FOISSET
la Cathédrale, revêtu de l'habit dominicain (moins la chape noire), ayant passé sur son blanc scapulaire et sous son blanc camail un surplis de lin, par égard pour les rapports entre PEvêque coadjuteur et le gouvernement épouvanté ; lui-même était pâle et blanc comme un nuage au soleil.
Rien qu'à le voir monter l'escalier de la chaire, lentement, ses grands yeux baissés et le visage transfiguré par cette émotion... préparatoire, qu'on appelle la fièvre des prédicateurs, voilà l'auditoire bien disposé, et toutes les dames prises dans le même coup de filet. Pour la première fois à Nancy, elles semblaient moins nombreuses que les hommes, quoique ayant enlevé d'assaut les deux nefs latérales, et fait contre la nef principale plusieurs sorties avantageuses.
L'orateur agenouillé se lève timidement ; d'une voix grêle, mais ferme et qui commandait habilement le silence, il découpe ainsi sa première phrase. « Il est... des hommes... qui prennent dans le creux de leurs mains un peu de terre... et qui disent... (forçant sa voix). « Tout est là / L homme n'est qu'un atome de plus! (baissant la voix). C'est l'axiome des incroyants. »
L'orateur continue avec ce style pittoresque qui, selon le journal Y Espérance, de Nancy, défierait la plume la plus exercée. Il veut constater l'existence simultanée de deux camps antagonistes, et s'écrie : « Pour moi, je suis croyant: j'ai bu à l'une et l'autre coupe, et je suis heureux du choix que j'ai fait ; si fort heureux, Messieurs, que je voudrais communiquer au monde entier ma félicité. Dieu lui-même se communique à nous, moins parce qu'il est puissant que parce qu'il est heureux... Je m'adresse à ceux qui, après avoir sondé le vide du monde, cherchent instinctivement ailleurs le bonheur que leur âme droite ne saurait y trouver. Quant aux cœurs assez étroits pour que le monde les remplisse, que saurais- je leur dire?... Il faut que le dégoût du monde y pénètre et leur fasse désirer le ciel... »
A chaque audition nouvelle, l'afïïuence des hommes montrait que leur sentiment était aussi bien épris que celui des dames. Il fallait voir l'attention, le ravissement de l'assemblée, se retenant d'applaudir cet orateur, si totalement nouveau, dont l'originalité, la véracité, la puissance empruntaient un charme de plus à sa noble physionomie et à sa belle tenue, à la fois élégante et pauvre. Non seulement il fallait l'en-
tendre, mais il fallait le voir, avec son regard enflammé et sa voix délicate et stridente, s'animer à dépeindre la stupéfaction de l'impiété déjouée : « Elle était parvenue à obscurcir, à voiler la vérité : Diminutae sunt veritates. Mais la vérité est une essence, et les essences ne périssent pas... En la voyant reparaître vivace et triomphante, après d'effroyables luttes, les ennemis de Dieu s'écrient stupéfaits : Tiens, voici la vérité. Et nous qui croyions l'avoir si bien enterrée ! » Comme un bon orateur voit toujours les effets qu'il produit, le P. Lacordaire ne veut pas que son amour- propre y gagne ; et il termine ainsi : « Oh ! mes frères, je vous en conjure, que ma présence dans cette chaire ne soit pas un vain spectacle ; puissiez-vous venir m' entendre avec le désir sincère d'ouvrir vos cœurs à la vérité. »
Une grêle de compliments accablait partout le jeune moine, qui s'en serait bien passé, car sitôt rentré dans sa chambre de l'Evêché, il engageait à coups de discipline sur ses épaules nues un dur combat contre le démon de l'amour-propre. Mais il avait beau faire et beau fuir ; les complimenteurs lançaient à sa poursuite et la prose et les vers.
Un moine dans la chaire de Notre-Dame. — V éloquence de Lacordaire. — L' improvisation. — Ce qui se passait à Notre-Dame. — Récits d'un témoin. — Opinion du prince de Broglie. — La doctrine et les auditeurs. — Conférences à Grenoble. — L'opposition gouvernementale.
Il y avait sept ans que Lacordaire n'était plus monté dans la chaire de Notre-Dame, quand Mgr Afïre le pria de bien vouloir reprendre ses conférences. La lutte était en ce moment très vive à Paris entre l'Université et l'Enseignement libre. Le gouvernement s'émut en apprenant cette nouvelle ; le roi fit appeler l'archevêque de Paris et lui demanda, en présence de la reine, de vouloir bien luimême retirer la parole au dominicain. « Le P. Lacordaire est un bon prêtre, répondit l'archevêque ; il apppartient à mon diocèse; il a prêché avec honneur. C'est moi qui l'ai rappelé volontairement et qui lui ai donné mon
LA( ordaike.
I >, sin d'après nature />ur II. Flandrin, gravé par Dien. [Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale.)
CU. VI. p. 118-119.
autorisation publique. Je ne pourrais maintenant la lui retirer sans me déshonorer aux yeux de mon diocèse et de toute la France. »
— Eh bien, M. l'Archevêque, répliqua le Roi, s'il arrive un malheur, sachez que vous n'aurez ni un soldat ni , un garde national pour vous protéger. »
Cependant, par esprit de conciliation, l'archevêque proposa à Lacordaire de faire une concession et de quitter un instant le froc pour la soutane. Malgré la prière de Mme Swetchine, dont Mgr Affre avait obtenu l'appui, Lacordaire refusa. — J'ai porté, dit-il, cet habit à Paris, à Nancy et à Bordeaux; j'ai traversé dix fois la France sous ce costume, je lui ai obtenu partout le respect ; je l'ai gardé malgré les poursuites officielles du Ministère... Et à qui le sacrifierai- je aujourd'hui? Aux clameurs de la presse irréligieuse; aux craintes du gouvernement ; aux esprits irrités contre nous par trois mois d'une guerre implacable i J'irais donner dans Notre-Dame à nos ennemis le spectacle d'un religieux qui a peur après avoir affiché le courage, qui se cache après s'être montré, qui demande grâce et merci en considération de son déguisement volontaire ! Cela n'est pas possible. »
Dans une très belle lettre à Mme Swetchine, Lacordaire exposa les motifs d'un refus dont Mgr Affre persistait à ne pas comprendre la haute et courageuse nécessité. L'archevêque ne vit même plus qu'un moyen de décider Lacordaire : c'était d'en déférer au Pape. Il écrivit à Rome pour demander au Saint- Père qu'il voulût bien ordonner au prédicateur de quitter l'habit religieux. Quelques jours après le Nonce apportait une lettre autorisant le dominicain à revêtir un vêtement de prêtre régulier. Il fut alors convenu que Lacordaire monterait en chaire couvert d'un rochet et d'une mosette de chanoine. C'est ainsi qu'il reparut dans la chaire de Notre-Dame le 3 décembre 1843.
L'opinion publique était très surexcitée. On craignait des manifestations hostiles, on parlait même d'un complot. Des jeunes gens armés se placèrent au pied de la chaire, pour défendre la vie du prédicateur. Des lettres anonymes assuraient que les sifflets couvriraient sa voix.
Lacordaire parut. Le silence se fit. On l'écouta, d'abord avec intérêt, puis avec une visible sympathie ; il n'eut pas de peine à séduire son auditoire et le succès fut complet. Le ton de
la presse lui fut, en général, favorable, même le Siècle, alors dirigé par M. Chambolle. « Le gouvernement, dit Foisset, fut satisfait d'avoir évité une tempête. »
Dans l'édition de ses Conférences, parue en 1844, l'orateur supprima cet Avent de 1843, parce que, dit-il, dans une note, c'était un discours préparatoire, de pure circonstance et étranger à la suite de sa doctrine.
Lacordaire parlait d'inspiration, après une préparation très sommaire. « A peine peut-il fixer d'avance, dit Bonnetty, les principaux points de ses discours ; tous ces développements si heureux, tour à tour profonds, larges, touchant toutes les fibres de l'esprit humain, tout cela Dieu le lui donne sur l'heure, au moment où il parle ; tous ces grands effets de pensée et de parole, il nous l'a dit lui-même, n'ont jamais été préparés ; c'est une infusion instantanée et gratuite ». Des « orgies d'éloquence », dit le P. Manuel, un auditeur qui devint plus tard dominicain. Lacordaire était si incapable de retenir ce qu'il avait préparé, qu'il fut obligé de lire, dans la cathédrale de Nancy, l'éloge funèbre de Mgr de Forbin- Janson, mort le 11 juillet 1844 aux Aygalades, près de Marseille.
« Le Père, dit Mgr Régnier, improvisant sans jamais rien écrire d'abord que des notes et des divisions d'idées, pouvait, d'une ville à l'autre, en changer les formes à son gré. Il me montra un jour ainsi toutes les Conférences de Nancy en cinq ou six livrets in- 18 qui auraient tenu dans la poche de son gilet. Il méditait son plan, ne l'écrivait complètement qu'à la longue, se pénétrait de toutes les ressources du sujet, se logeait dans la mémoire quelques traits oratoires ; puis se fiait à son auditoire, et surtout à la Providence. Souvent dans l'essor de l'improvisation, il découvrait et touchait des hauteurs de style et de pensée vers lesquelles l'emportait l'Esprit de Dieu ; et s'il en avait remarqué l'effet utile, il les écrivait et les reproduisait ailleurs ; jamais il ne rédigea qu'après avoir parlé. Il faut excepter, bien entendu, les discours académiques et les oraisons funèbres ; c'est de tradition, comme il l'a fait à Nancy pour les panégyriques du général Drouot et de Mgr de Forbin- Janson. Tous les improvisateurs, ont leurs jours; et ses meilleurs n'étaient pas ceux du mauvais temps : « II pleut, disait son ami le poète Carrière, grâce à la Conférence. » La règle n'était pas invariable ; sans cela que fût devenu le
plus impressionnable des orateurs sous nos climats de l'Est, si aigres, si capricieux, et n'ayant de constance que dans la longueur de l'hiver? »
Après son genre d'éloquence, voici maintenant l'effet que produisait sa parole et la physionomie même de Notre-Dame :
« Connaissez-vous, dit Bonnetty, le grand corps de la vieille cathédrale de Paris, qui baigne ses pieds dans la boue de la Lutèce antique, et plonge ses deux tours dans les nuées du ciel? Avez- vous jamais vu, en regardant par le grand portail du milieu, creusé en ogive et s' élargissant de cordon en cordon et de niche en niche, avez- vous jamais vu ce vaisseau large et profond, et ces nefs latérales, simples et doubles, séparées par ces piliers romans, soutenant ces ogives et ces voûtes gothiques? Eh bien ! si, par un dimanche de carême de l'année 1835, vous vous êtes trouvé de bonne heure dans cette cathédrale, vous y avez dû voir pendant deux heures, pendant trois heures, affluer tout ce que Paris compte de jeunesse ardente et studieuse, de jeunes hommes au cœur généreux, de savants à pensées vagues et douteuses, étudiants en droit, étudiants en médecine, officiers. L'orateur ne doit parler
que dans une heure, et la nef est remplie : or, elle contient quatre mille personnes. On se presse aux nefs d'alentour, on monte aux tribunes, on veut à toute force entendre, au moins on veut voir l'orateur.
« A la fin, quand l'heure est venue, quand la foule s'est ouverte pour laisser passer la croix et le prélat, et que l'orateur a paru dans la chaire, alors encore un nouveau mouvement se fait : mille personnes montent sur leurs chaises, on escalade les barrières ; j'y vois vingt, trente élèves de l'Ecole polytechnique, l'épée au côté, et montant à cet assaut d'un genre nouveau, comme s'il s'agissait d'emporter une ville par la brèche qui est ouverte.
« Oh ! je le sais, et n'ai pas besoin que vous me le disiez : tous ceux qui viennent là ne sont pas des croyants; ils n'approuvent pas tout ce que dit le prêtre, ils ne se sentiront pas convertis, ils ne sortiront pas se brisant la poitrine ; mais tous ils ont entendu cette voix qui s'élève en ce moment au-dessus du bruit de la chute des trônes et des empires, et qui dit que tout ce qui vient de l'homme ne donne, ne saurait donner ni stabilité, ni paix, ni bonheur, aux peuples comme aux individus. Cette voix a retenti désespérante à leurs oreilles, et comme
les Israélites mourant de faim dans le désert , ils viennent goûter, et disent : Manhu, qu'est-ce donc? Aussi tous sont attentifs et écoutent l'orateur, et, suivant que sa voix s'attendrit ou que vibre sa parole, vous voyez sur leur figure que leur âme est impressionnée. Il est vrai qu'il y a quelque tumulte et quelque bruit dans les nefs extrêmes : mais, jeune prêtre, pourquoi n'avez- vous pas une poitrine plus forte, et pourquoi ne peut- on entendre de tous côtés votre voix? tout le monde vous écouterait en silence.
« Tel est le spectacle qu'offre tous les dimanches la cathédrale de Paris, depuis le commencement du carême. Il est vrai que la foule est grande aussi dans plusieurs autres églises ; mais ce n'est pas de celles-là que nous avons à nous occuper ; ce n'est pas là qu'est le siècle. Là sont les chrétiens fervents ou négligents ; ceux qui ont la foi, et qui ne demandent rien de plus que d'être échauffés, poussés, excités au bien ; ils viennent remplir un devoir connu et volontaire. Mais ici seulement est le siècle avec son doute, son incrédulité, sa science sceptique, sa métaphysique nébuleuse, son raisonnement orgueilleux et dressé contre le Ciel; avec son indépendance et son insoumission,
avec ses mœurs dépravées, son cœur flétri, son imagination délirante et salie; là est l'aveugle à faire voir, le sourd à faire entendre, le boiteux à redresser, le muet à faire parler, le mort à ressusciter. C'est donc là qu'on peut voir le prêtre, le pontife, l'Eglise, le Christ, face à face avec le Siècle. »
On a parlé du romantisme de Lacordaire. Son apologie du christianisme n'avait rien, en effet, de la démonstration théologique. Il prêchait avec la philosophie, la raison, le sentiment, l'émotion, la grandeur des idées et des aspirations humaines.
Interrogeons un de ses auditeurs :
« Nous allons en cabriolet à Notre-Dame entendre Lacordaire. Il est toujours faible comme logicien, mais il possède un rare talent de s'émouvoir, et, par moments, d'impressionner les autres. Son port de tête, son geste, sa voix, surtout dans le dédain pour la science et les opinions du siècle, plaisent et subjuguent. Il est bien pénétré de sa puissance, de sa force de prêtre catholique, il s'impose avec succès.
« Au commencement, il s'est adressé à l'Archevêque et lui a rendu hommage pour ses pieux efforts couronnés de succès. Puis il a voulu donner une théorie de l'âme, de la grâce
qui imprègne le corps comme la chaleur, l'électricité imprègnent les organiques. Il y a eu de la confusion dans toute cette partie. Il a parlé de l'individualité, de l'espace qu'occupent notre corps, et surtout notre âme, espace où nous sommes maîtres, où personne ne peut s'introduire contre notre volonté, pas même Dieu. Pour que la grâce réussisse, il faut une âme préparée. Il a rappelé cette parabole de l'Evangile, la parole sacrée est comme une semence jetée sur le chemin, que les oiseaux du ciel emportent, que des rochers stériles reçoivent ; il l'a développpée avec étendue : les oiseaux du ciel, c'est la légèreté ; les rochers, c'est l'esprit mathématique qui, ne trouvant pas Dieu au bout d'une équation, le renie »(1). Lacordaire donnait en chaire son cœur et son âme et, souvent, après la conférence, il tombait dans une sorte de prostration. Ecoutons là- dessus ceux qui l'ont entendu : « Je me suis placé, dit Boucher, comme dimanche, dernier, pour le voir rentrer dans la sacristie. Un Suisse le précède. Il semble épuisé de fatigue, son visage est couvert de sueur, sa physionomie ainsi détendue n'a qu'une expres-
(1) H. Bouchée, Souvenirs d'un parisien, 1. 1, année 185!>
sion désagréable. On ne peut croire que ce regard fixe, presque hébété, cette figure aux lèvres serrées, cette attitude accablée, soient du même homme qui tout à l'heure lançait le sarcasme et se posait avec tant de dignité et de fierté. Au moment où la porte de la sacristie se refermait, je l'ai vu qui se mettait à genoux sur un prie- Dieu.
