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tjiie ciui pénèwe les cœurs les plus durs. Sa beauté était ia seule chose qui ne fiit pas monotone et froide dans celle maison, où elle répandait le parfum de sa jeunesse, i omnie ces fleurs qui s'entrouvrent à l'ombre des vieux murs et embaument les cours des maisons en ruine.
Douce et pudique, pieuse et dévouée, elle promettait de faire une femme parfaite. M. Lacenaire l'avait vue se développer sous ses yeux, dans toute sa pureté, jusqu'à l'âge de dix-huit ans, et bientôt, pour elle, l'amour succéda ù l'estime dans son cœur jusqu'alors fermé.
Pourtant, il hésita longtemps à la demander en mariage, non pas, comme on pourrait le croire, ù cause de l'inégalité de fortune qui existait entre eux : cette circonstance lui était indifférente : mais à cause de l'effrayante disproportion d'âge qui semblait s'opposer à ceite alliance.
L'amour sans argent opère déjà des prodiges, jugez donc de ce qu'il peut faire lorsqu'il est aidé de la fortune! Aussi, entre cet homme mûr et riche et cette belle fille pauvre, un mariage fut-il conclu sans difficulté.
Mais, hélas: dès les premières années de cette union, madame Lacenaire commença à entrevoir les chagrins qu'elle avait appelés sur sa tète, en unissant sa destinée à celle d'un homme aussi sauvage et aussi sombre que l'était son n:ari.
11 était devenu tics jaloux, et j.our lui complaire, la jeune femme s'était séquestrée du monde. Elle pleurait sa jeunesse dans un isolement qui lui pesait d'autant plus, ([u'aucun enfant n'en était venu rompre le silence.
Oi! était en Î7".i7, M. Ltioenaire avait toujours continué
le commerce des fers. Un orùvc. de choses qu'il détestait avait enfin prévalu en France, et le calme venait d'y renaître après les orages de la politique. Se voyant sans enfant, et ayant perdu l'espoir d'en avoir, après cinq années de mariage, le négociant quitta les aifaires avec une fortune de plus de cinq cents mille francs, et acheta à Francheville une superbe propriété, où il se relira avec sa femme.
Cependant, un an aprèsavoir quitté Lyon, madame Lacenaire, qui se croyait à jamais stérile, devint enceinte et accoucha d'un fils, dont la naissance fut accueillie comme une véritable faveur de la Providence. Elle concentra sur lui toutes ses affections. Bientôt après, une fille vint augmenter la famille, et fut reçue avec moins de joie que l'aîné. Elle mourut à dix-sept ans.
A peine ces deux enfants étaient-ils sevrés qu'une seconde fille vint au monde, et le couple Lacenaire, qui avait si longtemps désespéré d'avoir un héritier, vit, encore après, un autre garçon venir augmenter les charges de leur ménage. — Ce quatrième enfant était celui qui devait devenir si célèbre dans les annales du crime.
Voici le portrait (|ue, dans sesMémoires,Lacenaireatracé de lui-même, tel qu'il est sorti des mains de la nature : « Quant au physifiue, j'avais un coi'ps grêle et délicat en apparence, comme encore aujourd'hui (1835) ; quoique j'aie toujours été d'une constitution robuste, je crois qu'il y a bien peu de personnes plus maigres que moi ; mais, comme pour donner un démenti à celte cliétive conslruclion, je n'ai jamais été malade de ma vie. J'é-
tais très coloré clans ma jeunesse ; je pense même, sans avoir été précisément beau garçon, que j'avais une physionomie assez remarquable. J'avais de fort beaux cheveux, quoique clair-semés. S'ils ont blanchi avant le temps ordinaire, c'est plutôt à l'étude et à une réflexion continuelle qu'il faut l'attribuer, qu'aux malheurs et aux chagrins, qui ont eu peu de prise sur mon fune, aussitôt que je l'ai voulu.
