‹ Labrador et Anticosti [microforme]Chapitre 79 sur 103 · CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME

Gens et choses du Labrador oriental

Un pays désolé, —L'amour du sol natal. —Résidence d'été, résidence d’hiver. —La' terreur qu’'inspira une fois la vue d’une vache. — Comment se compose la population de la Côte. — Le paradis des voyageurs. — La diffculté des communications. — Les traders. —Le Capt. N. Blais, et la Stadacona.— Les habitations.— La pêche. — La chasse au loup marin. — Les grands établissements. —Le fléau des trap-nets.—Destruction des oiseaux de mer.—Pourquoi les profits de la chasse diminuent toujours. — Le télégraphe et la poste. —L’instruction publique.— ‘Venez voir le beau gibier !”? —L'histoire de la création, racontée par un écolier de là-bas.—Les missionnaires. —L’apôtre du Labrador.

Quand on a voyagé sur la Côte Nord, même jusqu’à Natashquan, et que l’on traverse à l’Anticosti, on éprouve l’enthousiasme que j'ai exprimé en son lieu à la vue de la belle végétation de l’extrémité ouest de la grande île : il semble alors que l’on arrive du pays le plus désolé qui soit au monde, Pourtant, si le sol de la Côte Nord est peu propre à l’agriculture, le règne végétal ne laisse pas d’y être assez bien représenté ; la forêt n’y est pas rare, quoique les arbres qui la composent soient peu variés et de médiocre venue. Comment faut-il done qualifier le pays situé au-dessous de Natashquan ?

En effet, dès que l’on descend au delà de ce poste, on ne tarde pas à constater combien l'aspect de :la côte devient triste et monotone, La végétation s’y fait de plus en plus rare, finit même par manquer complètement, sauf en quelques endroits, le long des rivières, au fond de quelques baies. Et encore, bien souvent, même à ces endroits privilégiés, elle ne consiste qu’en sapins, épinettes, bouleaux rabougris et de petite

taille, n’excédant guère en général une dizaine de pieds de h hauteur, Les rochers sont ou bien totalement dénudés, ou bien recouverts de mousses et de lichens.

Le passage suivant de l'abbé Ferland' donne une idée très exacte de ce pauvre pays :

“ La côte du Labrador, depuis Wapitugan? jusqu’à la baie de Brador, c’est-à-dire sur une longueur d'environ soixante lieues, est un lit de granit, dont les aspérités forment des collines et de petites montagnes sur la terre ferme, et des îles fort nombreuses dans la mer, Presque partout ces rochers se montrent nus; sur quelques points une mousse blanche et épaisse s’étend sur le roc et lui communique une teinte grisâtre. Ailleurs les mousses sont décomposées et en se mêlant avec le détritus des rochers ont formé quelques pouces d’un sol dont les éricacées’ se sont emparées. Quand on observe de loin la verdure dont elles revêtent la pierre, on croirait voir de magnifiques prairies, ou de beaux champs de blé encore en herbe; mais de près, l’illusion est bien vite dissipée. En se pourrissant à leur tour, les feuilles et les racines de ces plantes finissent par former, dans les creux des rochers, une couche de terre végétale de dix à douze pouces d'épaisseur. Quelques habitants industrieux ont utilisé le terreau ainsi formé, en le ramassant et le transportant dans un lieu habité: par ce moyen ils ont réussi à créer des jardins et de petits champs, où ils récoltent des patates et des navets.”

On pourrait croire que les habitants de ce triste pays se trouvent bien malheureux de vivre dans une région si désolée. Mais il n’en est rien. La Providence a mis au cœur de l’homme l'amour du sol natal, et chacun préfère son pays à toutes, les autres contrées de la terre. Il y a quelque part, au Labrador,

1—Le Labrador.

2—W apitugan ou Wapitagun est situé vis-A-vis le cap Whittle, à près de deux degrés à l’est de Natashquan, (A.)

3—Famille d’arbrisseaux de différents genres, comme Île Petit-thé, la Kalmia et autres plantes de savanes, (A.)

