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À Saint-Jean, on trouve de la belle terre arable, composée de terre noire et de sable, excellente pour la culture, Comme partout sur la Côte, les pommes de terre y viennent très bien. L'avoine et l’orge y mûrissent ; mais on préfère les couper en vert, pour en faire du fourrage, parce qu’on ne se soucie guère de battre le grain durant l'hiver, Du reste, le foin réussit fort bien, et c'est presque exceptionnel sur la Côte. Il n’y a ici qu'un seul cheval, ce qui fait que la noble et civilisatrice institution des “ courses ” n'y est pas beaucoup florissante, Pour la culture, on trouve beaucoup plus avantageux de se servir des bœufs, et c'est mieux avisé en ce sens, facile à découvrir, que tout en profitant du travail de ces paisibles bêtes, on les prépare en même temps pour la boucherie, Cela est tout à fait pratique.
Comme ailleurs, on engraisse ici les terrains cultivés avec les déchets de poisson, Il y aurait de ces déchets pour couvrir des centaines et des centaines d’acres de terre, comme on peut l’imagiuer par la quantité de morue que l’on prépare à Saint-Jean : chez M, Sirois seulement, les vigneaux où sèché la morue atteindraient, mis bout À bout, une longueur totale d’une lieue et
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demie, En y ajoutant tout ce qui se prépare de poisson à l'établissement Robin, on arriverait à un formidable chiffre de têtes de morue, qui parsemées sur le sol suffiraient à empester tout un continent,
Et, à ce propos, j'ai fait ici une découverte considérable, En voyant tous ces crânes qui pourrissent sur les champs, on se demande pourquoi on ne les enterre pas par un labour quelconque : de cette manière, semble-t-il au blanc-bec qui blâme les gens de la Côte de leur manière peu intelligent: de faire les choses, de cette manière la putréfaction serait bien plus rapide, et le sol bénéficierait de tous les produits solides ou gazeux qui en résultent, sans qu’il s’en perdit rien dans l'atmosphère où l’on s’en passerait bien. Eh bieu, j'ai découvert—pour la“oir entendu dire aux gens de l’endroit — qu’on n’enterre pas les têtes de morue, lorsque l’on ensemence les terres, pour le très raisonnable motif qu’en ce temps-là la morue n’est pas arrivée encore, ni sa tête, ni sa queue ; par conséquent, à moins d’avoir mis de ces têtes en conserve, pour en avoir à temps, d'année en année, il faut bien se résigner à attendre l’arrivée de la morue pour tirer bénéfice de son chef, Donc, quelque mauvais que cela sente, il n’y a qu’à se résigner à subir les conséquences de la situation, en attendant que nos pêcheurs aient l’idée d’arroser leurs champs, un certain nombre de fois par jour, avec quelque liquide parfumé à l’héliotrope, au benjoin ou à l'essence de rose,
La mission de Saint-Jean fut d'abord desservie par les missionnaires de la Pointe-aux-Esquimaux, qui avaient en soin tout le pays jusqu'aux Sept-Isles, c’est-à-dire une étendue de 35 lieues de la côte, Quand on est curé d’une paroisse longue à ce point, on n’a guère le temps d'approfondir les œuvres de saint Thomas d'Aquin, ni de publier un volume de poésies par année, Mais si l’on n’écrit rien ici-bas, on a de fréquentes occasions de remplir de belles pages dans le livre de vie: genre de
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Mais il y eut aussi des missionnaires résidents à Saint-Jean : M. J.-G. MeCrea (maintenant curé de Saint-Joachim, P. Q.) en 1883-84, et M. J.-A. Lafrance (aujourd'hui curé de Saint- Martin de Beauce) en 1884-86. Ces prêtres n'avaient à desservir qu’un espace de 20 lieues, depuis la Rivière-aux-Graines jusqu’à Mingan. Aujourd’hui, le missionnaire de Magpie vient donner la mission une fois par mois. Tous les missionnaires, résidents où de passage seulement, ont ren l'hospitalité la plus oénéreuse dans la famille Sirois. C’est aussi dans cette maison que se faisaient les offices religieux de la Mission avant qu’il y eût une chapelle, c’est-à-dire jusque vers l’année 1876.
Cette première chapelle, qui sert encore à l'exercice du culte, est longue de 30 pieds et large de 20, Au milieu de la façade s'élève une haute tour carrée, au sonmet de laquelle est fixée la cloche, Malgré sa forme carrée, cette tour est d’un style très dégagé ; il faut dire, aussi, qu’elle consiste seulement en quatre piliers surmontés d’un petit toit.
Mais cette chapelle, quoique récemment construite, est déjà de dimensions beaucoup trop restreintes pour la population du lieu, surtout l'été, où :l ent ici tant de gens engagés pour faire la pêche. C’est au point que, durant la mission qui vient d’y avoir lieu, Mgr Labrecque a dû prêchez dehors, pour ne pas priver un grand nombre de personnes de l’avantage de ses prédications, Aussi, le 2 juillet, Sa Grandeur a volontiers donné l'autorisation de construire une nouvelle église, suthsamment grande pour les besoins du présent et de l'avenir.
