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PRÉFACE

On a publié de nombreux et remarquables ouvrages sur la vie et l'œuvre du Père Lacordaire. Nous n'avons pas la prétention de refaire ce qui a été déjà très bien fait. Dans ce modeste livre écrit en collaboration avec M. PaulVulliaud, nous avons seulement voulu dégager le côté vivant, la physionomie intime et privée de l'illustre dominicain, sa personnalité immédiate et agissante, qui semble peut-être un peu trop sacrifiée dans les ouvrages de longue haleine. Pour cette raison, nous nous sommes fait un devoir de ne toucher qu'en passant aux doctrines qui ont été et sont encore l'objet de discussions passionnées. Le détail caractéristique, l'anecdote pittoresque ont été surtout l'objet de notre préoccupation. Nous avons consulté, autant que possible, pour cette monographie, des livres de première main et de bonne documentation. De précieuses brochu-

res, devenues très rares, nous ont fourni des renseignements qui peuvent presque passer pour inédits.

Les saints, a dit Pascal, étaient des hommes comme nous. Les grands catholiques ne sont pas des saints et, par conséquent, ont été bien plus hommes encore et nous touchent de bien plus près. Leurs œuvres sont connues ; leurs personnes sont dignes de devenir populaires. La figure du grand prédicateur de Notre- Dame est certainement une des plus glorieuses et des plus françaises.

La jeunesse de Lacordaire. — Un prédicateur de huit ans. — Lacordaire étudiant et voltairien. — Ses succès d'avocat. — La vie à Paris. — Conversion subite. — Le chambre de la rue du Mont-Thabor. — Lacordaire et Berryer.

Jj^i> Bajyj^e- H wiri JLacordaire naquit le 11 mai 1802, à Recey-sur-Ource, petit village de la Côte- d'Or, près Châtillon- sur- Seine. Il fut baptisé par l'abbé Magné, qui, ayant refusé, en 1793, de prêter le serment révolutionnaire, se réfugia en Italie et revint après la tourmente s'adresser au médecin de son pays, M. Lacordaire, père du futur prédicateur.

M. Lacordaire mourut en 1806, à Dijon, où il s'était établi. Il laissait cinq fils. Dans une brochure publiée vers 1844 (1), M. Albert Du Boys, ancien magistrat retiré à Grenoble, nous apprend qu'à cette époque l'aîné des enfants était mort. Le second fut quelque temps sous-

(1) Ce doit être la première notice écrite sur Lacordaire. Elle fut publiée dans Y Ami des pauvres, almanach du bon catholique de Grenoble et dans les Annales de philosophie chrétienne, t. XXIX.

directeur de la Reçue des Deux- Mondes, puis professeur d'histoire naturelle à l'Université de Liège. Le troisième enfant fut le célèbre dominicain. Le quatrième était architecte et premier adjoint au maire de Dijon, et le cinquième capitaine de carabiniers.

« De quatre enfants qu'avait ma mère, dit Lacordaire, elle ne tenait à aucun comme à moi. La douceur de mon caractère plaisait au sien. » Heureuse d'encourager ses premiers instincts religieux, sa mère lui avait arrangé une petite chapelle pour qu'il y célébrât sa messe enfantine. Le P. Chocarne raconte à ce sujet quelques détails qu'il tenait d'un prêtre ayant connu la servante de l'enfant, Colette Marquet, morte le 20 novembre 1862. Cette servante assistait à peu près seule à la messe du petit Henri, que ses deux frères servaient. « — Asseyez- vous, Colette, disait l'enfant, le sermon sera long aujourd'hui. » Son goût pour la prédication était déjà si impérieux, que l'émotion qu'il y mettait effrayait parfois sa bonne. « Monsieur Henri, assez ! assez ! Vous allez vous faire mal! — Non, non, disait l'enfant. Il se commet trop de péchés ; la fatigue n'est rien. Je veux prêcher toujours. » Et il continuait ses véhémentes apostrophes

contre l'incrédulité du temps. M. Lorin ajoute même qu'à l'âge de huit ans« il lisait à haute voix aux passants les sermons de Bourdaloue, imitant, à une fenêtre qui lui servait de tribune, les gestes et la déclamation des prêtres qu'il avait entendus prêcher. »

A dix ans, Lacordaire entra au Lycée de Dijon avec une demi- bourse, quelques mois avant la fin de l'année scolaire. Cette époque de sa vie devait lui laisser de pénibles souvenirs. « Mes camarades, raconte- 1- il dans ses Mémoires, dès les premiers jours me prirent comme une sorte de jouet ou de victime. Je ne pouvais faire un pas sans que leur brutalité trouvât le secret de m' atteindre. Pendant plusieurs semaines je fus même privé par violence de toute autre nourriture que ma soupe et mon pain. Pour échapper à ces mauvais traitements, je gagnais, pendant les récréations, quand cela m'était possible, la salle d'études, et je m'y dérobais sous un banc, à la recherche de mes maîtres ou de mes condisciples. »

Ces indignes traitements devaient bientôt finir. A la rentrée suivante, le jeune Henri retrouva des camarades moins agressifs. C'est à cette époque qu'il connut M. Delahaye, alors

âgé de vingt- cinq ans et élève de l'Ecole Normale. Ce professeur de classe élémentaire se prit d'affection pour Lacordaire, qui suivait les cours de sixième. Quoi qu'il ne fût pas élève de M. Delahaye, on lui permit d'aller travailler chez lui pendant les études. « Là, pen-% dant trois années, lisons- nous dans les Mémoires, il me prodigua gratuitement les soins littéraires les plus assidus. » Ce M. Delahaye, qui lui faisait lire et apprendre des tragédies de Racine et de Voltaire, fort honnête homme, d'ailleurs, était complètement indifférent en matière de religion et il n'en parlait jamais. « Si ce don précieux ne lui eût fait défaut, dit Lacordaire, il eût été pour moi le conservateur de mon âme, comme il fut le bon génie de mon intelligence ; mais Dieu, qui me l'avait envoyé comme un second père et un véritable maître, voulait par une permission de sa providence que je descendisse dans les abîmes de l'incrédulité, pour mieux connaître un jour le pôle éclatant de la religion révélée. »

Les croyances religieuses allaient, en effet, bientôt s'éteindre dans l'âme de Lacordaire. Sa première communion, qui date de 1814, devait être ce qu'il appelait sa « dernière joie reli-

gieuse et le dernier coup de soleil de l'âme de sa mère sur la sienne. »

S'il faut en croire son propre témoignage, Lacordaire fut d'abord un assez mauvais élève et n'eut pas, avant sa classe de rhétorique, de bien grands succès scolaires. En rhétorique, des couronnes nombreuses « éveillèrent plutôt son orgueil qu'elles ne récompensèrent son travail ». Il obtint un prix d'honneur hors concours, et termina ses études classiques par une philosophie « pauvre », sans étendue ni profondeur ». Cette sévère appréciation semble trop modeste à son ami Foisset:

« Ce n'est pas en rhétorique seulement, quoi qu'il en ait dit, que commencèrent à éclore les germes littéraires déposés par M. Delahaye dans sa jeune intelligence ; ses notes universitaires de troisième et de seconde, que j'ai sous les yeux, démentent cette appréciation. Ce n'est qu'en rhétorique pourtant, je le reconnais, qu'il prit tout à fait le vol de l'aigle ; de ce moment, non seulement il dépassa, mais il éclipsa tous ses condisciples. Le collège de Dijon n'a pas eu un second exemple d'une supériorité aussi éclatante ; et cette supériorité eut un tel retentissement, que le nom d'Henri Lacordaire conquit dès lors une sorte de celé-

brité dans toute sa province. Je me rappelle que celui qui le portait nous paraissait déjà comme couronné d'une auréole, quand il vint s'asseoir à côté de nous sur les bancs de l'Ecole de Droit de Dijon, au mois de novembre 1819. »

Les succès des dernières années valurent, en effet, à Lacordaire, une grande réputation. L'abbé Joseph Régnier raconte qu'avant l'ouverture des classes, quand les pensionnaires défilaient, les élèves se montraient le jeune lauréat, en disant : « Tiens, le voilà ! le voilà ï » Entré un an après lui au Lycée de Dijon, l'abbé Régnier fut le condisciple de Lacordaire à Saint- Sulpice (1). Il a écrit une brochure curieuse, aujourd'hui très rare, où nous puiserons bien des détails.

A l'Ecole de Droit, où il entra en 1819, Lacordaire ne fut pas non plus un très bon étudiant, bien qu'il y ait obtenu quelques succès, s'il faut en croire le témoignage de M. Riambourg, ancien procureur général du roi et président de Chambre à la Cour royale de Dijon. Mais là encore Foisset trouve Lacordaire trop modeste : « Mes souvenirs de condisciples et les registres de la Faculté de Droit protes-

(1) Année dominicaine, juillet 1865, p. 281.

tent hautement contre l'idée que le P. Lacordaire s'était faite d'Henri Lacordaire légiste. » Au moment où il entrait à l'Ecole de Droit, Lacordaire était à peu près démocrate et voltairien. Il fit cependant partie en 1821 d'une société d'études littéraires, à tendances plutôt monarchistes et religieuses, qui comptait parmi ses membres Brugnot, un poète qui n'eut pas le temps de donner sa mesure, et Foisset, qui devint magistrat et publia quelques ouvrages remarquables (1). Cette fréquentation adoucit un peu les préjugés antireligieux de Lacordaire. La Société comprenait quatre sections : histoire, philosophie, droit public, littérature. Lacordaire tint le premier rang partout (2). Foisset dit que son talent oratoire enthousiasmait les auditeurs : « Chacune de nos [sections avait son programme d'études. Chaque semaine l'ordre du jour appelait une des questions du programme; un membre désigné à l'avance lisait un rapport, qui préparait et ouvrait la discussion. Plus qu'aucun d'entre nous, Lacordaire descendait dans la lice. Le courant d'idées qui

(1) Entre autres, une Vie du R. P. Lacordaire, qui parut seulement en 1870.

