FOISSET, VIII
froy. Si l'archevêque consentait à lui laisser prêcher à Notre-Dame, non pas des sermons selon l'ancienne formule, mais une série de conférences, le succès de la démonstration chrétienne était assuré. Deux de ses amis, Lejouteux et de Montazet, partagèrent sa conviction, et ils allèrent ensemble proposer leur idée à Mgr de Quélen, qui habitait alors au Couvent des Dames de Saint- Michel, rue Saint- Jacques, son palais ayant été brûlé pendant la Révolution de 1830. Mgr de Quélen se contenta de leur faire une demi- promesse ; mais c'est après cette entrevue que Lacordaire fut invité par l'abbé Buquet à donner dans la chapelle de Stanislas la série de conférences dont nous avons parlé. Peu de jours avant cette inauguration, apportant cette fois une pétition couverte de deux cents signatures, Ozanam faisait une nouvelle tentative auprès de Mgr de Quélen et, accompagné de ses amis Lallier et Lamache, il retournait rue Saint- Jacques. Après avoir écouté les idées de ces messieurs, l'archevêque les assura qu'il avait, en effet, formé le projet de faire entendre les meilleurs prédicateurs dans la grande chaire de Paris. Ces prédications s'ouvrirent, en effet, le 18 février ; mais les orateurs eurent beau se
succéder, les nefs restèrent vides : le public était ailleurs, dans la chapelle Stanislas où chaque semaine prêchait Lacordaire ; c'est là que Sainte-Beuve, Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo venaient l'entendre. Enfin l'année suivante (1835), Lacordaire parlait à Notre-Dame.
A. de Fallottx.
CU. iv, p. ;i-
Les conférences de Notre-Dame. — Les débuts racontés par Lacordaire. — Les adversaires des conférences. — La Lettre sur le Saint-Siège. — Entrevue avec le Pape. — Mgr de Quélen et le vieux clergé. — Le rêve d'un archevêque. — Lacordaire dominicain.
Sa réputation le désignait déjà pour cette illustre chaire, du haut de laquelle son éloquence devait lui faire une célébrité si retentissante. On sait les succès ou plutôt les triomphes qu'il obtint. Une foule enthousiaste vint écouter cette parole hardie, pénétrante et originale ; toutes les classes sociales étaient représentées : étudiants, professeurs, officiers, écrivains, élèves de l'Ecole polytechnique, beaucoup de jeunes gens surtout, auditoire de sympathie religieuse bien plus que de foi chrétienne, incrédules modérés, intelligences sceptiques, esprits passionnés et inquiets, vaguement attirés par les questions religieuses, avides de démonstration et de certitude.
Lacordaire a lui-même raconté l'émotion que lui donna sa première conférence à Notre- Dame.
« Le jour venu, dit-il, Notre-Dame se remplit d'une multitude qu'elle n'avait point encore vue. La jeunesse libérale et la jeunesse absolutiste, les amis et les ennemis, et cette foule curieuse qu'une grande capitale tient toujours prête pour tout ce qui est nouveau, s'étaient rendus, à flots pressés, dans la vieille basilique. Je montai en chaire, non sans émotion, mais avec fermeté, et je commençai mon discours, l'œil fixé sur l'Archevêque, qui était pour moi, après Dieu, mais avant le public, le premier personnage de cette scène. Il m' écoutait, la tête un peu baissée, dans un état d'impassibilité absolue, comme un homme qui n'était pas seulement spectateur ni juge, mais qui courait des risques personnels dans cette solennelle aventure. Quand j'eus pris pied dans mon sujet et mon auditoire, que ma poitrine se fut dilatée sous la nécessité de saisir une si vaste assemblée d'hommes, il m'échappa un de ces cris dont l'accent, lorsqu'il est sincère et profond, ne manque jamais d'émouvoir. L'Archevêque tressaillit visiblement, une pâleur qui vint jusqu'à mes yeux couvrit son
visage, il releva la tête et jeta sur moi un regard étonné. Je compris que la bataille était gagnée dans son esprit ; elle l'était aussi dans l'auditoire. Rentré chez lui, il annonça qu'il allait me nommer chanoine honoraire de sa métropole. On eut beaucoup de peine à le retenir et à le faire attendre jusqu'à la fin de la station. »
Le cri auquel Lacordaire fait allusion, la sténographie nous l'a conservé. « Assemblée, assemblée, que me demandez- vous? Que voulez-vous de moi? la vérité?... Vous ne l'avez donc pas en vous ! Vous la cherchez donc, vous voulez la recevoir ; vous êtes venus ici pour être enseignés. »
Le succès de ces conférences attirait tout ce que Paris comptait d'esprits intelligents et libéraux. Le « siècle » disaient les journaux de l'époque, se donnait rendez-vous à Notre- Dame ; les vrais fidèles se rendaient dans les autres églises. On reprochait à l'orateur d'avoir -des auditeurs qui venaient admirer bien plus que se convaincre, et penser bien plus que prier. On dénonça l'inexactitude de son style, l'incorrection de ses images, la hardiesse de ses citations, les négligences inséparables d'un langage qui tirait ses plus beaux effets de
l'improvisation passionnée. Les partisans de Lacordaire répondaient qu'il fallait oublier les imperfections de la forme et ne retenir que la force des pensées. Dans un discours prononcé à la dernière conférence de 1835, l'archevêque de Paris appela Lacordaire « un prophète nouveau ».