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un célibataire riche de vingt à vingt-cinq mille piastres, et qui vit seul dans une jolie maison. “ Pourquoi, lui dit un jour le missionnaire, pourquoi n’allez-vous pas résider par exemple dans les environs de Québec ?—J'ai déjà passé un hiver à Québec. Jamais de ma vie je n'ai éprouvé tant d’ennui. Il me semblait que je ne verrais jamais arriver enfin l’époque de la navigation, pour iw’en revenir au Labrador, Tenez! mon Père, je suis né et j'ai vécu ici; j'y suis heureux!” Si l’on répond à cet exemple qu’il est facile aux gens riches d’être bien partout, je prierai qu’on lise, et on ne le fera pas sans être ému jusqu'aux larmes, le touchant récit qu'a publié M. Gregory! d’une visite qu'il fit, en l'automne de 1868, à la famille Jones, résidant à la baie de Brador. La misère de cette famille était extrême, et l’hiver qu’elle allait passer s’annonçait sous les couleurs les plus inquiétantes. Que répond le père Jones à M. Gregory, qui lui offre de le transporter avec sa famille dans un endroit du pays où il se créera facilement une position convenable ? “Je ne puis encore me décider à abandonner ce lieu où je suis né ! ?

Il faut sans doute bénir le Créateur de cet attachement qu'il inspire aux hommes pour l'endroit où s’est écoulée la première période de leur existence. S'il en était autrement, nous verrions tout le genre humain s’entasser sur une étroite bande du globe terrestre, où la vie est la plus agréable et la plus

facile ; et les conditions économiques qui s’ensuivraient seraient assurément fort curieuses.

Quand, au Labrador, on à à sa disposition quelque étendue de terre cultivable, on l’engraisse avec du goémon et des déchets de morue, et l’on cultive les pommes de terre, les oignons, les navets, les choux. Mais l’on ne récolte guère de ces légumes que pour l’usage immédiat; car, on est trop occupé à la pêche pour

1—Æn racontant, pages 15 et suiv.

être en mesure de donner beaucoup de temps à l’horticulture, L'automne, on achète des traders de Québec la quantité de légumes qu’il faut pour toute l’année.

La rareté des bois met la population dans l’originale néces-: sité d’avoir, comme on l’a déjà lu, une maison d'été sur les îles, à proximité des places de pêche, et une maison d'hiver sur la côte, le plus près que l’on peut des endroits où l’on pourra se procurer le bois de chauffage. La côte est presque partout dénudée; mais à l’intérieur, le terrain consiste en plaines, marécageuses parfois, parfois assez boisées, La forêt commence à des distances variant de trois à vingt-cinq ou trente milles de la mer, Comme l’on n’a que les chiens pour transporter ces bois, on comprend bien que les gens ont tout intérêt à résider le moins loin possible de la forêt,

L'hiver n’est pourtant pas aussi rigoureux qu’on pourrait le penser d’une région d'environ quatre degrés plus au nord que Québec. Cela est dû certainement au voisinage de la mer, et à l’intérieur des terres le froid doit être beaucoup plus ‘ntense. Au rapport d’un missionnaire qui venait d’hiverner dans le bas Labrador, il n’y a guère de différence, durant les mois d'hiver, entre le climat de cette côte et celui du Saguenay, ni pour la rigueur du froid, ni pour la quantité de neige, Par exemple, la saison d'hiver y commence environ trois semaines plus tôt, et dure un mois de plus, et même davantage quand les banquises séjournent longtemps dans le détroit de Belle-lsle, L'été, déjà bien raccourci à ses deux extrémités, est plus frais que dans nos régions, surtout quand il y a des icebergs le long de la côte. Les brumes sont très fréquentes.

11 n’est pas étonnant que dans un pays de ce genre, on ne voie guère d’autres animaux domestiques que les chiens. Chaque famille possède au moins cinq de ces vaillants coursiers pour les voyages en cométique.

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Dans tout le Labrador inférieur, il n’y a pas un cheval, ni un mouton, En certains endroits, on possède des poules, qu’on laisse même courir en liberté, quand les chiens de la maison ont été habitués à les voir dès leur bas âge ; mais si l'endroit est tel qu’il puisse y venir des chiens étrangers, il n’y a pas de compagnie d'assurance qui ferait de la vie de ces paisibles volailles l’objet du moindre contrat,

De Natashquan à Blanc-Sablon, c’est à peine s’il y a sept ou huit vaches. Cela fait que l’industrie laitière n’a pas encore enrichi les gens du Labrador, comme elle & fait pour tant de Canadiens d’autres endroits de la Province, 11 y a même des Labradoriens qui n’ont jamais vu une seule de ces lourdes, massives et tranquilles citoyennes de nos prairies. A ce propos, oyez cette histoire, que je tiens d’un missionnaire.

