CHAPITRE XLIY
Le départ. — La chapelle de Bicêtre, — La toilette des c:ndamués. — La prière des agonisants.
Avril était également plongé dans le sommeil lorsqu'on vint lui annoncer le rejet de son pourvoi. Il comprit sur-le-champ ce que signifiait celte communication.
—Allons, dit-il avec le plus grand calme, sans être sorcier, je vois que, demain malin à huit heures, Lacenaire et moi nous battrons un quatre à \ Alhaye de Monto-à-
LACENAIRE. a27
Regni. — Je vaudrais alors entrer en danse le plus tôt possible.
Et il se laissa tranquillement revêtir de la camisole de force. Le condamné était, du reste, dans des sentiments de repentir sincère. Il en avait déjà donné des preuves dans une lettre touchante, adressée à ses anciens camarades de PoissY par l'cntreniise de l'aumônier de celte prison. Cependant, lorsqu'il fut réuni à Lacenaire, un reste de respect humain s'cmparant de lui, il se mit à chanter la Parisienne avec son ancien complice, avant de monter dans la voiture qui devait les conduire àBicètre.
Au bout d'une heure à peu près, la sourricière, escortée par quatre gendarmes, touchait avec fracas à cette destination.
Il était dix heures trois quarts quand lès deux condamnés arrivèrent à Bicêtre.
M. Allard y arriva le même soir et pénétra immédiatement auprès des condamnés pour en obtenir de nouvelles révélations; mais tous deux déclarèrent iiu grefife qu'ils n'avaient rien ajouter à leurs paroles :
— J'ai dit ce que je savais, répondit Lacenaire.
M. le Procureur général n'en avait pas moins délégué M. Commerson, un des greffiers delaCour, pour recevoir les communications qui pourraient être faites au dernier moment par ceux qui allaient mourir. Le même fonctionnaire avait été chargé de surseoir à l'exécution si celte circonstance se présentait.
Lacenaire et Avril avaient été placés dans deux cabanons séparés, mais reliés entre eux par une cloison très
328 LAOENAIRE.
légère, afin qu'ils pussent causer ensemble en élevant la voix. La police aux aguets espérait obtenir par ce moyen quelques renseignements du plus haut intérêt.
— Dors-tu, Avril? dit Lacenaire.
— Non, répondit celui-ci, et toi?
— Ni moi non plus... Tu penses à demain?
— Dame!...
— Je connais certains de mes amis, reprit Lacenaire après une légère pause, qui voudraient bien être à demain soir! Ah! bah! continua-t-il en riant, pour prolonger ma vie j'ai envie de faire des révélations? Sais-tu que je pourrais faire tomber quelques têtes.
— Oh! surtout, répliqua vivement Avril, ne parle pas de la...
— Silence donc, imbécile! cria Lacenaire, en coupant la phrase de son ami, tu oublies que les murs ont des oreilles...
— Ils ne sont pas dangereux alors, s'ils n'ont que cela.
— Oui, mais près des oreilles, il y a des langues . Bonsoir, Avril, j'ai froid, il a gelé aujourd'hui...
— Bonne nuit...
— C'est la dernière : et tu sais le proverbe : — Aux derniers les bons. — Dis donc, je pense à une chose qui me contrarie, moi qui suis si frileux.
— Quoi donc?
— La terre sera bien froide demain...
— Alors demande à être enseveli dans de la fourrure.
Et tous les deux se turent après cet échange de plaisanteries. Ils avaient bien fait pour leurs complices, s'ils en avaient, car MM. de Beaufort, AUard et Canler, pla-
LACENAIRK. - 329
ces dans le chemin de ronde, écoutaient attentivement leurs moindres paroles.
Le lendemain matin, Lacenaire fut grave et silencieux; Avril, résolu et presque de bonne humeur. A. six heures, deux prêtres furent introduits près d'eux : c'étaient les abbés Montés, aumùnier général des prisons, et Azibert, aumônier de Bicêlre.
Avril reçut le dernier avec un empressement ph'in de déférence, écouta ses exhortations dans l'attitude du recueillement, et, comme |)énétré des sentiments les plus religieux :
— Monsieur l'abbé, dit-il à l'ecclésiastique, veuillez accomplir un de mes désirs. Dites demain au prône des prisonniers de Bicètre que je suis repentant de ce que j'ai fait; dites-leur que mon exemple doit leur être utile. Je suis bien coupable, je le sais; mais, si je n'avais pas été privé de ma famille quand j'étais tout jeune, je n'en serais pas oii j'en suis.
