CHAPITRE TREIZIEME
Mingan--Pointe-aux-Esquimaux
Départ de l’île d'Anticosti.—La pertidie d’un ‘‘ paquet de mer,” — L'ILE AUX PERROQUETS et son chroniqueur, — MINGAN. — Une ‘‘ réception.” —- Grand bal chez les Montagnais. — Danses symboliques. — Funérailles à la montagnaise, — Le calvaire de Mingan. — Ce que gagnent les sauvages, — La pêche à Mingan. — La seigneurie de Mingan. — Un procès célèbre. Une visite diplomatique. — Départ de Mingan, — On louvoie, — PoINTE-AUX- EsquiMaux, — Une arrivée triomphale, — M. le G. V. Gendron. — Et les Esquimaux ?— Concert gratuit. — Histoire des chiens du Labrador, — Leur rôle hygiénique. — Attelés au cométique. —- (Comment on les nourrit, — Pourquoi les Canadiens n’ont pas fait comme les Lapons.— Bénédiction des enfants. —Les rosiers du Labrador.
JEUDI, 11 JUILLET, — Aujourd’hui, malheureusement, il fait beau, le vent est bon, et il faut quitter cet agréable séjour de West Point, Car personne de nous n’a l'intention de se fixer à
jamais sur l’île d’Anticosti; chacun a ses raisons pour ne pas
céder à la tentation de vivre et de mourir Anticostien,
A notre départ — comme il avait été fait à notre arrivée au phare — il y eut grand tapage dans la nature, et je ne sais combien de livres de poudre il en coûta pour rompre à ce point le silence qui règne en ces lieux et qui d'ordinaire n’a d’autres ennemis que le sifflement des tempêtes et le grondement du ressac,— Tout ce bruit s’est vite éteint ; plus durable sera pour nous le souvenir de la cordiale hospitalté-que nous avons reçue sous le toit de M. Malouin.
Nous voici à la Baie-des-Anglais, où nous saluons encore une fois les notabilités de l’endroit. Quelques minutes plus tard, nous étions à bord du yacht qui devait nous ramener au conti-
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nent, Les voiles se tendent, l'ancre se lève, pendant que, sur le rivage, une troupe de braves gens brûlent encore de la poudre en l’honneur de leur évêque.
Ce yacht qui, pour l’occasion, porte “ César et sa fortune,” est la propriété de M. Malouin, dont l’obligeance “ s’acharne ” v airaent après nous, puisqu'il à pourvu à tous les frais de notre retour à la Côte Nord; les deux plus âgés de ses fils nous accompagnent et mêlent, par leur belle gaieté de jeunes gens, une charmante ‘note d'agrément” aux graves préoccupations de la société du bord,
Et le petit navire—qui avait déjà navigué, et à qui Les vivres ne vinrent pas à manquer, grâce à quoi ni Le plus jeune, ni personne & la sauce blanche ne fut mangé—le petit navire se penchait bien sous l'effort du vent d'ouest qui soufflait rudement ; le petit navire dansait sur la crête des vagues furieuses que le vieil Éole, en veine de malice, s’amusait à soulever autour de nous. C'était plaisir de voir la frêle embarcation se jouer ainsi au milieu de ces montagnes d’eau et sauter vivement de l’une à l’autre. Cela ne manqua point pourtant de tourner un peu au tragique, surtout pour moi, À certain moment, en effet, je causais le plus tranquillement du monde, sans m'attendre à aucun fâcheux événement, lorsque, par suite d’une légère uistraction du timonier, le yacht prêta le flane à l'ennemi, qui ne se fit pas prier: à l'instant un paquet de mer—oh ! pas énorme ! un petit paquet de mer :—s’élanca par-dessus bord, me prit traîtreusement en queue, et, tout en s’en allant courir partout dans l’embarcation, ne manqua pas de s’engouffrer, chemin faisant, dans ies béantes ouvertures des poches de ma houppelande, On organisa vite le service de sauvetage ; “2 ::i jouer les pompes avec grande promptitude et l'on retira en triste état mon bréviaire, et mon tabac, et mes belles allumettes “ Flaming Wax Vestas,” et toutes ‘es choses que l’on peut s'attendre de tror ver dans les vastes et profondes poches d’un touriste de mon espèce. Ce sont là de petits désagréments de voyage, qu'il faut accepter gaiement, Mais voilà ce
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qui arrive quand le timonier est distrait. C’est encore pis, lorsque c’est le mécanicien d’un train express qui a des distractions !
