‹ Labrador et Anticosti [microforme]Chapitre 55 sur 103 · I- I] d'Hud · texte numérisé non relu

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hourgeois,' quoique protestant, fit faire la croix par son char-

pentier; et le 7 juin, après le service du soir, vers les six heures, toute brillante d’argenterie et ornée de rubans, soieries, ete, au goût des femmes sauvages, la croix fut transportée par douze hommes, au milieu des décharges de fusils et des chants relisieux d'hommes et de femmes en deux chœurs, La cérémonie dura deux heures et un quart,

“ Ah ! Monseigneur, que Votre Grandeur aurait joui de voir et entendre cette petite peuplade chanter de cœur et d'esprit, dans des forêts sauvages, les beaux cantiques de la religion, marcher respectueusement, et suivre deux à deux l’étendard du salut qu'ils vont planter au milieu du camp pour être protégés pur son ombrage salutaire ?”

Quarante-sept ans plus tard, c’est-à-dire en 1881, le P. Babel

parlait ainsi de cette croix : “ Les bois étaient en feu dans le

voisinage. Avec grande peine la chapelle put être préservée, Le feu s'arrêta enfin sans la détruire, Il respecta même cette croix plantée au milieu des bois, et se contenta de la caresser

de ses flammes à moitié éteintes. Depuis ce moment, ce signe

de salut nous est encore plus cher, C’est au pied de cette croix que nos sauvages viennent faire leur pénitence après la confession, Quel bonheur que croix et chapelle assiégées par le feu fussent préservées ! Et nous bénissons Dieu qui n’a pas permis que ces témoins de nos peines et de nos larmes disparussent.”

Dans la bourgade sauvage de Mingan, il n’y a guère que quatre

maisonnettes ; toutes les autres habitations sont des tentes. Il

serait bien inutile, en effet, pour ces familles nomades, de cons-

I— 1] s’agit sans doute de l'agent

du poste de

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truire ici des palais luxueux, puisque toutes passent dans les bois la plus grande partie de l’année; un métis seulement réside en permanence à Mingan.

Les sauvages arrivent à la mer en avril, mai et juin. La mission, donnée par un Père oblat, a lieu au commencement de juillet. A la fin de ce même mois, on part pour l’intérieur des terres, où l’on s'enfonce jusqu’à trois, quatre et cinq cents milles. Parfois, durant l’hiver, quelques-uns se rendent jusqu’à la baie des Esquimaux pour chercher des provisions, quand ils ont épuisé celles qu'ils avaient obtenues à Mingan et qu'ils paieront avec le produit de leur chasse de la saison suivante. Si la chasse n’est pas bonne, c’est souvent le marchand qui en subit les conséquences, comme je l'ai dit ailleurs ; car les sauvages n’entendent guère que des dettes puissent vieillir sans s’éteindre !

Des marchands que le succès ou future n’inquiètent guère, ce sont les traders, c'est-à-dire les commerçants qui viennent de n'importe où avec des goélettes chargées de marchandises de tout genre. Eux aussi font la traite des fourrures avec les sauvages ; mais, à la différence des

agents et des marchands de la Côte, ils ne vendent qu’au comptant, ne livrant les marchandises que pour des fourrures présentes au contrat, Ce ne sont pas eux qui encouragent les

l’insuccès de la chasse

gens à vendre d'avance la peau de l'ours !

En moyenne, le sauvage gagne une centaine de piastres avec sa chasse de l’année, C’est loin du montant payé annuellement, ar le Trésor de la Grande-Bretagne, à la reine Victoria ! A ce mince revenu, il faut sans doute ajouter la viande et le poisson que l’on se procure par la chasse et la pêche, On comprend toutefois comment il se fait que les banques du Canada montrent si peu d’empressemeut à établir des succursales parmi les

indigènes.

La chasse n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était autrefois, et l’on explique cette diminution par les ravages qu'ont exercés les feux dans les forêts. Du reste, on remarque que la chasse

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donne bien durant quatre ans environ, et que, à cette période d'abondance relative, succèdent une ou deux années de disette, Ce phénomène est évidemment plus facile à constater qu’à expliquer.

On estime à $80,000, à peu près, la valeur des fourrures qui arrivent à la Côte, chaque année, depuis Bersimis jusqu’au détroit de Belle-Isle, fourrures consistant en veaux d’ours, de castor, de loutre et de martre,

C’est la fameuse Compi.gnie de la baie d'Hudson qui fait en très grande partie la traite des pelleteries sur la côte du Labrador. Elle y possède sept postes, à divers endroits ; le plus éloigné est celui de $Saint-Augustin, dans le détroit même de Belle-Isle, On expédie à Londres toutes les fourrures réunies par les agents de la Compagnie.