« Je ne sais pas si les Dominicains sont cloîtrés mais je me plaisais à me figurer cet homme toujours seul avec lui-même, excepté une heure par semaine, où il voit une immense assemblée recueillir ses paroles. Puis, redescendu de sa chaire, rentrant dans sa solitude pour préparer un nouveau sermon.
« Singulière et magnifique existence pour qui peut la supporter. »
Et ailleurs :
« A trois heures je vais à Saint- Sulpice, craignant bien que le sermon de Lacordaire fût terminé, mais j'ai encore attendu une heure.
« Il nous a parlé de l'éternité des châtiments, cherchant à prouver que le monde, qui se récriait à cette idée, était cent fois plus implacable pour ceux qui manquaient aux convenances.
Mgb Denis-Auguste Ai ire. archevêque DE PARIS
(D'à pris h iw lithographie du temps.)
I li. vi. p. L28 l"
En général, je le trouve peu rigoureux dans ses raisonnements, aussi ne persuade- 1- il pas, mais il plaît par la forme hardie, dogmatique, et même agressive de son langage. Il s'abandonne assez à l'influence des auditeurs, on le suit avec intérêt dans ses échappées oratoires, on aime son geste, sa voix, gênée par l'accent mais forte et haletante sur la fin, comme la fatigue et l'émotion. On tolère ses à- peu- près dans le raisonnement comme dans la figure en faveur de l'ensemble et des heureuses expressions de détail qui lui échappent (1).
Le genre d'éloquence sentimental et rationaliste de Lacordaire ne plaisait pas à tous les ecclésiastiques.
Lacordaire a dit lui-même que son œuvre n'était pas une démonstration évangélique, mais une préparation.
« Humainement, dit Foisset, il ne faut pas se lasser de le redire, humainement rien ne servait mieux la vérité, rien ne contribua plus à son triomphe que d'être proclamée par un vrai fils du dix- neuvième sècle, complètement élevé à l'école de la pensée moderne, hautement fidèle à toutes les idées généreuses, à tous les
(1) H. Boucher, Souvenirs d'un Parisien, t. I.
sentiments nobles de son pays et de son temps, ayant traversé les erreurs de l'époque sans se souiller et les attaquant de front sans insulter et sans maudire. Qui peut s'en étonner? Pour avoir prise sur les hommes, ne faut-il pas les connaître et les comprendre, savoir leur langue, avoir des points de ressemblance avec eux ? Les fautes mêmes de la vie politique de Lacordaire semblent n'avoir été permises que pour donner à l'orateur de Notre-Dame une action personnelle toute puissante sur un grand nombre d'âmes égarées par le libéralisme contemporain. « Dieu, a-t-il dit lui-même, nous avait préparé à cette tâche en permettant que nous vécussions d'assez longues années dans l'oubli de son amour, emporté sur ces mêmes voies qu'il nous destinait à reprendre un jour dans un sens opposé. En sorte qu'il ne nous a fallu, pour parler comme nous l'avons fait, qu'un peu de mémoire et d'oreille, et que nous tenir, dans le lointain de nous-mêmes, en unisson avec un siècle dont nous avions tout aimé (1). »
Le successeur de Lacordaire à l'Académie, le prince de Broglie, a admirablement résumé la manière éloquente et l'effet qu'il
(1) Préface des Conféren ces.
faisait sur son public de Notre-Dame : « Des généralités hardies plus propres à ouvrir de grandes perspectives que susceptibles de démonstrations rigoureuses ; le dogme exposé, non dans ses mystères intimes, mais dans ses rapports avec les besoins et l'histoire de l'humanité, dessiné, pour ainsi dire, du dehors par ses arêtes extérieures, — et çà et là, pourtant, de grands jours ménagés pour que le regard pût plonger dans ses profondeurs ; des assimilations parfois forcées, toujours saisissantes ; peu de textes de l'Ecriture sainte, mais d'une application lumineuse et inattendue ; beaucoup d'allusions aux souvenirs de la vie et de l'éducation communes, depuis ceux de l'antiquité classique jusqu'à ceux de la France révolutionnaire et impériale ; — une grandeur constante dans les pensées, préservées de l'emphase par une expression dont le naturel n'était pas exempt d'un peu de calcul ; de loin en loin, une locution familière, un néologisme contemporain, qui avait pour effet de reposer l'auditeur, novice en théologie, et de lui causer le même plaisir que fait au voyageur en pays lointain l'accent subitement reconnu du lieu natal ; parfois enfin des élans de sensibilité, des retours sur sa jeunesse infidèle, des appels
du cœur, plus perçants pourtant que tendres, comme le cri du pâtre qui rappelle la brebis qui s'égare ; de cet ensemble résultait la prédication la plus féconde en contrastes, la plus inattendue dans ses saillies, la mieux faite pour enlever la foule, la plus impossible à prévoir et à imiter qui fut jamais.
« L'effet était immense. La parole sainte semblait sortir de l' Eglise, et venir, comme aux jours du Christ, chercher les péagers, au milieu du bruit de leurs affaires ou de leurs fêtes !
« Sur la jeunesse surtout, l'impression était profonde. Ce qui la séduisait, ce n'était pas seulement la nouveauté d'une prédication pleine d'espérance, qui ne la condamnait pas comme d'autres à tenter vers un passé peu regretté un retour chimérique ; c'était aussi le plaisir de retrouver en l'écoutant un accord entre tous les sentiments généreux dont cet âge confiant sent le besoin... Nous étions là divisés, dès l'enfance, de préoccupations et d'habitudes; ceux-ci amenés à l'Eglise par une foi héréditaire, ceux-là par un doute curieux ; les uns ayant appris à lire dans les fastes des croisades, les autres dans les bulletins de la République et de l'Empire; d'autres enfin (les moins nombreux, mais non les moins con-
vaincus), dans la Charte et dans les premiers monuments de l'éloquence parlementaire. L'abbé Lacordaire avait des paroles pour chacun de nous, et, nous ramenant tous à un centre commun, nous donnait un instant l'espérance ou l'illusion de l'unanimité (1). »
Les orateurs ordinaires ne tentent pas sans quelque péril les chances de l'improvisation. Au contraire, ce don d'improvisation fournissait à Lacordaire des mouvements oratoires admirables, des développements inattendus, dont la flamme illuminait ses auditeurs, comme dans ce passage où il venait d'établir que l'homme est rarement aimé pendant sa vie et que l'amour qu'il inspire survit plus rarement à sa tombe :
« Je me trompe, messieurs, il y a un homme dont l'amour garde la tombe ; il y a un homme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux comme l'a dit un prophète, mais dont le sépulcre est aimé. Il y a un homme dont la cendre, après dix-huit siècles, n'est pas refroidie ; qui chaque jour renaît dans la pensée d'une multitude innombrable d'hommes ; qui est visité dans son berceau par les bergers, et
(1) Prince de Broglie. Discours de réception à l'Académie.
par les rois lui apportant à Penvi et l'or et l'encens et la myrrhe. Il y a un homme dont une portion considérable de l'humanité reprend les pas sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des vallées, sous l'ombre des oliviers, dans le secret des déserts. Il y a un homme mort et enseveli, dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore et produit plus que l'amour, produit des vertus fructifiant dans l'amour. Il y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet, et cet homme, des millions d'adorateurs le détachent chaque jour de ce trône de son supplice, se mettent à genoux devant lui, se prosternent au plus bas qu'ils peuvent sans en rougir, et là, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie et jusqu'à l'extase. Il y a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inex-
tinguible haine, et qui, demandant des apôtres et des martyrs à toute une postérité qui se lève, trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homme, enfin, et le seul, qui a fondé son amour sur la terre, et cet homme, c'est vous, ô Jésus I vous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles, et en arrache cet accent qui me trouble moimême et que je ne me connaissais pas (1) ! »
Une partie de l'ancien clergé continuait cependant à faire des réserves et à désapprouver ces procédés d'éloquence.
Le curé de Saint- Philippe- du- Roule pria un jour le P. Lacordaire de donner un sermon dans son église et lui dit en guise de remerciement:— « Dites- le- moi donc maintenant, mon Révérend Père. Quand serez- vous enfin chrétien ? — Ah i Monsieur le curé, vous avez bien raison, dit le religieux. Je ne suis qu'une préparation à l'Evangile ; mais la pleine lumière, c'est le Père de Ravignan. »
Le Père de Ravignan lui avait succédé à Notre-Dame.
(1) 39e Conférence. De V établissement du règne de Jésus' Christ
On disait à Lacordaire que ses auditeurs, pour mieux l'entendre, montaient jusque sur les confessionnaux. — « Le Père de Ravignan, disait- il, est plus heureux, il les y fait entrer. » Le P. de Ravignan eut, en effet, du succès et dans un genre tout différent. « Nous pénétrons dans le chœur de Notre-Dame, dit un témoin oculaire. Une lampe me gênait pour voir Ravignan, mais je distinguais très bien son attitude et ses gestes. Sa tenue ne me plaît pas, c'est celle « d'un cœur dévoré d'amour et d'extase ». Il lance sa poitrine en avant, procède par oh ! et par ah ! projette ses bras dans toutes les directions. Sa voix, psalmodiée comme celle de tous les prédicateurs de village, nuit beaucoup à l'intelligibilité du discours. Les lambeaux qui me sont parvenus sont bien, il paraît convaincu ; mais pourquoi donc alors ce débordement de gestes et d'exclamations? Qu'il y a loin de là à la dignité, à la persuasion contenue, à la mâle et fière attitude de Lacordaire (1). »
Le P. Lacordaire eut un dernier ennui, à propos de son habit religieux, pendant sa prédication à Grenoble en 1844. Le ministre des cultes
(1) Boucher, Souvenirs d'un Parisien.
Ch. vi, p. 130-137.
M. Dessauret, écrivit, à ce sujet, la lettre suivante adressée à Mgr Philibert de Bruillard, évêque de Grenoble :
Monseigneur, « Je viens d'être informé que M. l'abbé Lacordaire est parti pour Grenoble, sans doute avec l'intention d'y faire quelques prédications. Je me suis, jusqu'ici, fait un devoir d'écrire à tous les prélats, dans les diocèses desquels s'est rendu cet ecclésiastique, que sa persistance à paraître en France avec le costume d'un ordre qui n'est point légalement autorisé était de nature à émouvoir l'opinion publique et à soulever de sérieuses difficultés. J'ai, en conséquence, engagé successivement Mgr l'Archevêque de Bordeaux, Mgr le Coadjuteur de Nancy, Mgr l'Archevêque de Paris, à ne donner à M. l'abbé Lacordaire l'autorisation de prêcher dans leurs diocèses qu'à la condition qu'il revêtirait le costume des prêtres séculiers, et qu'il mettrait dans son langage une grande retenue et une extrême prudence. Les prélats auxquels je me suis adressé ont compris parfaitement mon invitation, et tous ont prescrit à M. Lacordaire d'en tenir compte. C'est ainsi que récemment il n'a pu paraître dans le chœur de l'église métropolitaine de
Paris qu'en prenant le costume des chanoines honoraires du chapitre.
« J'ai la confiance, Monseigneur, que si M. Lacordaire prêche dans votre diocèse, vous lui imposerez la condition qu'il a eu à remplir à Paris, à Bordeaux, à Nancy. Vous savez quelles sont les dispositions du gouvernement pour tout ce qui se rattache au sentiment religieux ; mais vous n'ignorez pas non plus combien il importe aux intérêts sacrés, que vous êtes spécialement appelé à défendre, de ne fournir aux passions aucun prétexte d'élever la voix et de soulever l'opinion. Je compte, en cette occasion, Monseigneur, sur votre sagesse et sur votre fermeté, et je désire être informé par vous de la suite que vous aurez jugé convenable de donner à cette communication.
Agréez, etc..
« Le Garde des Sceaux, ministre de la justice et des cultes.
« Signé : Martin (1). »
L'évêque de Grenoble ne crut pas devoir répondre à cette lettre, et le ministre des cultes ne renouvela pas ses objections.
Pendant son séjour dans ce pays, Lacordaire
(1) Cité par Chocarne.
ayant acheté à Chalais un vieux couvent en ruines, le gouvernement intervint de nouveau ; le Garde des sceaux informa l' Evêché qu'il n'accorderait pas son autorisation pour la fondation d'un établissement religieux, et il exprimait l'espoir que l'évêque ne donnerait pas la sienne :
« Je compte sur votre fermeté et sur votre sagesse dans cette circonstance. Assez de préventions existent déjà contre le clergé et les envahissements qu'on lui attribue; assez d'irritation s'est produite, même chez les meilleurs esprits, pour que les premiers pasteurs des diocèses appliquent tous leurs soins à rendre vaines ou à réprimer au besoin des entreprises qui n'auraient d'autres résultats que de nuire essentiellement aux intérêts de la religion.
« Votre pacifique intervention, Monseigneur, pouvant suffire à l'avortement des desseins de M. l'abbé Lacordaire, je conserve l'espérance que je n'aurai point à prescrire des mesures coercitives, auxquelles néanmoins j'aurais certainement recours au besoin.
« J'adresse à M. le Préfet de l'Isère une copie de cette dépêche, en l'invitant à surveiller toutes les démarches de M. Lacordaire, et à me tenir au courant de tout ce qu'il pourrait
essayer, dans le cas où, contre mon attente, il n'obéirait pas à vos avis. »
L'évêque de Grenoble ne crut pas devoir répondre autre chose, sinon que le couvent de Chalais avait été acheté par M. Lacordaire, en son nom et au nom de quatre de ses amis, dont trois n'étaient pas prêtres. Ainsi fut fondé, à Notre-Dame de Chalais, le premier couvent régulier des Dominicains en France.
Les conférences de Lacordaire eurent à Grenoble beaucoup de succès. Le Courrier de V Isère du 21 mars 1844 nous donne à ce sujet quelques curieux détails :
« Dès le premier jour il attira une foule immense. La nef du milieu de la cathédrale a été insuffisante pour contenir les hommes qui se pressaient afin d'entendre le grand prédicateur. On a été obligé de leur livrer les autres nefs qu'on avait réservées aux femmes. Mais les femmes se sont bâti des tribunes en bois et ont conquis ainsi dans les airs un espace considérable qui a remplacé celui qu'on leur faisait perdre. Plus de trois mille auditeurs sont parvenus à s'introduire et à se placer convenablement. »
« Le succès du P. Lacordaire aurait échappé aux lois ordinaires de l'humanité, s'il n'avait
rencontré à Grenoble quelque contradiction. Toutefois, ce fut indirectement et en la personne de M. Casimir de Ventavon, depuis sénateur, alors bâtonnier de l'ordre des avocats. A la fin de la station, il était allé, avec 40^ personnes, complimenter le P. Lacordaire, et son allocution avait été imprimée avec son nom et son titre de bâtonnier. Par une délibération prise sous la présidence du plus ancien membre de l'ordre, on lui signifia que le titre de bâtonnier n'avait d'utilisation régulière que dans les affaires intéressant la discipline de l'ordre des avocats ; et la délibération fut communiquée à un journal de la localité. L'honorable bâtonnier répondit par une explication loyale et courtoise, et aussi par sa démission. Il n'avait pas eu l'intention de faire acte de bâtonnier, n'étant accompagné ni de l'ordre ni du conseil, et personne n'avait pu s'y méprendre. En joignant à son nom le titre qui lui appartenait, la presse avait, faisait- il observer, suivi l'usage qui règne dans la vie publique comme dans la vie privée, que le fonctionnaire dont on s'occupe ait ou n'ait pas été dans l'exercice de ses fonctions (1). »
(1) Le Père Lacordaire à Grenoble, par Ginon. Université ■catholique, 15 décembre 1895.
La vie monastique de Lacordaire. — Macérations, pénitences et discipline. — Un portrait. — Voyage à Lyon. — Lacordaire et le Curé a" Ars. — Lacordaire républicain et député à V Assemblée Constituante. — Sa démission.