« Il semble que la nature se soit fait un jeu cruel de rassembler en moi tous les dons les plus précieux pour me faire parvenir à ce que le mo-ule appelle le comble de l'infamie et du malheur. J'étais né avec toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur de l'individu et l'ornement de la société. Est-ce ma faute si j'ai été obligé de les fouler axix pieds onoi-même? J'avais un cœur délicat et sensible! Porté à la reconnaissance et aux plus tendres affections, j'aurais voulu voir tout le monde heureux autour de moi. Rien ne me paraissait si doux et si digne d'envie que d'être aimé. La vue du chagrin d'autrui m'arrachait des larmes. Je me souviens, à l'âge de sept ans, d'avoir pleuré en lisant la fable des Deux Pigeons. Je devinais à cet âge, étant seul et isolé, quel sentiment c'était que l'amitié. Mon esprit vif et pénétrant eût fait de moi un homme plus brillant que solide, si les injustices dont j'ai été l'objet au sein de ma famille ne m'eussent pour ainsi dire forcé de me replier en moi-même, de chercher mes jouissances dans mon propre cœur et de me dépouiller d'une sensibilité que je dus regarder comme un présent funeste et dont la nature ne dotait que ceux dont elleavait résolu le malheur.»
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].:t naissance de Lacenaire, loin de plaire h son père ei à sa mère, les aurait, au contraire, si on l'en croit, ren.plis de tristesse : on eut hâte de se débarrasser du lui, comme d'un hôte importun, et il fut confié aux soins d'une nourrice, dont le souvenir lui fut toujours cher, même à l'époque où il se souillait de crimes.
La fortune, si souvent accusée d'inconstance, d'injustice et d'aveuglement, est parfois railleuse et cruelle envers ses favoris!
Le fatal enfant dont nous venons de parler n'allait point niettre un terme à l'accroissement de sa famille, car, après sa venue, neuf autres grossesses laborieuses et pénibles devaient portt r madame Lacenairc à regretter sa stérilité première, et lui faire maudire sa fécondité présente.
De ces treize enfants, il ne restait plus que six : le fds aîné, quatre fdlcs, et celui qui nous occupe.
Madame Lacenaire, croyant sans doute qu'elle n'aurait jamais qu'un seul enfant, avait porté sur un seul toute la somme d'affection que renfermait son cœur. Le père avait imité sa femme sur ce point, et sa sévérité naturelle y aidant, le cadet, par suite des injustes préférences de sa famille pour son frère aîné et du peu d'amitié qu'on lui montiait, devint un enfant jaloux, maussade et dissimulé. Trcs intelligent d'ailleurs, et d'une nature supérieure à celle de son aîné, qui était d'une nullité complète, comme beaucoup d'enfants gâtés, il vit clairement qu'il était venu intenipestivemcnt dans la maison, et dès lors les mauvais sentiments commencèrent ù germer dans son cœur. Il se replia donc sur lui-même.
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et alla chercliei' aiîlfiirs qm^ dans ht robe de sa mère iin lefiigc à ses petits chagrins d'enfanl.
li lisait tous les livres (}ui se trouvaient à sa portée et fréquentait assidûment, sans y être contraint, la maison du maître d'école du village.
Après avoir passé son enfance tout entière à Francheville, il fut emmené à Lyon par son père, qui, pour mettre sa fortune en rapport avec l'accroissement de sa famille, était revenu s'y établir et entreprendre le commerce des soieries, branche d'industrie toute nouvelle pour lui.
L'enfant fut d'abord placé, avec son frère comme externe dans une institution dont les élèves suivaient les cours du lycée de Lyon, mais bientôt on l'en retira pour l'envoyer au collège de Saint-Chamond, à douze iieui s de la ville. Le petit Lacenaire partit avec joie de !a maison paternelle, où il ne trouvait qu'indifférence et rigueurs. Il fit de rapides progrès et remporta quatre prix à la fin de l'année. Mais ces succès ne causèrent pas à l'élève autant de joie qu'on serait disposé à le croire, car le jour de la distribution des prix, aucun de ses parents ne fut présent à son triomphe.
Suivant l'usage, le jeune lauréat alla passer les vacances dans sa famille, précédé de renseignements favorables sur sa conduite et de pieuves évidentes de son application au travail. M. Lacenaire le reçut très bien, quoiqu'en moralisant toujours, ainsi qu'un père de comédie. Sa mère semblait s'être dépouillée de ses préventions contre lui ; elle l'embrassa en versant des larmes, le pressa sur son sein et le couvrit de mille baisers.
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L'enfant joignit ses larmes aux sienno?, sans articuler un seul mot, tant la joie l'étouffait.
« il est certain, dit Laccnaire, que si ma mère m'eût continué ces marques de tendresse, elle eût changé son existence et la mienne. »
Il faut pourtant dire la vérité; le lils,une fois^ccs premières effusions passées, conserva à l'égard de sa mère la froide réserve, la taciturnité et la raideur que ses premières injustices lui avaient inspirées. Peut-être quelques marques d'amour filial lui eussent-elles ramené dès ce jour le cœur maternel, mais il ne l'essaya même pas, et, le lendemain de son arrivée, tout rentra dans l'ordre accoutumé.