Il n’y a pas longtemps, lès gens de certain poste virent un matin, tout près de terre, une goélette arrivée durant la nuit et qui, en route pour un endroit encore plus éloigné, avait jeté l’ancre en face du village. La rumeur ne tarda pas à sc répandre qu'il y avait à bord de ce vaisseau un animal extraordinaire, que l’on apercevait sur le pont de la goélette, Cette bête-là était énorme ; de sa tête s'élevait deux cornes très longues, et elle lancait vers le rivage ‘es regards menacants. L’effroi fut grand, et ne cessa pas même lorsque l’on fut informé que le monstre n'était autre qu'une vache, “Un bon jeune homme, avec qui j'ai travaillé à quelque construction, ajoutait le missionnaire, ne me parle jamais de cette vache sans se montrer vivement impressionné. Il voudrait bien voir Québec ; mais la pensée d’y trouver peut-être des vaches éteint son désir, “ J'aime mieux, disait-il, rencontrer deux cents chiens que de rencontrer une seule vache !” — Voilà un point, sans parler des

autres, sur lequel ce jeune homme différait beaucoup d’Ernest Hello, qui lui n’arriva jamais à dominer la peur qu’il avait des chiens !

De l’épouvante peu justifiable qu'éprouva surtout la population la plus jeune de ce hameau, il ne faut pourtant pas in-

férer l’indigence intellectuelle du peuple qui habite le Labrador inférieur.

Quelle est donc la population du bas Labrador ? Les pêcheurs de cette partie du Labrador sont, pour le plus

grand nombre, originaires des comtés de la rive sud du Saint-

Laurent, en bas de Québec, surtout des comtés de Montmagny

et de l’Islet, L2 reste des catholiques se compose d’Irlandais

et d’Écossais venus de Terre-N eu ve et des provinces maritimes

du Canada, La population protestante est presque exclusive- d

ment originaire de Terre-N'euve.—Sur toute cette étendue de la

côte, on compte plus de 500 catholiques. Le nombre des pro-

testants est plus restreint, De Kégashka à La Tabatière, ce sont

les Canadiens-Français qui dominent,

Ces Labradoriens sont, en général, intelligents, d’un commerce

facile, très obligeants et d’une politesse qui étonne agréable-

ment l'étranger, Leur qualité la plus distinctive, c’est l’hospi-

talité, qui est poussée chez eux jusqu'aux dernières limites. Si

l’on se rappelle ce qu’on a lu, en un chapitre précédent, du ik caractère des habitants de la Côte Nord, on conelura que tout 3 ce pays du Labrador est le paradis des voyageurs.

Donc, sur cette côte du golfe, tout voyageur, de quelque race

et de quelque religion qu’il soit, peut se présenter à n'importe

quel seuil, à toute heure du jour ou de la nuit ; partout il sera accueilli avec la plus grande cordialité, Il aura sa place au foyer durant tout le temps qu'il voudra. Là-bas, passer huit jours dans une famille, ce n’est qu'une visite de cérémonie ! Entre amis, les visites durent deux, trois ou quatre semaines. Quels que soient à cet égard les usages de son pays d’origine, le missionnaire est tenu d’imiter là-dessus les exemples que lui donnent ses ouailles, Le dimanche surtout, il y a chez lui

table ouverte pour les parvissiens qui souvent sont venus de fort loin pour assister aux offices.

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Serait-il téméraire d’énoncer le principe que les pays où les communications sont les plus difficiles, sont aussi les pays où l'hospitalité est la plus florissante ? On dirait que l’on s’est habitué à ressentir plus de pitié pour le voyageur, à proportion de ce que les trajets sont plus longs, ou plus coûteux,ou plus pénibles,

Les communications dans le bas Labrador! L'on ne s’imagine certes pus qu'il est aussi facile aux Labradoriens qu'aux hubitants de l’île de Montréal d'aller:se- promener un peu loin,