Pendant son séjour à Grenoble, le P. Lacordaire échangea avec l'ingénieur Vicat, inspecteur général des Ponts et Chaussées, quelques lettres qui ont été publiées seulement dans Y Université Catholique an 15 décembre 1895. Ce sont des entretiens sur des questions religieuses, Eucharistie, éternité des peines, pluralité des mondes, etc. L'éloquent dominicain tenait tête à tout, prêchait par la plume et par la parole et savait descendre des hauteurs de la pensée jusqu'aux plus prosaïques et aux plus scrupuleuses observations de la discipline monastique.
Le P. Chocarne nous donne, à ce sujet, d'édifiants détails : « Il était, dit-il, d'une parfaite exactitude à tous les exercices de la rè-
gle. Levé au premier son de cloche, il arrivait au chœur pour les matines avec tous les Frères. Il commençait la prière de l'office avec un accent de piété qui édifiait tout le monde. Il assistait régulièrement à toutes les heures canoniales, bien qu'il en fût dispensé par son titre de maître en théologie. Ses occupations multiples et sa correspondance très étendue n'étaient jamais un prétexte. Esclave du devoir, il faisait chaque chose en son temps, se possédait pleinement et, dès que la cloche l'appelait, il posait tranquillement sa plume, mettait toutes choses en ordre et sortait de sa cellule. Au couvent de Paris, il confessait dans l'église, à certains jours et heures fixes. Lorsque le coup de deux heures frappait à l'horloge, la porte de la sacristie s'ouvrait : c'était le Père se rendant à son confessionnal. Cette scrupuleuse exactitude avait été remarquée et suscitait d'ordinaire un léger sourire parmi le petit groupe de ses pénitentes.
« Au début de la fondation du couvent de Toulouse, il se trouva seul avec un autre religieux pendant tout le carême, les autres Pères prêchant au dehors. La petite communauté continua de fonctionner à deux comme auparavant. On observait les jeûnes et l'abs-
tinence ; on tenait le chœur et même le Chapitre. Un jour, pendant ce carême, le religieux chargé de réveiller le Père à trois heures s'oublia et n'entra dans sa cellule qu'à quatre heures. Le Père s'aperçut que l'heure était passée et lui dit : « Allons, que cela ne vous arrive plus ; avant tout, la règle ! » Le lendemain même accident : le réveille- matin s'était arrêté, et quatre heures sonnaient lorsque le religieux se présenta. Dès que le Père s'en aperçut : « Mais, mon cher ami, lui dit- il, la communauté ne peut pas marcher comme cela. C'est moi désormais qui réveillerai (1). »
Avant sa conversion, le 15 mars 1824, Lacordaire aurait écrit : « Je veux être attaché vif à une croix de bois, si je n'ai pas pensé sérieusement à me faire curé de village. « Après sa conversion, il rechercha les plus âpres austérités. « On le voyait, dit le même biographe, encore rayonnant des saintes joies de l'autel, se mettre à genoux devant les religieux, lui baiser humblement les pieds et lui demander de vouloir bien lui rendre le service de le châtier pour Dieu. Il se découvrait les épaules et il fallait bon gré mal gré lui donner une forte
(1) Chocarne, II.
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discipline. Il se relevait tout meurtri, restait longtemps les lèvres collées sur les pieds de celui qui l'avait frappé lui exprimant sa reconnaissance dans les termes les plus vifs et se retirait la joie au front et dans le cœur. D'autres fois, après la discipline, il priait le religieux de se remettre à sa table de travail et, s' étendant par terre sous ses pieds, demeurait là pendant un quart d'heure ou une demi-heure, achevant sa prière en silence et se délectant en Dieu de sentir sa tête sous le pied qui l'humiliait. Ces pénitences se renouvelaient très souvent et ceux qui étaient choisis pour les exécuter ne s'y résignaient pas sans peine. »
C'était un vrai supplice, surtout dans les commencements. Ils eussent volontiers changé les rôles. Mais on s'y habituait peu à peu et le Père en profitait pour exiger davantage ou se faire traiter selon ses goûts. On devait alors lui donner des soufflets, lui cracher au visage, lui parler comme à un esclave : « Va me cirer mes souliers ; apporte- moi tel objet ! Va- t'en, misérable ! » Et il fallait le chasser comme un chien. Un jour, au couvent de Chalais, il voulut subir une pénitence publique et se fit
flageller par les Frères assistants. On assure
même qu'il se fit attacher à une croix dans la crypte de l'église des Carmes.
Il recherchait, dit-on, ces excès d'humiliation et de souffrance pour punir les sentiments d'orgueil que lui donnaient ses triomphes oratoires.
Sa vie ordinaire, même les jours où il devait prêcher en public, était d'une extrême frugalité. Il déjeunait tous les jours seul et ne mangeait gras que très exceptionnellement. Quand il faisait beau, il descendait au jardin et contemplait longuement les fleurs. Il rentrait parfois accablé de fatigue et se mettait au lit. Son menu du soir était celui de la communauté: deux œufs et une salade. Il ne parlait jamais de ses conférences et ne répondait pas aux éloges qu'on pouvait lui faire. Il aimait mieux demander à ses amis de lui signaler les défauts de ses prédications. La journée se terminait par des pénitences corporelles.
Après avoir dit sa messe, Lacordaire lisait la Bible, qui, avec la Somme de saint Thomas, était le seul livre qu'il eût constamment sur sa table et pour lequel il témoignait une sorte de vénération. Il lisait posément, s' arrêtant à chaque verset, admirant la plénitude du texte et baisant dévotement la page. Sa lecture favo-
rite était l'Evangile, saint Jean et saint Paul. Il dédaignait les livres ordinaires, pour s'en tenir aux meilleurs.
Lacordaire ne consentit pas volontiers à laisser faire son portrait. « Rien, disait- il, ne doit être plus précieux que l'humilité à un vrai religieux; il doit fuir tout ce qui peut exciter en lui des sentiments de retour complaisant sur sa personne ou ses œuvres. La nature est si faible, le démon est si prompt que nous devons lui refuser la moindre prise sur nous. Une fois, d'ailleurs, que j'aurai accordé à l'un de nos frères la permission de laisser son portrait quelque part, il faudra l'accorder à tous, tout étant égal entre nous, et ce serait là une sorte de servitude que je dois éviter. »
Un ami de Langres, M. Anatole Laurent, fit de lui une esquisse où il avait très bien saisi ce que la physionomie du Père avait de mobile et de fuyant.
« M. Anatole Laurent, dit Mgr Régnier, voulut me laisser comme trace de son passage cette précieuse petite toile dont aucune autre n'approche : elle rend exactement le calme, la douceur spirituelle, que la foi avait greffés sur une vive nature, sans détruire le reflet de son énergie.
« Quinze ans après, la figure et la corpulence du P. Lacordaire devinrent méconnaissables de bouffissure ; et l'on n'a plus dans le commerce photographique que cette tête dont le gracieux ovale s'est lourdement arrondi, qui ne montre que des yeux voilés sous d'épaisses paupières ; enfin je ne sais quel gros moine assoupi.
« Le vrai Lacordaire, inspirant la jeunesse française de sa propre vitalité, et enflammant un auditoire par sa parole et sa physionomie, ne se retrouve plus que dans le petit tableau d'Anatole Laurent et le buste de Bonnassieux. »
Un contemporain nous a laissé le portrait suivant du prédicateur : « Le P. Lacordaire est d'une taille médiocre et d'une constitution qui paraît frêle et qui ne l'est pas ; son organisation toute nerveuse semble avoir été préparée pour l'aider à penser et à sentir ; son cœur doit contenir beaucoup d'amour et de douleur ; sa figure, qui porte les touchants stigmates de la macération corporelle, porte aussi ceux de la pensée qui l'anime et qui l'use. Ses yeux noirs laissent échapper des éclairs... physionomie parlante, mobile. Dans la discussion, son geste est vif, ardent et pressé, mais toujours gracieux, naturel et harmonieux... puis-
sance de fascination... On se surprend dans une contemplation exclusive de l'homme, on se livre trop au plaisir de l'entendre et l'on est exposé à perdre de vue l'enchaînement des pensées (1). »
En 1845, Lacordaire prêcha la station du Carême à Lyon. Le P. Chocarne dit que le succès qu'il remporta tenait du délire. Une Revue, Y Etoile du Matin, recueil qui s'intitulait : Tablettes pieuses et mensuelles, publiées sous les A uspices de Marie, fit paraître une brochure : Souvenirs des conférences pendant la station du Carême, contenant une notice biographique et un court résumé des discours prononcés.
En dehors des conférences officielles, « il convient de mentionner, rapporte V Etoile du Matin, les discours plus familiers qu'il a prononcés pour l'Œuvre de la Maternité (ce qui lui a valu un don de la part des dames de Lyon (2) ; pour l'Institut catholique, où il a su réclamer la liberté d'enseignement la plus complète, de manière à n'indisposer aucun de ses auditeurs dans un sujet si délicat ; pour l'Œuvre de Saint- Vincent de Paul ; pour l'Œuvre des bons livres et pour l'Œuvre des Eglises
(1) L'abbé Marcel, Université catholique, t. IV, 1887.
(2) Douze paire de bas.
pauvres. » La fatigue l'empêcha de prolonger sa station à Lyon, comme on le lui demandait.
Après le sermon du dimanche de Quasimodo, les auditeurs, parmi lesquels on remarquait un grand nombre d'officiers, portèrent le religieux presque en triomphe. Le soir, dans la Cour de l'évêché, on lui offrit une sérénade aux flambeaux. Une foule immense criait : « Vive Lacordaire ! Vive le dominicain ! — Ce n'est pas au pauvre moine, dit- il, c'est à la religion que s'adressent ces hommages. Cette soirée sera le gage de la réconciliation entre la France et les ordres religieux. Votre cœur achèvera ce que la fatigue ne me permet pas de vous dire aujourd'hui. »
L'Académie de Lyon reçut Lacordaire comme membre associé et célébra cette admission par un banquet. « Au discours du président le P. Lacordaire a répondu que l'accueil qui lui était fait par l'Académie était le plus flatteur qu'il pût recevoir ; que l'honneur d'appartenir à cette savante compagnie était pour lui d'autant plus inattendu, qu'il avait renoncé, en embrassant l'état religieux, aux dignités de tout genre ; mais qu'il était très sensible à la distinction dont il était l'objet
de la part de l'Académie de Lyon, le premier corps qui l'appelait dans son sein ; il a ajouté qu'enfant de la Bourgogne, il se rappelait que Lyon avait été jadis la capitale du royaume de Bourgogne, ce qui lui donnait, avec ses nouveaux confrères, une identité d'origine nationale. » On frappa une médaille spéciale en souvenir de cette brillante fête.
L'Institut catholique dont nous parlions plus haut était une société littéraire, scientifique et artistique. Quand Lacordaire revint de Rome, après son discours sur la Mission de la France, il se forma à Lyon un groupement catholique se donnant pour mission d'obtenir dans le domaine de l'intelligence les mêmes résultats que la Société de Saint- Vincent de Paul dans le domaine de la charité. Auguste Rivet, avocat et écrivain religieux, dirigeait cette sorte d'Académie catholique, qui avait pris pour devise le mot de saint Augustin : In necessariis imitas, in dubiis libertas, in omnibus char it as.
Dans le très beau livre où il a recueilli les lettres et fragments d'un jeune peintre lyonnais, Joseph Pagnon, le poète Clair Tisseur raconte l'impression que Lacordaire lui a produite à Lyon :
« Lacordaire arrivait précédé d'une réputation très grande, mais la fortune nous fut plus libérale encore que notre imagination. Ce fut le dimanche, 11 février, qu'il prononça son premier discours, qui était sur la divinité de Jésus- Christ. On avait prévu une telle afïluence que, dès sept heures du matin, nous étions à l'église, et il ne parlait qu'à une heure. Mais, la seconde fois et toujours depuis, nous y fûmes avant cinq heures. Qu'on juge s'il fallait que le plaisir attendu fût grand, pour le payer d'une telle attente et si pénible à tant d'égards. »
Après une allusion à Bossuet, le même auteur ajoute : « Le P. Lacordaire entrait, au contraire, de plain-pied dans nos idées de tous les jours ; il répondait à l'article du journal ou de la Revue qu'on avait lus la veille, employant les mêmes termes, « ces mots aventuriers qui paraissent subitement et que bientôt on ne revoit plus », mais qui, à ce moment, étaient dans toutes les bouches. Et enfin la grande et affectueuse sympathie qu'il a inspirée, et par là son pouvoir a tenu à ce que le premier il a parlé comme à des hommes qu'on veut convaincre, non pas convaincus d'avance; à ce qu'il a toujours mis hardiment sur ses
lèvres, avec une droiture parfaite et sans jamais l'affaiblir, l'objection cachée dans la pensée de celui qui l' écoutait. »
Le P. Chocarne dit qu'un soir après une de ses plus belles conférences, le P. Lacordaire, n'étant pas descendu à l'heure du dîner, on se décida à monter dans sa chambre. On le trouva agenouillé et en larmes devant son crucifix ; et comme on lui demandait ce qu'il avait : — J'ai peur, répondit-il. — Peur? Et de quoi? — J'ai peur de ce succès.
Il était littéralement assoiffé d'humilité et recherchait de préférence les occupations les plus basses. Celui qui avait appelé Jésus- Christ le premier domestique du monde enlevait luimême les balayures devant les cellules, surveillait la propreté des cours, faisait les corridors et les chambres. Dans les maisons de noviciat, organisant des colonies de travailleurs, il marchait toujours en tête quand on allait ramasser du bois dans la forêt ou abattre des arbres pour les constructions. Au retour, il lavait les pieds de ses compagnons ou nettoyait leurs chaussures.
A Lyon, étant monté à Fourvière avec quelques membres du Tiers- Ordre et la pluie les ayant contraints de se réfugier dans une des
petites boutiques de piété avoisinant le sanctuaire, Lacordaire proposa de tenir le chapitre de la Coulpe dans cette boutique, en attendant que la pluie cessât. De retour chez lui, quai Saint- Antoine, il dit à ses compagnons : « Mes frères, si vous avez les pieds en si mauvais état, c'est moi qui en suis cause ; il est donc juste que je répare tous ces dégâts. » Et, prenant la brosse et le cirage, il décrotta leurs souliers.
Un jour, à Flavigny, on inaugurait une chapelle dont il avait été l'architecte. On devait recevoir solennellement les évêques de Dijon et d'Autun. Montalembert, Foisset avaient été invités. Dès le matin Lacordaire frotta, brossa, nettoya, balayant la cour, époussetant les meubles. La cérémonie achevée, il faisait les honneurs du couvent à ses hôtes illustres, quand il aperçut, un peu à l'écart, un ecclésiastique timide qui semblait attendre quelque chose. Ayant appris que cet abbé n'avait pas encore déjeuné, il le conduisit au réfectoire et le servit lui-même, la serviette au bras.
Lacordaire voulut profiter de son séjour à Lyon pour voir le curé d'Ars, déjà célèbre par sa réputation de sainteté. Le grand orateur de
Notre-Dame écouta modestement l'humble prône du curé d'Ars, qui disait à ce propos : « Savez- vous la réflexion qui m'a frappé pendant la visite du P. Lacordaire? Ce qu'il y a de plus grand dans la science est venu s'abaisser devant ce qu'il y a de plus petit dans l'ignorance. Les deux extrêmes se sont rapprochés. »
Le curé d'Ars désira entendre, à son tour, Lacordaire et annonça le soir aux vêpres « que l'on dirait cette fois bien mieux que lui ». Lacordaire se plaignit de parler au lieu d'avoir le bonheur & écouter encore. Le bon curé n'osait plus remonter dans sa chaire : « Je suis, disaitil, comme celui qui, ayant rencontré le pape, le fit monter sur son cheval et qui depuis n'osait y remonter lui-même. »
Nous avons dit avec quelle régularité le P. Lacordaire accomplissait toutes les occupations de sa vie. A dix heures, il écrivait sa nombreuse correspondance, cachetant et empilant uniformément les lettres sur un coin de sa table. Un jour, déjà malade et sur la fin de sa vie, il refusa d'aller à la promenade parce que c'était l'heure de sa correspondance. A deux heures, il recevait, répondant avec empressement à ceux qui venaient le consulter sur des questions religieuses et décourageant
par son attitude silencieuse ceux qui venaient le voir par curiosité. A trois heures, les réceptions étaient terminées. Le temps dont il disposait suffisait à tout, grâce à l'exactitude et à la méthode qui en réglaient l'emploi.