(2) Lacordaire avocat. Discours prononcé à la rentrée de la conférence des avocats, le 23 décembre 1898, par Brunhes.

dominait parmi nous n'était pas le sien. Le rapport entendu, il éprouvait donc souvent le besoin de protester. Alors c'était comme l'éruption d'un volcan. Jamais depuis je n'ai rencontré nulle part ailleurs une pareille soudaineté, une pareille impétuosité, une pareille richesse d'improvisation. »

Lacordaire n'avait, à cette époque, aucune espèce de foi religieuse. Il lut Voltaire et Rousseau ; mais il fut surtout séduit par Rousseau, dont le mouvement et l'éloquence convenaient à son tempérament littéraire. Il ne jurait alors que par le Contrat Social et la Profession de foi du Vicaire Savoyard.

Un jour (le 5 mars 1822), il se produisit un coup de théâtre. Lacordaire demanda la parole, renia Rousseau et ses doctrines, et se déclara pour la Restauration et pour la Charte. Ce n'était pas encore la conversion religieuse ; c'était la conversion politique, qui lui permettait déjà d'entrevoir les bienfaits individuels et le rôle social du christianisme. On l'acclama, on le porta en triomphe. Foisset raconte la scène tout au long. A partir de ce moment, très préoccupé par la question religieuse, Henri Lacordaire voulut s'en entretenir régulièrement, plusieurs fois par semaine, avec un mem-

bre de la Société d'études, qui devait répondre à ses objections, éclaircir ses doutes, convaincre son esprit rebelle. Cette controverse dura cinq mois. Le jeune avocat y montra beaucoup d'ardeur et de bonne foi, reconnaissant avec grâce la faiblesse des difficultés qu'il proposait. Son incrédulité cédait peu à peu.

En 1822, Mme Lacordaire se décida à envoyer son fils faire son stage d'avocat à Paris, et M. Riambourg lui remit une lettre d'introduction auprès de M. Guillemin (1). « Il ne s'agit plus que de lui donner une bonne direction » disait cette lettre en parlant du jeune homme. En lisant la recommandation de son confrère Riambourg, M. Guillemin ne douta pas un instant (il le dit dans ses Souvenirs intimes) « qu'il ne fût question de faire entrer le jeune homme dans la Congrégation ». — « Si je comprends bien cette phrase, lui dit-il, il s'agit, ce me semble, de vous indiquer un bon Directeur et un bon confesseur? » — Oh! non, Monsieur, répondit vivement Lacordaire.

Le jeune avocat prêta serment le 10 novembre devant la Cour. Pendant les dix- huit mois

(1) M. Guillemin est l'auteur de plusieurs ouvrages religieux : les Souvenirs du ciel, les Anges de la Bible, les Emotions de la terre, etc.

qu'il passa dans l'étude de M. Guillemin à préparer les affaires, mémoires et consultations, le jeune homme fit preuve d'une vive intelligence et d'une grande faculté d'assimilation. Son « patron » n'entama jamais avec lui de dispute théologique. Lacordaire réfléchissait beaucoup à ces questions et un lent travail invisible se faisait dans son esprit.

Il habitait, à cette époque, rue du Mont- Thabor, une petite chambre sous les toits. Il exerçait, à vingt- deux ans, la carrière d'avocat, bien qu'il n'eût pas encore l'âge requis par l'ordonnance du 20 novembre 1822. « Si j'étais cité au conseil de discipline, disaitil, j'en serais quitte pour un beau discours, et voilà tout. » Les premières plaidoiries de Me Lacordaire eurent du succès. On cite le mot du premier président Séguier : « Messieurs, ce n'est pas Patru, c'est Bossuet. » Son talent lui amena vite des clients. « J'ai maintenant trois affaires entre les mains, écrit- il à son ami et compatriote Ladey, une qui sera plaidée en audience solennelle et plaidée par moi. C'est une question d'état magnifique. Il s'agit d'un fils naturel de la belle- sœur du prince de Wagram ; une autre contre quatre huissiers que j'accuse de faux en écritures publiques ; une

troisième contre un usurier de Langres et qui présente de belles questions de droit (1). »

Secrétaire de M. Guillemin, qui venait d'être nommé avocat à la Cour de Cassation, Lacordaire eut aussi l'occasion de se faire entendre en Cour d'Assises. « J'ai plaidé aux assises, écrit-il à son ami Lorain, qu'il a laissé en Bourgogne, et j'ai réussi à sauver mon client de l'accusation de faux. Le Journal des Débats m'a nommé dans son numéro du 26 juillet. » M. Brunhes a eu la curiosité de rechercher le numéro de ce journal : On y racontait, en effet, que « trois individus, Théodore Schwob, Abraham Jowan et Samson Franc, ont paru devant la Cour d'assises, sous l'accusation de faux et d'escroquerie, non moins étonnante par la hardiesse de manoeuvres employées que par le commencement de succès qu'elles ont obtenu. » Séduit par ses qualités d'orateur, le procureur général de la Cour de Cassation, M. Mourre, engagea Lacordaire à venir travailler chez lui. C'est ainsi que le jeune homme partagea son temps entre le cabinet de M. Mourre et celui de M. Guillemin, secrétaire

(1) Lettres de Lacordaire publiées par Mrae Victor Ladey et de Vyré. Lettre du 31 décembre 1822.

libre du procureur général, dont il avait épousé la nièce.

On sait comment Lacordaire fit alors la connaissance de Berryer. Le célèbre avocat, l'ayant entendu plaider, l'invita à venir le voir le lendemain et lui dit : « Vous pouvez vous placer au premier rang du barreau ; mais vous avez de grands écueils à éviter, entre autres l'abus de votre facilité pour la parole. » On prétend que les prédictions de Berryer allèrent plus loin, et qu'il entrevit pour Lacordaire ses futurs succès d'éloquence religieuse. M. Brunhes a remis les choses au point :

« Avant d'entrer au séminaire, Lacordaire (il me l'a affirmé) n'a eu avec M. Berryer que cet unique entretien, dont j'ai la date précise, 8 février 1824. On vient de voir en quels termes l'entretien en question était résumé, quinze jours après, par Lacordaire lui-même. Trentesept ans plus tard, le fait s'était transformé dans la mémoire de M. Berryer. L'illustre orateur croyait avoir dès lors prédit les Conférences de Notre-Dame ; et c'est ainsi qu'en recevant le P. Lacordaire à l'Académie française, M. Guizot s'est cru fondé à mettre sur les lèvres de M. Berryer cette parole : « Faitesvous prêtre, et vous deviendrez un éminent

orateur de la chaire. » J'atteste que, le lendemain même, le 25 janvier 1861, le Père m'a donné l'assurance la plus formelle que M. Berryer ne lui a dit, de près ni de loin, rien de semblable. »

Malgré ces brillants succès, Lacordaire (estil besoin de le dire?) restait insensible à la gloire. Les aspirations de son cœur dominaient les rêves de son intelligence. La mélancolie envahissait l'âme de celui qu'on a comparé quelquefois à René : « Ils me prédisent tous un bel avenir, écrit-il, et cependant je suis quelquefois fatigué de la vie. Je ne veux plus jouir de rien. La société a peu de charme pour moi, les spectacles m'ennuient, je deviens négatif dans l'ordre matériel. Je n'ai plus que des jouissances d'amour- propre ; je vis de cela, et encore je commence à m'en dégoûter. J'éprouve chaque jour que tout est vain (1). »

Seul dans sa petite chambre de la rue du Mont-Thabor, en proie aux émouvantes luttes de la foi et de la raison, Lacordaire fut enfin touché par la grâce. Or, il n'était pas de ceux qui ne font que la moitié du chemin, qui résistent à l' entraînement de leur sincérité et qui

(1) Lorain. Correspondant, t. XVII, 1847.

transigent en restant catholiques à demi.

Il pressentait lui-même l'issue de cette crise. Il écrivait, le 23 novembre 1823, à un de ses amis, que M. Guillemin désigne sous les initiales de M. A. F... alors jeune avocat (1) : « J'ai l'âme extrêmement religieuse et l'esprit très incrédule ; et comme il est de la nature de l'âme de soumettre l'esprit, il est probable qu'un jour je serai chrétien. » Ce sont ses opinions sociales qui amenèrent le changement de ses opinions religieuses. « Si je recherche au fond de ma mémoire, avouait- il, les causes logiques de ma conversion, je n'en découvre pas d'autres que l'évidence historique et sociale du christianisme, évidence qui m' apparut dès que l'âge me permit d'éclairer les doutes que j'avais respires avec l'air dans l'Université (2). »

En même tempsqu'il travaillait chez M. Guillemin, Lacordaire faisait aussi partie d'une Conférence de jeunes avocats, présidée par M. Berryer, et de la Société d'Etudes littéraires fondée par M. Bailly, le père du supérieur de L'Assomption à Paris. C'est là que

(1) C'était l'avocat Fontaine.

(2) Considération sur le système philosophique de M. de Lamennais, ch. x.

Lacordaire lut ses premiers essais : La Fée Aline, Influence du sol sur V amour de la patrie... On comptait parmi les membres de cette Société des personnes qui se sont fait un nom : Cazalès, connu par ses Révélations de la sœur Catherine Emmerich ; Charles Lenormant, qui devint directeur du Correspondant ; l'historien Comte de Champagny, Du Lac, un des théologiens de Y Univers, Bonnetty, le fondateur des Annales de philosophie chrétienne, etc.

Un matin du mois de mai 1824, Lacordaire entra chez M. Guillemin. — Je vais vous quitter lui dit- il. — Et pourquoi ? Nous sommes si bien ensemble. — Il faut que je vous l'avoue, reprit Lacordaire : voilà six mois que je lutte. Je crois maintenant, et je crois avec une telle conviction, qu'il n'y a pas de milieu pour moi ; il faut que je me donne tout entier à Dieu ; il faut que je sois prêtre. »

Deux mois après, le jeune homme écrivait à son patron :

« Paris, 27 juillet 1827.

