‹ LacenaireChapitre 5 sur 51 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

« S'il avait eu de l'esprit, il n'aurait été que plus coupable. Est-ce que l'esprit n'est pas la raison perfectionnée ? S'il avait eu de l'esprit, il aurait été pru Jent. Il aurait prévu qu'on ne commet pas deux meurtres dans la société sans payer le premier du repos de sa conscience, et le second ùe sa tète, deux supplices, dont le premier est le plus cruel quand on a de l'esprit. Profanation ! on a appelé cet homme poète ! La poésie! cette exaltation qui fait d'un mortel un Dieu! la poésie! c'està-dire une fraternité sainte avec les anges! la poésie! cette abnégation de la terre, de la fortune, de tout, à celui qui arrache un cœur tout vivant de la poitrine d'un homme, et va s'asseoir, une heure après, aux Variétés, et s'essuie les doigts sur le veloiifs''Bes banquettes ! Je défie un poète d'arracher une aile à un papillon ! »

« Les avocats du barreau de Paris ont peut-être à se reprocher l'importance inusitée qu'on a donnée à cette affaire, hors des limites de la Cour d'assises, d'où, sans eux, elle ne serait pas sortie. On a interprété à l'avantage de Lacenaire, et presque en faveur de son innocence, les témoignages publics d'admiration qui lui ont été prodigués durant les débals, qu'il a, pour ainsi dire, dirigés lui-même, i)ar une inexplicable complaisance du président, subjugué, il paraît, comme le reste du barreau. Sans doute l'admiration est un sentiment louable, et nous ne blâmons pas absolument les avocats d'avoir saisi, en dehors de leurs habitudes, une occasion de la faire éclater, sans s'arrêter à la cause plus ou moins légilimc de celte admiration. Quand l'éloquence, ou ce qu'on

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croit l'éloquence, se montre ]h où In modestie des locataires ne veut pas la considérer com me une habituée du logis, il y aurait de la dureté à ne pas permettre qu'on lui fît bon accueil. On doit des égards aux étrangers.

« De cette effusion admirative est résultée au dehors l'opinion que Lacenaire était aussi, lui, un fameux légiste, un superbe parleur, an président de cour d'assises honoraire. Et de bonnes gens ont dit : « Puisque cet homme fait des vers magnifiques, et qu'il parle comme un avocat, ce n'est pas un homme ordinaire. » Trois jours après sa condamnation, il était un demidieu potu' la rue. Les chiffonniers hochaient la tète d'incrédulité lorsqu'on leur annonçait la mort prochaine de Lacenaire. « Il a trop d'esprit pour ça, » disaient-ils! On le voit, déjà l'impartialité de la loi était mise en doute par le gros peuple qui, à force d'entendre parler de l'esprit de cet homme, et jamais de son crime, s'imaginait qu'on allait être absous désormais de tout crime par l'esprit seul sans l'innocence.

« Quant aux résultats produits dans les prisons pr.r la jactance de Lacenaire, ils sont irréparables : le mal est fait. Lacenaire est un dieu pour Poissy, pour Rochefort, pour Btcst et pour Bicètre. 11 a élevé la guillotine au niveau de la gloire. Lacenaire est un saint, sa légende est dans la Gazette des Trihuncmx^ ce martyrologe édifiant de tous les scélérats de la terre. Son nom, au moment où j'écris, se piqu'^, se tatoue avec du sang sur les bras, sur les poitrines des hôtes de Poissy. On l'invoque tout bas; on s'encourage de s(in souvenir; on se raffermit par son exemple. Vienne le jour où la Cour

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cence et do son identité, et il était sur le point d'être jr.'is en liberté, lorsque le i)roeureur du roi, désirant se renseigner davantage sur son compte, ordonna son arrestation par mesure de précaution.

Quelques jours après, le chef du parquet de Beaune ajiprenait, non sans étonnenient, que son prisonnier de hasard n'était autre que le fameux Lacenaire, auteur, entre autres crimes, d'un double assassinat commis tout récemment au passage du Cheval-Roi'.ge, à Paris, sur un nommé Chardon et sur sa mère, vieille femme presque septuagénaire.

On sait quel retentissement eut dans la France entière le procès de Lacenaire, et quelle sensation y tirent le cynisme tranquille, l'orgueil démesuré et les théories froidement sanguinaires de ce malfaiteur, qui versait le sang, pour ainsi (S\v^,sans haine et sans crainte.

H se révéla aux Parisiens étonnés comme un spéculateur aux yeux duquel lui meurtre n'était qu'une affaire, comme un homme qui apportait dans la conception et le calcul des chances d'un assassinat le sang-froid d'un banquier, et dans son e.xécution, le calme d'un chirurgien éprouvé.

Il fit frémir les uns, passionna les autres, et se fit,

— ô misère! — des admirateurs enthousiastes! — 11 reçut des visiteurs empressés jusqu'î» l'importunité! et,

— qui le croirait i — des billets parfumés et sympathiques de quelques dames du monde.

Pendant plus de deux mois, cet homme gorgé de sang absorba l'attention, rémotion et la curiosité de la grande ville. Paris ne parla et ne voulut entendre parler que de

ce Laocnaire, qui est resté dans l'imagination populaire comme le type du scélérat poli, niéthodi({ue et lettre.

C'est la vie de ce criminel célèbre, avec ses épisodes ignorés et ses crimes restés dans l'ombre ; c'est son existence agitée et sa mort si controversée que nous nous proposons de raconter dans ce livre.

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