Son premier soin en arrivant de voyage, avant même de prendre un instant de repos, c'était de dépouiller son courrier et d'y répondre, parfois dans de longues lettres, toujours sans ratures. Au couvent, il observait strictement la règle commune, ne voulant pas que sa charge de supérieur le dispensât d'aucune obligation. « Quoique supérieur, écrivaitil, je m'attache à ne rien faire que ce que je puis permettre à mes frères, et comme je leur interdis tout voyage, sauf le cas de nécessité, force m'est bien de me les interdire à moi-même. » Son humilité souffrait déjà assez d'être obligé de commander aux autres. Il demanda même en 1845 à être relevé de ses fonctions et il avait désigné son successeur. Sa démission ne fut pas acceptée.
Malgré l'autorité et l'influence que lui valait son talent oratoire, les idées politiques du P. Lacordaire continuaient à être suspectes au parti légitimiste intransigeant et à une certaine portion des monarchistes selon la Charte.
Dès 1847, « il prévoyait la chute de la Monarchie et reprochait à la bourgeoisie d'avoir confisqué la liberté civile au préjudice de la liberté religieuse (1). » Peut-être, comme Chateaubriand, croyait- il au triomphe prochain delà démocratie, bien qu'au fond il n'ait jamais été démocrate. Montalembert disait qu'en politique, comme en tout, il était toujours resté, malgré les apparences, un modéré, un homme du milieu. La vérité, c'est que les questions politiques et sociales ne préoccupaient plus Lacordaire depuis sa rupture avec La Mennais. La religion le passionnait exclusivement.
« Sans croire la biographie sur parole, dit M. Guillemin, écoutons, au risque même de quelque digression, écoutons plutôt les protestations d'indépendance et d'humilité sacerdotales du grand dominicain, écrites par lui, quelque temps après les Considérations sur le système philosophique de M. de La Mennais, et confiées à son noble ami qui les rassemble et les transcrit par fragments, p. 72 et suivantes : « Maintenant j'ai accompli mon devoir envers M. de La Mennais. J'ai dit ce qu'une expérience
(1) Chocarxe, II, p. 204.
personnelle de dix années m'a appris sur l'école qu'il avait voulu fonder. Et n'eusséje fait que cela dans ma vie, je mourrais content. Ma conscience est à l'aise, elle respire enfin ; après une oppression de dix ans, je commence à vivre... Quelques-uns au moins me comprennent ; ils savent que je ne suis devenu ni républicain, ni juste milieu, ni légitimiste, mais que foi fait un pas vers ce noble caractère du prêtre, supérieur à tous les partis, quoique compatissant à toutes les misères. Ils savent que le fruit de mon voyage de Rome a été d'adoucir ma pensée, de me retirer du tourbillon fatal de la politique, pour ne plus me mêler que des choses de Dieu, et, par les choses de Dieu, au bonheur lent et futur des peuples. Ils savent que je ne me suis séparé d'un homme célèbre que pour ne pas me jeter plus avant avec lui dans cette politique quotidienne et malheureuse, et par l'impossibilité où j'étais de l'amener lui-même sur une ligne où les acclamations de l'Eglise l'attendaient, et où il aurait plus fait pour l'affranchissement de l'humanité, qu'il ne fera jamais sur la route où il est resté... » (17 avril 1834).
En fin de compte, Lacordaire ne voulut jamais être d'aucun parti, pas même de celui du
droit, dit très bien M. Guillemin, d'après une lettre du Père, datée du 3 juin 1831. Dès le début, il fut libéral et resta toute sa vie libéral.
« Jamais, écrivait- il, en 1842, jamais la démocratie ou le gouvernement par le peuple n'est entré un instant dans mon esprit. Jamais je n'ai dit une parole ni écrit un mot en ce sens. Mais les partis qui m'attaquent parce que je me suis séparé d'eux sont bien aises de supposer que mes penchants démocratiques sont la cause du peu d'intérêt que je prends à toutes leurs querelles. Il faut s'y résigner. J'aurais beau crier sur les toits que je ne suis pas démocrate on crierait encore plus fort que je le suis. »
Son biographe cite cette lettre datée de Bordeaux le 5 janvier 1842 : « L'opinion que certaines personnes se sont formées de moi dans l'ordre politique m'a toujours étonné, parce que je n'ai jamais dit une parole ni écrit une ligne qui indiquassent la moindre tendance vers le parti qu'on appelle républicain. Toutes mes idées politiques se réduisent à ceci : En dehors du Christianisme, il n'y a point de société possible, si ce n'est une société haletante entre le despotisme d'un seul
et le despotisme de tous. Secondement, le Christianisme ne reprendra son empire dans le monde que par une lutte sincère où il ne soit ni oppresseur ni opprimé. Je vis là dedans et je suis étranger au reste. »
Montalembert est embarrassé lorsqu'il veut définir les opinions de son illustre ami. Il dit quelque part : « Né démocrate, il ne lui en a pas coûté de croire, avec tous les hommes sensés de ce siècle, au triomphe final de la démocratie. » Et ailleurs : « Ses préférences demeurèrent toujours acquises à la Monarchie tempérée. »
Le P. Lacordaire a clairement exprimé luimême les motifs de son adhésion à la République de 1848. « Il était difficile, dit- il, dans ses Mémoires, de savoir ce qu'il y avait à faire, parce qu'il était difficile de comprendre où était le salut. Rétablir une monarchie tempérée après les deux terribles chutes de 1830 et 1848, n'était pas possible. Fonder la République dans un pays gouverné depuis treize à quatorze siècles par des rois, paraissait impossible aussi ; mais il y avait cette différence entre ces deux situations, c'est que la Monarchie venait de tomber et que la République était debout. Or, ce qui est de-
bout a une chance de plus pour vivre que ce qui est à terre et, encore qu'on n'eût pas l'espérance d'asseoir à jamais le nouveau régime, on pouvait, du moins, l'étayer franchement comme un abri, et s' en servir aussi franchement pour donner à la France quelques-unes des institutions dont l'absence avait très évidemment causé la ruine de deux trônes et de deux dynasties. C'était la pensée de M. de Tocqueville. Il n'était pas républicain ; mais la ruine de la République et surtout sa ruine immédiate ne lui laissait entrevoir que l'avènement du pouvoir absolu. Il fallait choisir entre ces deux extrêmes, et il n'y avait d'habiles politiques que ceux qui allaient travailler pour l'un ou pour l'autre. Le reste était illusion. Il est facile, aujourd'hui, de le voir ; mais peu le voyaient alors, et on peut dire que la plus grande partie des meilleurs esprits suivait de loin le fantôme qui leur montrait le retour de la Monarchie tempérée au terme de la République. « J'étais moi-même fort incertain. Partisan depuis ma jeunesse de la monarchie parlementaire, j'avais borné tous mes vœux et toutes mes espérances à la voir fondée parmi nous ; je ne haïssais ni la maison de Bourbon, ni la
maison d'Orléans et n'avais considéré en elles
que les chances qu'elles présentaient à l'avenir libéral du pays, prêt à soutenir les premières, si la charte de 1814 leur avait été chère, prêt à soutenir les secondes, si la charte de 1830 avait reçu d'eux ses développements naturels. En supposant ces deux grandes maisons rapprochées pour donner enfin à la France une monarchie solidement assise sur des institutions qui ne fussent pas contradictoires à elle-même, personne ne leur eût été plus dévoué que moi. Mais tout cela n'était qu'un rêve dans le présent comme dans le passé. Homme de principe jamais homme de parti, les choses et non les personnes avaient toujours conduit ma pensée. Or, s'il est aisé de suivre un parti là où il va, il est difficile de suivre des principes quand on ne sait pas clairement où est leur application. Libéral et parlementaire, je me comprenais très bien ; républicain, je ne me comprenais pas de même. Et cependant il fallait se décider. »
Ce fut l'abbé Maret et Ozanam qui le déterminèrent à opter, en lui montrant les bonnes dispositions que la République semblait montrer pour les catholiques. Acceptant la République comme une nécessité, Lacordaire s' as-
socia aux fondateurs de Y Ere nouvelle qui allait pourtant « bien au-delà de sa pensée en fait de démocratie »(1).
On sait que la Révolution de 1848 envoya trois évêques et onze prêtres à l'Assemblée constituante. Lacordaire fut élu député à Paris. Son Comité de candidature lui ayant demandé de prendre la parole dans deux réunions publiques, le dominicain obtint un grand succès à l'amphithéâtre de l'Ecole de Médecine.
Le 11 avril 1848, le Club de l'Union invitait Lacordaire à venir expliquer ses principes religieux et politiques. Deux ou trois mille auditeurs étaient présents et l'on entendait au dehors le tumulte de la foule. Un citoyen Barnabe demanda compte à Lacordaire de ses relations avec Montalembert.
« Le citoyen Barnabe. Je demande au citoyen Lacordaire s'il partage les opinions émises par le citoyen Montalembert dans son discours à la chambre des Pairs sur la question suisse.
« Le citoyen Lacordaire Citoyen, vous
m'avez posé cette question : si j'approuvais le discours de M. Montalembert, Je distingue.
(1) Lettre du 7 novembre 1848, citée par Montalembert. Le Père Lacordaire.
M. de Montalembert n'a pas prévu, à mon sens, la question d'une manière complète. Il n'a vu que la liberté religieuse compromise. Il y avait aussi à examiner la question de l'unité et de la nationalité helvétique. Pour ma part, si j'avais eu à traiter cette question, j'aurais établi que la Suisse avait le droit de vouloir l'unité helvétique ; que par conséquent il ne fallait pas confondre tous les mouvements qui se produisent dans ce pays avec des mouvements antireligieux. Je crois donc que M. de Montalembert n'a vu qu'une partie de la question et ne l'a pas vue tout entière. Mais toutes les fois qu'un orateur a des vues qui, sans être complètes, partent néanmoins d'un cœur ferme, ami de la liberté de tous les peuples, je crois que l'on doit se montrer plus qu'indulgent à l'égard de cet homme. Je n'aurais pas dit ce qu'il a dit, et cependant son discours ne m'empêche pas de reconnaître que M. de Montalembert est un bon Français, un homme de talent, dévoué à la chose publique ; par conséquent je suis resté pénétré d'estime et d'amitié pour lui.
« Le citoyen Barnabe. La question que je posais au candidat n'était pas une question religieuse. Je demandais seulement au P. La-
cordaire s'il adopte le jugement porté sur les libéraux en général et sur les hommes de 93 en particulier, par le citoyen Montalembert.
« Le citoyen Lacordaire. Le citoyen Montalembert dans son discours a porté un jugement sur ce qu'il a appelé les radicaux présents et anciens, les radicaux de 1793 et les radicaux de 1847. Je déclare, pour ma part, que je ne suis pas le moins du monde radical, dans le sens que l'on attache ordinairement à ce mot. — Le mot radical est un mot qui a une signification dans notre langue qui jusqu'à présent n'est pas favorable... » (Le candidat est interrompu dans ce moment. — Mouvements divers à l'intérieur. — Clameurs au dehors.)
« Messieurs, en deux mots, M. de Montalembert a dit du mal de 1793 : eh bien ! je déclare que, pour ma part, il y a des hommes de 1793, dont je ne pourrai jamais dire du bien et qu'il y a eu également, en 1847, en 1848, et qu'il y aura même en 1849 des discours, des faits, de certains révolutionnaires dont je ne pourrai jamais dire du bien. Maintenant quels sont ces révolutionnaires? Ce sont ceux qui ne veulent ni la liberté dans l'ordre ni l'ordre dans la liberté. Je regarde l'ordre et la liberté comme deux éléments essentiels à la vie
humaine, et quiconque est convaincu d'avoir été ennemi de l'ordre est ennemi de la liberté. (Nouvelles rumeurs au dehors. Le calme se rétablit au bout de quelque temps... )« Je méprise les tyrans parce qu'ils ont été ennemis de la liberté ; je méprise les révolutionnaires parce qu'ils étaient au fond des tyrans sous un autre nom. Entre ces tyrans et ces révolutionnaires, je ne fais aucune différence.
« Le citoyen Barnabe. Je ne trouve pas la réponse catégorique. Je demande au citoyen Lacordaire si ce discours, qui était tout entier une longue satire envenimée contre nos Pères de 1793, mérite son éloge ou son blâme.
« Le citoyen Lacordaire. On me dit catégoriquement que le discours du citoyen Montalembert était contre nos pères de 93. Eh bien ! pour ma part, je déclare que je ne me reconnais aucun père de 93. Je reconnais en 1789 des hommes qui ont voulu la destruction d'un grand nombre d'abus, qui ont combattu pour cette destruction ; je reconnais de 89 à 93, des hommes qui sont morts pour combattre ces abus, soit à l'intérieur sur l'échafaud, soit à l'extérieur dans les victoires que nous avons remportées. Les hommes persévérants dans leur volonté, dans leur lutte pour la liberté,
voilà ceux que j'appelle mes pères. Parmi tous ceux qui sont morts à cette époque, je distingue ceux qui sont morts pour défendre cette liberté et ceux qui faisaient mourir pour anéantir et reculer cette même liberté (1). »
Porté candidat par sept ou huit collèges électoraux, Lacordaire obtint 62.000 voix à Paris, un nombre imposant de suffrages à Toulon et fut élu à Marseille, où il avait prononcé un grand discours au mois de janvier
A la Constituante, Lacordaire siégea à l'extrémité supérieure de la première travée de gauche. Son élection fut validée sans contestation.
On sait que les membres de l'Assemblée se rendirent tous ensemble sous le péristyle de la Chambre pour proclamer la république devant le peuple et la garde nationale. Quand il descendit jusqu'à la grille, le P. Lacordaire fut salué par les acclamations de la foule. Des accolades et des poignées de main furent échangées entre le prédicateur, les citoyens et les
(1 ) Ce compte rendu, sténographié et reproduit par Montatalembert, fut publié sous le titre de : Biographie des candidats à V Assemblée nationale, par un vieux montagnard. Lacordaire devant le club de V Union. Sténographié par Alfred Corby. Br. 32 pages. Paris, 1848.
gardes- nationaux. La séance finie, en le voyant traverser rue de Bourgogne, la compagnie de la dixième légion cria : Vive le P. Lacordaire !
A la Chambre, l'ancien orateur de Notre- Dame ne prit que deux fois la parole ; la première fois pour combattre la nomination directe des ministres par l'Assemblée, en attendant la constitution définitive du pouvoir exécutif ; la seconde fois pour protester contre le procureur général à la Cour de Paris, M. Portais, qui avait signalé l'illégalité de son costume religieux. Lacordaire montra tout ce qu'il y aurait d'injuste dans ce retour à d'anciennes lois anti- libérales.
Le 15 mai 1848, la Constituante venait à peine d'être installée, la foule envahit la salle des séances et fit une manifestation révolutionnaire contre les députés. Impassible à son banc, insulté par les émeutiers, Lacordaire démissionna le lendemain. Son mandat avait duré quinze jours. Ainsi s'acheva sa courte carrière politique, qui avait, selon le mot de Montalembert, « charmé et rassuré tous les hommes religieux. »
Le dominicain expliqua à ses électeurs de Marseille les motifs de sa démission : « Vous comptiez sur moi, disait- il, et je vous ai fait
défaut; vous espériez en ma parole et c'est à peine si je suis monté à la tribune ; vous vous reposiez sur mon courage et je n'ai couru aucun péril : comment n'auriez- vous pas le droit de m'interroger, et ne sentirais-je pas le besoin de prévenir la douleur de vos questions?
« Il y avait en moi deux hommes : le religieux et le citoyen. Leur séparation était impossible. Il fallait que tous les deux, dans l'unité de ma personne, fussent dignes l'un de l'autre, et que jamais l'action du citoyen ne causât quelque peine à la conscience du religieux. Or, à mesure que j'avançais dans une carrière si nouvelle pour moi, je voyais les partis et les passions se dessiner plus clairement. En vain faisais- je effort pour me tenir dans une ligne supérieure à leurs agitations : l'équilibre me manquait malgré moi. Bientôt je compris que, dans une assemblée politique, l'impartialité conduisait à l'impuissance et à l'isolement, qu'il fallait choisir son camp et s'y jeter à corps perdu. Je ne pus m'y résoudre. Ma retraite était dès lors inévitable et je l'ai accomplie. »
La vérité, c'est que la vie politique avait été pour le P. Lacordaire un véritable fardeau.