Ah! que voici un étrange steamer! Comme son flane noir s'élève au-dessus de l'eau! Il n'a pas de mâts! Sa blanche cheminée est bien singulière ! Mai, aussi, c’est qu'il n’y a pas là de steamer, Ce n’est qu'une île qui, par exemple, en a bien l'air lorsqu'on la voit de loin, en venant du sud: c’est l’île aux Perroquets. Ce qui ressemble à une cheminée n’est que le phare qui domine cet îlot peräu au fond du golfe, Le seigneur de l'endroit, chargé d'entretenir la lumière du phare, nous à vus
(Album Gregory). ILE AUX PERROQUETS,
venir, et il sait—c'est son petit doigt qui l’a si bien renseiyné— il sait quels sont les passagers du petit vaisseau ; il a hissé son drapeau au bout du mai, et il salue de plusieurs coups de fusil le passage de son évêque. Je ne sais pas me défendre d’une vive émoion lorsque je suis témoin de ces salutations qu’échangent en se rencontrant en mer deux navires en marche ; ici, il y avait de plus un témoignage touchant de respectueuse déférence envers le Pasteur du diocèse,
J'ai su plus tard que le gardien de ce phare est ur: 2itoyen le la Pointe-aux-Esquimaux, M. P. Vigneau, qui passe tout le
temps de la navigation sur ce rocher de l'île aux Perraquets, Ces
gardiens de phares ont du dévouement et de l’abnégation,
et leur mission si modeste sauve pourtant bien des existences,
Celui-ci, qui n’a pas fréquenté longtemps les écoles, qui n’a jamais recu les lecons d’un professeur de littérature, charme ses loisirs en rédigeant un journal de ce qui arrive d’intéressant dans ces parages du Labrador ; et, quelles qu’aient été les lacunes de son éducation première, il écrit de fort jolie façon, et mieux que ne feraient bien des gens qui ont étudié. Cela prouve, à sa louange, que le talent d'écrire peut très bien exister indépendamment de la culture littéraire, sans laquelle pourtant il ne peut guère donner sa mesure.
Vers le soir, nous passons vis-à-vis la Longuepointe, d’où nous sommes partis pour traverser à l'ile d’Anticosti. On nous a bientôt reconnus, et alors, tant que nous sommes en vue, c’est une fusillade ininterrompue qui, de tous les points du hameau, nous salue au passage.
Eufin, à huit heures du soir, nous arrivons à MINGAN, qui est le siège de l’une des plus importantes Missions sauvages qu'il y ait sur la Côte Nord, Nous sommes encore assez au large, que déjà toute la tribu est assemblée ‘ur le rivage, Quant aux guerriers, ils sont rangés un peu à l'écart, sur une longue ligne, et une fusillade bien nourrie signale aussitôt l’arrivée du Grand Chef de la prière. Coinme nous desrendions sur le plain, nous y fûmes accueillis par M. Geo. Duberger, garde-pêche de la division de Mingan (qui s'étend de Sheldrake à la Pointe-aux- Esquimaux). M. Duberger, qui passe ici l'été denuis longtemys, a quelque teinture de la langue inontagnaise, et il peut donner aux sauvages des renseignements sur le programme qui va s’accormplir,
Pour coramencer, nous donnons la main à tout le monde, hommes, femmes et enfants : cette “ réception,” exécutée en plein rivage, est une corvée qui en vaut la peine, puisque trente-cinq familles de Montagnais sont en ce moment réunies à Ifingan; mais l'étiquette actuellement en usage chez les
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enfants de la forêt exige absolument cette cérémonie, dont l’omission causerait un gros chagrin à ces pauvres gens.
Ensuite, toute la population se rend à la chapelle : la prière du soir, le chapelet, des cantiques en langue : ontagnaise font l'objet de l’unique solennité religieuse que Monseigneur puisse accorder à la tribu, en l’absence du missionnaire, Le R, P. Lemoine, O. M. I, chargé maintenant des missions du Labrador, nous attendait à Mingan depuis plusieurs jours, et il avait préparé un bon nombre de personnes à recevoir le sacrement de Confirmation. Mais, ce matin même, il lui a fallu s’embarquer à bord du Str Otter pour continuer ses missions.