C'est à partir de ce moment que les torts furent de son côté et y restèrent malheureusement toujours.
Après deux autres années de séjour à Saint-Chani'Mid, rélève fut renvoyé de ce collège pour avoir médit de la religion catholique et fait l'éloge du protestantisme.
CHAPITRK 111.
Révolte an collège. — La liste des conjurés et la table de? proscripjons. — Preiîiii're communion.— LaPrédiction.
A sa sortie, il fut placé au séminaire d'Alix, à quelques lieues de Lyon. C'était un triste séjour que celui de cet établissement. A l'exceplion de M. Reffay de Lusignan, un des professeurs, tout le personnel enseignant
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lait (l'une sévérité outrée et d'un rigorisme ridicule. Les lèves étaient cafards et s'espionnaient les uns les autres u pro!it des supérieurs. Le collégien de Saint-CIiamond e tarda pas à prendre cette maison en horreur et à faire Dut son possiljle pour en être chassé ; il n'y réussit que pop. On le renvoya alors au lycée de Lyon.
Il s'y trouvait à peine depuis deux mois qu'une révolte
éclata. On élait alors en 1815. L'Empereur s'échapait de l'île d'Elbe et marchait sur Paris.
Les provinces placées sur sa route étaient dans uneagiation extrême, et la fermentation descendait pour ainsi ire de la tète des hommes àcelle des enfants. Lescollégicns e Lyon se soulevèrent et crièrent : Vice la Bepuilûjue!
Contrairement à ce qui se passe dans le monde, les hefs de ces conspirateurs imberbes se compromirent
us que les simples soldats, et furent tous renvoyés. On e réserva d'en finir avec les autres quelques jours après,
Lacenaire n'avait pas trempé dans cette insurrection niversitaire ; car, en dépit de Tite-Live et de Démoslène, il n'a jamais eu de goût pour la république, futile grecque ou romaine. Mais comme les principaux gents de la révolte l'avaient porté sur une « liste des onjurés , » qu'ils s'étaient crus obligés de faire pour béir aux saines traditions classiques, et comme de )ut temps cette fameuse liste, si inutile entre gens qui B connaissent, n'a jamais été composée que pour tomber ux inains^du tyran, dans le quatrième acte des tragéies, celle des lycéens se trouva naturellement au pouvoir u proviseur. A son tour, ce fonctionnaire dressa sa %hl€ de proscription, et expédia l'ex-séminariste à ta
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famille par une des premières fournées qui eut lieu. Quand on reconnut l'innocence de l'expulsé, on ne voulu! jamais, malgré les démarches persistantes de son pèie, le réintégrer au lycée qu'en qualité d'externe.
Cette injustice fut commise à l'instigation d'un maître détud(>s, affligé d'un vice infâme, que Lacenaire avait surpris en flagrant délit d'attentat aux mœurs.
Devenu externe, l'élève se livra avec passion à la pratique de l'école buissonnière, et forma, avec une douzaine de gaillards de son âge, un cercle ambulant dont les séances se tenaient dans les petits cafés borgnes de la ville ou dans les auberges situées le long des saulées de la Saône. Ce genre de vie coûtait cher à mener, et h- jeune Lacenaire, qui soupçonnait à peine à Saint-Chamond et fi Alix de quelle utililé pouvait être l'argent, ressentit tout d'un coup un grand besoin d'en avoir. Ce û'était pas chose fiicile! 11 songea tout d'abord, pour se iirer d'all'aire, à la première opération qui vient en tète au collégien ayant des passions à satisfaire, et résolut de tirer parti de ses livres oIassi(iues. 11 commença timidement i)ar négocier son Jardin des racines grecques: mais en ayant tiré peu de fruit, comme dirait un vaude- | villiste, il livra à la circulation une collection de dictionnaires grecs et latins, et plusieurs autres livres. [
Sun escarcelle se remplit au moyen de ces spécula- f lions de librairie fréquemment renouvelées; mais toute 1 chose a une fin, surtout la bibliothèque d'un lycéen, et 1 l'élève se trouva eiuore au dépourvu. Ce fut alors qu'il i forma avec son frcre aîné une association dont le but
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tait 1 t'xpluitatioii de l'armoii-e de leur mère. Madame .acenairo y plaçait l'argeiil que son mari lui donnait our subvenir aux dépenses du ménage ; mais les sommes iminuaient si rapidement, que, pour les soustraire aux ?ntatives de son second tils, — qu'elle soupçonnait n Drl, — elle avait placé sa clef dans un endroit connu
elle seule, et confié à son favori ses soupçons et le ecret de cette cachette. Ce qu'il y avait de comique dan? 1 conduite de la pauvre femme, c'est que ce n'était point
cadet, mais au contraire l'aîné de ses enfants, son prêtre, qui la dévalisait.