« Comme il l'écrira plus tard, il s'était
trouvé si malheureux dans cette Chambre, si mal placé, qu'il en était descendu à toutes jambes » (janvier 1850). Au lendemain de sa démission, il écrivait à Mme de Prailly : « Je suis sûr que vous avez été bien tourmentée de moi, et que vous avez prié à mon intention. Je n'aurais jamais cru avoir tant d'horreur pour la vie politique, c'est à un degré que vous n'imaginez pas. Je ne me suis trouvé qu'un pauvre moine et pas du tout un Richelieu : un pauvre moine aimant la retraite et la paix. » « Voir le P. Lacordaire hors de l'assemblée nationale n'avait été qu'un demi- repos pour Mme de Prailly : elle voulait à tout prix lui faire entendre qu'il devait aussi se retirer de la rédaction du journal Y Ere Nouvelle, que le Révérend Père avait fondé au lendemain de février 1848. Elle ne comprenait pas qu'un prêtre, bien moins encore un moine, pût jamais devenir un journaliste. On voit par les lettres que le R. P. Lacordaire recule pied à pied. Sans doute il dit bien que jamais il n'a pensé rester indéfiniment à la rédaction du journal, et qu'après l'avoir fondé et bien établi, il n'en veut pas garder la responsabilité. Mais à celui qui sait lire, il est évident qu'il va ici plus vite qu'il n'avait résolu d'abord, et
que les observations de Mme de Prailly font sur lui une vive impression. L'humilité avec laquelle il reçoit ses avis, le soin avec lequel il les discute sont tout à son honneur (1). »
(1) Article de l'abbé Perdreau sur la correspondance de Lacordaire avec la baronne de Prailly. La Controverse, 15 avril 1885.
Lacordaire quitte le journal L'Ere nouvelle. — Le couvent des Carmes. — Reprise des Conférences. — Lacordaire suspect. — Ses déclarations signées à Rome. — Récit dC Edmond Rire. — Opinion d'Emile Souvestre. — Réception de Lacordaire à V Académie Française.
Après avoir quitté avec satisfaction la vie politique pour laquelle il n'était pas né, Lacordaire abandonna, le 26 mai, la direction du journal Y Ere Nouvelle, et se retira définitivement dans son couvent de Chalais, non loin de la Grande- Chartreuse.
Fondée pour être une tribune indépendante, un organe de liberté, de vérité et de franchise, qui devait se placer au-dessus de tous les partis, YEre Nouvelle compta en très peu de temps plus de 3.000 abonnés et un tirage de 4.500 numéros. L'archevêque de Paris, Mgr Afîre, avait publiquement encouragé ce nouveau journal chrétien dont le succès paraissait certain. Le P. Lacordaire y défendit le
budget des cultes, dont on demandait la suppression. Frédéric Ozanam y publia des articles contre l'idée de divorce, qu'on essayait de mettre en circulation. On dut bientôt tirer à 10.000 exemplaires. C'était plus qu'il ne fallait pour déchaîner la critique et l'envie. Le journal eut contre lui les adversaires les plus opposés ; on le trouva même un peu « sans- culotte ». C'est ainsi que Lacordaire constatait la difficulté de concilier les exigences de la religion avec les mensonges de la politique, et d'appliquer, comme il le disait lui-même, « l'esprit de charité et de paix à la chose qui produit les plus fortes haines et les plus horribles divisions ». Les rédacteurs de YEre Nouvelle désirant accentuer davantage la note démocratique, le dominicain libéral crut devoir se retirer et le journal passa aux mains de M. de la Rochejaquelein.
Le 26 mai 1848, Lacordaire écrivait à MM. les Rédacteurs- fondateurs de YEre Nouvelle :
« Messieurs et très chers collaborateurs,
« J'ai résumé dans mon esprit ce qui s'est passé hier soir entre nous, et j'ai pris la seule résolution qui soit désormais possible pour moi.
« Vous avez vu, Messieurs, tout ce que j'ai fait pour donner à notre œuvre une assiette définitive. Vous m'avez dit que cette œuvre reposait en très grande partie sur moi, que je devais en avoir la propriété unique et la direction absolue, que la division de la propriété et de la direction était une combinaison impraticable. Malgré la grandeur du fardeau, j'ai accepté et j'ai préparé un article par lequel je me donnais au journal autant qu'il était possible de se donner ; mais, en même temps, je traçais à grands traits l'esprit dans lequel je pensais qu'il devait être dirigé. Cet article a été lu hier matin; vous l'avez approuvé, il a été porté à l'imprimerie, tout était conclu, les choses en étaient là à midi. Voyons ce qu'elles sont devenues à neuf heures du soir.
« A neuf heures du soir, tous les membres fondateurs, sauf M. de Coux, ont déclaré mon article insuffisant.
« Il est manifeste, par conséquent, d'une part, que ma direction n'est pas unanimement acceptée, et, d'autre part, que l'expression de mon esprit est regardée presque unanimement comme insuffisante. Est- il possible, en présence de ce double résultat, que j'accepte la responsabilité matérielle et morale d'une
œuvre qui m'échappe en deux manières? Quoi! tout pèserait sur moi et je ne serais pas directeur ! ou bien, je serais directeur, mais avec un esprit qui n'exprimerait pas suffisamment celui de tous ! En me résignant à une pareille situation, je ne ferais pas seulement un sacrifice, mais un acte d'imprudence inqualifiable. D'un autre côté, il est constant que les choses ne sauraient rester dans l'état où elles sont, et qu'aucun autre arrangement n'a été reconnu praticable en dehors de la propriété unique et de la direction absolue, reposant toutes les deux sur ma tête. Il ne me reste donc qu'un parti, celui de me retirer, et je me retire, quoique avec un profond regret de me séparer d'une oeuvre à laquelle j'attachais tant de prix, et d'hommes auxquels je tenais par des liens d'estime et d'attachement si profonds.
« J'ai chargé M. Cartier, l'un de nos collaborateurs, de ma procuration pour tout ce qui regardera le transfert de la propriété. Deux partis sont à prendre : ou continuer le journal avec un nouveau propriétaire, ou faire servir le journal par une autre feuille. Les deux arrangements sont faciles. J'autorise M. Cartier à faire tout ce qu'il jugera le plus opportun, de concert avec vous. Si vous souhaitez con-
naître mon avis, le voici : Je crois que le journal peut vivre avec un nouveau propriétaire, qu'il importe de le conserver, et qu'on ne doit recourir à sa dissolution qu'à la dernière extrémité. C'était l'opinion de M. l'abbé Maret et je m'y range pleinement, mais en laissant M. Cartier libre de faire avec vous ce qu'il estimera le meilleur.
« Veuillez agréer, Messieurs et très chers collaborateurs, les regrets douloureux que j'éprouve d'une séparation à laquelle j'étais loin de m' attendre, et que jusqu'au dernier moment j'ai voulu éviter par tous les sacrifices compatibles avec la prudence. Vous en avez tous été témoins ; vous avez vu quelle part j'acceptais dans les charges, vous jugerez, dans votre conscience et dans votre honneur, si vous devez m' accuser de n'avoir pas été plus loin.
« Je suis, avec une haute estime, une sincère affection et un éternel souvenir, Messieurs, votre très humble et très dévoué serviteur,
« Fr. Henri- Dominique Lacordaire, a des Frères Prêcheurs. »
« Sa retraite n'empêcha pas Lacordaire de suivre avec une attentive sollicitude toutes
(D'après mu- lithographie de 1843).
(II. vin, ]i 170-1"
les discussions relatives à la liberté religieuse, et surtout celle de la loi présentée par M. de Falloux sur la liberté d'enseignement. A la différence des écrivains que le clergé a adoptés pour oracles, il applaudit sans réserve à cette loi, et, quelque altérée qu'elle ait été par la législation postérieure, il la rapprochait encore tout récemment, par une heureuse et très juste assimilation, de l'Edit de Nantes, « de ce grand acte qui fut pendant un siècle l'honneur de la France et le principe fécond de l'élévation intellectuelle et morale de son Eglise (1). »
« Bien que le R. Père eût quitté Y Ere Nouvelle, dit l'abbé Perdreau, il semblait encore à Mme de Prailly qu'il protégeait le journal d'une façon trop visible. Elle lui en écrit, et il lui répond, le 11 février 1849 : « Dans votre lettre du 19 janvier, vous me parliez de la nécessité qu'il y aurait à déclarer plus nettement que je ne participe plus en rien à la direction et rédaction de Y Ere Nouvelle. Bien que je l'aie dit formellement dans le numéro du 2 septembre dernier, peut-être, en effet, la chose considérée en soi, vaudrait- il mieux le dire de nouveau, mais cela n'est plus honorablement pos-
(i) Montalembebt, Lacordaire, m.
sible depuis les attaques injustes et passionnées dont le journal est l'objet »
D'autre part, pour en finir avec la brève carrière politique et journalistique de Lacordaire, rappelons en quels termes il a lui-même résumé en deux mots les raisons de son ralliement à la République :
« Je n'étais point d'accord, même alors, avec le point de vue d'Ozanam. Je ne voulais point traiter théoriquement la question de la démocratie, mais me borner à l'acceptation du fait accompli et à en tirer tout le parti possible pour le bien de la religion et de la société... J'ai accepté la République, qui nous a donné la liberté d'enseignement et la liberté des corps religieux, et qui n'a été détruite, grâce à l'impatience et à l'inhabileté des royalistes de toutes nuances, que par la violence. Je conçois très bien, même à mon point de vue, qu'on n'ait accepté la République que transitoirement; mais il fallait se conduire de manière âne pas... jeter la France dans la prostration morale où elle est tombée. La République était un moyen et une leçon; on devait la comprendre, la supporter, ménager l'avenir, éloigner les prétendants au lieu de les appeler, savoir attendre et ne pas ruiner tout en précipitant tout. »
Cette expérience eut pour résultat d'inspirer à Lacordaire des conseils pratiques et d'utiles considérations sur la participation du clergé à la vie politique. C'est encore aujourd'hui une question de savoir si l'on eut tort ou raison de ne pas savoir l'écouter. Le but de Lacordaire était de dégager le prêtre des compromissions de parti. Il voulait que le clergé s'accommodât en principe à tout gouvernement capable de lui garantir la liberté. C'était à ses yeux le seul moyen de faire tomber le préjugé populaire qui a toujours accusé les prêtres de vouloir rétablir les privilèges rétrogrades de l'ancien régime au profit de la religion. Or, l'état d'esprit du clergé à cette époque était diamétralement opposée à cette doctrine libérale à laquelle la tolérance de' la République de 1848 semblait donner une apparence assez raisonnable.
Le nouveau gouvernement, en effet, répudiant les injustices des régimes précédents, avait laissé au Père Lacordaire la liberté de fonder à Paris une maison de Dominicains. Le 4 novembre 1849, Mgr Sibour installait les nouveaux religieux au couvent des Carmes, où il avait d'abord pensé créer une Ecole des hautes études ecclésiastiques. La maison et
ses dépendances avaient été achetées aux Carmélites par Mgr Affre en 1841. pour la somme de 600.000 francs. Mgr Sibour céda aux Dominicains l'église, le premier étage et la partie attenant à l'église, qui est parallèle à la rue Cassette.
La cellule alors occupée par le P. Lacordaire se trouve au premier étage. Mgr d'Hulst fit de cette cellule l'oratoire Saint- Dominique dans lequel on célébrait autrefois tous les jours la messe (1). En voici la description, d'après M. Bézy : « A notre gauche, nous trouverons un placard dont la porte est vitrée et qui renferme les œuvres complètes du Père, richement reliées, une statuette en bronze qui le représente, et une robe de dominicain lui ayant appartenu et offerte à l'église des Carmes par M. Claudius Lavergne. Au-dessus du placard, on lit cette inscription: 77 rCy a rien de plus précieux que la mémoire des belles âmes. Les murs sont couverts d'autres inscriptions extraites des œuvres de Lacordaire. En voici deux plus particulièrement intéressantes : L'Eglise mène à Jésus-Christ dont elle est V épouse et Jésus-Christ mène à Dieu qui est son père...
(1) Bézy, Lacordaire, d'après des documents inédits. M. Lacordaire et les Carmes.
Quand on est aux pieds de Jésus- Christ on est bien près de son cœur. La fresque du plafond représente les armoiries de l'ordre des Frères Prêcheurs. L'autel très simple est à droite en entrant, dans une sorte de retrait assez profond qui était probablement l'alcôve. »
A la messe d'installation, Lacordaire prononça un discours dont les journaux de l'époque publièrent des analyses et que M. Bézy a reproduit dans son ouvrage. Un seul journal, Le National, parut offusqué par cette cérémonie. « C'est bien peu », écrivit le dominicain à Mme Swetchine.
Quelques ecclésiastiques, qui plus tard se sont fait un nom, habitaient alors les Carmes, entre autres les abbés Foulon, Hugonin, Lavigerie. Ce dernier, occupant une chambre voisine de celle de Lacordaire, imagina, en manière de taquinerie amicale, d'imiter l'aboiement d'un chien. Lacordaire détestait cet animal. Il ordonna vainement qu'on chassât le chien introuvable.
On accusa le prieur du couvent d'avoir prôné la doctrine socialiste dans une de ses homélies : questionné à ce sujet par un de ses amis, le Père répondit dans une lettre du 26 avril 1850 : « Mon cher ami, vous avez bien
raison de croire que je ne parle jamais des devoirs des riches envers les pauvres, sans y mettre la mesure du langage qui convient à cette matière ; mais les passions politiques sont tellement excitées, que, selon la remarque du Correspondant, si l'on prononçait en chaire certains discours de Bossuet ou de Massillon, tout le monde crierait au socialisme. »
Les homélies de Lacordaire avaient un charme familier que beaucoup préféraient à sa haute éloquence de Notre-Dame. « Chaque dimanche, la chapelle se remplissait et bien des personnes arrêtaient leurs places dès la veille. Cet empressement des fidèles donna lieu un jour I un incident assez comique. Le fait m'a été rapporté par un très vieux dominicain qui le tenait de l'un de ses confrères en religion, contemporain de Lacordaire. Vers la fin d'une semaine, celui-ci fut atteint d'une extinction de voix qu'on espéra d'abord guérir avant le dimanche. Le mal résista à tous les soins et force fut à l'orateur de s'abstenir de parler. Le loueur de chaises se plaça devant la table de communion et, au lieu de l'éloquente homélie qu'il attendait, le public entendit le petit discours suivant : « Le P. Lacordaire indisposé ne pourra pas parler aujourd'hui. Les
personnes qu'elles ont déjà payé leurs chaises sont priées de passer à la sacristie. On leur- z- y rendra leurs argents. Nous sommes d'honnêtes gens (1). »
Ce fut le 5 septembre 1850, une des fêtes de saint Dominique, que l'Ordre des Dominicains fut rétabli en France dans ses droits, ayant le P. Lacordaire comme premier provincial.
L'abbé Morel, qui était, on le sait, le théologien de P Univers, raconte que Lacordaire aurait été invité un jour à une séance du cercle catholique, et que « là, devant l'auditoire qu'il lui fallait, jeune et sympathique, plus amoureux de l'avenir que du passé, il s'en prit aux préjugés et aux abus de l'ancien régime, posa et développa une thèse qui est encore aujourd'hui la cause de la plupart des erreurs dont le Syllabus a fait le résumé, et termina par cette sorte de gageure: Donnez- moi un clergé propriétaire et privilégié, et je ne lui donne pas cinquante ans pour devenir le plus ignare et le plus pourri des clergés ».
On peut consulter la collection de P Univers et l'on trouvera, au mois d'avril de cette année 1830, le compte rendu de cette séance du cercle
(1) BÉZY.
catholique et, dans les numéros suivants, divers incidents relatifs à cette affaire.
Cette conférence, faite au Cercle catholique de la rue de Grenelle, déchaîna de nouvelles attaques contre Lacordaire, et réveilla les anciennes suspicions qui, depuis la séparation avec LaMennais, n'étaient pas encore éteintes.
