FOISSET, IX
Dieu, c'est un fardeau trop lourd qu'une désunion quelconque avec celui que Dieu vous a donné pour pasteur et pour père, bien que l'on eût mille raisons de son côté et que le cœur fût sans fiel... »
Deux mois après seulement, Mgr de Quélen lui répondait en quelques lignes pour le féliciter de son dévouement aux cholériques et pour l'assurer qu'il n'y avait de sa part aucun motif politique dans l'ajournement apporté à la publication de la Lettre sur le Saint- Siège : « Vous m'aviez envoyé un écrit, disait Mgr. de Quélen, et vous le remettiez tellement à mon jugement, soit pour le fond, soit pour la forme, soit pour l'opportunité, que vous me disiez de le jeter au feu si je pensais qu'il ne dût pas paraître. Je vous ai cru sur parole et tout simplement j'ai usé du droit dont vous me disiez d'user, voilà tout. Si l'on y a mis ou vu quelque chose de plus, on a eu tort. Plus grand tort, si l'on a interprété et signalé ma conduite comme appuyée sur des motifs que l'imagination s'est formés.
« On nous assure, continuait le Prélat, que vous êtes dans l'intention de revenir en France dès cette année. On va jusqu'à compter vos pas et raconter vos projets : prêcher le carême
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[Pastel appartenant à M. le comte Louis de Blois)
ch. iv, p
prochain à Metz, puis descendre dans le Midi. J'ignore, et, par conséquent, ne puis répondre là- dessus aux questions. Tout ce que je puis vous dire, c'est que vous serez toujours accueilli ici comme un ami, auquel je demeurerai toujours fort dévoué. »
Lacordaire eut à Metz un succès énorme. On venait l'entendre non seulement des départements voisins, mais de l'Allemagne et des provinces rhénanes. A Metz comme à Paris, le prédicateur moderne choqua les idées du vieux clergé, qui avait pour évêque un vieillard de quatre-vingt-deux ans, habitué aux anciennes méthodes apologétiques. Le procédé de démonstration rationaliste employé par Lacordaire parut suspect. On lui reprocha d'être toujours à côté du dogme. On ne lui pardonna ni son originalité ni ses audaces. Pour comble de malheur, un autre prédicateur, M. Dufêtre, plus tard évêque de Nevers, étant venu prêcher le Carême à Metz, en concurrence avec Lacordaire, le public déserta les conférences de M. Dufêtre et se pressait à celles de Lacordaire. Les jeunes prêtres étaient, d'ailleurs, comme le public, enthousiastes de cette nouvelle prédication, si différente de l'ancienne éloquence à la Bossuet. On prétend^que le vieil
évêque de Metz écrivit son étonnement et ses inquiétudes à l'archevêque de Paris.
Lacordaire revint à Paris en 1838.
Depuis quelque temps, il était secrètement préoccupé d'un projet dont il ne parlait encore à personne et qu'il avait l'ambition de réaliser. Il voulait restaurer en France l'ordre de Saint- Dominique.
Les premières personnes auxquelles il confia son dessein ne lui donnèrent pas de grands encouragements. Le temps des ordres religieux était passé ; on ne voyait plus bien le rôle qu'ils pouvaient jouer ni l'influence qu'ils pouvaient avoir. L'ordre des Jésuites ne suffisait-il pas à tout? Que ne fondait- on plutôt quelque nouvelle institution charitable? La légende de l'Inquisition rendait les Dominicains impopulaires. Encouragé, néanmoins, par l'abbé Guéranger, qui venait de rétablir l'ordre des Bénédictins, Lacordaire se retira quelque temps à Solesmes, pour étudier les constitutions de l'ordre de Saint- Dominique.