« Je ne sais par où je dois commencer... Tant de fois j'ai voulu le bien sans l'exécuter ! — La volonté de Dieu s'est fait entendre si

souvent à moi sans que je l'aie suivie, qu'après toutes ces incertitudes, tous ces projets, je ne sais pas quelle confiance pourra vous inspirer la résolution dont je viens de vous faire part... J'aurais en vain essayé de toutes les professions, une seule me convenait parce que Dieu m'appelait à une seule. J'ai tenté la carrière du barreau, je n'ai pas rencontré ce que j'avais longtemps cru voir dans la profession d'avocat: la chose a un beau côté ; mais tout cela est entouré de procédure, de chicanes, d'un travail longtemps aride et fastidieux. Restait la magistrature et la profession des lettres. Dans la première, je n'entrevoyais rien qui pût satisfaire mon cœur, mais beaucoup de choses qui l'effrayaient ; dans la seconde, j'ai trouvé quelque bonheur, le calme, l'indépendance, les charmes de l'imagination occupée de belles rêveries. Mais tandis que, maître de tous mes instants, sans inquiétude de l'avenir, ne faisant que des choses agréables, je croyais avoir trouvé tout ce qui devait combler mes désirs, je sentais au fond de mon cœur une inquiétude et un mécontentement que rien ne pouvait guérir. Je me suis adressé à Dieu avec ardeur, avec un complet abandon de tous mes goûts, toutes mes passions, toute ma volonté.

Alors s'est présentée à moi cette idée que je ne serais heureux qu'en me consacrant au service de Dieu, dont la beauté et l'amour ne changent pas. Et du moment où je formai la résolution d'être un bon prêtre, je sentis dans mon âme, et je dirai presque dans tout mon sang, une fraîcheur et un repos que je ne connaissais point encore. J'ai longtemps lutté contre ma vocation ; que de peines je me serais évitées en me jetant dans les bras de Jésus- Christ ! Quand je songe à tous les obstacles que des parents irréligieux auraient pu mettre à une semblable vocation, je le bénis de m' avoir fait connaître sa sainte volonté par la voix de mon père et de ma mère. Ah ! que je ne change jamais ! que le démon ne vienne jamais troubler cette résolution qui me rend avec la paix de la sagesse le cœur de mon tendre père. 77 me fallait la présence continuelle des autels de Jésus-Christ. »

Lacordaire à Saint-Sulpice. — Les objections. — Lacordaire musicien. — L' 'éloquence du réjectoire. — Les cheveux de Lacordaire. — Lacordaire aumônier. — Connaissance avec Lamennais. — Fondation du journal L'Avenir.

Dans l'intention d'entrer au séminaire de Saint-Sulpice, Lacordaire voulait solliciter une demi- bourse, pour alléger un peu les charges de sa famille. M. Guillemin l'accompagna chez l'abbé Baudot et l'abbé Borderies, afin de savoir quelle était la marche à suivre pour obtenir cette faveur. La conversation qui eut lieu à l'archevêché entre Lacordaire et l'abbé Borderies, vicaire général, mérite d'être rappelée. Il s'agissait d'avoir un acte d' excorporation du diocèse de Dijon. M. Borderies présente lui-même une feuille de papier à son jeune pénitent, qui se met en devoir d'écrire sous sa dictée la lettre suivante, dont je suis certain, dit M. Guillemin, de me rappeler tous les termes :

« A Sa Grandeur, Monseigneur l'évêque de Dijon,

« Monseigneur,

« ( Comment vous nommez- vous ? dit M. Borderies. — Henri Lacordaire. — Votre âge et votre pays? — Né à Recey-sur-Ource, Côted'Or, le 12 mai 1802.)

« M. Borderies reprend la dictée :

...supplie Votre Grandeur de lui accorder et de lui faire adresser par le retour du courrier son acte d' excorporation, parce qu'il obtient des bontés de Mgr l'Archevêque de Paris une demi- bourse au Séminaire de Saint-Sulpice.

« J'ai l'honneur d'être, etc..

« Henri Lacordaire. »

L'abbé Tournefort, alors vicaire général de Dijon et plus tard évêque de Limoges, racontait souvent que l'évêque de Dijon, Mgr de Boisville, regretta d'avoir donné à Lacordaire l'autorisation de quitter son diocèse ; et comme on lui reprochait cet acte de faiblesse : — « Que voulez- vous? répondait-il. Il m'avait écrit une lettre si simple ! Il n'y manquait que les fautes d'orthographe. Je l'ai pris pour le plus grand nigaud de mon diocèse. » Mgr de Quélen accueillit Lacordaire en lui disant: — Soyez le

bienvenu, monsieur. Vous défendiez au barreau des causes périssables ; vous allez en défendre une dont la justice est éternelle (1).

La formalité accomplie, Lacordaire entra à Saint-Sulpice le 12 mai 1824, jour anniversaire de sa naissance, à l'âge de vingt- deux ans. L'abbé Gerbet, mort évêque de Perpignan, et l'abbé Salinis, mort évêque d'Auch, le conduisirent à la succursale du grand Séminaire, qui se trouvait à Issy et qu'on appelait La Solitude. Bien qu'il songeât déjà à se faire moine ou missionnaire, la vocation du jeune homme parut d'abord suspecte à ses supérieurs, qui hésitèrent à lui conférer les ordres sacrés. « On s'inquiétait, dit le P. Chocarne de son ardeur pour les discussions et de la large part qu'il revendiquait pour la raison. Lorsqu'il élevait la voix en classe pour proposer des objections, qui embarrassaient par la vigueur et l'habileté le professeur de théologie dogmatique, sa parole prenait un ton vif, original, hardi dans ses conclusions, et parfois quelque peu embarrassant pour le professeur. On l'avait prié, pour épargner le temps, de renvoyer ces difficultés à la fin de la classe. Il l'oubliait quel-

(1) Notice sur le P. Lacordaire. Poussielgue 1872.

quefois : c'était pour raconter une histoire ; mais l'histoire se terminait par une question perfide et par un coup à brûle-pourpoint dans la thèse du maître. »

Lacordaire était, d'ailleurs, aimé de tous ses camarades et n'avait que des amis.

« Nous avions toutes les semaines, dit Mgr Régnier, une leçon de plain- chant, en présence d'une contrebasse assez tranquille. On pouvait s'entendre les uns les autres et profiter. Le professeur, aimable et pieux séminariste, se dévouait gracieusement à cette œuvre méritoire, dont on commence seulement à soupçonner l'importance, aujourd'hui qu'on ressaisit les plus vénérables traditions. Lacordaire y venait avec courage, ayant l'oreille et la voix fausses, à ce point de demander un jour quelle différence il y avait entre le son d'une voix qui chante et celui d'une voix qui parle.

«Au cours, Lacordaire voulait apprendre à ne pas tout à fait déchanter une préface : « Sur cette note, disait le maître à Lacordaire, vous monterez un peu, ici, ici, où vous voyez cette note marquée sur la barre supérieure, puis vous descendrez au contraire sur la note inférieure. » — Je monterai, je descendrai, répondait hum-

blement le pauvre élève ; qu'est-ce que monter, qu'est-ce que descendre? Enfin essayons. — Et d'une voix incertaine il poursuivait celle du maître, brodant un léger trémolo aussi bien au-dessous qu'au-dessus du modèle. Nous le suivions de l'oreille et du cœur comme on suit des yeux, dans les courses, le cavalier qu'on aime, et qui rase le bord d'un précipice. Et la phrase à peine finie, chacun respirant à l'aise, l'encourageait : Bravo, Monsieur l'abbé, pas mal vraiment pour un début. Vous verrez, cela ira. Nous le disions sincèrement, lorsque apercevant nos sourires, il éclatait lui-même avec toute la gaieté et la grâce de l'humilité. » On sait qu'il est d'usage dans les grands Séminaires de faire prêcher les élèves à tour de rôle pendant les repas. La première fois que le futur orateur de Notre-Dame fit ses débuts dans ce genre de prédication, il excita l'enthousiasme de ses condisciples. Voici comment Lacordaire raconte le fait dans une lettre : « J'ai prêché, dit-il, c'est-à-dire que, dans un réfectoire où mangeaient cent trente personnes, j'ai fait entendre ma voix à travers le bruit des assiettes, des cuillers et de tout le service. Je ne crois pas qu'il y ait de position plus défavorable à un orateur que de parler à des

hommes qui mangent, et Cicéron n'eût pas prononcé les Catilinaires dans un dîner de sénateurs, à moins qu'il ne leur eût fait tomber la fourchette des mains dès la première phrase. Que serait-ce, s'il avait eu à leur parler du mystère de l'Incarnation? C'est cependant ce qu'il m'a fallu faire, et j'avoue qu'à l'air d'indifférence qui régnait sur tous les visages, à cet aspect d'hommes qui ne semblent pas vous écouter et dont toute l'attention paraît concentrée sur ce qui est sur leur assiette, il me venait comme des pensées de leur jeter mon bonnet carré à la tête. »

Il fut cependant félicité par ses condisciples; mais ses maîtres gardèrent leur inquiétude.

Mgr Régnier, son camarade, nous a laissé le récit de cet^te première prédication :

« Il commence d'une voix faible et retenue, comme il a toujours commencé depuis; mais d'un style toujours élevé et qui tient à être plutôt solennel que simple ; puis le voilà qui, d'une voix perçante, suit son mouvement oratoire ; il part, s'envole, et va se reposer au sommet du Calvaire, en saluant de toute son éloquence la Croix jusqu'alors infâme et devenant (ô prodige adorable!) l'instrument de notre civilisation. Et tous les yeux restent fixés

sur lui, toutes les mains s'arrêtent, et ce fut pendant sa brillante invocation un moment de silence qu'on peut dire historique ; car ce premier discours, qu'on n'a pas conservé, a été le type de sa manière oratoire durant toute sa vie ; même début, mêmes gradations artistiques, mêmes repos à effet. Grande et bonne impression finale sur l'auditoire.

« Le soir, à l'un des exercices de piété qui terminaient la journée, le supérieur rendait son jugement sur les sermons du matin. Que va-t-il dire, cet excellent homme, M. Ruben, dont la langue un peu épaisse n'altérait en rien la sûreté de son droit sens, ni la clarté de son opinion magistrale? « Le discours de M. Lacordaire, dit le grave Sulpicien, au milieu du silence et de la curiosité de tous, est généralement bon. » Il fit une pause, et chacun d'ajouter tout bas : Mais...

« Mais, reprit le supérieur, il y a quelques défauts de détail qui n'ôtentrien aux qualités du fond. Ainsi la division n'est pas assez nettement indiquée, et il y a çà et là des inégalités qui s'effaceront avec le temps et l'expérience. En somme, M. Lacordaire a fait un bon discours (1). »

(1) Mgr Régnier. Souvenirs d lettres d'amis.

