empêcher les gens de prendre le poisson dans le fleuve ; mais ell: s'opposait autant que possible, m’a-t-on dit, à ce qu’ils descendissent à terre pour y travailler la morue, Ce fut pour remédier à cet état de choses que, en 1851 ou 1852, l'honorable M, P, Christie, député de Gaspé, fit adopter par le Parlement une loi qui permettait à tout sujet britannique d’ériger à terre toutes les constructions nécessaires à l'industrie de la pêche.— La célèbre Compagnie avait alors de, agents aux postes des Sept-Isles, de Moisie et de Mingan.

Tout le monde ici vit de la pêche à la morue, La plupart pêchent à la draft. Quelques-uns travaillent à leur compte, et vendent ensuite leur poisson soit à M. Touzel, soit aux Robin, Collas & Co, Rarement, ils l’envoient sur le marché de Québec, parce qu’ils le vendent chez eux à d'aussi bonnes conditions.

On s’est plaint quelquefois de l'espèce de monopole, plus apparent que réel, exercé sur la Côte par les compagnies jersaises, Il semble pourtant que ces associations, grâce à leurs capitaux, ont eu la plus heureuse influence sur le développement de ce territoire. Un fait qui parle en leur faveur, et qui démontre aussi qu’elles ne traitent pas si mal les pêcheurs, c’est que les gouvernements n’ont jamais eu à venir au secours des populations au milieu desquelles elles sont établies. Dans les mauvaises années, les “ bourgeois” aident leurs gens, si dans les bonnes saisons ils utilisent leurs services, comme il est naturel, pour accroître leurs profits. Je voudrais bien savoir si les propriétaires d’une manufacture ou d’une exploitation quelconque consentiraient à ne retirer aucun bénéfice de leur mise de fonds et du travail qu’ils s'imposent pour diriger leurs affaires,

D'autre part, les ouvriers n’ont-ils pas besoin qu’on les emploie ? 3ref, le capital a besoin du travail, comme celui-ci a besoin du capital: quand les deux parties comprennent bien la dépendance sous laquelle l’une est de l’autre, la ‘“ question sociale” est toute résolue, ou plutôt ce qu’on appelle aujourd’hui de ce

nom n'existe pas.

Autrefois, c’étaient presque uniquement les gens de Saint-

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Thomas qui venaient faire la pêche à Sheldrake, Il en vient encore un certain nombre, qui ne restent ici que durant la saison de la pêche,

On distingue ici la morue préparée en morue marchande et en morue de réfraction, celle-ci étant de moins bonne qualité, La maison Robin, pour les fins de son commerce, classe ce poisson en quatre qualités distinctes.

On prend aussi pas mal de flétan, qui se consomme dans la place.

M. Philippe-Gédéon Touzel est certainement la personnalité la plus en vue, à Sheldrake, Son honorabilité n’est pas moins aussi bien en renom que son hospitalité est proverbiale, Il est né à Jersey, et descend d’une vieille famille française, dont le véritable nom est “de Tourzel.” Bien que M. et Mme Touzel appartiennent au High Church d'Angleterre, c’est dans leur maison que les missionnaires catholiques se sont toujours retirés, quand ils passaient à Sheldrake, Et même, c’est sous leur toit, comme aussi dans la demeure de M. Sam. Holland, un respectable Irlandais, que se faisaient les exercices religieux présidés par le prêtre, jusqu’à la récente construction d’une chapelle.

M. et Mme Touzel sont la providence de la population blanche et sauvage qui vit aux alentours, et ils font preuve envers ces gens d’une bonté et d'une charité très vrandes, soit dans la maladie, soit dans les temps de gêne où ils peuvent se trouver,

M. Touzel dirige à son compte une importante exploitation de pêcherie, et y emploie beaucoup d'hommes d'ici et d’ailleurs, Hangars, chauffauts, barques et agrès de pêche, tout est chez

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lui de première classe, Il vend ordinairement sa morue aux Robin, Collas & Co. Il tient aussi un magasin général fort bien assorti, où l’on vend à bon marché, vraiment... Du reste, M Touzel a le secret dé ne jamais faire banqueroute : il fait tous ses achats au comptant, La recette est sans doute infaillible, et

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je commets l’indiscrétion de la divulguer sans réserve, Singulier marchand ! Non seulement, il garnit d’excellent tabac, à titre gracieux, votre sac de voyage ; non seulement, il ne fait jamais de faillite ; mais le 20 d'août arrivé, date où prennent fin les engagements de la saison pour les pêcheurs, quand un homme à qui il a fait des avances de provisions n’a pas gagné assez pour acquitter ses dettes, il n’exige plus rien : cet homme, ditil, a besoin pour son hiver de ce qu’il pourra gagner en pêchant à son compte jusqu’à la fin de lautomne, — Voilà encore une recette que je livre volontiers au publie, Ah! les marchands auront du profit à me lire !