Mingan compte seulement deux familles de blancs : celles de M. Chs Maloney (catholique) et de M. W. Scott, l'agent du poste de la Compagnie de la baie d'Hudson. Nous nous partaveons entre les deux maisons, et l’on nous y accueille avec les plus grands égards.
La soirée était déjà avancée, lorsque l’on nous apprit qu’un grand bal allait commencer dans l’une des maisons du village. Avant son départ de Mingan, le missionnaire avait béni le mariage de cinq couples de Montagnais, et l'on devait, ce soir, solenniser un événement si remarquable par une sauterie générale, Et, chose inouïe dans l’histoire de l’Église, on vit un évêque en tournée pastorale se rendre avec sa suite, à dix heures du soir, à une fête de ce genre !
seaucoup de familles sauvages vivent ici sous la tente ; mais il y en a aussi quelques-unes qui habitent des maisonnettes C’est dans l’une de ces maisons q&e la fête avait lieu, et nous y trouvâmes toute la tribu réunie, plutôt au dehors qu’en dedans, par exemple; car la demeure était fort petite et ne contenait qu'une pièce d'environ vingt pieds sur douze. La maison, tout
«ichement peinte, était d'apparence for, proprette. Ar milieu de la pièce reposait solidement, sur ses quatre pattes, un grand
poêle “ à deux ponts” dont la présence en cet endroit ne laissait FE T Hoi pas de m'intriguer beaucoup ; car, me disais-je, il n’y a, sur l'immense surface du globe terrestre, qu'un point précis où ce — poêle peut nuire aux évolutions chorégraphiques qui se prépa- ) de rent, et c’est en ce point-là même qu’il se trouve, Comme vont Ed les choses ! fa à Cependant nous voilà installés sur quelques chaises que l’on de a pu se procurer. Selon le désir qu’en avait exprimé Monsei- re uneur, on lui présente les divers couples qui viennent d’échan- SA ser leurs serments. La cérémonie ne se fit pas cependant sans Soit quelque difficulté, et il fallut que tout le monde s'en mêlât un enten peu, pour trouver au milieu de la foule tel ou tel conjoint qui Qu manquait à l’appel. Tous enfin se retrouvèrent et vinrent appro recevoir la bénédiction de l’évêque, ROULVE | Le premier article du programme indique une danse à la- quelq: | quelle prendront part exclusivement les nouveaux mariés, à la d | Pendant que “ l'orchestre” prépare sa musique, on dégage un peu des in le centre de la chaiabre, et to1s s’entassent dans les coins de la n'est pièce ; il se fait de la sorte un vide qui a bien six pieds carrés, EU n'étaie | et c’est là que l’on dansera ! Mais, c’est là aussi qu'est toujours parfait le “grand poêle à deux ponts!” Voilà les “gens priés” en De place, lun devant l’autre, en cercle autour du poêle; il y a devant N alternativement un danseur et une danseuse. En avant donc, | auteur | l'orchestre ! L’orchestre, c’est un vieux sauvage qui frappe en à leur cadence sur un large tambourin, en poussant à chaque coup des se Livr hou ! hou ! qui lui viennent du fond des poumons, et toujours que l’o sur la même note. C’est une musique qui n’est guère enlevante, A qu Toutefois elle met en mouvement les danseurs qui s’avancent n'ont ] d'un pas saccadé, et s’inclinent légèrement, d’un côté, puis de Seigne l’autre, en appuyant fortement le pied sur le sol. Cet exercice, n'ont « que l’on prolonge assez, doit être bien fatigant, surtout pour les D Jour fé hommes ; car les danseuses y mettent beaucoup moins d'énergie. chaum - Quand nous eûmes assisté à trois ou quatre de ces danses, À toutes semblables, à ce qu'il nous paraissuit, l'intérêt que nous l prenions d’abord au spectacle se trouva sensiblement diminué, et ; La k É F