Durant notre séjour à Saint-Jean, j'ai accru quelque peu la somme des connaissances que j'avais précédemment acquises sur l'industrie de la pêche à la morue: Ainsi, j'ai pu assister chez M. Siroïs au débarquement du poisson et aux premiers traitements qu’on lui fait subir.
184 LABRALOR ET ANTICOSTI
Voici donc les barques de’ pêche qui rentrent, le soir, de la pêche. Elles s’en viennent accoster une jetée (qu’il ne faut pas confondre avec les jetées construites par le gouvernement, et qui n’a absolument rien d’électoral, par conséquent) formée d'un plancher de petits troncs d’arbres supporté par une forêt de semblables rondins enfoncés dans le sable, Dans sa partie antérieure, la surface de la jetée est divisée en carrés de quelques pieds d’étendue: chacun de ces compartiments recevra le poisson d’une barge, Et ce poisson, on le transborde non pas délicatement — entre le pouce et l’index — mais à l’aide d’une sorte de gaffe terminée par une pointe de fer, à l’aide de laquelle on embroche à la fois autant de morues que l’on peut. — Quand les marmots de la ville accompagnent leur maman ou leur bonne au marché et qu'ils contemplent les étalages des marchands de poisson, ils s’imaginent que la morue est un poisson très plat, très large, en forme de triangle isocèle, et qui a la chair et l’arête d’un côté et la peau de l'autre, Eh bien, cette croyance est absolument erronée, La morue, je lai constaté de la facon la plus certaine, est un poisson du même modèle que la généralité des poissons. Je prie donc que l'on rectifie en conséquence les idées des petits enfants.
Il s’agit maintenant de trancher la morue. Sur la jetée, en arrière des compartiments dont j'ai parlé, 11 y a une baraque, dans la construction de laquelle on à évité toute ornementation trop luxueuse. Cet édifice n'a pour tout meuble qu’une sorte de table assez longue, Sur cette table, on fait arriver les morues une par une; chaque poisson passe successivement sous le couteau de trois bourreaux, qui lui tranchent la tête, lui ouvrent le ventre, en retirent les intestins et enlèvent une partie de l’arête. Tout cela se fait en un clin d'œil, tant ces hommes ont acquis d'adresse, par l'habitude, On hsbille ainsi séparément toute la morue apportée par une barge ; puis on la pèse et l’on en marque la quantité au crédit du pêcheur.
Cette morue est soumise ensuite À une série de lavages, de
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MAGPIE—SAINT-JHAN 185
salaisons, de mises en piles, d'expositions sur les vigneaux, dans le détail desquels je n'ai pas besoin d’entrer. Les pêcheurs qui liront ces pages, ne s’attendent pas à y trouver les règles de leur art; quant aux autres lecteurs, l'exposé de toutes ces manipulations leur serait fastidieux. Il suffit de dire que, même lorsque le temps est suffisamment beau, il ne faut pas moins de six semaines pour la préparation de la morue sèche.
MERCREDI, 3 JUILLET.—Nous devions partir ce matin soit pour l’île d’Anticosti, soit pour la mission de la Longuepointe, suivant que la navigation serait plus ou moins facile, Le vent de nord qui souffle serait favorable à la traversée du fleuve ; mais il est d’une telle violence qu’il serait presque impossible, où du moins fort dangereux, d'aborder la côte anticostienne par le gros temps qu’il fait. D'ailleurs, et ce motif est vraiment péremptoire, la barre de l’embouchure de la rivière Saint-Jean est infranchissable au milieu de cette tempête ; c'est au point que les berges n’ont pu sortir aujourd’hui pour la pêche. Nous voici donc prisonniers dans le village de Saint-Jean, Pourtant, Monseigneur réussit à s'évader, en partant à pied pour la Longuepointe, qui se trouve à la distance d’une dizaine de milles. Quant à M. l'abbé Lagueux et à moi, nous restons ici avec les bagages, en attendant que le calme revienne dans la nature.
JEUDI, 4 JUILLET.— Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui, la tempête est finie; la température est devenue favorable et nous décidons de partir pour aller rejoindre Monseigneur à la Longuepointe,
Ce fut avec regret que nous quittâmes notre hôte, M. Sirois, qui, admirablement secondé par M" Sirois et sa sœur M" (iasson, s'était ingénié à nous rendre agréable le séjour à Saint- Jean, Par exemple, cette hospitalité de M. Siroïs est comme une forteresse qu’il faut prendre d'assaut; à l'entendre parler, vous lui êtes à charge, et le jour où vous partirez sera le plus beau de sa vie, Lorsque M. l'abbé Bouchard fit sa pre-