Avant de repartir pour Rome, le prédicateur de Metz crut devoir aller prendre congé de Mgr de Quélen et lui confier son projet. L'archevêque de Paris le reçut aiîablement et lui dit dans le courant de la conversation : — Peut-
être est-ce vous qui réaliserez le songe que j'ai eu. Et Mgr de Quélen raconta quel était ce songe: — « J'avais été nommé coadjuteur de Paris avec le titre d'archevêque de Trajanople, lorsqu'en 1820, M. le Cardinal de Périgord, voulant donner dans son Palais une retraite particulière aux seuls curés de Paris, je dus me loger à cette occasion dans un appartement de Pévêché. Pendant la nuit du 3 au 4 août, veille de la fête de saint Dominique, comme l'horloge de Notre-Dame sonnait deux heures du matin, du moins il me le parut, je me crus transporté dans les jardins du Palais, en face du petit bras de la Seine qui coule entre les bâtiments de F Hôtel- Dieu. J'étais assis dans un fauteuil. Au bout de quelques moments, je vis une grande multitude qui s'amassait sur les bords du fleuve et qui regardait vers le ciel. Le ciel était pur et sans nuage, mais le soleil paraissait couvert d'un voile noir, d'où ses rayons s'échappaient comme du sang. Sa course était rapide et il semblait se précipiter vers l'extrémité de l'horizon. Bientôt il disparut et tout le peuple s'enfuit en s' écriant: «Ah ! quel malheur ! » Resté seul, je vis les eaux de la Seine s'enfler par un flux qui venait du côté de la mer, et monter à gros bouillons dans
l'étroit canal qu'elles remplissaient. Des monstres marins arrivaient avec les flots, s'arrêtaient en face de Notre-Dame et faisaient effort pour se précipiter du fleuve sur le quai. Alors une seconde vision commença : je fus transporté dans un couvent de religieuses vêtues de noir où je demeurai très longtemps. Cet exil fini, je me retrouvai au même lieu où mon songe avait commencé. Mais le Palais archiépiscopal avait disparu et, à sa place, s'étendait sous mes yeux une pelouse fleurie. Les eaux de la Seine avaient repris leur cours naturel, le soleil brillait de son éclat accoutumé, l'air était frais et comme parfumé des baumes du printemps, de l'été et de l'automne, mêlés ensemble. C'était dans toute la nature quelque chose que je n'avais jamais senti. Pendant que j'en jouissais avec une sorte d'ivresse, j'aperçus à ma droite dix hommes vêtus de blanc ; ces dix hommes plongeaient leurs mains dans la Seine, en retiraient les monstres marins que j'y avais vus et les déposaient sur le gazon transformés en agneaux. Vous le voyez, tout ce songe de 1820 s'est fidèlement accompli. La monarchie, représentée par le soleil, couvert d'un voile noir, est tombée précipitamment au milieu de la confiance et de la joie causée
par la prise d'Alger ; le peuple s'est jeté sur Notre-Dame et sur mon Palais. Le Palais a été détruit et une pelouse semée d'arbres en couvre l'emplacement. J'ai longtemps habité et j'habite encore ici même où je vous parle, dans une maison de religieuses vêtues de noir. Que reste-t-il pour que mon songe ait tout son accomplissement, sinon de voir à Paris ces hommes vêtus de blanc, occupés à en convertir le peuple? Or, c'est peut-être vous qui les y amènerez. »
Quelques mois après, Mgr de Quélen contractait la maladie dont il devait mourir en 1839 : « Ainsi, dans ce songe de 1820, ajoute Lacordaire, il avait vu tous les grands événements de sa carrière épiscopale, et le terme lui en avait été indiqué par l'apparition de ces religieux, qui devaient bientôt, en ma personne et du haut de la chaire de Notre- Dame, évangéliser son peuple. »
Avant d'arriver à Rome, Lacordaire voulut aller à Frascati voir le cardinal Lambruschini qui accueillit très favorablement son projet. Il lui restait à voir le P. Ancaroni, Père général de l'Ordre des Frères Prêcheurs, qui le reçut avec le .même empressement. L'orateur partit ensuite pour Sainte- Sabine, où il devait
faire son noviciat. Un moment le cardinal Sola, préfet de la Congrégation des évêques et réguliers, conseilla au futur religieux de se rendre en Piémont. Lacordaire répondit qu'on ne verrait peut- être pas d'un bon œil en France des religieux revenir d'un pays étranger et plutôt antipathique. Rome, centre de la chrétienté, était le seul endroit qui pût envoyer des religieux en France. Il y avait aussi une autre raison. Rome seule pouvait donner les garanties de doctrine nécessaires au rétablissement d'un ordre qu'on accuserait certainement, entre les mains de Lacordaire, de prendre la défense des idées lamennaisiennes. Mgr de Quélen ne cacha pas ses inquiétudes à ce sujet. Ces suspicions injustes ne tourmentaient pas beaucoup Lacordaire. « Je n'ai pas encore écrit au cardinal Lambruschini, disaitil dans une de ses lettres, parce que je crois être assez connu à Rome pour qu'on ne fasse pas attention à ces pauvretés. » Il ajoutait : « Un siècle a déjà passé sur la tombe de ce pauvre M. de La Mennais et il n'y a pas d'homme de bonne foi à qui il fasse peur. »
L'opinion publique en France accueillit, avec assez de sympathie le projet du rétablissement de l'Ordre des Frères Prêcheurs, que
Lacordaire annonça dans le Mémoire préparé pendant son noviciat et adressé aux principaux magistrats des cours royales de France, à tous les députés et à tous les pairs. Ce Mémoire ne provoqua aucune contradiction et ne fut attaqué ni par la Presse ni par les Chambres. Lacordaire, avec sa généreuse nature, vit un assentiment dans le silence de certains députés, qui, pour la plupart, n'avaient même pas pris la peine de lire sa brochure (1).