Loin de désarmer les critiques, le succès les envenima, tant l'originalité de Lacordaire choquait les méthodes et même un peu les consciences. Des personnes pieuses, des ecclésiastiques, s'il faut en croire le P. Chocarne, ne comprenaient rien à ce nouveau genre de prédication un peu trop laïque. L'envie et la malveillance s'acharnaient contre l'orateur. « Les sermons de l'abbé Lacordaire bien compris se réduisent à des articles de journaux qui figureraient assez bien encore aujourd'hui dans un nouvel A venir, écrivait le curieux auteur du Prêtre devant le siècle, Madrolle. Ils constituent, selon la plus parfaite dégradation de la parole, l'anarchie la plus complète de la pensée, nous ne dirons pas théologique, mais simplement philosophique (1). »
Aucun genre de reproche ne fut épargné au
(1) Madrolle, Lettre aux membres du clergé et aux auditeurs de Notre-Dame. Paris, 1837.
rénovateur de l'apologétique chrétienne. Si nous en croyons les Annales de philosophie chrétienne de Bonnetty, un prélat publia même une brochure anonyme contre le grand orateur. « Il est déplorable, disait Bonnetty, de voir un prêtre descendre, de sa dignité qui est haute dans la hiérarchie, au rôle obscur d'un pamphlétaire anonyme, en attaquant celui qui ne parle qu'avec l'approbation de son archevêque. » On excuse à la rigueur la résistance du vieux clergé à comprendre et à approuver cette prédication nouvelle qui présentait le dogme et la morale avec tant d'imagination et de hardiesse. Non seulement on signalait la trop grande licence théologique, mais on faisait presque un crime à l'orateur d'avoir trop étudié les Pères de l'Eglise. Ce qui choquait l'ancienne école, c'est la modernité de cette éloquence. Lacordaire répondait : « Je sais où je veux arriver dans l'âme de mes auditeurs, et je crois y arriver quelquefois. Mon auditoire sent la lumière, elle est disposée pour lui ; avec de belles lignes d'architecture scolastique, tout en disant les mêmes choses, je le laisserai indifférent ; le jour où j'abandonnerai ma méthode, je serai un homme perdu. » Il avait raison ; et les attaques eussent été
moins violentes, s'il ne s'y était mêlé des rancunes politiques. « Les légitimistes poursuivaient en Lacordaire l'ombre de Y Avenir. Il leur était odieux qu'un homme sorti de cette école, qu'un prêtre faisant profession publique d'indifférence en matière de dynastie, pût conquérir quelque action sur les esprits. C'étaient eux surtout qui s'acharnaient sur quelques paroles d'un goût douteux ou d'une justesse contestable, échappées à la témérité de l'improvisation la plus entraînante, mais la plus entraînée qui fut jamais. Lacordaire avait trente- trois ans ; il était trop jeune et trop ardent, il avait une trop grande sève d'imagination, trop de saillies d'esprit, j'ai presque dit involontaires, pour ne jamais prêter le flanc à l'implacable malveillance des ennemis de sa direction politique (1) ».
Mgr de Quélen eut la générosité de ne jamais prendre au sérieux cette opposition passionnée.
L'abbé Lacordaire dépensait une telle énergie dans sa mission oratoire, que sa santé en fut compromise et que les médecins lui conseillèrent un séjour à Dieppe, où se trouvait alors