Dans ses lettres à son ami Foisset, Lacordaire se déclare satisfait de ses maîtres. Si leur enseignement ne contentait peut-être pas toujours les exigences de son esprit laïque, il s'en consolait en se disant qu'il était en avance de plusieurs années sur leur méthode de démonstration. Il sentait bien, au fond, qu'on le considérait un peu comme un novateur. Son imagination ardente ne se trouvait pas non plus bien à l'aise dans cette atmosphère étroite du grand Séminaire. « Quand je me rappelle deux ou trois vers de Racine, écrit-il à Foisset, les larmes me viennent aux yeux. » Et ailleurs, il va jusqu'à dire : « J'avais de fortes raisons pour garder l'incognito de mes pensées. »

Le jeune Lacordaire possédait de très beaux cheveux qui faisaient l' admiration de ses camarades. Mgr Régnier raconte, à ce sujet, une anecdote amusante.

« Nous n'eussions jamais pensé, dit-il, à compter ses cheveux; lorsqu'un des beaux matins de son séjour à l'Evêché de Nancy, on lui annonce la visite d'un pauvre jeune aveugle, né calculateur, sans étude et sans écriture, additionnant sans travail, multipliant, divisant, par la seule puissance de sa mémoire et de sa

prodigieuse conception mathématique, en nombres entiers ou fractionnaires, la masse de chiffres la plus épouvantable que voulût bien lui proposer le premier venu.

« Le pauvre sphinx, exhibé, promené, administré, par de plus malins que lui, s'en venait offrir au P. Lacordaire de lui résoudre ce problème. — « Compter mes cheveux, dit le Père? Mais d'abord si, par impossible, vous vous trompiez, personne n'en saurait rien ; ensuite et surtout, j'y tiens d'autant moins qu'ils sont tous comptés. — Par qui, s'il vous plaît, demanda le sphinx étonné d'une telle concurrence? — Par quelqu'un de plus fort que vous, sans rien ôter à votre mérite. — Impossible ; je suis le seul en Europe ! — Celuilà est le seul dans l'Univers; et il sait non seulement le nombre des cheveux qui me restent, mais de ceux que l'on m'a rasés ou que j'ai perdus et que je puis perdre encore. — L'aveugle était muet de surprise ou d'incrédulité. — Bien plus, continue le P. Lacordaire, quatre témoins dignes de foi, et qui ont donné leur vie pour appuyer leur témoignage, m'assurent qu'il n'en tombe pas un sans la permission de ce Roi des calculateurs... — Ah! c'est vrai, dit enfin le pauvre aveugle, en levant la séance,

Ch. DE MhNTALEMBERT

4 frit **■***. c< - La. focvït* yVxocCc^r^x *<-y> ^-ru?C <**- '^"^

Ch. il. p. 32-33.

j'avais compté... sans les quatre Evangélistes ! »

Appelé d'Issy à la maison de Paris, où il fut maître de conférences, Lacordaire sembla montrer plus de docilité et de soumission. « Il contint sa pétulance naturelle dans les récréations comme dans la classe. Au cours, il s'abstenait de prendre la parole quand il n'était pas interrogé. Mais il ne réussit point à dissiper entièrement l'impression qu'il avait produite à Issy, pour n'avoir pas songé assez d'abord à réprimer les saillies d'une intelligence qui avait discuté trop de thèses avant d'entrer au séminaire. Sous ce rapport, il ne donnait plus lieu à aucun reproche ; il défendait même contre ses amis du dehors le mode d'enseignement de la théologie : mais enfin le type sulpicien n'était réellement pas le sien, et la sincérité invincible de sa nature se refusait à toute dissimulation à cet égard. Il en fait luimême l'aveu, son caractère n'était pas encore assoupli. Fils d'un siècle qui ne sait guère obéir, V indépendance avait été sa couche et son guide. Il avait là- dessus des idées excessives, qu'il maintenait avec une ombrageuse susceptibilité, des idées que Saint-Sulpice toutefois aarait dû comprendre, même sans les admet-

tre. Il n'en fut rien. Sûr de la pureté du mouvement qui l'avait conduit au Séminaire, prêt à donner son sang et plus que son sang pour l'Eglise, sincèrement épris de l'obscurité, Lacordaire néanmoins ne passait point pour pieux, parce que sa piété ne se laissait point couler dans le moule conçu par M. Olier. Ses opinions libérales, qu'il ne cachait jamais, étaient, d'ailleurs, pour M. Garnier, un véritable scandale, une singularité inexplicable. En un mot, par tous ces motifs, sa vocation restait suspecte à ses maîtres (1). »

Lacordaire songea un moment à cette époque à entrer dans la Compagnie de Jésus. II fit même quelques démarches. L'archevêque de Paris, Mgr Quélen, s'y opposa. On reconnut alors la ferme et sincère vocation de celui dont on avait suspecté la trop grande liberté d'esprit, et, après trois ans et demi d'attente, il fut ordonné prêtre par Mgr Quélen, dans sa chapelle particulière.

Peu de temps après, il ne tint qu'à Lacordaire d'être nommé cardinal. Il entre un jour chez l'abbé Boyer, qui était son directeur de conscience, en l'absence de l'abbé Garnier, supérieur de Saint- Sulpice.

(1) Foisset, ch. II.

— Vous arrivez à propos, lui dit l'abbé Boyer. Asseyez-vous là, mon très cher. Je veux vous faire cardinal. — Vous vous moquez ! répond l'abbé Lacordaire. — Non pas. Je veux vous faire cardinal. Ecoutez-moi (1)... »

La place d'auditeur de Rote à la Cour Romaine se trouvant vacante, par suite de la nomination de Mgr d'Isoard à l'archevêché d'Auch, Mgr Frayssinous, alors ministre des affaires ecclésiastiques, avait demandé à M. Boyer de lui indiquer un prêtre « hors ligne, d'une instruction solide, unie au poli de l'éducation, digne enfin de représenter honorablement la France et d'arriver aux dignités élevées auxquelles cette prélature ouvre la voie ». Or, juste au moment où M. Boyer réfléchissait à cette demande, Lacordaire entrait chez lui. « — Vous le voyez, mon cher ami, c'est la Providence elle-même qui vous offre cette magnifique carrière, et nul mieux que vous, par votre talent, votre science du droit, votre habitude du monde, n'est capable de la remplir.

— Lorsque je me suis décidé à entrer dans le sacerdoce, répondit Lacordaire, je n'ai eu

(1) Le fait est raconté par le P. Chocarne.

en vue qu'une chose : servir l'Eglise par la parole. C'est là ma carrière. Si j'avais désiré les honneurs, je serais resté dans le monde. Ainsi veuillez ne plus penser à moi. Je serai simple prêtre et probablement un jour je serai religieux.

— Mais vous n'y pensez pas, reprit M.Boyer. Voulez- vous servir l'Eglise? Et où la servirezvous mieux qu'à Rome, près du Saint- Père et investi de si hautes fonctions?...

— Non, non, Monsieur, n'insistez pas, je vous en prie... Je vous l'ai dit et je vous le répète, je n'irai point à Rome. Je serai religieux. J'en ai souvent et longuement parlé à M. Garnier, qui a toute ma confiance. Il approuve mon projet. C'est une affaire décidée.

Lacordaire, en effet, tint bon et la proposition fut abandonnée. Cet incident ne fut connu qu'après la mort de Lacordaire, par la confidence du P. Chocarne, qui le tenait de M. Garnier lui-même.

Après avoir si noblement refusé de suivre une voie qui conduisait directement à l'épiscopat, l'abbé Lacordaire, qui avait appelé sa mère auprès de lui, consentit à être nommé aumônier dans un couvent de Visitandines. Il devait, entre autres obligations, confesser des

petites filles de pensionnat et leur donner l'instruction religieuse. Il leur exposait les vérités de la foi d'après la Somme de saint Thomas, et les enfants devaient en faire la rédaction. Un de ces cahiers a été conservé, et les annotations Bien, Très bien, Parfait, signées H. L. et que, relève le P. Chocarne, prouvent que cet enseignement, qui passait cependant pour trop métaphysique aux yeux des religieuses, était cependant à la portée des jeunes intelligences. Dans les loisirs que lui laissait ce professorat théologique, Lacordaire eut le temps de songer à cette future apologie du Christianisme, qu'il voulait plus solide, plus moderne, plus complète que les anciennes apologies classiques, et surtout plus en harmonie avec les démonstrations philosophiques et rationnelles.

En 1828, Lacordaire quitta les fonctions qu'il remplissait au Couvent des Visitandines pour entrer, comme aumônier adjoint, au collège Henri IV. Ce poste lui permit de réfléchir plus profondément sur sa propre vocation. Il fit alors de nombreuses lectures. Tout en étudiant l'histoire ecclésiastique, il lisait Platon, Descartes, Aristote, La Mennais. L'aumônier en titre ayant été nommé directeur du collège de Juilly, Lacordaire fut heureux de lui

succéder. Il se croyait appelé à l'instruction spéciale de la jeunesse. « Mais il s'aperçut bientôt, dit Albert du Boys, qu'il était impuissant à lutter contre les mauvaises tendances qui régnaient alors dans l'Université, au moins à Paris. Loin de pouvoir étendre parmi les étudiants de son collège les sentiments de la foi, il voyait avec désespoir que, parmi ceux qui en sortaient chaque année, il y en avait à peine un ou deux qui eussent conservé l'habitude de la pratique de la religion. Il s'entendit, à ce sujet, avec les aumôniers des autres collèges de Paris ; tous avaient à déplorer des résultats à peu près semblables. De concert avec eux, il rédigea un Mémoire sur l'état religieux et moral des établissements confiés à leur direction spirituelle (1). »

Ce Mémoire devait amener un étroit rapprochement entre La Mennais et Lacordaire. Celui-ci, à dater de cette époque, paraît vouloir « s'attacher d'une manière particulière à l'auteur de Y Essai sur V Indifférence ». Il écrit, dans une lettre à l'abbé Gerbet, publiée par Bonnetty : « Je vous prie d'être mon introducteur à la Chênaie, auprès de M. l'abbé de

(l) Abbé du Boys, Notice.