D'abord, il vaut autant dire tout de suite que durant l'hiver on est vraiment prisonnier là-bas, Il n’y a alors d'autre moyen de sortir de ce territoire que de prendre place sur les cométiques de la malle, comme un simple colis postal, Or, de l’automne au printemps, il n’y a que quatre voyages de la malle entre Québec et le Labrador, Supposé même que l’on pût résister aux fatigues d’un pareil trajet de trois cents lieues, le voyage accompli dans ces conditions ne serait pas beaucoup rapide, Ainsi, l'hiver dernier, je n'ait recu à Chicoutimi, que le 14 février, une lettre que l’on avait “ postée ” à la Baie-des-Moutons le 26 décembre précédent, On peut donc craire qu’il faudrait des affaires d’une gravité difficile à imaginer pour décider un Labradorien à se mettre en route pour Québec en dehors de la saison de navigation. Car, durant l'été, là situation est un peu meilleure, On peut alors prendre passage à Lord des goélettes des “traders,” plus rapide,

et l'on y voyage d’une facon moins fatigante et

Les traders sont des propriétaires de goélettes qui jouent le rôle de négociants sur la côte. [ls tiennent à bord de leurs vaisseaux des sortes de magasins fournis de marchandises et de provisions de tous genres, qu'ils échangent pour du poisson préparé. de l’huile de foie de murue, de lhuile et des peaux de

loup marin ; et même, quand les comptes.ne se balancent ,pas,

ils paient volontiers en argent ou en or le surplus qu'ils doivent aux pêcheurs, Comme on l’imagine bien, les marchandises ou les provisions transportées si loin sont d’un prix très élevé, Le sirop de canne, par exemple, sy vend jusqu’à 50 cents le gallon,— ce qui fait que les gamins qui se livreraient par là au lucratif commerce de la “tire,” devraient la vendre plus qu'un sou le “ bâton,” comme à Québec,

Trois traders d'Halifax et trois traders de Québec exercent le négoce dans le bas Labrador, Les uns et les autres font trois voyages par été, Les goélettes d'Halifax arrêtent à tous les postes depuis Harrington jusqu'à Blanc-Sablon ; celles de Québec commencent à faire escale à Natashquan, pour desservir ensuite les postes situés plus bas,

Eh bien, en outre des services que ce genre de commerce rend à la population du Labrador, ces lignes de goélettes procurent aux gens de la côte des voies de communication assez faciles et peu coûteuses, les passagers n'ayant ordinairement à payer que 40 cents par jour à bord de ces vaisseaux, Le trajet de La Tabatière à Québec se fait généralement en deux ou trois semaines, Une goélette se rendit une fois en huit jours de Blanc-Sahlon à Québec ; mais le fait n’a pas dû se renouveler beaucoup. En moyenne, un voyage à Québec dure un mois et demi pour l'aller et le retour.

L'un des traders de Québec mérite ici une mention spéciale, C’est le Capt, Narcisse Blais, de Berthier (Montmagny), dont j'ai promis à deux reprises d'entretenir mon lecteur. Il y a quarante ans que ce marin navigue au Labrador ; ce fut à bord de sa goéletts, qui était alors la Marie-Louise, que l'abbé Ferland se rendit dans ce lointain pays en juillet 1858. Mais ce n’est pas surtout la longueur de sa durée qui a rendu si remarquable la carrière de ce navigateur, Quelques extraits d’une lettre d’un ancien missionnaire du Labrador vont suffire pour faire connaître le Capt. Blais, “Qu'on me permette, m'écrivait ce prêtre, un mot d’hommage à cet homme de foi et de cœur, à cet homme de bien dont la marque est si bien faite sur la Côte Nord, Là, sa

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première conquête fut l'estime universelle ; elle a quarante ans : il én jouit encore et elle lui survivra. C’est l’homme de tous et à tous : on l'appelle avant qu'il arrive, on le regrette quand il est parti, Dieu seul connaît tout le bien que le Capt, Blais a fait aux missions du bas Labrador, et cette pensée paraît suffire au brave homme. Je veux bien respecter ses préférences sur ce point, Mais passer sous silence la bonté, la générosité, les délicates prévenances que le Capt. Blais prodigue aux missionnaires de la Côte Nord depuis tant d'années, c’est un sacrifice que je ne veux pas imposer à ma reconnaissance... C’est le vrai type du marin, que ce beau et robuste vieillard aux grands cheveux si blancs, au caractère jovial, franc et généreux., Livre tout grand ouvert, le Capt. Blais est vite connu, aussitôt et toujours estimé... Rien de plus intéressant que de le voir à l'œuvre sur son bâtiment par les temps orageux, Alors on suit avec un in- CAPT. NARCISSE BLAIS