L'ancien orateur de Notre-Dame profita d'un nouveau voyage à Rome pour dissiper les dernières préventions qu'on pouvait encore avoir contre lui, après les dissentiments politiques de Paris. On lui reprochait, entre autres choses, ses enseignements erronés sur l'origine de la souveraineté, sur le domaine temporel des Papes et le pouvoir coercitif de l'Eglise (1). Il ne lui fut pas difficile de donner sur toutes ces questions « des réponses catégoriques et satisfaisantes et de reprendre ainsi à la Cour Romaine la position d'estime et de sympathie qu'il méritait à tant de titres. Le pape le reçut avec beaucoup de bonté et s'exprima sur lui plusieurs fois devant des Français avec intérêt et bienveillance ». Voici, à ce sujet, quelques renseignements que nous ne trouvons pas dans ses biographes :
(1) Chocarne, t. II, p. 289.
LA( okd vire.
Ch. vin, p. 18 1-185
La Revue du Monde catholique du 25 février 1868, sous la signature de l'abbé Morel, a publié un intéressant article intitulé : Propositions signées par le P. Lacordaire à Rome en septembre 1850. L'abbé Morel avait eu communication de pièces extraites des Mémoires que le P. Jandel devait léguer à son institut et desquelles il résulte que le cardinal Orioli, préfet de la Congrégation des Evêques et des Réguliers, avait fait signer par Lacordaire des réponses catégoriques aux trois questions dont nous parlions plus haut.
Sur le premier article (le pouvoir coercitif de l'Eglise), le P. Lacordaire déclare nettement et sincèrement reconnaître à la sainte Eglise le pouvoir que lui a conféré Jésus- Christ, non seulement d'avertir et de corriger ses enfants coupables, par des exhortations, des conseils et des insinuations paternelles, mais encore de châtier et de punir les coupables contumaces et incorrigibles, avec les censures et les peines afïïictives et corporelles, conformément aux saints Canons, aux ordinations des Conciles et des Décrets apostoliques, donec resipiscant.
« Sur le deuxième article, relatif à l'origine de la souveraineté, le P. Lacordaire déclara
avoir toujours retenu et enseigné, et retenir, en effet, avec la plus intime conviction, que la souveraineté des princes vient de Dieu qui en est la source première. « Comment pourraisje, ajouta-t-il, oublier les paroles si claires de l'apôtre saint Paul dans son épître aux Romains? » Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita sit non est enim potestas nisi a Deo : quae autem sunt, a Deo ordinatse sunt. Itaque qui resistit potestati, Dei ordinationi résistif... Ideo subditi estote, non solum propter iram, sed etiam propter conscientiam. » Et ce fut conformément à ce texte de l'Ecriture sainte qu'il reconnut l'origine de l'autorité comme provenant de Dieu seul.
« Enfin, sur le pouvoir temporel du Pape, le P. Lacordaire déclara le reconnaître comme une disposition spéciale de la Providence de Dieu, qui veut son Eglise libre et indépendante, conformément à ce que dit Bossuet dans un passage célèbre qu'il cita et auquel il souscrivit. »
Nous n'avons pas à juger ici les doctrines; mais ces points étaient importants à préciser. Ils enlèvent toute équivoque et font justice d'une légende qui a toujours frappé les enseignements de Lacordaire d'une suspicion injuste.
Les Carêmes de 1850 et 1851 furent les derniers que le P. Lacordaire ait prêches à Paris. Ecoutons cette fois encore le récit d'un auditeur qui a gardé de ces beaux discours un souvenir d'admiration sans bornes. Sa plume évoque en même temps la vision même de cette foule, que la voix du grand orateur groupait toujours autour de sa chaire.
« J'eus le bonheur, dit Edmond Biré, d'entendre le P. Lacordaire pendant les deux carêmes de 1850 et 1851. Les conférences de 1850 traitèrent de la chute et de la réparation de l'homme; celles de 1851 eurent pour sujet le gouvernement de la Providence dans l'ordre surnaturel. L'orateur étudia successivement les lois fondamentales du gouvernement divin, la distribution des grâces aux individus et aux peuples, la prédestination, les élus, les réprouvés, l'éternité des peines, enfin l'eucharistie, considérée comme l'incarnation continuée, comme l'incorporation du Fils de Dieu à l'humanité et de l'homme au Fils de Dieu.
« Ces deux stations furent le digne couronnement de celles qui, depuis 1835, ne cessaient d'attirer au pied dé la chaire de Notre-Dame des auditoires presque entièrement composés
de jeunes hommes, dont la plupart, au début surtout, ne ressemblaient guère à ces chrétiens recueillis et convaincus qu'on est accoutumé de voir aux sermons. Singulier spectacle que celui de la vieille cathédrale pendant les heures d'attente qui précédaient les conférences ! Tandis que les uns, les moins nombreux, s'agenouillaient et priaient, les autres, depuis longtemps sans doute étrangers à l'église, paraissaient être venus là, poussés uniquement par la curiosité, par le désir d'entendre un homme qu'on disait éloquent, singulier, un orateur puissant, original, plein de mouvements inattendus. Je me souviens qu'à l'Oraison funèbre d'O'Connell et pendant le carême de 1848 (1), beaucoup, avant que Lacordaire ne parût en chaire, lisaient qui un livre, qui un journal ; certains même tournaient le dos à l'autel. Mais déjà en 1850 et en 1851, les choses étaient bien changées. Ceux qui s'agenouillaient étaient maintenant la majorité ; ceux qui ne priaient pas se tenaient avec décence, et si deux ou trois encore tiraient un journal de leur poche, ils semblaient demander pardon de la liberté grande et ils ne tardaient pas à le replier. C'est
r (1) Dès le 27 février (quinze jours avant le carême), le Père Lacordaire avait ouvert la station de Notre-Dame.
que les prédications de l'illustre Dominicain avaient porté leurs fruits ; il avait transformé une grande partie de la génération de son temps. Au xme siècle, on disait du Frère Jourdain de Saxe, second général de l'ordre des Frères Prêcheurs: « N'allez pas aux sermons du Frère Jourdain, c'est une courtisane qui prend les hommes. » Cela aussi, au xixe siècle, on le pouvait dire du P. Lacordaire (1).
« Le 20 avril 1851, le jour de Pâques, il prononça son dernier discours, le dernier du moins de ceux que devait entendre Notre-Dame. Il avait accompli en son entier la première partie de son œuvre, celle qui concernait le dogme. Restait à remplir la seconde, celle qui concernait la morale. Il avait le dessein de l'entreprendre, mais la préparation de cette nouvelle série de conférences lui demanderait peut-être deux ou trois années. Dans l'incertitude où il était à cet égard, il nous fit ses adieux. Avec quelle émotion et dans quels termes magnifiques il évoqua devant nous quelques-uns des souvenirs qui lui rendaient si chers et la métropole et son auditoire !
« C'est ici, nous disait-il, quand mon âme se
(1) Alfred Nettement, Histoire de la littérature française sous le gouvernement de juillet, tome I, p. 373.
fut rouverte à la lumière de Dieu, que le parie don descendit sur mes fautes, et j'entrevois
< l'autel où, sur mes lèvres fortifiées par l'âge et purifiées par le repentir, je reçus pour la seconde fois le Dieu qui m'avait visité à l'au-
< rore première de mon adolescence. C'est ici que, couché sur le pavé du temple, je m'élevai par degrés jusqu'à l'onction du sacerdoce, et qu'après de longs détours où je cherchais le secret de ma prédestination, il me fut révélé dans cette chaire, que, depuis dixsept ans, vous avez entourée de silence et d'honneur. C'est ici qu'au retour d'un exil volontaire, je rapportai l'habit religieux qu'un demi- siècle de proscription avait chassé de Paris, et que, le présentant à l'assemblée, une assemblée formidable par le nombre et la diversité des personnes, il obtint le triomphe d'un unanime respect. C'est ici qu'au lendemain d'une révolution, lorsque nos places étaient encore couvertes des débris du trône et des images de la guerre, vous vîntes écouter de ma bouche la parole qui survit à toutes les ruines, et qui, ce jour- là, soutenue d'une émotion dont nul ne se défendait, fut saluée de vos applaudissements. C'est ici, sous les dalles voisines de l'autel,
« que reposent mes deux premiers archevê- « ques, celui (1) qui m'appela tout jeune à « l'honneur de vous enseigner, et celui (2) « qui m'y rappela, après qu'une défiance de « mes forces m'eut éloigné de vous. C'est ici, « sur ce même siège archiépiscopal, que j'ai « retrouvé dans un troisième pontife (3), le « même cœur et la même protection. Enfin, « c'est ici qu'ont pris naissance toutes les af- « fections qui ont consolé ma vie, et qu'homme « solitaire, inconnu des grands, éloigné des « partis, étranger aux lieux où se presse la « foule et se nouent les relations, j'ai rencon- « tré les âmes qui m'ont aimé.
« 0 murs de Notre-Dame, voûtes sacrées « qui avez reporté ma parole à tant d'intel- « ligences privées de Dieu, autels qui m'avez « béni, je ne me sépare point de vous ; je ne « fais que dire ce que vous avez été pour un « homme et m' épancher en moi-même au « souvenir de vos bienfaits, comme les enfants « d'Israël, présents ou en exil, célébraient la « mémoire de Sion. Et vous, messieurs, gé- « nération déjà nombreuse en qui j'ai semé
(1) Mgr de Quélen.
(2) Mgr Affre.
(3) Mgr Sibour.
« peut-être des vérités et des vertus, je vous « demeure uni pour l'avenir comme je le fus « dans le passé : mais, si un jour mes forces « trahissaient mon élan, si vous veniez à dé- « daigner les restes d'une voix qui vous fut « chère, sachez que vous ne serez jamais in- « grats, car rien ne peut empêcher désormais « que vous n'ayez été la gloire de ma vie et que « vous ne soyez ma couronne dans l'éternité. » « Sa voix, si nerveuse et si vibrante, s'était attendrie ; ce n'était plus le docteur et le maître que nous entendions, c'était l'ami. Plus d'action oratoire ; plus de geste, non pas même celui qu'il affectionnait — son bras droit étendu horizontalement à la hauteur de la bouche ; — son bras demeurait immobile le long de sa robe blanche, comme s'il n'avait plus la force de le soulever. Il se défendait de pleurer ; mais combien, parmi nous, avaient les yeux pleins de larmes!... Et aujourd'hui encore, quand je veux revivre les plus belles heures de ma jeunesse, je rouvre les Conférences de Lacordaire, j'en relis les dernières pages et je sors de cette lecture comme, le 20 avril 1851, j'étais sorti de Notre- Dame, pleurant comme un enfant ( 1) . »
(1) Edmond Biré, Mes Souvenirs, p. 145.
Comme en 1835, cette reprise des prédications de Lacordaire réveilla les méfiances d'une certaine portion du clergé catholique. Les préventions ne désarmèrent pas ; ce genre d'éloquence paraissait toujours périlleux. Ces discours, prêchant la vraie doctrine de Jésus- Christ, étaient bien selon les principes de l'orthodoxie romaine ; mais, dit Emile Souvestre, « commentés par une imagination qui, à chaque instant, les entraîne hors de leur cercle, les mêle à toutes les idées, les revêt de tous les costumes. Nous comprenons les hésitations des chefs du catholicisme devant cet esprit aventureux, qui ne peut jamais répondre de lui-même. Vainement la règle vient lier son vol et l'Eglise lui confier la semence choisie, en lui montrant le sillon qui doit la recevoir ; au premier souffle du dehors, les ailes se dénouent, le pur froment s'éparpille, et l'audacieux semeur, emporté dans les nuées, en envoie au hasard la grêle ou les éclairs.
« Cependant l'Eglise aurait tort de méconnaître les grands services que lui a rendus l'illustre dominicain. Pendant quinze années il a réintéressé les esprits à des questions oubliées, il a relevé l'éloquence sacrée au niveau de toutes les autres éloquences, il a forcé les mon-
dains à prêter l'oreille, à écouter sans sourire, à admirer le plus souvent, à accepter quelquefois. Il a enfin introduit dans la chaire un genre nouveau, qui n'est pas sans inconvénients sans doute, mais qui a le premier de tous les mérites, celui de se faire écouter. Nous ne chercherons point à décider entre ce genre et celui de Massillon ou de Bourdaloue ; nous constatons seulement qu'il était, en France, du moins, le seul possible de nos jours, et qu'il a, par conséquent, ce qui donne à l'éloquence sacrée, outre la valeur littéraire, une valeur historique, c'est-à-dire l'appropriation au temps et aux hommes (1). »
Ces attaques dont parle Emile Souvestre finirent par décourager Lacordaire.
Après le coup d'Etat de 1851, il prit la résolution formelle de ne plus remonter dans la chaire de Notre-Dame, malgré toutes les sollicitations dont il fut l'objet. Il écrivit à MgrSibour pour lui déclarer son dessein. « J'abdique, lui disait- il, un ministère que je ne puis plus exercer qu'au milieu d'outrages systématiques, venus de ceux-là même dont je partage et dont je prêche la foi. » Il en appelait,
(1) Emile Souvestre, Causeries littéraires, p. 334.
pour la justification de son ministère de prédicateur, au jugement des évêques qui lui avaient ouvert leurs cathédrales, et dont quatre lui avaient permis d'établir dans leurs diocèses des couvents de son ordre. « Qu'ils disent, ajoutait- il, avec une noble confiance, qu'ils disent s'il y eut une parole plus douce à l'égard de tout le monde, plus soigneuse d'épargner aux vivants et aux morts les amertumes de la vérité. Je n'ai refusé qu'une seule chose, qui était de sacrifier l'Evangile aux exigences des partis. Je suis resté pur de tout contact avec eux tous, maître de mon âme, aimant mieux mourir dans ma simplicité que de chercher un appui à l'ombre de leurs drapeaux. Je suis vaincu par eux ; je me retire devant des attaques qui n'ont cessé de s'envenimer, qui m'ont poursuivi jusqii1 au pied du Siège apostolique, partout où l'on ne me voyait pas et où l'on ne m'entendait pas, abusant d'un mot contre tout un discours, et transformant le plus modéré des hommes en une sorte de forcené. Il m'est bien dur, Monseigneur, de me séparer de vous et de tant d'âmes qui m'ont aimé ; mais je ne puis ni me résigner à la honte de demander sans cesse justice, ni exposer, en me taisant toujours, l'honneur de mon carac-
tère d'homme, de chrétien et de prêtre. Mieux vaut se sacrifier à la paix que de défendi renommée dans une guerre fratricide. Des travaux plus humbles, peut-être plus solides, ne rendront pas inutile à la Religion ce que la Providence me réserve d'années. »
A cette date remonte la fondation du collège d'Oullins, où se trouvait, parmi les professeurs, l'abbé Lacuria, un philosophe injustement oublié et dont l'œuvre mériterait de revivre (1), Lacordaire se fit encore entendre quelque temps à Toulouse ; mais la lutte épuisait ses forces physiques ; sa voix éloquente n'avait plus la même ampleur. Il finit par se consacrer exclusivement à la direction de l'école de Sorèze.
« Je ne crois pas, dit Montalembert, qu'aucune interdiction formelle, émanant même de l'autorité temporelle, ait été jamais prononcée contre lui ; mais il eut comme un sentiment général que cette parole libre et hardie, qui s'était produite pendant vingt ans, sous tous les régimes, sans jamais rencontrer d'obstacle, sans reconnaître d'autre frein que l'orthodoxie, n'était plus à sa place. De mauvais
(1) Voir sur Lacuria, trois études, par Joseph Serre.
jours étaient venus pour les luttes et les triomphes de l'éloquence. Elle était universellement conspuée et rendue responsable de tous les malheurs de la patrie, de tous les dangers de la société, par une revanche triomphante de tous ceux qui n'avaient jamais su se faire écouter de personne. Le prince de la parole sacrée dut donc se taire. Il l'a dit depuis : « Je disparus de la chaire, par une crainte spontanée de ma liberté devant un siècle qui n'avait plus toute la sienne. Je compris, ajoutait- il, que dans ma mon passé, dans ce qui me restait d'avenir, j'étais aussi une liberté, et que mon heure était venue de disparaître comme les autres. »
Il est juste de dire que le gouvernement impérial se montra toujours bien disposé pour l'illustre dominicain, qui malheureusement faisait profession de dédaigner tous les pouvoirs politiques.