LaMennais, à qui je dois trop, comme chrétien et comme prêtre, pour ne pas désirer qu'il le sache. Veuillez bien, mon cher ami, lui présenter la lettre ci- jointe ; elle tiendra de vous un mérite qu'elle ne peut avoir par elle-même. Voilà donc qui est fait. Vous pouvez me compter éternellement parmi les sentinelles de la vérité, perdues ou non, et je vous prie d'en recevoir le gage dans cet embrassement. »

La Mennais venait de se retirer à la Chênaie (1828) pour y fonder une Société d'ecclésiastiques et même de laïques qui travailleraient à défendre l'Eglise contre les attaques de la science. Cette Société devait s'appeler la Société de Saint- Pierre. Les encouragements lui arrivaient de tous côtés. L'évêque de New- York, pour combattre la propagande protestante, lui demandait des professeurs. Au printemps de 1830, Lacordaire se présenta à la Chênaie.

M. A. Bonnetty a publié, en juillet 1878, dans son recueil des Annales de philosophie chrétienne, des souvenirs personnels qui sont restés peu connus. Parmi ces documents nous trouvons une lettre d'Henri Lacordaire, intéressante d'abord parce qu'on y peut constater l'influence croissante de La Mennais, en-

suite parce qu'elle contient le premier germe des doctrines qui ont si profondément agité le monde religieux.

Depuis l'apostasie de l'abbé de La Mennais, les amis de Lacordaire, jugeant cette amitié compromettante pour le célèbre prédicateur, ont essayé de diminuer l'importance des relations qui s'établirent entre ces deux hommes, rapprochés par des sympathies et des idées communes. M. Foisset attribue ce penchant de Lacordaire à une sorte d'hallucination morale. Le P. Chocarne dit que Lacordaire alla pour la première fois voir La Mennais au printemps de 1830. La vérité, c'est que Lacordaire avait déjà fait la connaissance de La Mennais avant son entrée au Séminaire. Du Boys croit même que c'est La Mennais qui présenta Lacordaire à l'abbé de Salinis, alors aumônier du collège Henri IV.

Voici le récit que Lacordaire a fait de son entrevue décisive avec La Mennais. Il vaut la peine d'être lu, et par les détails qu'il donne et par le regret qu'il exprime :

« Deux mois avant la Révolution de 1830, persuadé que ma carrière sacerdotale n'aurait jamais en France son libre développement, je résolus de chercher aux Etats-Unis d'Ame-

ri que un théâtre d'action plus analogue aux sentiments qui me préoccupaient. Une fois cette résolution bien arrêtée, l'idée me prit de me rapprocher de M. de La Mennais et de lui rendre visite en Bretagne, dans sa maison de la Chênaie. Je ne l'avais vu que deux fois, pendant quelques instants ; mais enfin c'était le seul grand homme de l'Eglise de France, et le peu d'ecclésiastiques avec qui j'avais eu des relations particulières étaient ses amis.

« Arrivé à Dinan, je m'enfonçai seul, par des sentiers obscurs, à travers les bois. Après quelques indications demandées, je me trouvai en face d'une maison solitaire et sombre, dont aucun bruit ne troublait la mystérieuse célébrité. C'était la Chênaie.

« M. de La Mennais, prévenu par une lettre qui lui annonçait ma visite et mon adhésion, me reçut cordialement. Il avait près de lui l'abbé Gerbet, son disciple le plus intime, et une douzaine de jeunes gens, qu'il avait réunis à l'ombre de sa gloire, comme une semence précieuse pour l'avenir de ses idées et de ses projets. Dès le lendemain, de bonne heure, il me fit appeler dans sa chambre et voulut que j'entendisse la lecture de deux chapitres d'une théologie philosophique qu'il préparait, l'un

sur la Trinité, l'autre sur la création. Ces deux chapitres, par la singularité et la généralité de leur conception, étaient la base de son œuvre. J'en entendis la lecture avec étonnement: son explication de la Trinité me parut fausse, et celle de la création encore plus.

« Après le dîner, on se rendit dans une clairière, où tous ces jeunes gens jouèrent très simplement et très gaiement avec leur Maître. Le soir, on se réunit dans un vieux salon sans aucun ornement. M. de La Mennais se coucha à demi sur une chaise longue, l'abbé Gerbet s'assit à l'extrémité, et les jeunes gens en cercle autour de l'un et de l'autre. L'entretien et la tenue respiraient une sorte d'idolâtrie, dont je n'avais jamais été témoin. Cette visite de quatre jours, en me causant plus d'une surprise, ne rompit point le lien qui venait de me rattacher à l'illustre écrivain. Sa philosophie n'avait jamais pris une possession claire de mon entendement ; sa politique absolutiste m'avait toujours repoussé ; sa théologie venait de me jeter dans une crainte que son orthodoxie même ne fût pas assurée. Néanmoins il était trop tard : je m'étais livré, sans enthousiasme, mais volontairement, à l'Ecole qui, jusque-là, n'avait pu conquérir mes sym-

pathies ni mes convictions. Cette démarche fausse et peu explicable décida de ma destinée. »

Lacordaire, on le voit, subissait l'ascendant de La Mennais, tout en entrevoyant déjà le péril de sa doctrine.

Le futur dominicain écrivait cependant le 2 juillet 1830 : « C'est M. de La Mennais qui sera en France le fondateur de la liberté chrétienne et américaine ». Le 19 du même mois, il disait encore : « Mettre l'Eglise dans l'état d'indépendance où elle est en Amérique, voilà ce qui est à faire avant tout. » L'évêque de New- York lui ayant offert le poste de vicaire général dans son diocèse, Lacordaire songea sérieusement à partir pour l'Amérique, envoyé par La Mennais, avec l'abbé Jules Morel.

La Révolution de 1830 éclata sans modifier ses projets. Pendant qu'il allait en Bourgogne faire ses adieux à sa famille et à ses amis, Lacordaire recevait une lettre de l'abbé Gerbet, lui annonçant la fondation du journal L'Avenir, pour lequel on lui demandait sa collaboration. C'était une tribune toute prête pour la diffusion des idées qu'il voulait propager en Amérique. Lacordaire resta en France. Le premier numéro de Y Avenir parut le 15 octobre 1830. Montalembert accourut d'Ir-

lande se joindre à ses collaborateurs. C'est chez l'abbé de La Mennais qu'il se rencontra avec Lacordaire et qu'il noua cette illustre amitié qui ne devait plus se rompre.

A peine paru, Y Avenir eut des adversaires. On s'étonna de voir des prêtres rédiger une gazette quotidienne. Le haut clergé releva certaines audaces théologiques, des exagérations tolérables sous la forme de simples opinions personnelles, mais auxquelles une formule trop absolue pouvait donner une apparence de fausseté. Les vaincus de juillet ne supportèrent pas d'être exclus d'un parti qui avait l'ambition de régénérer le clergé et qui voulait remplacer pour lui la protection officielle du gouvernement par l'indépendance la plus complète. On critiqua l'attitude des rédacteurs à l'égard des princes déchus et l'on trouva que ce journal empruntait ses critiques aux doctrines révolutionnaires.

Sainte-Beuve et « V Avenir » . — Fondation de V Ecole libre. — Les poursuites. — Le voyage de Rome. — Le choléra à Paris. — Dévouement de Lacordaire. — La défection de La Mennais. — Opinion de Lacordaire sur La Mennais. — Les premières prédications de Lacordaire.

D'autre part, la nouvelle feuille avait des amis dans les milieux les plus opposés.

Parmi ses partisans, bien qu'avec de très nettes différences de principes, il faut citer Sainte-Beuve, qui à cette époque était encore vaguement chrétien, du moins de sensibilité et d'imagination.

Sainte-Beuve ne collaborait pas à Y Avenir ; mais personne ne le lisait plus assidûment. Ami de La Mennais, qu'il devait aider bientôt à publier les Paroles d'un croyant, le célèbre critique « n'alla jamais, dit M. André Pavie, dans un très curieux livre, respirer F atmosphère séductrice de la Chesnaie ; mais il lui suffit de quelques rencontres, il lui suffît d'entendre, à Juillv, entre Lacordaire et l'abbé Gerbet, cette

voix qu'on a peine à se figurer enchanteresse, et qui pourtant l'était, pour tomber sous le charme. Il s'éprit, comme tant d'autres, de cette doctrine qui prétendait résoudre par l'amour les plus graves problèmes sociaux, placer, comme une digue entre les courants ennemis les plus violents, un Evangile rajeuni ; il s'éprit, lui aussi, de ce Christ humanitaire, et peut-être trop humain, que David d'Angers représentait penché sur le globe terrestre pour écrire avec son sang la formule enivrante et décevante : Liberté, Egalité, Fraternité. Ses yeux suivent sans cesse les moindres mouvements de ce groupe auquel on sent bien, en dépit de quelques critiques, que son cœur est attaché. Il n'est pas une lettre de cette époque adressée à son ami angevin qui ne renferme quelque allusion. Il écrit à son ami Victor Pavie :

« Je voudrais que Y Avenir fût fait un peu « autrement. Tel qu'il est, il n'est pas de ce « monde, il frappe à faux, il gâte d'admirables « élans par une exagération ingénue qui doit « faire sourire les incrédules et les indifférents. « C'est bon et beau comme protestation. C'est « mal comme résultat, c'est puéril en tant que « journal pratique par l'absence d'opinion

« sur toutes les questions vitales de paix et de « guerre, d'impôt (1). »

L' Avenir allait être bientôt poursuivi. Le 25 novembre 1830, Lacordaire écrivait aux évêques de France un article où il demandait que le clergé renonçât au salaire que lui allouait le gouvernement. La Mennais publiait un autre article dans le même sens : Oppression des catholiques. Les deux prêtres furent déférés aux tribunaux. L'avocat Janvier défendit La Mennais ; Lacordaire présenta lui-même sa défense et déclara que sa devise était : Dieu et liberté. Après de vifs débats, les deux prévenus furent acquittés.