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il nous fut facile de nous décider à faire le sacrifice du reste de la soirée, Toutefois, d’après les explications que nous donna M. Duberger, les sauvages sont plus en mesure que nous de s'intéresser à des exercices de ce genre. IT paraît, en effet, que ces danses revêtent à leurs yeux un caractère symbolique tout particulier, Les danseurs sont-ils nombreux, mettent-ils beaucoup d’entrain dans leurs évolutions, cela voudra dire, par exemple, que la chasse a été bonne, que l'expédition a été fructueuse. Le petit nombre des danseurs, leur démarche ralentie et languissante, sinifient tout le contraire. Tant 1] est vrai qu'il faut savoir entendre les choses :
Quoi qu'il en soit, avant de quitter le “bal,” Monseigneur fit approcher les danseurs, et leur distribua de jolies images en souvenir de la circonstance. “% Vorlà qui est étrange ! me dirent quelques blancs qui se trouvaient là. Quand nous nous livrons à la danse, dans les paroisses, M. le curé a tout autre chose que des images à nous offrir pour nous récompenser. La religion nest donc pas la même partout? IL faut dire que ces propos n'étaient qu'affaire de badinage, car nos bons Canadiens savent parfaitement que si, dans leurs réunions, on se contentait de danser à la mode montagnaise, c’est-à-dire de tourner, l’un devant l’autre et en frappant du pied, autour du poêle, ni les auteurs de théologie, ni M. le curé n'auraient rien de désagréable à leur dire, Mais, voila! danser de la sorte, ce serait po eux. se livrer à un inexprimable ennui! Et ce n’est pas l'ennui que l’on recherche en telles circonstances :
Il est probable que les invités des céièbres noces de Cana n'ont pas été beaucoup plus charmés de la présence de Notre- Seiuneur au milieu d'eux, que ces braves gens de Montagnais n'ont été flattés de voir le Grand ©hef de lu prière assister à leur fête. Il en sera sans doute longtemps parlé, sinon sous le chaume, du moins sous la toile dans les gran !« bois.
la célébration du mariage est un grand événement dans la
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vie d’une personne, chez les Montagnais comme chez les blancs. Le jour où l’on enfouit à six pieds sous terre notre pauvre dépouille mortelle ne manque pas non plus d’être remarquable... Après le récit que lon vient de lire d’une noce chez les Montagnais, l’histoire authentique d’un enterrement d’une “enfant des bois” fera saisir, mieux que de longues considérations, le caractère et les usages de cette nation sauvage. Mgr boss, Préfet apostolique du golfe Saint-Laurent, présida lui-même à ces funérailles, et il en inséra la narration dans une lettre très intéressante qu'il écrivit pour les Annales de la Propagation de la Foi.
Après avoir dit que, dans les premiers jours du mois de mui, André Minapish vint le chercher pour donner les derniers sacrements à sa femme qui était bien malade ; après avoir raconté le séjour qu'il fit aux îles de la Romaine, situées à quatre lieues en decà de la Pointe-aux-Esquimaux, et sur l’une desquelles était établi le campement de quatre familles montagnaises, à l’une desquelles appartenait la mourante, Mgr Bossé poursuit ainsi :
“Quinze jours après, l’ishkouéou acoushou (femme malade mourut, Aussitôt deux canots partent pour Mingan afin de demander à l’agent de la Compagnie de la baie d'Hudson l’aumône crdinaire d’un cereueil tout fait, et de creuser la fosse, En même temps, le même bateau revient me chercher, conduit par André lui-même, l'époux de la défunte, “Ta ishkoucou shashnipou (l: femme est morte) !—Eh bien, lui dis-je, je vais aller l’enterrer, quoique ce soit skam katak (beaucoup loin).”