Comme on le sait, la Compagnie de la baie d'Hudson fut fondée en 1672; presque toute la partie septentrionale du continent américain était son domaine d'exploitation, De nos jours, c’est la plus puissante compagnie anglaise qui existe, Elle possède un poste à Mingan depuis un siècle et demi. A cause de certaines difficultés qu’elle eut avec la seigneurie de Mingan, elle s’tait établie d’abord sur l’île du Havre, la plus grande des iles qui ferment le port de Mingan, et qui est encore la propriété de la Compagnie. Parmi les constructions du Poste, la plus grande est un store en bois, qui, malgré son âge avancé de 110 ans, est encore utilisé,

Le havre de Mingan est le meilleur de toute la côte, paraît-il, grâce aux îles qui l’abritent contre tous les vents. Il y a ainsi une suite d’îles en descendant jusqu'à la Pointe-aux-Esquimaux ; et, l'hiver, toute la partie du fleuve comprise entre ces iles et la terre ferme se prend en glace continue, ce qui facilite grandement, à cette époque de l’année, les voyages que l’on peut avoir à faire, M |

Nous en avons fini ici avec le granit laurentien. C’est la pierre à chaux qui règne en ces lieux, à terre comme sur les iles. Le sable, qui recouvre cette roche, produit bien l’avoine,

ies légumes, les pommes de terre. Quant aux bois de commerce, il n’en faut pas parler dans cette région au moins jusqu’à une vingtaine de milles de la mer. Plus haut, il y avait des bois de peu de valeur que les feux de forêt ont détruits, à ce qu’il paraît.

Il n’est pas davantage, à Mingan, question de pêche à la morue, ce qui, vraisemblablement, est moins la faute de la morue elle-même que des pêcheurs qui font défaut; et si les

({ Photog. par l’Auteur.) MINGAN.

pêcheurs font défaut, cela doit être dû à ce que l'endroit est réservé aux Montagnais, et que les blancs ne pourraient y fixer leurs établissements de pêche. Quant aux sauvages, personne ne s’imaginera qu’ils vont passer leurs “ vacances ” à pêcher et à préparer la morue, Cela n’est pas dans leur “ ligne.”

A la distance d'environ un mille à l’est de la chapelle, se

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trouve l’embouchure, large d'à peu près 300 verges, de la rivière Mingan, Cette rivière, non loin de l’endroit où elle se jette dans le fleuve, fléchit à l’ouest et s’en vient passer, vis-àvis le Poste, à une distance de deux cents verges du rivage. Ce cours d’eau, qui x bien 150 milles de longueur, a le grave inconvénient de n’avoir qu'une faible profondeur. Cela fait qu’il n'est guère navigable que pour les saumons qui le remontent en abondance, La renommée prétend même que les saumons minganiens sont d’une grosseur remarquable,

Si l’on pêche le saumon à la ligne dans le Mingan, on le pêche aussi dans la mer, et il y a là deux rets de tendus sur la route que suit le royal poisson qui, malgré toute sa finesse, se laisse parfois tromper : en acquérant de l'expérience, il perd sans retour la facilité de pouvoir jamais s’en servir! Cela arrive aussi de temps en temps aux pauvres humains que nous sommes, et c’est le cas de redire, avec je ne sais plus quel auteur d’apophtegmes, que lexpérience est une école où les lecons coûtent cher,

Et à propos d'écoles d’expérimentation, il se tient—à Berlin et ailleurs, partout où il y a des juges — de ces écoles dont l’enscionement est particulièrement dispendieux. Deux plaideurs d'importance se sont longuement disputé, il n’y a pas longtemps, une huître comme il n’y en 2 pas à toutes les portes! Il s'agissait, ni plus ni moins, de la propriété de toute la Côte Nord et du Labrador canadien jusqu’au Blanc-Sablon, que réclamaient le gouvernement de la province de Québec, d’une part, et les seigneurs de Mingan, de l’autre. La lutte dura douze années, et se fit sur tous les terrains judiciaires où il est loisible à un citoyen britannique de réclamer justice. Ce ne fut qu'en Angleterre, au pied du trône de Sa Majesté, que les débats prirent fin; mais s’il y avait eu indéfiniment des juridictions de plus en plus supérieures, on peut croire que le procès aurait duré jusqu’à la consommation des siècles, Au