Ce n'était pas la première plaidoirie de l'abbé Lacordaire. Il avait déjà intenté une poursuite en calomnie contre le Lycée, « feuille universitaire, qui avait indignement parlé du Mémoire des aumôniers des collèges de Paris à M. de Quélen. Au seuil de ce procès, une question d'ordre public se présenta : quelle était la juridiction compétente? Si les aumôniers étaient de simples citoyens, la diffamation restait justiciable des tribunaux ordinaires ; si c'étaient des fonctionnaires publics, le jury

(1) Médaillons romantiques, par Victor Pavie, 1 vol. in-8.

devait connaître de la plainte. L'avocat du Roi, M. de Ségur-Daguesseau, plus tard sénateur, soutenait que les aumôniers avaient un caractère public, et l'une des raisons qu'il en donnait, c'est qu'ils sont les ministres d'un souverain étranger. « Non, Monsieur, répliqua Lacordaire, cela n'est pas. Nous sommes les ministres de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu. » D'unanimes applaudissements couvrirent cette parole. Toutefois le Tribunal de la Seine se déclara incompétent. Mais le Procureur du Roi, M. Comte, appela de cette décision par des motifs de l'ordre le plus élevé. Il soutint qu'il n'y a de fonctionnaires publics que ceux qui représentent l'Etat à un degré quelconque, ce qui manifestement exclut les ministres du culte ; que ni le serment prêté par les aumôniers, ni le traitement qu'ils recevaient de l'Etat, ne changeaient en rien la nature toute spirituelle de leurs fonctions, pas plus que le traitement attribué au médecin d'un établissement de l'Université ne transformait ce médecin en fonctionnaire public. Il n'échappait point à M. Comte que cette qualification de fonctionnaire abaissait le caractère du prêtre, qu'elle était une atteinte à l'indépendance et par conséquent à la dignité

de son ministère. Néanmoins la Cour de Paris n'accueillit pas l'appel ; mais, avant de le repousser, elle dut entendre un remarquable plaidoyer de Lacordaire, où la thèse de M. Comte était péremptoirement démontrée. Si la jurisprudence protestait, la vérité n'en faisait donc pas moins son chemin dans les esprits (1). »

C'est au cours de cette année 1831 que Lacordaire et ses amis, de Coux et Montalembert, résolurent d'ouvrir une école rue des Beaux- Arts, n° 3, sans l'autorisation du gouvernement. Ils pensaient que l'article 49 de la nouvelle charte leur garantissait ce droit, ou plutôt ce fut un défi au gouvernement, qui avait promis la liberté d'enseignement et qui non seulement la refusait, mais venait même de retirer aux curés de Lyon l'autorisation de donner des leçons de latin à leurs enfants de chœur.

Le prospectus de cette Ecole libre fut publié le 29 avril 1831 dans Y Avenir. Nous y lisons : « L Agence générale pour la défense de la liberté religieuse fonde une école gratuite d'externes sans autorisation de l'Université, rue

(1) Foisset, ch. IV.

des Beaux- Arts, n° 3, à Paris. Elle y enseignera les éléments de la religion, du français, du latin, de l'écriture et du calcul, sauf à y joindre plus tard et sur un plan plus étendu d'autres branches des connaissances divines et humaines. Elle a voulu que cette Ecole fût gratuite, non seulement parce qu'elle le peut et que le chrétien doit introduire la charité partout où il le peut, mais parce que l'enseignement, pour devenir universel, doit tendre à être gratuit, avantage que la religion seule peut procurer à la société dans la limite où il est possible. L'instruction sera donnée aux enfants par les membres même de l'Agence générale, MM. de Coux, Lacordaire, Montalembert, qui prennent sur eux la responsabilité légale de cette Ecole.

« Les classes seront le matin, de 8 à 10 heures, et le soir, de 2 heures à 4 heures.

« On n'y recevra que des enfants qui sachent lire et écrire. »

Le prospectus était signé par les noms cités plus haut et par ceux de La Mennais, Bailly, de Surcy, Ph. Gerbet.

Dès l'ouverture de l'école, un commissaire de police se présenta et donna l'ordre aux directeurs de la fermer. Ils protestèrent. Le

commissaire voulut expulser les enfants. Lacordaire étendit la main : — Vous êtes ici, ditil, par ordre de vos parents ; nous les représentons ; nous sommes vos pères et mères ; vous êtes dans nos bras comme dans les leurs ; nulle puissance que celle de la justice ne peut nous séparer. Vous reviendrez demain à huit heures.

Le lendemain, la même scène recommença.

Le commissaire : — Au nom de la loi, je somme les enfants ici présents de se retirer !

Lacordaire : — Au nom de vos parents, dont j'ai l'autorité, je vous ordonne de rester I

Le commissaire : — Au nom de la loi, je somme une seconde fois les enfants ici présents de se retirer.

Lacordaire : — Au nom de vos parents, dont j'ai l'autorité, je vous ordonne une seconde fois de rester.

Une troisième sommation fut faite et chaque fois les enfants s'écriaient : — Nous resterons !

La police finit par les disperser. Lacordaire refusa de sortir, en disant qu'il était dans son domicile. Un sergent .de ville le prit par le bras. Alors seulement il obéit.

Lacordaire et ses amis furent d'abord pour-

suivis devant le tribunal correctionnel ; mais, le père de Montalembert étant mort et son fils se trouvant investi de la pairie, le procès eut lieu devant la chambre des Pairs. Il eut un grand retentissement. Montalembert y obtint un de ses plus beaux succès d'éloquence. Lacordaire y parla admirablement. M. de Coux appela Louis- Philippe le roi provisoire de la France. Les directeurs de l'Ecole Libre furent condamnés à fermer leur établissement et à payer solidairement une amende de cent francs, « pour avoir essayé de corrompre la jeunesse en l'associant à un acte illégal ».

La publication de Y Avenir était, d'autre part, une lourde charge qui occasionnait bien des frais et des difficultés (1). En butte aux suspicions religieuses et aux animosités politiques, les rédacteurs résolurent d'aller eux-mêmes au devant d'une explication. Il fallait en finir. Mieux valait prévenir l'accusation que d'être obligé de s'en justifier. Ils iraient à Rome et, après lui avoir soumis leurs doctrines, ils obtiendraient l'approbation ou le désaveu du Saint- Père. En attendant la solution du con-

(1) L? Avenir n'eut jamais plus de 2.000 abonnés, moitié prêtres, moitié laïques. 80.000 francs d'actions ou de souscriptions aidèrent à le fonder. Une somme de 20.000 francs était réservée à l'Agence.

f lit, ils crurent bon de suspendre momentanément leur journal (15 novembre 1831).

A la fin du mois de décembre de la même année, La Mennais, Lacordaire et Montalembert partirent pour Rome, après avoir rédigé un Mémoire qui devait être présenté à Grégoire XVI et que La Mennais inséra dans son livre : les Affaires de Rome (1).

Partout, assure V Ami de la Religion (2), les voyageurs furent accueillis assez froidement. A l'exception du P. Ventura, ceux même qui avaient d'abord subi l'influence de La Mennais blâmèrent ses doctrines ou firent leurs réserves. Non seulement les approbations ne vinrent pas, mais on pensait généralement que la seule profession de foi du journal Y Avenir eût suffi à motiver la condamnation. Ce fut partout une politesse sans empressement. Le cardinal Weld se contenta de recevoir La Mennais comme ami, mais ne voulut point se mêler de ses affaires. Le cardinal Pacca refusa même de demander pour les voyageurs une audience au Saint- Père et se chargea seulement de lui remettre le mémoire qu'il leur conseilla de rédiger.

ci ) P. 36.

(2) T. LXXII, no 1933.

Dans une réponse verbale, qu'il leur fit transmettre par le cardinal, le Saint- Père rendait hommage au talent et aux intentions des rédacteurs, mais il déclarait la nouvelle doctrine dangereuse et capable d'amener la division dans le clergé. D'ailleurs, l'examen du Mémoire demandait du temps et l'on conseillait de ne pas en attendre à Rome la conclusion et les résultats. Le Saint- Père, qui se proposait de consulter le P. Rosaven, consentit à recevoir les voyageurs, mais ne leur parla ni de leurs écrits ni de leur doctrine.

Lacordaire quitta Rome.

Peu après, le choléra éclatait à Paris.

Le fléau fit de grands ravages dans la capitale. Mme de B oigne nous a laissé dans ses Mémoires un dramatique tableau de l'épidémie cholérique à Paris.

« Les ecclésiastiques allaient confesser les malades, s' enveloppant avec eux sous le même manteau, afin d'obtenir l'isolement sans ralentir les soins que les infirmiers leur prodiguaient.

« Des succursales aux hôpitaux s'improvisaient dans tous les quartiers. Les propriétaires de maisons inoccupées les offraient, quoique souvent élégantes

— oo —

« Pendant plusieurs mois, et surtout durant cinq semaines, chacun, en prenant congé le soir de sa famille, conservait peu d'espoir de se retrouver le lendemain réuni au déjeuner. On ne sortait pas sans mettre ordre à ses affaires, dans l'attente d'être rapporté mourant de sa promenade.

« Ces craintes se confirmaient en voyant les corbillards stationner au coin des rues, en guise de fiacres, prêts à répondre à de trop fréquents appels ; et en les rencontrant, allant au grand trot, chargés de plusieurs bières.

« Mais bientôt ils ne suffirent plus ; on leur donna pour auxiliaires des tapissières dont les rideaux noirs, et fermés annonçaient les sinistres fonctions ; et enfin de ces énormes voitures de déménagement remplies jusqu'au comble des victimes du fléau. . .

« Un soir, on annonçait que la pénurie de bières forçait à employer plusieurs fois la même en en retirant les corps. Le jour suivant, on avait tout à fait renoncé à s'en servir ; elles prenaient trop de place, et l'on empilait les cadavres tels quels dans ces horribles tapissières. Celui-ci avait vu amener chez lui le matin trente- deux orphelins de père et de mère, sortant de la même rue, celle de la Mortelle-

rie, et produits d'une seule nuit. Cet autre craignait que le service des hôpitaux ne manquât le lendemain, un nombre considérable d'infirmiers ayant été atteints dans la matinée, etc., etc. »

Tant que dura le fléau, Lacordaire consacra tout son temps et tout son dévouement aux malades, malgré les obstacles qu'il rencontra dans l'exercice de sa charité. Le préjugé antireligieux était si vif à cette époque, que les prêtres n'osaient même pas se montrer en soutane dans les rues, et que Lacordaire éprouva de la difficulté à se faire admettre dans un hôpital. Il écrivait à Montalembert : « Il n'y a ni sœurs de charité, ni aumônier, ni prêtres de la paroisse. On a bien voulu tolérer ma présence et celle de deux autres. J'ai la moindre part au travail, et chaque jour je fais une très petite récolte pour l'éternité. La plupart des malades ne se confessent pas et le prêtre n'est là qu'un député de l'Eglise venant timidement chercher s'il n'y aurait pas quelque âme. Çà et là, un ou deux se confessent. D'autres sont mourants, sans oreille et sans voix. Je pose ma main sur leur front, et je dis, en me confiant à la miséricorde divine, les paroles de l'absolution. Il est rare que je sorte

Abbé de Lamennais.