“ À cinq heures de relevée, nous accostons à l’île. Je vois alors venir quatre fshernoishkouéouts (vieilles femmes), marchant à grandes enjambées, portant à bout de bras et en le balançant le corps qu’il fallait monter avec nous, Pauvre cadavre ! La défunte était d’une haute taille, et il y avait un an et demi qu'elle se mourait de consomption. Pendant tout
1—Edition canadienne, nouvelle série, 33e numé octobre 1887, pp. : 00-247,
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l'hiver dernier, elle avait été transportée sur une traîne sauvage d’un campement à l’autre, à cinquante lieues de la mer, Ce n'était donc plus qu'un squelette qu'on avait enroulé dans des morceaux de vieille et sale toile et ficelé aussi serré que possible, De la tête aux hanches, on avait ajouté une peau verte de loup marin ficelée aussi à tour de bras. Les vieilles embarquent sur le bateau, et jettent le cadavre entre deux banes, la tête en bas, les pieds touchant le bord, Qu'est-ce que cela fait ? ouin shashnipou (elle est morte)! Vouloir réveiller les regrets et les larmes, inutile avec ces grands enfants. Leurs impressions ne durent pas, et une journée suffit pour dépenser presque tout le chagrin de leur deuil, Que peut-on y faire? ouin shashnipou ! Tout en jacassant, riant même, Minapish comme les autres, on se hâte, on embarque. Les uns s’accroupissent à côté du cadavre, d'autres s'asseyent au-dessus. Les vieilles s’enveloppent dans leur ouapouillane (couverte blanche en laine, bien nommée ainsi, car il peut s’y “en” abriter des générations... !), et se mettent la pipe courte et noire au bec, Un petit garcon de huit ans portait son costume d'hiver : pour capot, une peau de loup marin poil en dehors, taillée en forme de sae, n'ayant qu'une ouverture pour y passer la tête et le recouvrant du cou aux genoux; pour coiffure, la peau de la tête d'un jeune caribou, avec les oreilles mobiles, ajustée à sa propre tête et ne laissant voir que bouche, nez et yeux. Vu de l'arrière, on aurait juré voir un animal des bois,
“ On hisse la voile, et on part. Pas de larmes; seule, la mère de la défunte semble attristée. Minapish conduisait le bateau, et semblait tout à son aise,
: soleil se couchait quand nous arrivâmes au débarquement (à Mingan) ; le corps est jeté sur le sable, tout comme si c’était unfpaquet de guen: es, Puis les vieilles l’'emportent, en le ballottant, à un cœmp voi t près de là. Et moi je vais demander l'hospitalité au Poste, où les missionnaires sont toujours cordialement reçus.
“Le lendemain matin, je me rends de bonne heure à la
chapelle pour préparer tout ce qui peut être mis à un service funèbre, Minapish m'y rejoint bientôt; et comme il est presque bedeau, il m'aide à couvrir l’autel en noir, content de voir ça si beau, Puis, étant le seul chantre présent dans la Mission, il s'offre à chanter le service de sa propre femme, J'accepte les offres de ce veuf tout frais qui, quoique peu âgé, enterrait ce jour-là sa deuxième femme sans aucune émotion, Le voilà donc qui entonne d'une voix éclatante le Rashimoto ranepits (Requiem œternam). Un chantre, un servant : allons toujours, on est au Labrador !
“ Après l'Épitre, je craignais que Minapish ne manquât d’haleine, tant il y allait de tout cœur, Je lus done aussitôt le Graduel et le Dies àræ, puis je chantai l'Évangile, le tout sans arrêter ni donner chance au chantre d'intervenir, Nous voilà done à l’Offertoire, Mais notre choriste, qui voulait tout chanter et à la suite, suivant du doigt dans son livre, me donna cette bonne lecon : omnia secundum ordinem fiant, Pendant que je découvre le calice, il entonne done à pleins poumons (et à plein nez aussi) le Tshir Jesos Rutshimamino (Dies ire), Très bien, Minapish, tiens bon ! Et moi j'attendrai patiemment,
“ Je dis alors au servant de donner l’encensoir à un sauvage pour aller chercher du feu au camp. Jourdain part en se dandinant sur ses jambes croches; 1l prend la ‘“ boîte à feu ” (encensoir) dans ses mains respectueuses, tout comine s'il portait l’ostensoir; ies chaînes traînent par terre et balayent branches et broussailles, Il se dirige vers le camp. En y arrivant, il aperçoit à quelques pas un lièvre. Vif comme l'éclair et comme tout sauvage, il jette là l’encensoir, saisit un bâton et se lance à travers le bois à la poursuite du lièvre ; celui-ci, de son côté, met tout dehors et détale pour la mort ou la vie. Enfin Dieu prend pitié de moi qui supportais bien impatiemment ce retard inexplicable : lancé d’une main sûre, le bâton atteint le lièvre et le tue du coup. Fier de cet exploit, Jourdain fourre dans sa camisole le corps chaud et saignant, revient en courant au camp, emplit l’eucensoir de feu; mais, ne pouvant le porter en ses
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mains, il se le jette sur l'épaule en manière de besace, et nous arrive enfin, Les longues pattes du lièvre sortaient indiscrètement de la camisole et trahissaient l'aventure,
“Jen étais rendu à la Préface ; le chantre prenant le temps nécessaire pour s’essoufller, mais allant toujours de lavant, en était, lui, à la moitié du Dies ire,
Voyant que ce sera long, je lui fais signe d'arrêter,
[Il comprend au contraire que je lencourage et qu'il faut chanter plus fort ! Fier de se montrer un npé (homme), il pousse des cris qui font tout trembler, C'était vraiment un tubu mirum spuryens sonum. Que faire ? J'ai eu où occasionné bien des impatiences en ma vie: faisons ici un doux purgatoire par le ministère d'André Minapish ! Enfin, jeus mon tour, mais seulement après qu'il eut tout chanté, même le T'upertamen Jesos Kristos (offertoire, Domine Jesu Christe) jusqu’au dernier mot et à la dernière note,
“ Au cimetière, pendant qu'on descend le corps de sa femme en terre, Minapish chante à tue-tête, La cérémonie finie, tout le monde semble satisfait, Minapish plus que les autres, car il avait tout chanté jusqu'à Tsimaits (umen). Et quoiqu'il râlât beaucoup vers la fin, toujours ca y était !