térêt palpitant l’action de la

bravoure unie à la prudence et à l’habileté d’un vieux loup de mer, Le bas Labrador n’a plus de secrets pour lui : les personnes, les havres, les mouillages, les îles, les récifs submergés qui sont légion dans ces parages, le comportement de tous les vents et courants à chaque endroit, tout lui est familier, il sait tout par cœur." Aussi peut-on voguer sans crainte à bord de la Sfadacona : j'en ai fait l'expérience.”

1—C'est grâce au Capt. Blais que j'ai pu donner les distances qu'il y a entre les postes du Labrador de l'est. (A.)

L'ami qui n’a pu se défendre d’un pareil enthousiasme en me parlant du Capt. Blais, je le connais pour être d’un calme parfait, d’un sang-froid remarquable, difficile à émouvoir. Si le sujet l'a emporté ce point, c’est done qu'il a bien du mérite, ce Capt. Blais !

Voici, d'autre part, le témoignage d’un autre missionnaire qui a récemment voyagé à bord de la Stadacona, plus connue à Québec sous le nom de La Blanche. “La chambre du capitaine, dit-il, est ornée d'images pieuses. Un crucifix, devant lequel soir e. matin le capitaine dit lentement sa prière, occupe la place d'honneur. Près du erucifix se trouve une image de N.-D. de Bon-Secours: c’est une relique d’un des hommes du bord. Jadis, ce vieux loup de mer (un Degagné, de Québec) vit son bateau faire raufrage, Ilse précipite dans la cabine malgré l'eau qui lui monte jusqu'aux épaules, il saisit un tableau de N.-D. de Bon-Secours, et, riche de ce seul trésor sauvé, il fait un radeau et arrive à terre avec l’image gardée fidèlement malgré les vagues et la tempête. Cette image ne le quittera jamais !”

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Eh bien, voilà nos marins du Saint-Laurent ! De la vigueur au travail, du courage dans le danger, mais avant tout de la foi et de la piété !

Pour revenir au Capt. Blais, il est âgé de 64 ans. L'an dernier, il a remis le commandement de sa gotlette et la direction de son commerce à son fils Joseph, qui continuera dignement les traditions paternelles. Cela n'empêche pas que le vieux navigateur descend encore au Labrador presque à chaque voyage de la Séadacona. Pourtant, depuis plusieurs années, il prend! la ferme résolution, chaque automne, de ne plus retourner au golfe ; mais, le printem]s venu, le bon vieux ne peut résister au désir de reprendre la mer, Qu'elle est done puissante, cette fascination qu’'exerce li mer sur tous ceux qui l'ont vue de près, qui en ont vécu, qu’elle a bercés sur ses flots mouvants, même qu'elle a ballottés sur ses vagues en furie !

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J'ai parlé plus haut de l'hospitalité qui distingue les pêcheurs du Labrador inférieur, comme du reste tous les habitants de la Côte Nord. Il ne faudrait pas s’imaginer, par exemple, que ces gens recoivent le voyageur dars des huttes misérables, Ils habitent, au contraire, de bonnes maisons, peintes à l’intérieur, bien éclairées et généralement bien tenues.

L'ameublement, sans être luxueux, est convenable, (C’est qu'il y à là-bas toute une industrie domestique qui permet de se pourvoir à peu de frais de beaucoup d'articles qu'il serait bien dispendieux de faire venir de Québec ou d’'Halifax. Par exemple, ces beaux ‘“jrélarts” que vous voyez sur les planchers, qui soupconnerait qu’on les a faits avec de la toile à voiles, que l’on a peinte en carreaux ? Je pourrais citer certaine femme métisse qui exerce à ses heures le métier d’ébéniste. Elle arrive à faire des chaises “berceuses” vraiment confortables avec... des barils qu’elle découpe de facon à laisser Les bras et le dossier qu’il faut. Les gens se sont emparés de cette invention, et, avec des barils de différentes capacités, ils font des “berceuses” appropriées aux différents âges. Et pendant que les grandes personnes se prélassent dans leurs vieux barils à patates, les enfants se bercent dans. des tinettes !