temps de La Fontaine, le juge avalait le mollusque, pour le prix bien légitime de ses lumières ; aujourd’hui, ce sont les avocats qui, non moins légitimement, retirent profit de la machine judiciaire. Le procès de Mingan dut leur être une mine d’or propre à les dédommager un peu des sacrifices que leur coûte souvent la sollicitude qu'ils mettent au service des veuves et des orphelins. Quant aux plaideurs, chacun prit volontiers l’écaille qui lui fut adjagée : la seigneurie de Mingan fut reconnue propriétaire de la Côte Nord depuis Les Cormorans jusqu’à la rivière Goynish, à l’est; et le gouvernement de Québec eut tout le reste, c’est-à-dire le territoiie qui s'étend depuis la rivière Goynish jusqu’au Blanc-Sablon. Voilà des écailles telles que beaucoup de gens seraient heureux d'en posséder seulement la moitié ou le quart,

Cette cause de Sa Majesté vs les seigneurs de Mingan est l’une des plus importantes dont les tribunaux canadiens aient jamais eu à s'occuper, puisque, d’après la Couronne, le territoire qui était en litige comprend une superficie d'environ 2400 milles et que sa valeur est d’une dizaine de millions de piastres. Les défendeu’s prétendaient que le domaine dont ils revendiquaient la propriété, avait été concédé à Francois Bissot de la Rivière par la Compagnie de la Nouvelle-France, le 25 février 1661. En septembre 1888, l'honorable juge A.-B. Routhier, qui présidait alors la cour supérieure du district de Saguenay, décida la cause dans le sens que j'ai indiqué, par un jugement! fort savamment élaboré, qui fut ensuite confirmé par le Conseil privé d'Angleterre.

Aujourd’hui lagence, pour lé Labrador, de la seigneurie de Mingan, se trouve à Saint-Jean.

VENDREDI, 12 JUILLET.—A cinq heures, ce matin, les hommes du yacht et les jeunes Malouin, qui avaient passé la nuit à bord ‘“ mollement bercés parle caprice des flots,” s'entendent héler du rivags ; ils se jettent: à l'instant dans les canots et

1— apports judiciaires de Qu'bei, Vo’. XV, p. 353.

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viennent nous prendre à terre, Car il fallait déjà quitter Mingan, les obligations du voyage ne nous permettant pas d’y faire un plus long séjour.

L’équipage allume le petit poêle du bord, et fait du thé. Si les Chinois aiment plus le thé que les pêcheurs du golfe, ce doit être chez eux une passion. Inimaginable, Donc l'équipage procède à son frugal déjeuner, puis se livre à la manœuvre préparatoire du départ. Déjà l’on se dispose à lever l'ancre, lorsque nous voyons un canot. d’écorce se détacher du rivage et se diriger vers notre barque, qu'il atteint bientôt. C’est le Chef de la bourgade, conduit par deux de ses sujets, qui vient présenter ses hommages à Monseigneur ! Il est vieux, le président de cette petite république, comme il convient d’ailleurs aux chefs d'État, Son discours n’est pas long, soit à cause de certaines raisons diplomatiques que je n'ai pu pénétrer, soit tout simplement parce que les indigènes, aimant à ne dire que ee qu’il faut, méprisent la faconde des fils de la civilisation, Au départ du Chef, nos jeunes gens le saluent de plusieurs décharves de leurs fusils; et l'honneur est satisfait de part et d'autre. L'étiquette internationale a vu encore une fois ses règlements scrupuleusement observées, et la hache de guerre s’est enfoncée encore plus profondément dans le sol, où elle est dep longtemps rongée par la rouille.

Toutefois ces coups de fusils eurent l'inconvénient de troubler les sauvages dans leur sommeil, et nous en vimes plusieurs sortir de leurs tentes pour voir ce qu’il y avait. Car nos bons amis les Montagnais, qui sont en vacances au bord de la mer, comme je lai dit, etqui en cela ne font pas autrement que nos citadins millionnaires ou simplement aisés durant cette même saison de l’année, dorment tous les jours la grasse matinée. Ils veillent tard, le soir, et—par conséquent — se lèvent tard le matin. Je laisse aux Canadiens qui font autrement, le soin de leur jeter la pierre.

Donc, toutes les exigences de la vie sociale étant parfaitement remplies, on lève l'ancre; on tend les voiles au vent:..contraire !

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