“ Pluie affreuse toute la journée. Le lendemain, je reviens avec le bateau plein de “sauvagerie ”: les vieilles femmes aux pipes bien culottées, la petite tête de caribou, la peau du Hèvre, le veuf tout consolé, Tous y étaient jasettant et riant,
“On se demande si quelque raison particulière explique la conduite des parents et du mari de cette pauvre Indienne, ou si c’est 1à leur naturel, Dans le cas présent, cette femme était des plus estimables par sa douceur et son industrie. Mais elle était malade depuis un an et demi; il avait fallu la trainer de camp en camp pendant tout un hiver, On devait être heureux — et elle aussi — de voir la fin «© ses souffrances Puis, les sauvawes sont d’impressions variables, un peu comme
nf entants,
les Toutefois, 1 y a denx choses auxquelles ils tiennent absolument : mourir avec le secours de Ja Kobe-Noire, et être
inhuimés en terre sainte, Ilest rare qu'ils laissent les cadavres
css amet gh rar
RETARD RE ci LT En em à ones = mes
au loin dans les bois. Ils les traîineront à bras, souvent plus de cent lieues, afin de les rendre au cimetière, et de les y déposer à
côté de leurs proches.”
Dans une lettre! du 5 juillet 1883, Mur Bossé disait qu’ “à Mingan, près de la chapelle, on voit un chemin de vingt pieds de large entrer droit dans le bois, et atteindre à dix arpents une butte de vingt pieds en hauteur, sur laquelle est plantée une crande croix, Deux autres chemins de même largeur sont coupés à angle droit du premier,”
La brièveté de notre séjour à Mingan — et encore c'était en pleine nuit — explique bien que nous n'avons pas apercu cette urande voie sous bois, et que nous n’ayons pas visité ce calvaire,
On lira avec intérêt l’histoire de ce calvaire, extraite d'un rapport, daté du 27 juin 1854, de l'abbé Ed, Quertier, curé de l'Ile-aux-Grues, qui, cette année-là, fit les missions du Labrador :
“ Partis de l’'Ile-aux-Grues le 25 avril, nous n’arrivâmes à Mingan que le 10 mai, Je n’y trouvai pas un seul sauvage, J'en repartis trois jours après pour Maskuaro.. De retour à Mingan, j'y trouvai quinze familles sauvages...
“j'avais douze jours à passer avec eux, Quel moyen de les occuper ce long temps, ne pouvant pas toujours (les) tenir à l'instruction qui se donnait trois fois par jour? Je proposa
l'érection d’une croix, à quelque distance de la chapelle, sur une
jolie colline qu’on appelle maintenant le Calvaire. Le projet
I—Archives de la Préfecture apostolique du golfe Saint-Laurent 2—Cité par Mer Bossé, Annales de la Propagation de la Foi,1loco cit,
3—M. Quertier, né à Saint-Denis de Richelieu, en 1796, décédé à Saint-Denis de Kamouraska, en 1872, a laissé la réputation d’une intelligence touchant parfois au génie et d'une éloquence remarquable, J'en ai même entendu parler comme du plus fort orateur que la race canadienne-française ait peut-être compté. 11 fut aussi un grand apôtre de la Tempérance. Il est à regretter que personne n'ait encore songé à présenter à notre publie canadien cette figure puissante el originale.
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