Les préoccupations et les sollicitudes du P. Lacordaire se tournèrent désormais vers cette chère Ecole de Sorèze qu'il appelait son tombeau, celui de sa vie, l'asile de sa mort, « pour l'un et pour l'autre un bienfait ». C'est là que vinrent le chercher les suffrages de l'Académie, où il devait siéger un jour seulement, comme « le symbole de la liberté acceptée et fortifiée
par la religion ». La première idée de cette élection doit être attribuée à Victor Cousin. Le philosophe éclectique, bien que ne connaissant pas personnellement Lacordaire, lui écrivit pour lui demander si aucun obstacle monastique ne s'opposait à ce projet d'élection. Interrompue, puis reprise, la candidature gagna du terrain et fut appuyée par M. Guizot.
Ce n'est pas sans quelque répugnance que le P. Lacordaire accepta l'obligation de faire les visites traditionnelles, dont il crut que son habit pouvait le dispenser. On l'accueillit partout avec sympathie et déférence. Son triomphe fut complet. Trente- cinq académiciens prirent part au vote ; il obtint vingt et une voix (2 février 1860).
Le 24 janvier 1861, M. Guizot recevait l'illustre dominicain à l'Académie Française. Ce fut une séance inoubliable. La réputation du nouvel élu, le désir d'entendre une voix qui s'était tue depuis si longtemps, après avoir si profondément remué les intelligences et les âmes, la curiosité de voir un moine reçu par le plus éminent protestant français, tout devait attirer à cette séance le Paris mondain et officiel de l'époque.
Dès neuf heures du matin, on stationnait de-
vant les portes, bien que l'ouverture ne fût annoncée que pour midi. L'Impératrice occupait une tribune réservée ; le prince Napoléon et la princesse Mathilde deux autres tribunes. Le duc de Morny était présent avec tous les ministres. M. Villemain, secrétaire perpétuel, occupait le bureau, ayant à ses côtés M. Guizot, directeur de l'Académie, et de Laprade, chancelier. Lacordaire, présenté par Montalembert et Berryer, commença son discours d'une voix émue, qui ne tarda pas à s'élever et à retrouver des vibrations chaudes et magnifiques. Il fut très applaudi.
Après la réception, une députation du Cercle catholique alla le féliciter et, s'il faut en croire Montalembert, c'est dans son discours de remerciement que Lacordaire prononça la fameuse phrase : « Je compte vivre et mourir en pénitent catholique et en libéral impénitent », phrase qui a déchaîné bien des commentaires. Nous trouvons, à ce propos, dans un document peu connu, des détails intéressants.
Lacordaire fut-il un libéral impénitent? — L'Ecole de Sorèze.
— Un témoignage de Montalembert. — Lacordaire et les jeunes gens. — Les premiers symptômes de la maladie.
— Lacordaire mourant. — Les derniers moments.
Auguste Nicolas, l'éminent apologiste chrétien, a publié en 1887, une Etude historique et critique sur le P. Lacordaire, sa première prédication dominicaine à Bordeaux, son rôle, son libéralisme (1). Ayant demandé quelques renseignements à V Ordre des Frères Prêcheurs, il reçut communication de la réponse suivante :
« Toulouse, 19 octobre 1884.
« Cher Révérend Père, « Vous faites appel à mes souvenirs personnels d'ancien prieur du couvent de Paris, à propos des paroles du P. Lacordaire rendues célèbres : « Je mourrai catholique pénitent, libéral impénitent. »
(1) In-8°, xv. — 217 p., Toulouse, 1887.
« Je commence par vous dire que le Père, en cette circonstance, a parlé per modum joci. De sa part, c'était une joyeuseté. Certainement ses paroles n'avaient pas, alors, le sens désobligeant qui leur fut donné depuis, dans l'intérêt des partis qui les ont tour à tour alléguées pour s'en couvrir ou s'en incriminer.
« Voici les faits. C'était après le discours de réception à l'Académie française. Le lendemain, je crois, un groupe de jeunes gens catholiques, dirigés par des influences qui ne relevaient pas de nous, avaient sollicité et obtenu l'honneur d'être présentés au nouvel académicien. Les religieux n'approuvaient pas tous également ce projet, soit à cause de la fatigue très grande du Père, soit à cause de l'état des esprits, soit à cause de l'abus qu'on pourrait faire de certaines paroles qui échapperaient, peut-être, dans l'abandon d'une réception privée et presque intime ; ce qui est arrivé.
« Après avoir manifesté, dans une allocution, sa profonde horreur pour tous les oppresseurs, et son ardent amour pour la liberté de la sainte Eglise — passion de son âme toute sa vie — il aperçut un petit enfant, venu là avec son père. Ah ! dit- il, en lui faisant une caresse, voilà un petit libéral. Moi aussi, Messieurs,
je suis libéral : libéral impénitent, catholique pénitent
« Et sans ajouter un mot, avec un sourire charmant à toute cette jeunesse, il en traversa les rangs émus et respectueux, pour regagner son humble cellule où je l'accompagnai.
« M. de Montalembert, qui m'écrivit alors, a su tout, exactement. Si d'une joyeuseté on a fait une doctrine mal formulée, ce n'est pas la faute de notre illustre et vénéré P. Lacordaire.
« Agréez, cher Révérend Père, une fois de plus, l'assurance de mon bien affectueux et bien fraternel respect en Notre- Seigneur.
« Frère Jean- Dominique Sicard, (( des Frères Prêcheurs. »
Pour montrer qu'on a tort d'exagérer certaines boutades qui n'ont pas toujours le sens qu'on leur prête, Auguste Nicolas raconte qu'un jour à propos de mauvaise vocation et de discipline, le P. Lacordaire lui dit ce mot : « Depuis qu'il n'y a plus d'oubliettes il n'y a plus de moines », ce qui ne rappelle peutêtre pas tout à fait le libéral impénitent.
En tous cas, Lacordaire après sa réception à l'Académie, ne songeait pas le moins du monde à faire des théories et des déclarations
de principes. Aux compliments que lui fit ce même Auguste Nicolas il répondit simplement : « Oui, c'est un beau jour pour l'Eglise. »
Les années que Lacordaire consacra à sa chère école de Sorèze furent les années déclinantes et mélancoliques, les plus remplies peut-être et les plus douces à son cœur. Il fut infiniment aimé de ses élèves parce qu'il avait lui-même le cœur infiniment bon, et que la jeunesse était restée dans son âme. « Celuilà est franc du collier, disaient les jeunes gens, avec ce tact des jeunes gens, si sûr quand ils jugent leurs maîtres. Dès le premier jour, il eut leur confiance entière, et, de son côté, dès le premier jour, non seulement il les aima, mais il les comprit. Il leur répétait souvent que, pour être un vrai chrétien, il faut d'abord être un homme, vir, et il ajoutait : « En recherchant « le surnaturel, gardez- vous de perdre le na- « turel. » Ce fut là sa devise, et c'est par là qu'il réussit à Sorèze (1). »
Lacordaire avait l'habitude de grouper ses élèves autour de lui, non point pour les haranguer ou les sermonner, mais pour leur parler au contraire le plus familièrement possible.
(1) Foisset, XVI.
Le soir, après le dîner, loin de la sévérité de la classe, on échangeait ainsi des idées et des sentiments, dans une sorte de récréation joyeuse. Le Père racontait des. anecdotes, évoquait son enfance, le lycée de Dijon, ses espiègleries d'écolier ; tout lui était matière à conversation, excepté la politique, à laquelle il avait dit adieu.
Un jour de fête, cependant, un professeur d'origine polonaise s' étant levé pour porter un toast à Lacordaire, dont on connaissait les sympathies pour la Pologne, le dominicain répondit : « Encore que je me sois fait un devoir de ne jamais m' occuper de politique dans une réunion publique, je ne puis pourtant me défendre, en réponse aux bienveillantes paroles qui viennent de m' être adressées, de dire que, maintenant et toujours, j'appellerai de tous mes vœux la liberté de la Pologne. »
Au cours de ces causeries récréatives, Lacordaire savait toujours tirer du moindre incident des leçons utiles. Un élève ayant dit un mot qu'on ne comprenait pas, il le pria de vouloir bien en donner la définition et, non seulement cet élève, mais ses autres camarades n'ayant pu y parvenir, le maître donna luimême la définition et montra par cet exemple
la nécessité do bien définir pour arriver à se faire bien comprendre.
Malgré son goût et son réel talent pour la déclamation, Lacordaire supprima les représentations théâtrales, qui se donnaient à la fin de l'année, et les remplaça par des leçons et des exercices de lecture. Il racontait, à ce propos, qu'étant allé avant sa conversion au théâtre Français, il avait été déçu par la diction des acteurs. Il ajoutait que rien ne valait pour un esprit littéraire la représentation que l'on se donne à soi-même dans le silence d'une lecture solitaire des grands maîtres.
Il racontait encore que le tragédien Talma, ayant été prié de lire dans un salon Y Oraison funèbre de la reine d' Angleterre de Bossuet, avait demandé huit jours de préparation. Au bout de ce temps obligé de s'exécuter, Talma commença la phrase célèbre : « Celui qui règne dans les cieux... » et fut contraint de s'arrêter, se déclarant incapable de continuer. Et Lacordaire disait : « C'est très simple. La grandeur du sujet l'écrasait. »
Devant les classes supérieures réunies, dans ce qu'on appelait la salle des Arts, le Père lisait quelquefois une scène de Corneille ou de Racine. Les élèves étaient émerveillés ; car le
célèbre orateur, qu'on a si souvent appelé romantique, aimait uniquement les classiques. Seul Chateaubriand parmi les modernes trouvait grâce devant la sévérité de son goût.
Lacordaire fit bien des réformes dans les matières d'enseignement. Il suivait la méthode de l'Université. Il avait coutume de dire : a à Dijon on faisait ainsi. » Son active direction ne négligeait aucun détail. Il passait sept heures par jour à poser des questions de latin et de grec et à faire expliquer les auteurs. « Je suis surpris, disait- il, de tout ce que j'ai conservé de mes études, qui datent cependant de trentecinq ans en arrière. Ainsi, je n'avais pas vu de grec depuis 1819 et, sans pouvoir expliquer les auteurs à livre ouvert, je me rappelle cependant les formes et une foule de mots. »
S'il faut en croire Montalembert, Lacordaire n'avait peut-être pas le goût littéraire très sûr ni des connaissances historiques fort étendues. « Pas plus que M. de La Mennais, il n'avait étudié sérieusement l'histoire, surtout celle du moyen âge ; il n'avait trempé par aucun côté dans la grande rénovation des études historiques qui sont l'un des traits distinctifs et l'une des meilleures gloires de notre siècle. On eût dit que son érudition se bornait d'une part
au De Viris et à Cornélius Nepos ; de l'autre aux classiques purement scolaires, appris par cœur dans son enfance. Ce romantique échevelé, comme on le croyait et comme on le disait beaucoup, était au contraire le plus obstiné, et j'ajouterai le plus étroitement obstiné des classiques. La mythologie, l'histoire grecque et ro- ' maine, lui semblaient un arsenal inépuisable. Jamais, de notre temps du moins, on n'a plus usé et abusé de Brutus et de Socrate, d'Epaminondas et de Scipion. Il s'était fait ainsi un petit bagage littéraire, dont il ne se séparait jamais, dont il tirait souvent un parti merveilleux, mais dont, en général, il n'usait pas assez sobrement et qui l'entraînait trop souvent dans le lieu commun. Son goût, si grand, si élevé, n'était pas irréprochable; il admirait et citait volontiers le médiocre, et on l'a vu soutenir, il n'y a pas longtemps, une longue contestation, par écrit et de vive voix, pour maintenir, dans un de ses plus beaux écrits, deux pitoyables vers de Tancrède. Impossible de lui faire comprendre que, lorsqu'on veut citer Voltaire, ce n'est pas dans ses tragédies qu'il faut le chercher. Il a dit un jour en chaire : « Par la grâce de Dieu, j'ai horreur du lieu commun », et jamais il ne s'est plus trompé que ce jour-là. Du
reste, s'il ne détestait pas le lieu commun, il l'a quelquefois créé, ce qui n'est pas donné à tout le monde, et ce qui indique toujours une heureuse facilité à maîtriser l'imagination de ses contemporains, et à utiliser leurs préjugés. C'est lui qui a le premier, dans un article de
Y Avenir, exhumé ce titre de la chronique des Gesta Dei per Francos, dont on use depuis lors, à tort et à travers, dans la littérature ecclésiastique (1). »
Lacordaire employa, pour relever le niveau des études, des moyens d'émulation. Il avait d'abord fondé une sorte d'Académie, Y Athénée, où l'on entrait en présentant un travail littéraire. Il fallait aussi, pour y être admis, avoir été au moins six fois le premier ou douze fois le second de la classe. Les réunions de
Y Athénée avaient lieu une fois par semaine sous la présidence du Père. On y lisait deux Mémoires sur une question traitée à différents points de vue ; une discussion s'ensuivait ; le président donnait son avis et ne l'imposait jamais. « Il traitait, dit Foisset, les membres de l'Athénée comme des hommes. » La salle des souvenirs où avait lieu cette intéressante
(1) Lacordaire, V.
IllillIII!
D'après le buste de Bonnassieux.
Ch. i\. i> 808-209
assemblée était décorée des bustes d'Henri de la Rochejaquelein, général Audreossy, l'économiste Bastiat, etc.
Il fallait passer par l'Athénée pour faire partie de l'Institut. Les membres de l'Institut avaient leurs chambres et leurs salles à part ; ils mangeaient à la table des maîtres ; on ne les considérait plus comme des écoliers, car il existait des grades à Sorèze, tout comme dans une école militaire, et la seule punition qu'on pouvait encourir était le renvoi de l'Institut. On nommait les membres les jours de fête. Lacordaire exposait les raisons et les titres de leur élection avec une sobriété qui donnait à ces éloges un prix infini. La formule de réception était la suivante : « Promettezvous d'être un bon et loyal membre de l'Institut et de promouvoir autant qu'il vous sera possible le bon ordre, la paix et la dignité de l'école? — Je le promets, disait l'élève. — Vous êtes membre de l'Institut, reprenait Lacordaire, en donnant l'accolade au candidat.
Il y avait un titre supérieur à celui de membre de l'Institut, c'est le titre d'étudiant d'honneur. Cette nomination se faisait une fois par an à la distribution des prix. Au moment de quitter l'école, l'élève entendait prononcer son
éloge par le Père, qui lui remettait un anneau d'or et un diplôme.
Lacordaire était l'âme des jeux, des promenades et des fêtes. Il supprima les vacances de Pâques et les remplaça par des congés au cours de l'année, ce qui était peut-être une idée excellente. Il conduisait lui-même les élèves à travers la campagne, dans les sites les plus pittoresques des environs. Les jours de grande promenade, on partait à six heures du matin. Un bâton à la main, le Père Lacordaire marchait en tête. A onze heures, on déjeunait sur l'herbe, et le Père retrouvait avec plaisir ses mets favoris, la salade et les œufs durs. Après le repas, on bavardait ;le Père racontait des histoires et finissait par s'endormir ; la fatigue et le sommeil gagnaient tout le monde (1).
Malgré l'admirable entente qui unissait maître et élèves, des rumeurs malveillantes couraient sur l'école de Sorèze. Se trouvant à déjeuner à la droite du bon dominicain, le jour de sa fête, l'abbé Perreyve, après avoir prononcé quelques paroles de compliment, se pencha vers Lacordaire et lui raconta que le bruit s'était répandu que les élèves de l'école
(1) Cf. Chocarne, II, p. 319...
avaient pendu leur directeur en effigie. Lacordaire se leva et dit : « Messieurs, le bruit court, à Toulouse, que les élèves de Sorèze ont pendu leur directeur en effigie ! » Un élève se leva et répondit : — « Mon Père, on sait beaucoup de choses à Toulouse, mais ce que le public ne sait pas et ce que nous aimerions à lui apprendre, c'est que tous nous nous ferions pendre pour vous ! »
Lacordaire était l'ennemi déclaré de toute espèce de luxe, surtout du luxe qui pouvait tenter les jeunes gens. Il força des élèves à remplacer leur ceinture de soie ou de laine par de simples ceintures de cuir et fit un affront public à ceux qui avaient des édredons sur leur lit. « Des édredons ! fi donc ! Il faut laisser cela aux femmes et aux malades. Pour moi, au lycée de Dijon, lorsque j'avais froid, je mettais ma malle sur mon lit. »
Il était d'usage à l'école de donner certaines fêtes pour réunir la communauté et afin que les élèves des différentes classes fissent connaissance entre eux. Il s'introduisit des abus au sujet des rafraîchissements et des friandises, Lacordaire en diminua la dépense.