Ce que les pêcheurs prennent ainsi de morue durant lautomne, ils le vendent ici même à aussi bonnes conditions que sur d’autres marchés, et comme ils achètent dans l’endroit même leurs provisions de l’année, ils n’ont pas besoin de faire chaque automne le voyage de Québec, comme les autres “habitants” de la Côte, Disons en passant qu'en ce pays, on appelle “habitants” tous ceux qui y résident, et non pas les cultivateurs seulement, comme dans les autres parties de la Province. [ faut venir au Labrador pour apprendre à parler français.

Il y a ici quelques sauvages à qui M. Touzel avance aussi des provisions et qui acquittent la balance de leur compte en faisant la pêche à la morue, si leur chasse a été insuffisante pour leur permettre de solder leur dette. Je croïs que le cas est assez rare pour qu'on le fasse remarquer.

À ec ses occupations d’industriel et de marchand, M. Touzel remplit encore les fonctions de juge de paix, de directeur de la poste et d'agent du télégraphe. Mais il a chez lui, pour satisfaire aux exigences de ces deux dernières charges, un vieux compatriote de Jersey, M. Abr. Lebrun, vieillard respeetable et bienveillant, dont l'exactitude et l'esprit d'ordre m'ont paru tenir du prodige.

Sheldrake possède aussi un autre établissement de pêche, celui des Robin, Collas & Co., dont l'agent, M. W.-G. LeCoq, un Jersais encore, s’est montré pour nous d’une courtoisie

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Il y a ici une jolie chapelle de 40 pieds sur 30, située sur

une éminence, et dont l'intérieur n'attend plus que la peinture pour avoir apparence fort proprette, Il y a bien une cloche, mais pas de clocher, et le sonore airain, fixé sur un escabeau au coin de la facade, fait vraiment pitié à voir.

Je n'ai pas été peu surpris de trouver chez M. Touzel un jardin dont la végétation vigoureuse fait contraste avec ce que j'ai vu jusqu'ici sur la Côte, Les gadelliers y sont en pleine floraison; les patates et les choux ont fort belle apparence. Quelques timides et modestes pensées se montrent cà et là. Mais l’on ne cultive presque pas les fleurs de pleine terre, par ici, tant le sol est pauvre et la saison courte. En revanche, il y a peu de maisons où l’on ne trouve pas quelques plantes d’appartement, surtout le Géranium dont le caractère accommodant se prête si bien à toutes les conditio ssibles. En plusieurs endroits aussi, j’ai vu en pots, sur les fenêtres, des plantes annuelles, balsamines, œillets d’Inde, ete, Les Canadiennes aiment tant à cultiver les fleurs! Je soutiens la thèse que ce goût de la floriculture est l’un des signes les plus certains des mœurs policées et des goûts artistiques de notre race; et je n'opposerais pas d'autre argument à nos détracteurs de la “ race supérieure” anglaise et américaine,

On cultive un peu l’avoine à Sheldrake, mais elle y mûrit diflicilement, On la conserve comme fourrage vert pour les bestiaux,

Champs et jardins prospèrent tout à fait sans autre engrais que le varech qu’apportent les flots sur le rivage; mais ce que la mer en apporte ici n’est pas suflisant, On n’a donc, en général, d’autres ressources que d'utiliser le capelan et le lancon, dont il y a tant que l’on en veut, et les têtes de morue, On parsème, de ces petits poissons et de ces têtes de morues, la surface du sol, et tout est dit, S'il n’y a plus rien à dire, par exemple il y à à

LABRADOR ET ANTICOSTI sentir! Il se dégage, en effet, de ces foyers de putréfaction des odeurs inexprimables. Les pauvres microbes qui travaillent làdedans '— Les brises parfumées qui d'aventure arrivent des grands bois du Nord ne sont plus reconnaissables quand elles ont passé par ces endroits.

Ces cadavres d’élégants petits poissons, ces têtes de morues, qui gisent partout, font l'effet le plus lugubre. Grands yeux éteints des morues, rictus effrayants de bouches de poissons morts. Autant de choses horribles qui appelleraient le st; le

naturaliste,

Laissant là ce sujet de peu agréable nature, constatons qu'ici encore il n’y a pas d'école. Ce qui complique la situation, c’est que la population de langue anglaise et celle de langue française réclamant chacune une école où l’on enseignerait sa langue maternelle, Il s’agit donc de trouver une institutrice capable de répondre, en fait üe langue, à des exigences de cette sorte. Il est à espérer que, à force de persévérantes recherches, on y réussira ou plutôt qu'on y a réussi depuis notre séjour en ces

lieux.

Sur toutes les plages où il m'a été permis d’aller promener mes rêveries, il m'a toujours été impossible de me rassasier de la vue des vagues qui venaient y mourir. À Sheldrake, j'ai eu de quoi satisfaire à cette innocente curiosité, Sur ce rivage il y a de distance en distance des masses rocheuses qui s’avancent dans la mer, et qui laissent entre elles de petites anses dont la rive en

pente Jégère forme une batture de sable très étendue, Soit à

raison de cette longue déelivité du plain, comme on dit ici, soit à cause des rochers qui bordent ces petites criques, la mer est très agitée à Sheldrake, et il n’est pas toujours commode pour les barges et les canots d’y aborder, Mais, qu'il est beau de voir

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