Cli. m, p . ' -3

sans éprouver quelque contentement d'être venu. Hier une femme venait d'être apportée et elle avait à son chevet un militaire, son mari; je m'approche et, comme je suis en laïque, le militaire me demande à voix basse s'il n'y aurait pas un curé : « Moi, je le suis ». On est heureux de se trouver juste pour sauver une âme et faire plaisir à un homme (1).

Le 15 août 1832, parut l'Encyclique de Grégoire XVI, condamnant les nouvelles doctrines. Le 10 septembre, La Mennais, de Coux, Montalembert et Lacordaire renoncèrent définitivement à la publication du journal Y Avenir et de Y Agence générale pour la défense de la Religion catholique. La Mennais tout d'abord avait manifesté l'intention de reprendre la publication suspendue depuis le départ pour Rome. L'abbé Lacordaire fit même un voyage à Munich pour se soustraire à l'éventualité d'un appel de collaboration. Il rencontra précisément La Mennais dans cette ville, et c'est là qu'il le pressa de se soumettre loyalement à la condamnation qui les frappait,

« J'étais à peine installé dans mon hôtel, raconte Lacordaire, que ma porte s'ouvrit et

(1) Lettre du 22 avril 1832.

que je vis entrer M. de Montalembert. C'était l'habitude des journaux allemands de donner chaque jour dans leurs feuilles le nom et la demeure des étrangers. C'est en les parcourant que M. de Montalembert avait connu mon arrivée et mon logement. Il me conduisit auprès de M. de La Mennais, qui me reçut avec un ressentiment visible. Cependant la rencontre était solennelle ; la conversation s'engagea et, pendant deux heures, je m' efforçai de lui démontrer combien était vaine son espérance de reprendre la publication de Y Avenir, et quel coup il allait porter tout ensemble à sa raison, à sa foi et à son honneur. A la fin, soit que ma séparation plus prononcée lui eût fait impression, il me dit ces mots : « Oui, c'est juste, vous avez bien vu ». Le lendemain les écrivains et les artistes les plus distingués de Munich nous donnèrent un banquet aux portes de la ville. Vers la fin du repas, on vint prier M. de La Mennais de sortir un moment et un envoyé du nonce apostolique lui présenta un pli au sceau de la nonciature. Il y jeta un coup d'œil et reconnut qu'il contenait une lettre Encyclique du pape Grégoire XVI datée du 15 août 1832. Une lecture rapide lui eut bientôt révélé qu'il y était question des doctrines

de Y Avenir dans un sens défavorable (1). » A partir de ce moment, les rédacteurs de Y Aven éprirent le parti de se soumettre, contents comme dit Lacordaire « d'avoir combattu pour l'affranchissement de l'Eglise et sa réconciliation avec le droit public de notre patrie ». Ils traversèrent la France « en vaincus victorieux d'eux-mêmes et attendant de l'avenir l'équité que leur refusait l'ardeur des partis ». C'était, d'ailleurs, la seule décision que leur conscience de catholique pouvait prendre et qui leur laissait l'estime et l'honneur dans la défaite.

Après avoir passé quelques jours à Paris, rue de Vaugirard, 98, l'abbé Lacordaire accompagna La Mennais à la Chênaie.

Là, il lui fut facile de voir que son farouche ami ne prenait pas tout à fait les choses avec la même soumission. La blessure saignait toujours dans ce cœur inflexible ; le dépit, l'orgueil, l'entêtement breton lui arrachaient « des paroles entrecoupées et menaçantes ». (Montalembert). Ses sentiments de sourde révolte se traduisaient en propos imprudents contre la hiérarchie de l'Eglise, et l'on sentait

(1) Mémoires de Lacordaire.

déjà qu'il ne supporterait pas le coup qui l'avait frappé. Effrayé de ne pouvoir adoucir sa rancune et chrétien trop sincère pour partager les responsabilités d'un pareil état d'esprit, Lacordaire résolut de quitter l'abbé de La Mennais et, le 4 décembre, il lui écrivit une lettre pour lui annoncer son départ.

Lacordaire s'en alla à pied, abandonnant La Chênaie pour rentrer à Paris avec cinq francs dans sa poche (1). « A un certain point de la route, raconte-t-il, j'aperçus La Mennais à travers le taillis, avec ses jeunes disciples ; je m'arrêtai et, regardant une dernière fois ce malheureux grand homme, je continuai ma fuite sans savoir ce que j'allais devenir et ce que me vaudrait de Dieu l'acte que j'accomplissais. »

Dans une lettre écrite à Foisset le 23 décembre 1858, nous trouvons le jugement définitif de Lacordaire sur La Mennais :

« M. de La Mennais était étroit, incapable de saisir une chose en même temps sous deux faces et de revenir jamais à la face qu'il n'avait pas vue d'abord.

(1) On vivait à la Chênaie aux frais de la famille de La Mennais. Son frère, notamment, l'abbé Jean, venait de lui faire parvenir 25.000 francs.

« Son seul changement a été de passer de l'idée absolutiste à l'idée libérale, puis du catholicisme au scepticisme absolu. Mais cette double révolution ne s'est pas faite par un progrès, elle s'est faite brusquement, sous l'empire d'une violente passion : la première fois, parce que l'Episcopat et le parti monarchique (lisez le Gouvernement royal) l'avaient délaissé ; la seconde fois, parce que la Papauté s'était déclarée contre lui.

« A part ces vicissitudes éclatantes et subites, l'abbé de La Mennais ne sut jamais se modifier. Il était, pour ses pensées, ce que le destin était pour Jupiter : inflexible. C'est ce manque de souplesse qui ne lui a pas permis de comprendre que le Pape pouvait avoir raison contre lui, ni de saisir les nuances où s'arrêtait sa condamnation. Il était condamné : donc tout était perdu, et un abîme s'ouvrait sous ses pieds. C'était l'esprit le moins fécond en ressources contre lui-même qui se pût imaginer. La raison d'un enfant se serait tirée d'affaire là où sa raison périssait. J'ai fait mille efforts pour lui faire entendre que le temps était pour lui, qu'il n'avait qu'à se taire, que la victoire était tout proche des batailles perdues : c'était pour lui un langage inintelli-

gible. Il a succombé non par excès de force, niais par une impuissance dont un séminariste n'eût pas été capable.

« Son caractère était bon et tendre. Il s'affectionnait, il reposait avec paternité ses regards sur la jeunesse. On l'eût cru un simple et honnête père de famille. Cependant il aimait éperdument le sarcasme ; il cherchait des mots qui pussent écraser l'ennemi. Sa tendresse n'avait pas de pardon.

« Dans les derniers temps que je l'ai vu, lorsque son âme était troublée par la décadence de son parti et l'abandon que Rome avait fait de lui, je le surprenais dans des attitudes sombres et effrayantes ; il me rappelait Saiïl. Je ne l'ai quitté, dès la fin de 1832, après l'avoir accompagné à la Chênaie, que par l'impression douloureuse que sa vue me causait. Je voyais sa chute, comme si déjà elle eût été accomplie. Cette vision m'est encore présente après vingt- cinq ans, et rien après cela ne m'a surpris dans les profondeurs de cette chute. Par son caractère comme par son esprit, il ne pouvait s'arrêter que là où rien ne tombe plus.

« Sa vie avait été mal préparée : point d'éducation régulière, point d'études conduites

par une autorité hiérarchique ; une chambre, des livres, une lecture assidue de tout ce qui lui tombait sous la main, l'abandon précoce à son propre esprit, quelques semaines de séminaire tout au plus. A la lettre, il ignorait en théologie des choses très vulgaires, telles, par exemple, que les fondements de la distinction entre la nature et la grâce. Ce défaut premier de sa formation intellectuelle avait laissé en lui des lacunes qui ne se comblèrent jamais. Lorsqu'il me lut, à la Chênaie, en 1830, ses explications philosophiques des dogmes de la création et de la Trinité, mon impression vive et constante fut qu'il était en opposition manifeste avec tout ce qu'on m'avait enseigné. En un mot, il ignorait, et c'était de très bonne foi qu'il croyait défendre la vérité catholique en l'attaquant. Son intelligence, vicieuse en elle-même par défaut de souplesse, n'avait donc pas trouvé dans sa vie des points d'appui capables de la soutenir. C'était un homme en l'air de tous les côtés, et du jour où son génie devait faiblir sur ses ailes, il était inévitable qu'il fît la chute la plus grande qu'on eût encore vue. Tous les hérésiarques s'étaient arrêtés à un point qui leur semblait la vérité ; M. de La Mennais ne rencontra en lui aucun de

ces points fixes, et l'erreur même n'a pu le sauver. »

\ près ces tristes affaires, dont il réussit à se dégager avec infiniment de tact, Lacordaire éprouva le besoin de rentrer en grâce auprès de l'archevêque de Paris et lui écrivit une lettre, qu'il confia à Mme Swetchine, en même temps qu'il lui adressait à elle les lignes suivantes :

« Madame, j'ai l'honneur de vous envoyer une copie de ma nouvelle déclaration, puisque vous avez la bonté de la désirer. Au moment où se termine une affaire si grave, je sens le vif besoin de vous remercier de tous les conseils si bons et si affectueux que vous m'avez donnés, quoique je n'y eusse aucun titre. J'en conserverai le souvenir aussi longtemps que ma vie. Voilà une portion de ma carrière achevée ; j'entre dans une situation toute nouvelle, où sans doute les agitations extérieures et les chances de toute nature ne me manqueront pas, puisque c'est notre sort ; mais j'ai gagné à ceci une connaissance de mes devoirs plus étendue, et une paix qui ne pourra plus se perdre, parce qu'elle est celle de Dieu. Vous m'êtes apparue entre ces deux portions si différentes de ma vie, comme apparaît l'ange du

Le choléra \ I' iris.

i li. m

Seigneur à une âme qui flotte entre la vie et la mort, entre la terre et le ciel. Puis, une fois dans le ciel, on ne se quitte plus. Je suis, avec respect, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur (1).