« Autrefois, disait- il, on réunissait ses voisins et amis à une table où le gâteau domesti-
que et le vin vieux du cru égayaient les jours de fête, aujourd'hui le fils bourgeois, comme son père, s'ennuie dans des salons richement meublés, à des repas où cinq ou six sortes de vin ne ramènent pas le plaisir. Autrefois un même mobilier servait à plusieurs générations ; les meubles se gardaient comme les traditions et le fils s'honorait de pouvoir dire : Voilà le fauteuil où s'asseyait mon père. Aujourd'hui le monde bourgeois change de mobilier trois fois dans sa vie ; mais, en retour, sa demeure est étroite ; tout y manque d'air, d'ampleur et souvent de bon goût. On surcharge les meubles de frivolités achetées très cher et dont personne ne peut dire à quoi elles servent, ni ceux qui les achètent, ni ceux qui les vendent, ni ceux qui les admirent. »
C'est dans le mois de janvier de l'année 1860 que se manifestèrent les premiers symptômes de la maladie à laquelle devait succomber l'illustre dominicain. Après la fatigue de son voyage à Paris, où l'avait appelé sa réception académique, il prit un rhume qu'il négligea de soigner et qui ne l'empêcha pas de prêcher le carême dans la chapelle de Sorèze. Il dut s'aliter pendant la semaine sainte. Sa santé était compromise.
Il devait prêcher au mois de mai à Saint- Maximin, dans le Var, pour la solennité de la translation des célèbres reliques de Sainte- Madeleine. Le bruit s' étant répandu que le P. Lacordaire allait rompre son long silence, on arrivait déjà de tous côtés pour entendre son éloquente parole. Malgré l'avis des médecins qui lui déconseillèrent ce voyage, le dominicain se mit en route. Le docteur qu'il consulta à son arrivée à Montpellier le décida à regagner Sorèze. Le lendemain de son retour à l'école, il écrivait aux Prieurs de son ordre :
« Mon très Révérend Père, après avoir lutté pendant trois mois contre un affaiblissement progressif de mes forces, j'ai dû, sur l'avis unanime de médecins graves et consciencieux, reconnaître l'impuissance où je suis de suffire à toutes les parties du gouvernement qui m'est confié. En quittant l'école de Sorèze, j'allégerais ce fardeau sans doute, mais très légèrement et en compromettant peut-être l'œuvre naissante du Tiers- Ordre enseignant de Saint- Dominique, que je crois liée aux destinées futures de notre Ordre et aux vues de Dieu sur lui. Obligé donc de chercher d'un autre côté un dégrèvement à mes charges, sous peine de voir ma santé péricliter de plus en plus, j'ai
pensé à me donner un Secrétaire et un Visiteur; un Secrétaire pour abréger ma correspondance ; un Visiteur pour m' épargner deux mois de voyages et de fatigues considérables, au moment même où il pourrait m' être permis de me reposer un peu des fatigues de l'année.
« Je suis persuadé, mon très Révérend Père, qu'en usant ainsi d'un droit accordé au Provincial par nos constitutions, je ne causerai aucun déplaisir à la Province, et qu'elle y verra une preuve du désir où je suis de la servir malgré la diminution de mes forces causée par l'âge et le travail. Il y a trente ans que ma carrière publique a commencé, et il y en a vingt et un que je consacre mon temps, mes efforts, ma parole et ma plume au rétablissement et à l'affermissement de notre saint Ordre en France. Il doit m' être permis sur le déclin où j'avance chaque jour de retrancher quelque chose de mon fardeau et d'obéir ainsi aux conseils d'une prudence sans pusillanimité (1). »
Lacordaire alla faire une saison à Rennes-
Ci) Les détails relatifs à la dernière partie de la vie de Lacordaire sont puisés dans l'édition originale que le P. Chooarne publia en 1861 sous le titre : Les dernier* moments du R. P. H. Lacordaire, par un religieux de l'ordre des Frères Prêcheurs.
les- Bains. C'était la première fois que ses forces le trahissaient et que son organisme n'obéissait plus à sa volonté. Une amélioration s' étant produite, il reprit espoir. Il écrivait le 11 août : « Ma machine est très bonne encore ; mais elle a besoin de ne plus être secouée comme autrefois. » Le médecin de Sorèze, M. Houles, sur le désir des anus de Lacordaire, crut devoir demander une consultation; on lui conseilla de changer d'air et de régime et de se rendre à Becquigny.
Il écrivait à une personne du monde :
« Ce parti décisif me coûte beaucoup, soit à cause de Sorèze, soit à cause de l'exemple pour nos religieux. Mais je sens ne pouvoir sortir de l'état de langueur qui me mine, sans un effort puissant et sérieux. S'il ne réussit pas, je m'abandonnerai à la grâce de Dieu. »
Il ne séjourna à Becquigny que six semaines environ. A son passage, à Paris, le docteur Royer et le docteur Jousset ne furent pas d'accord sur la vraie cause du mal, mais en reconnurent les deux caractères : entérite et anémie. Le docteur Royer, pour lui éviter l'ennui des villes d'eaux, lui conseilla de prendre de l'eau de Vichy à Sorèze.
Le retour du Père à sa chère école fut un
triomphe. Les élèves vinrent le rencontrer à cheval.
« Arrivé sur la promenade, il la trouva remplie d'une grande foule accourue pour le revoir et lui faire honneur. L'école en armes était là ; à sa suite les Sociétés de bienfaisance et de secours mutuels dont il était membre honoraire, l'Asile et les autres œuvres qu'il avait fondées. Un arc de triomphe avait été dressé à la porte de l'école, et, le long du boulevard, des inscriptions, suspendues entre deux mâts, racontaient les principaux événements de la vie du P. Lacordaire.
Il fut reçu à la porte de l'école dite la porte de Castres par ses religieux et le corps professoral. »
Au mois d'août, ses forces s'épuisèrent tout à fait ; il eut des syncopes ; il ne se leva plus qu'à onze heures du matin pour aller faire des courses en voiture, dans ces environs de Sorèze qu'il avait parcourus si souvent à pied. La vie de Lacordaire touchait à son terme. Il donna sa démission de Provincial le 27 août, et c'est alors que commencèrent les visites suprêmes de ses admirateurs et de ses amis, accourant de tous côtés pour lui dire un dernier £*dieu.
L'abbé Perreyve vint un des premiers; puis ce fut le tour de Montalembert, l'ami fidèle qui, malgré le vivant souvenir qu'il avait gardé de Lacordaire, ne reconnut pas l'illustre dominicain, tant la maladie l'avait changé. Montalembert l'embrassa en pleurant et le décida cependant à commencer ses Mémoires, qui ne devaient pas aller bien loin. La notice du Père sur le rétablissement de l'Ordre des Frères Prêcheurs fut interrompue par la mort et ne dépasse pas l'année 1854.
Le 10 octobre, Foisset arriva, Foisset le camarade d'enfance, avec qui il avait fait ses études à Dijon et si souvent discuté les plus difficiles questions de philosophie.
Quelques jours après, ce fut le tour de Cartier, son ami, son compagnon de voyage en Italie, qui soignait l'orateur et l'entourait de tant de sollicitude et de précautions quand il descendait de sa chaire de Notre-Dame. « Ah ! Cartier ! Cartier ! » disait le mourant en lui rappelant tous ces chers souvenirs.
« Il voulut qu'il assistât à la Messe que l'on disait dans sa chambre, tout près de son lit. Il l'accompagna dans une des rares promenades en voiture qu'il faisait encore. Il lui parla beaucoup du P. Besson, le pressa d'écrire sa
vie, entendit l'exposé du plan que M. Cartier voulait suivre, et lui donna de nouveaux détails sur leur ami commun (1).
Dans toutes les communautés religieuses et surtout dans les couvents de l'Ordre, des prières étaient dites pour le P. Lacordaire. Au couvent de Saint- Maximin, près Brignoles, « les jeunes novices renouvelaient les saintes extravagances (2) des vieux âges de la foi. Les uns meurtrissaient leurs pieds dans les sentiers rocailleux de la Sainte- Baume en allant demander à « la Madeleine un miracle ; les autres passaient les nuits devant le très saint Sacrement, et, à l'exemple de saint Dominique, les larmes ne leur suffisant pas, mêlaient leur sang à leurs prières, satisfaisant ainsi, autant qu'ils le pouvaient, cette soif d immolation qui est la moitié généreuse de V amour. Tous auraient donné de grand cœur leur vie pour celle de leur Père... Mais ce n'est pas à nous à dévoiler ces mystérieuses et héroïques conventions de l'amour. Au soir du neuvième jour de ces pieuses folies, tous les religieux allèrent, pieds nus, prendre les reliques de sainte Madeleine, et les
(1) Cartier a tenu sa promesse. La biographie du P. Besson a été publiée en deux volumes in-8°.
(2) Dans son grand ouvrage, le P. Chocarne a changé le mot extravagances par témérités.
porter sur leurs épaules dans les cloîtres et à l'intérieur de la maison. C'était un triste et lugubre spectacle de voir ces longues files de religieux s'avancer, à la lueur des flambeaux, dans les profondeurs des cloîtres, chantant les versets des Psaumes les plus suppliants, s' arrêtant par intervalles, pour élever plus haut leurs plaintes, leurs gémissements, leurs chants. Une grande partie de la nuit se passa à ces cérémonies d'un ineffaçable souvenir. On voulait un miracle ; on croyait que Madeleine obtiendrait encore cette fois la résurrection d'un autre Lazare. »
Lorsque le Père apprit ce que l'on avait fait à Saint- Maximin pour sa guérison, il s'écria : « 0 les pauvres enfants! mais c'est trop!... c'est trop !... »
Lacordaire se faisait lire par le religieux qui était son secrétaire, la Préparation à la mort ou Y Acte d'abandon à Dieu, de Bossuet, ou encore des passages de l'Ecriture sainte, principalement les Actes des Apôtres, les Epîtres de saint Paul, l'Evangile de saint Jean.
Le 20 octobre, le chapitre provincial de Toulouse désigna officiellement son successeur. Il dit aux religieux venus pour lui rendre visite qu'il n'avait pas songé, en effet,
à les quitter sitôt : « Mais il vaut mieux que je m'en aille. Si j'étais resté, on aurait pu croire que l'œuvre ne vivait qu'à cause de l'homme. »
La première crise se déclara la nuit du 30. Il fut pris de douleurs terribles qui lui paralysaient les jambes et l'estomac. Le P. Mourey, son confesseur, ne lui cacha pas que son médecin conseillait de lui administrer les derniers sacrements. — Non, dit le Père, pas encore. Quand il sera temps, je vous le dirai.
Dans la nuit du 5 au 6 novembre, une nouvelle crise éclata. Il demanda lui-même l'Extrême-Onction. Au milieu des pleurs des religieux et des élèves qui assistaient à la cérémonie, le Père répondit aux prières, voulut embrasser chaque personne, chaque enfant : « Adieu, mon ami, disait-il, adieu. C'est pour la dernière fois. Soyons toujours bien sage. » Il recommanda d'avoir soin de Louis qui le servait et ne s'était pas couché depuis vingt- cinq jours, et qui eut jusqu'à la fin « pour son Père des soins d'une délicatesse que l'affection seule pouvait inspirer. « Mon pauvre Louis, disait-il, il faut nous quitter!... Dieu le veut ainsi, il faut se soumettre ! » Lorsque la violence du mal lui arrachait quelques plaintes accompa-
gnées de brusqueries, aussitôt il le regardait tendrement, et lui passant le bras autour du cou, il l'attirait sur son cœur. Il se confessait alors de sa brusquerie devant le premier venu. Le médecin étant entré après un de ces mouvements : « J'ai grand' peine à me retourner, lui dit-il, et puis, il faut l'avouer, je suis un peu impatient ! »
Les Pères de la Maison d'Oullins arrivèrent. Il s'entretint avec eux et demanda au P. Captier, prieur du collège, où en étaient les travaux de construction de l'école.
« Pendant ces longues heures d'agonie, rien ne troublait son recueillement, dit le P. Chocarne, à qui il convient de laisser ici la parole. Parmi ses enfants, les plus anciens ou les plus près de son cœur entraient de temps en temps dans sa chambre, priaient devant le petit autel de bois, recevaient un regard et se retiraient en silence. Ce regard dut se reposer avec bonheur sur un ami cher entre tous qui venait d'arriver ; c'était M. Barrai, l'Emmanuel des Lettres à un jeune homme, V honneur de V école de Sorèze, trop digne à tous égards de ce que le Père a écrit et pensé de lui, pour que nous hésitions à le nommer. »
A la fin de la semaine, les forces diminuèrent
encore, et jusqu'à la crise du 20 au soir. Ce fut la dernière. Depuis deux jours il ne prenait plus rien. Son estomac se refusait à toute nourriture. Il ne parlait presque plus, et lorsqu'il demandait quelque chose, sa parole embarrassée n'était pas toujours comprise.
La dernière crise, la plus douloureuse eut lieu le 20 au soir. « Il se redressa sur son lit, lui qui ne pouvait faire un mouvement sans le secours de Louis. Il voulait parler et on eût dit, aux efforts qu'il faisait, qu'il allait étouffer. Sa respiration, jusque-là assez régulière, devint plus courte et plus bruyante : le dernier combat commençait. Il fut terrible. Nous étions tous là, à genoux, retenant nos sanglots de peur d'accroître sa peine, priant, les yeux fixés sur cette navrante image de notre Père. Nous le voyions étendre autour de lui ses bras amaigris, comme un homme qui cherche à se reconnaître dans les ténèbres, ouvrir parfois ses grands yeux qu'il tenait habituellement fermés, promener lentement ses regards sur nous, sur les murs de sa chambre, interroger le ciel, comme si, revenu déjà du rivage de la lumière, il eût peine à s'avouer qu'il était encore sur la rive des ombres. Puis, d'une voix forte et les bras élevés, il s'écria : Mon Dieu !
mon Dieu ! ouvrez- moi ! Ce fut sa dernière parole pour nous. »
Lacordaire mourut le lendemain 21. Les messes commencèrent dès qu'on eût exposé le corps, revêtu de ses habits religieux.
On vint en foule de toutes les localités voisines contempler une dernière fois la belle figure du grand dominicain dont le souvenir et l'âme allaient entrer dans l'immortalité divine et humaine. On priait et on pleurait au pied de ce lit funèbre. L'admiration se mêlait à la vénération. On approchait de lui des objets pour les sanctifier à son contact.
On célébra les funérailles le jeudi 18. Ce fut une émouvante et solennelle manifestation de douleur. Les pauvres, les Religieux, les élèves, les amis, tout le monde avait dans le cœur les mêmes sentiments, les mêmes regrets. Une bonne femme prononça ce mot : « Nous avions un roi. Nous l'avons perdu. »
Mgr l'Archevêque d'Albi, retenu par une douloureuse maladie, était remplacé par Monseigneur Desprez, Archevêque de Toulouse, qui officia etdit l'absoute. Mgr de Perpignan (1), également malade, s'était fait représenter par
(1 ) Mgr Gerbet.
un de MM. ses Vicaires généraux. A l'issue de la Messe, Mgr de la Bouillerie, Evêque de Carcassonne, prononça l'éloge funèbre du Père.
Tel fut l'homme dont le souvenir mérite de survivre et dont l'œuvre est digne d'être glorifiée. Sa vie réunit tous les contrastes. Moine, il fut libéral d'esprit et de cœur ; mystique, il a prêché en rationaliste. Il vécut dans une cellule ; il connut la gloire de l'éloquence ; il siégea comme député à la chambre. Sa vocation fut l'apostolat. Lacordaire a prêché infatigablement par la plume, par le journal, par la parole. Ce moine d'autrefois fut un chrétien de son temps et le type même de l'apôtre moderne.