Ne pouvant plus vo!er par lui-même, rii>pocrite voulut éterminer son frère 'i retirer, comme un autre llatoti, ?s écus de l'armoire. 11 lui indiqua la place où se trouait la clef du trésor, et il fut convenu que, pendant que un volerait, l'autre cajolerait la mère dans une autre ièce de l'appartement.
— Et combien faudra-i-il prendre chaque fois, demanda iuilié?...
— C'est selon, dit l'aîné; quand je dirai à maman : mbrasse-moi vingt fois, trente fois, soixante fois, iu rendras vingt, trente, soixante francs...
— C'est bien.
Ce qui était convenu fut exécute avec un aplomb, une dresse et une précision dignes des industriels les plus [iroiîs. Ils perfectionnèrent leurs moyens d'exécution, jventèrent des combinaisons, des signes et un argot mt particulier pour s'entendre, et ils furent d'accord a effet jusqu'au jour où, pour un louis, ils se disputèjnt et lumpiisnt la société.
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Ce fut lu'ocisémem pendant cette époque de dissipation et à cette heure oit les défauts de l'adolescent se changeaient en vices, qu'on songea à lui faire faire sa première communion. Ce n'était pas chose facile, car l'externe, esprit fort, regardait comme ^me corvée l'accomplissement de cet acte. Aussi, lorsque, la veille de communier, son confesseur, voyant, au degré de son instruction religieuse et à ses allures, qu'il n'était pas préparé à recevoir le divin Sacrement, l'engagea à ajourner cette cérémonie, le pénitent lui répondit avec une bonhomie assez narquoise : — « Oh ! mon père, dans dix ans je ne serai pas mieux préparé que maintenant. « Le prêtre était un homme simple et pieux ; il ne comprit pas le sens double et malicieux de cette réponse, et donna l'absolution au communiant, lequel se rendit immédiatement... au spectacle.
Talma jouait, ce soir-là, à Lyon, ce rôle de Manlius, qui est resté une de ses plus belles créations, et le collégien, qui ne révaitquespectacle,récoutait dans l'extase.
La tragédie finie, il alla en droite ligne, le cœur encore tout palpitant des émotions de la soirée, dans la loge du concierge du théâtre, d< mander à voir le grand acteur, auquel il avait une prière à adresser.
11 ne put y parvenir, car tout ce qu'il y avait h Lyon d'hommes éclairés et amis de l'art encombraient la loge du tragédien. Le spectateur enthousiaste ht une ronde aux alentours du théâtre pour l'attendre usa sortie; mais Manlius, entouré d'une suite d'admirateurs, monta en voiture et se rendit chez un de ceux qui s'étaieut disputé l'honneur de le loger.
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Le jeune hommo retourna inélaiiooliquemenf chez son père, mit son relard sur le compte de la retraite qui précède la communion, et monta le lendemain à la sainte table. 11 en était à peine descendu, qu'il s'entourait de mystère et écrivait à Talma la lettre la plus suppliante du monde pour le prier de rattacher à sa personne et de l'emmener à Paris « joii.er la tragédie. » — C<»mme, tous les hommes de grande renommée, l'artiste était en hutte à toutes sortes de missives et n'y répondait qu'à son corps défendant. 11 est probable qu'après avoir souri de cette requête naïve il n'y attacha pas grande importance, car le solliciteur ne reçut jamais de réponse de l'acteur tragique.
Hélas ! à quoi tiennent les destinées?... Si Talma avait fait droit à cette humble demande, Lacenaire serait, en ce moment peut-être, un confident consterné à la Comédie-Française ou un traître enroué au boulevard ; mais soit (Lu'il dût finir par s'aigrir le caractère à force d'écouter des récits et des songes classiques ; soit qu'il dût s'égosiller à envoyer au public les tirades de MM. Donnery et compagnie, mieux eût valu pour lui être réduit a ces extrémités que de briller d'un si sombre éclat sur la scène criminelle.
gPHJn matin, son père et lui traversaient ensemble la place des Terreaux. C'était un jour d'exécution. Ils ignoraient tous deux cette circonslaïuê, et ne s'en aperçurent qu'en face de la guillotine. M. Lacenaire, furieux contre sonlils, qui venait de commettre une nouvelle escapade, s'arrêta, et lui montrant l'échafaud avec sa canne :
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— Tiens, lui liit-il, regarde: si tu ne changes pas, c'est ainsi que tu Uniras!...