« H. Lacordaire. »

De retour à Paris, Lacordaire alla voir l'archevêque, Mgr de Quélen, qui lui redonna son ancienne fonction d'aumônier de la Visitation. L'ancien rédacteur de Y Avenir mena dans ce couvent une vie calme et retirée. « Je ne vois personne, écrivait-il, sauf quelques ecclésiastiques de province, qui viennent me voir çà et là. » Il avait le goût naturel de la solitude. La lecture de saint Thomas et de saint Augustin suffisait à son activité. On lui offrit deux fois la direction de Y Univers, qu'il refusa nettement : « Je n'ai pas voulu, disait- il, rentrer dans la carrière du journalisme. J'ai fait mon temps de service, quoique court, et j'ai reçu assez de blessures pour être réputé invalide (2) ». Il refusa également l'offre d'une chaire à l'Université de Louvain. Son ambition ne dépassait pas le modeste rêve d'un curé de

(1) Voir l'intéressante monographie de M.André Pavie, Mme Swetchine intime, p. 116.

(2) Lettre à Lorain, 2 février 1834.

campagne. Ce qu'il y a do remarquable, c'est qu'à cette époque, Lacordaire renonçait presque à l'éloquence religieuse, où il s'était déjà essayé, à peu près sans succès, malgré son ancien talent oratoire d'avocat.

« Il dut, comme tout prêtre ordinaire, sayer de la prédication. Il prêcha pour la première fois à Saint- Roch, dans cette même église où dix-neuf ans plus tard devaient retentir les derniers et foudroyants accents de sa voix à Paris. C'était au printemps de 1833. J'y étais, avec MM. Ampère, de Corcelles et autres, qui doivent s'en souvenir comme moi. Il échoua complètement, et chacun sortit en se disant : C'est un homme de talent, mais ce ne sera jamais un prédieateur. Lui-même le crut. « II m'est évident que je n'ai ni assez de force physique, ni assez de flexibilité dans l'esprit, ni assez de compréhension du monde, où j'ai toujours vécu et vivrai toujours solitaire, enfin rien assez de ce qu'il faut pour être un prédicateur dans la force du terme. Mais je puis un jour être appelé à une œuvre que réclame la jeunesse et qui lui soit uniquement consacrée... Si je puis utiliser ma parole pour l'Eglise, ce serait uniquement dans le genre apologétique, c'est-à-dire dans cette forme où l'on rassemble

les beautés, les grandeurs, l'histoire et la polémique religieuse pour agrandir le christianisme dans les esprits et y engendrer la foi(l). »

C'est alors que l'abbé Buquet, préfet des études au collège Stanislas, révéla à l'abbé Lacordaire sa vraie vocation, en lui proposant de donner des conférences religieuses aux élèves de cet établissement. La première fois que le nouvel orateur sacré se fit entendre dans la chapelle (19 janvier 1834), il excita, raconte Du Boys, une admiration qui tenait de la stupeur. On accourait pour l'entendre, des quartiers les plus éloignés de Paris ; et les élèves, pour qui les conférences avaient été préparées, durent céder leurs places. La foule débordait. MM. Benyer et Chateaubriand, dit- on, n'ayant pu entrer par la porte, pénétrèrent par la fenêtre.

Avec le succès (il fallait s'y attendre) commença l'ère des dénonciations, des critiques et des injustices.

« Ici, écrivait-il, vers la fin de ces premières conférences, on me traite de républicain forcené, d'homme incorrigible, relaps, et mille autres douceurs... Il y a des ecclésiastiques

(1) Montai. km bert, Lacordaire, eh. ni.

qui m'accusent, non pas d'être athée, mais de n'avoir pas prononcé une seule fois le nom de Jésus- Christ... Je méprise les tracasseries qu'on me suscite; j'accomplis mes devoirs d'homme et de prêtre, je suis solitaire, occupé, calme, confiant en Dieu et dans l'avenir... On ne fait rien sans l'Eglise et sans le temps. Ah ! si l'abbé de La Mennais avait voulu, quel rôle restait ! Il était au plus beau moment de sa gloire, et jamais je n'ai compris qu'un homme de cette trempe ne connût pas le prix de ce que Dieu lui laissait. Le rôle religieux qu'il abandonne est si beau, si facile à remplir, tellement supérieur à tous les autres, qu'en trois mois, à Paris, je viens de remuer plus de cœurs et d'intelligences, que je n'aurais pu faire dans les quinze années de la Restauration. »

A partir de ce moment Lacordaire fut l'objet d'une sourde opposition, qui ne cessa plus ses hostilités. Ceux qui lui gardaient rancune pour son libéralisme politique et ses anciennes opinions lamenaisiennes le signalèrent au gouvernement comme « un républicain fanatique, capable de bouleverser l'esprit de la jeunesse » et le présentèrent à l'archevêché comme un homme d'une orthodoxie peu sûre. On finit par dénoncer le jeune conférencier au

La Chesnaie. — Avenue des Châtaigniers que suivit Lacordaire en quittant définitivement Lamennais.

Ch . iii, p. S8-69.

Vatican. L'autorité religieuse s'émut et suspendit ces conférences, pendant que Lacordaire écrivait à Mgr de Quélen : « Ne connaissant ni mes fautes ni mes ennemis, ni ce qu'on veut de moi, je me tais en enfant de l'Eglise (1). » En vain l'abbé Affre, le futur successeur de Mgr de Quélen et à ce moment chanoine de la Métropole, prit-il la défense de l'abbé Lacordaire, l'interdiction fut maintenue.

Cependant, sur les très probables instances de l'abbé Affre, les conférences ne tardèrent pas à être de nouveau autorisées. Le prédicateur devait soumettre seulement le canevas de ses discours à l'un des grands vicaires du diocèse, l'abbé Carrière, ou l'abbé Affre. C'est l'abbé Affre que Lacordaire choisit, sans prévoir encore qu'il était à la veille de passer du collège Stanislas à Notre-Dame. Lacordaire a raconté lui-même comment se fit ce changement :

Un jour, dit- il, que je traversais le jardin du Luxembourg, je rencontrai un ecclésiastique qui m'était assez connu. Il m'arrêta et me dit : — Que faites- vous? Il faudrait aller voir l'archevêque et vous entendre avec lui. A quelques pas de là, un autre ecclésiastique, qui

(1) Notice sur Lacordaire. Poussielgue, 1872.

m'était beaucoup moins connu que le premier, m'arrêta pareillement et me dit : « Vous avez tort de ne point voir l'archevêque. J'ai des raisons de penser qu'il serait bien aise de s'entretenir avec vous. » Cette double invitation me surprit et, accoutumé que j'étais à un peu de superstition du côté de la Providence, je me dirigeai lentement vers le couvent de Saint- Michel, non loin du Luxembourg, où l'archevêque demeurait alors. Ce ne fut point la portière qui vint m' ouvrir, mais une religieuse de chœur, qui me voulait du bien parce que, disait-elle, tout le monde m'était opposé. Monseigneur, selon ce qu'elle m'apprit, avait absolument défendu sa porte ; « mais, ajoutât-elle, je vais le prévenir et peut-être vous recevra- 1- il ». La réponse fut favorable. En entrant chez l'archevêque, je le trouvai qui se promenait dans sa chambre, avec un air triste et préoccupé. Il ne me donna qu'un faible témoignage de bienvenue, et je me mis à marcher à ses côtés, sans qu'il prononçât une parole. Après un assez long intervalle* de silence, il s'arrêta tout court, se tourna vers moi, me regarda d'un œil scrutateur et me dit : — J'ai dessein de vous confier la chaire de Notre- Dame. L'accepteriez- vous ? »

Portrait i>k M""' Swetchine a l'hospice Swetchine, \ Segré.

i ii. m. i

Lacordaire demanda vingt- quatre heures de réflexion. Il consulta Mme Swetchine, qui devait tenir une si grande place dans sa vie et à qui Montalembert l'avait présenté en 1833, et enfin il accepta (1). « Je suis certain, raconta plus tard Mgr Affre, que la chaire de cette basilique ne fut point désirée par celui qui devait attirer autour d'elle un si nombreux concours. J'ai des raisons de penser que les personnes qui jugeaient sévèrement le jeune conférencier furent favorables au choix qui fut fait de cette église ; ils espéraient que l'épreuve serait défavorable et qu'ils parviendraient, par ce moyen assez peu loyal, à faire tomber une renommée dont l'influence leur paraissait dangereuse (2). »

Plusieurs raisons déterminaient Mgr de Quélen à faire cette proposition. Ancien supérieur du collège Stanislas et à ce moment

(1) « Voulez-vous voir la mère du Prédicateur? disait-on un jour, en 1846, à quelqu'un qui assistait à l'une des conférences du P. Lacordaire à Notre-Dame. — Elle est morte depuis dix ans. — Mais pas du tout : la voilà, regardez-la donc ! » Et l'on montrait Mme Swetchine, dont la béatitude visible avait donné lieu à cette touchante illusion ». Le P. Lacordaire lui-même dit avoir consulté Mme Swetchine. C'est une erreur. Sa grande amie était alors à Saint-Pétersbourg, d'où elle ne revint à Paris que le 4 mars 1845. (Vie de Mme Swetchine, par Falloux, p. 381.)

(2) Mémoires de Mgr Affre, cités dans sa Vie par l'abbé Castan.

curé de Fontainebleau, l'abbé Liautard faisait alors circuler dans le clergé de Paris un mémoire qui critiquait très vivement l'administration et la conduite de l'archevêque. A propos des conférences de Stanislas, l'auteur de ce mémoire reprochait à Mgr Quélen Y inintelligence et la faiblesse dont il avait fait preuve en écoutant les conseils de l'opposition contre Lacordaire. Lorsque celui-ci entra chez lui, l'archevêque finissait la lecture de ce document, et ceci ne fut peut-être pas étranger à la nomination du jeune conférencier. « Dans le faubourg Saint- Germain, dont l'opinion pesait d'un si grand poids dans l'esprit de M. de Quélen, nul ecclésiastique ne jouissait de plus d'autorité que M. Liautard. Fondateur du collège Stanislas, il avait élevé les fils des plus illustres familles de France et contribué sous la Restauration à faire et à défaire les ministres (1). »

L'intervention de Frédéric Ozanam fut peut-être bien aussi pour quelque chose dans la décision de l'archevêque. Ozanam considérait Lacordaire comme le seul homme capable de tenir tête à l'école philosophique de Jouf-

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