Pour ce qui est de l'alimentation, les conditions sont à peu près les mêmes que celles dont j'ai déjà parlé, dans un chapitre précédent, au sujet du Labrador supérieur, L'automne, on s’approvisionne à bord des goélettes des traders, où l’on obtisat, en échange des produits de sa pêche, ce qu’il faut de farine, de légumes, de lard et de bœuf salé, La chasse fournit de la viande fraîche, surtout l'hiver et le printemps.

I paraît que, en somme, une famille de ce pays vit larsement avec $300 par année,

Car il y a toujours bien une importante partie de la nourriture qui ne coûte rien : c’est le poisson.

C’est le moment de dire quelques mots de la pêche qui se pratique sur cette côte du Labrador oriental, renommée pour la

richesse de ses eaux.

Le saumon n’est pas abondant dans ces parages. On le prend avec des rets dans la mer et dans les rivières. Celles-ci ne sont pas louées à des particuliers, comme cela se fait sur la partie ouest de la côte, La pêche n’est cependant pas libre, et il faut avoir des licences du gouvernement pour pouvoir s’y livrer.

Le hareng se prend partout en quantité, le printemps et l’automne. Quelques pêcheurs tendent des rets pour en faire la capture ; mais généralement on le prend à la seine.

Autrefois, il y avait beaucoup de maquereau, Aujourd’hui, il se tient sur la côte de Terre-Neuve. Pourquoi ce changement de domicile ? Ce poisson ferait-il de la politique ? Faudrait-il le compter, lui aussi, au nombre des adversaires du lien fédératif de nos provinces canadiennes? Alors, qu'on se hâte de faire entrer Terre-Neuve dans la Confédération, pour enlever au maquereau tout prétexte de fuir les filets de nos pêcheurs.

Dans l'entrée des rivières, on tend des rets pour prendre la truite de mer.

Cette partie du golfe, c'est le bon endroit pour la chasse aux loups marins, dont j'ai déjà parlé avec assez de détails. A partir de Bonne-Espérance et jusqu’au détroit, on fait cette chasse le printemps. Au commencement de l'hiver, depuis le Petit- Mécatina jusqu’à Bonne-Espérance, on prend le loup marin près de terre, au filet,

Avec le phoque, c’est la morue qui est la ressource principale des pêcheurs de ce pays.

La pêche à la morue, dans le voisinage de la côte, commence ordinairement à la fin de juin pour se terminer avec le mois de juillet. Après cette époque, la morue s’élcigne du rivage et gagne les bancs du large jusqu’à quinze, vingt et vingt-cinq milles de terre, C’est là que les pêcheurs vont la prendre à l’hamecon en

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août et septembre, à une profondeur de quarante brasses parfois. Ce dernier détail indique assez combien la pêche est pénible en ces endroits. Mais aussi le poisson qu’elle donne est de grande taille et de qualité supérieure, C’est le capelan que l’on emploie sur cette côte comme bouette pour la pêche à la morue; l’automne, on le remplace par les coques ou clums. Chaque pêcheur prépare lui-même, c’est-à-dire fait sécher la morue qu’il prend, et la vend aux traders, quelquefois aux grands établissements de pêche.

Car il y a, sur cette côte, plusieurs de ces maisons qui exploitent en grand les ressources de la mer, C’est ainsi qu'on trouve les établissements : Job, à l’île Verte et au Blanc-Sablon terreneuvien; Penny, sur l’île à Bois (vis-à-vis l'ile Verte), et sur une île située dans l'entrée de la baie de Brador; Whiteley, à la baie du Saumon et à Bonne-Espérance, Tous ces établissements appartiennent à des gens de Terre-Neuve. De plus, entre Lourdes et le Blanc-Sablon, il y a un raing' possédé par une maison jersiaise,

Et puis, on le sai déjà, un grand nombre de goélettes terre-neuviennes se rendent sur la côte, chaque été, pour pêcher la morue,

Comme on le voit, les gens du Labrador ne sont pas seuls à -rofiter des richesses qui sont à leurs portes.