Cet horoscope funeste impressionna à tel point le jeune homme, qu'il y pensait encore longtemps après.
'( Dès ce moment, racontait-il plus tard, un lien invisible exista entre moi et l'affreuse machine. J'y pensais souvent sans pouvoir m'en rendre compte. Je finis par m'habituer tellement à cette idée, que je me figurais que je ne pouvais pas mourir autrement. Que de fois j'ai été guillotiné en rêve. Aussi ce supplice n'aura-t-il point pour moi le charme de la nouveauté ! Il n'y a, à vrai dire, que depuis que je suis en prison que je ne fais jtius de ces rêves-là. »
Le jour de cette exécution, M. Lacenaire ton luisait son fils chez un ouvrier pour le mettre en apprentissage et lui faire connaître la fabrique, selon l'usage des Lyonnais, car les affaires du négociant se dérangeant de plus en plus, il avait renoncé à faire suivre toute autre carrière à son cadet que celle du commerce. Cette résolution dont on lui cachait la cause réelle affl geait fort le jeune homme, et il protesta de toutes ses forces contre son exécution.
Un mois après aoir commence cet apprentissage, il q'tîittait Lyon pour entrer au collège de Chanibery. Il y fut heureux pendant dix mois, mais à la fin de l'année scholaire, s'élant baftu avec un prêtre qui remplissait les fonctions de maître d'éUidcs, il fut congédié. L'élève récalcitîMt avait renqjurté deux prix. En retournant à l\ou \^ collégien ix'-voUé s'arrêta au pont de
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Heauvoisin pour passer la nuit, et ce fut là qu ii fat initié par une servante d'auberge à des sensations qu'il ignorait encore. Revenu à Lyon, il entra chez un avoué, non pas pourse préparer aux luttes futures du barreau, ainsi qu'il le désirait vivement, mais, comme le lui apprit son frère, pour apprendre un peu de procédure et de chicane, choses si utiles dans les affaires.
Ces paroles furent une nouvelle déception pour le clerc, et le dégoûtèrent sur-le-champ de l'étude. On l'envoya chez un banquier, et ce fut à un bal donné par son p^Vj.on qu'il rencontra la seule femme qu'il ait jamais aimée sincèrement de sa vie. Cet amour, qui fut couionné de succès, dura deux ans. Celle qui l'inspira était une femme mariée, que nous nous abstiendrons de désigner, car, à l'heure présente, elle est veuve et vit encore à Lyon.
Après la banque, le commis aborda le notariat ; il travailla en qualité de clerc chez un des premiers notaires de la ville. La maison de son pcre lui était devenue à charge. Ce n'était pas assez de tous les éléments de discorde qui s'y trouvaient déjà : la politique y vint encore jeter ses brandons. Le père était un royaliste exalté et fanatique; le fils s'était mis, pour faire comme les autres jeunes gens, avec les libéraux, et quand M. Lacenaire apprit cette circonstance, sa fureur ne connut plus de bornes. Pendant cet état d'excitation, on accusa le jeune homme d'avoir détourné de l'étude dix francs, affectés à la levée d'un certificat d'hypothèque. C'était faux, le clerc était innocent; mais son père faisait chorus avec ses accusateurs, et ne voulait point entendre ses raisons ni ses justifications.
— Je ne sais pas encure un voleur! dit-il impatienté.
— Celui qui vole ses pareuts peut voler partout, monsieur, lui répondit sentencieusement M. Lacenaire.
Le jeune Lyonnais quitta sa famille après ces paroles, et se rendit à Paris.
Helas ! son père ne croyait pas si bien dire, car il ne manquait au jeune homme, pour devenir un des plus fiuneux bandits de son temi)s, que deux choses : la nécessité et l'occasion. Aussi, lorsqu'elles se réuniront pour le tenter, on verra de quoi il sera capable. C'était à Paris que Lacenaire devait montrer son savoir-faire, et c'est là en effet que nou' allons le voir déployer son énergie pour le crime.