Quant à Lacenaire, il accueillit M. Montés avec beaucoup de politesse; mais, persévérant jusqu'au bout dans son rôle d'incrédule il lui dit :
— Je vous remercie, monsieur l'abbé, mais je suis fâché de la peine que vous avez prise. Vous savez que tout cela n'entre pas dans ma manière de voir, et votre visite est inutile. .
Les mots ne sortaient pas de sa bouche avec la même facilité que de celle d'Avril ; car, ainsi qu'on l'observe sur presque tous les condamnés à mort, à leurs derniers moments, l'absence de salivation desséchait sa langue.
Ce n'était pas là un symptôme de faiblesse, pas plus
que la pâleur; c'était tout simplement un fait physiologique, qui, par exception, n'avait pas eu lieu pour Avril.
Une demi-heure après la visite des deux prêtres, on amena les deux patients à la chapelle pour y faire la prière des agonisants. '
Durant cette cérémonie funèbre dont tous les détails sont empreints d'une si navrante tristesse, Avril demeura calme et recueilli; Lacenaire, le visage pâle, resta indifférent à ce qui se passait. La prière terminée, les deux moribonds, escortés des deux abbés, qui continuaient à les exhorter, furent ramenés dans la pièce destinée aux derniers préparatifs. Plusieurs gardes municipaux s'y trouvaient déjà.
Lacenaire demanda une tasse de café et un verre d'eaude-vie qu'il partagea avec Avril. A son lonr, celui-ci se fit apporter un petit verre et en offrit la moitié à Lacenaire, qui l'accepta en lui disant :
— Ma foi, tu as raison, pour le peu de temps qu'il nous reste, il ne faut pas perdre ses anciennes habitudes.
Et tirant un cigare de sa poche, il l'alluma et commença de fumer.
— Fais-moi quelques vers pour dire au peuple avant de mourir? lui dit facélieusement Avril.
— Im.bécile, lui dit Lacenaire, il n'y a que les capons qui chantent pour se donner du courage!...
Eu ce moment trois hommes entrèrent dans la chambre. Les gardes municipaux s'élc-ignèrent un peu pour leur laisser la place libre. C'étaient le bourreau et ses deux aides qui venaient faire la toilette des condamnés.
A l'aspect de ce groupe qui leur indiquait que l'heure
fatale était venue, Lacenaire jeta à terre son cigare, et s'adressant à l'un des trois hommes -.
— Veuillez alfer chercher mon habit bleu, s'il vous plaît, monsieur, je désire le mettre aujourd'hui.
C'était celui qu'il portait à la Cour d'assises. Se reournant ensuite vers M. le directeur de Bicêtre qui veaait d'entrer avec M. Olivier Dufrène, inspecteur géné-
al des prisons de la Seine.
— Ah! monsieur Becquerel, j'ai l'honneur de vous saluer... J'avais fait demander ce matin du papier et de 'encre afln d'écrire à ma famille, on l'a oublié... je vois iju'on est pressé. — Ce sera povj' demain, ajouta-t-il ivec un sourire forcé.
11 salua ensuite l'inspecteur général en lui disant :
— Monsieur Olivier Dufrène, je suis fort aise de vous ^oir. Je vous remercie d'être venu assister à mes derliers moments.
Les préparatifs de cette lugubre toilette se faisaient
la lueur de deux chandelles, par des aides sombres et nuets, car il est d'usage qu'ils n'adressent jamais la paole au condamné. Au moment où l'un d'eux s'apprêtait
couper les cheveux à Avril :
— Ah ! ah ! lui dit le criminel, j'ai fait votre besogne, e me doutais de la chose, et avant-hier j'ai pris mes précautions... je me suis coupé les cheveux... là... voilà e que c'est... Ah! mettez-moi ma calotte sur la tête, fait froid ce matin. — Puis, se l&vantavec vivacité. : — liions, marchons; adieu mes amis, dit-il encore en s'aressant aux personnes présentes.
332 LACENAIRK.