* *X * Depuis quelques années, la pêche à la morue a pris de grands développements, dans le bas Labrador, grâce à l’usage des trapnets que l’on y a introduits, J’ai déjà décrit cet engin de pêche, qui permet de prendre d’un seul coup des centaines de quintaux de morues, Un trap-net coûte environ $400, y compris les ancres et les bouées nécessaires. IL faut trois ou quatre

1—Le raing est le nom que l’on donne, sur la Côte, aux établissements de pêche. A quelle langue ou dialecte appartient ce mot singulier ? Je n’ai pu le découvrir,

hommes pour en tirer bon parti. Le propriétaire du filet fournit le sel pour le poisson, et supporte seul les frais de réparation; mais il prend à lui seul la moitié des profits réalisés. C’est surtout depuis les îles Sainte-Marie jusqu’au Blanc-Sablon, c’est-à-dire dans un parcours de 40 lieues, que l’on emploie les trap-nets. Il paraît que, dans les dernières années, on a vu jusqu’à 300 navires de Terre-Neuviens venir, durant le mois de juillet, tendre des trap-nets près de la côte, — La morue vient ainsi près de terre, à cette époque, parce que le capelan dont elle se nourrit se trouve alors le long du rivage.

On devine aisément que l’usage de ces trap-nets ne fait pas l'affaire de nos pauvres pêcheurs du Labrador. D'abord, ces machines coûtent cher, et il serait bien au-dessus de leurs moyens d'en faire l'acquisition, Quand on pense que, de Natashquan à Blanc-Sablon, il n’y a, parmi les pêcheurs, qu’un seul propriétaire de goélette, habitant de la Romaine ! Ensuite, et surtout, l’usage du trap-net, tel qu’il est pratiqué, fait un tort considérable aux pêcheurs à l’hameçon ; car dans les environs de l’un de ces engins, la morue ne mord pas à la ligne. Or, comme on à bien soin de placer ces sortes de filets dans les endroits les plus fréquentés par le poisson, il en résulte que ces bonnes places de pêche se trouvent enlevées à nos pêcheurs, qui doivent se contenter des postes de deuxième ordre.

Mais ce n’est pas seulement à la petite pêche à la morue, celle qui fait vivre la population du bas Labrador, que l’usage des trap-nets fait le plus grand tort. La prise du saumon devient de plus en plus faible, depuis que l’on a tendu partout ces sortes de filets dont les mailles trop étroites retiennent ce poisson avec la morue, ‘“ C’est ainsi, m’écrit un missionnaire, que la rivière Saint-Paul, à l'embouchure de laquelle on s’est servi de #rap-nets, n’a donné en 1894 que 30 barils de saumon ; en 1895,7 barils ; et, en 1896, 9 barils. Autrefois, cette rivière donnait jusqu’à 120 barils.”

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C’est évidemment aux autorités fédérales à prendre les mesures nécessaires pour conserver la valeur de nos pêcheries et sauvegarder les intérêts de la population côtière du Labrador.

Ainsi, pour ce qui est des trolles, qu’il soit interdit de se servir de ces engins à moins que trois milles du rivage. Quant aux trap-nets, qni causent le plus de tort, nos pêcheurs demandent qu’il soit défendu à leurs propriétaires de les tendre où ils veulent et de suivre ainsi la morue ; qu'il y ait des endroits privilégiés, réservés pour la pêche à l’hamecon ; que le nombre des trap-nets soit limité pour un même endroit, surtout à l’embouchure des rivières ; enfin que la distance entre deux trapnets ne soit pas moindre qu'un mille.

Ces mesures peuvent paraître un peu sévères; mais elles rendraient les plus grands services. à nos gens de là-bas, dont le sort doit fortement. intéresser nos gouvernants, lesquels n'ont pas à se gêner avec les pêcheurs de Terre-Neuve ou d’ailleurs qui viennent, sous les yeux de nos pêcheurs, diminuer et même détruire leurs moyens de subsistance,

Il suffirait d’un croiseur du gouvernement qui aurait la surveillance spéciale de la côte du bas Labrador, pour mettre ces étrangers à la raison et obtenir la stricte observation des lois que l’on aurait promulguées pour assurer la conservation de nos pêcheries.

Non seulement les pêcheurs du bas Labrador voient leur industrie devenir de moins en moins profitable, parce qu’ils sont

1=Ce mot, dont je ne garantis aucunement l’orthographe, vient soit du verbe anglais troll, qui signifie: jeter l’amorce à, pêcher à la ligne, soit du substantif français trôlée (dont nous faisons jiei ‘‘trâlée ”), qui signifie : troupe de gens faisant route ensemble.

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