Le premier prosélyte que fit ce Mémoire fut Hippolyte Requédat, disciple du philosophe catholique Bûchez. Né à Nantes, charitable et riche, n'ayant jamais pu choisir une carrière, préoccupé spécialement de questions sociales et de l'amélioration des classes, ce Requédat donnait tout aux pauvres, ne se réservait que le strict nécessaire et achetait ses vêtements aux marchés du Temple. Lacordaire partit avec lui et l'abbé Boutard, pour aller prendre à Rome l'habit religieux. Le cardinal
(1) D'après M. J.-Th. Loysan, les exemplaires de ce mémoire auraient été détruits. Cf. : Revue moderne, 25 mars
A propos de ces législateurs qui restèrent muets, Du Boys ajoute : « Un grand nombre, nous pourrions l'affirmer, se sont contentés de juger cet ouvrage sur son titre, puis, ils l'ont rejeté dédaigneusement, derrière un rapport sur les chemins de fer ou une brochure sur les modifications de nos tarifs de douane. »
Sala désirant toujours que leur noviciat se fît en dehors de Rome, les néophytes se retirèrent au couvent de la Quercia, après la prise d'habit qui eut lieu le 9 avril 1839, à Rome, à sept heures du soir, dans l'église de la Minerve à la chapelle de Saint- Dominique.
Le couvent de la Quercia (une autre Chênaie) tirait son nom du voisinage d'une forêt de chênes qui était un lieu de pèlerinage à la Sainte Vierge. Le couvent renfermait trentecinq religieux, dont neuf ou dix profès étudiants et deux novices. C'est là que Bonnetty vit Lacordaire en 1840, donnant les leçons de théologie sur une terrasse, au-dessus de l'antre de Cacus et du pont d'Horatius Codés, devant l'ancien emplacement du camp de Porsenna. L'illustre dominicain a peint lui-même le paysage de la Quercia : « C'est un couvent magnifique, composé de deux cloîtres carrés dont l'un est un chef-d'œuvre, d'autres cours de plus petite dimension et d'une église grande, simple, élégante, remplie d'ex-voto. L'autel principal au devant du chœur renferme l'image miraculeuse de la Sainte Vierge et le tronc de chêne où cette image fut trouvée. Il y vient assez de monde. De la porte de l'église une magnifique avenue
Lamennais.
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conduit à la porte de Viterbe, qui s'ouvre sur la route de Toscane. C'est par cette porte que j'entrai à Viterbe en 1836 et, jetant les yeux à ma gauche, j'aperçus le portail et le clocher de la Quercia, sans en savoir le nom. Les environs sont délicieux. Au midi, tout proche du couvent s'élève la tête du Mont Cimino ; au nord, la ville de Montefiascone sur la colline ; à l'orient, les Apennins ; à l'occident, les hauteurs abaissées qui descendent jusqu'à la mer et la laissent voir à qui monte un peu pour la chercher de loin. Entre cet encadrement, s'étend une riche vallée dont les riantes plantations reçoivent un nouveau prix des belles forêts qui couvrent les pentes du Cimino. C'est un vrai paradis (1). »
Dans ce paradis Lacordaire et ses compagnons menaient une vie de recueillement et de pénitence. L'illustre orateur lisait à table comme les autres, balayait les corridors, puisait de l'eau, nettoyait les lampes, n'acceptant aucune dispense et voulant vivre comme tous les religieux.
Il n'aimait pas parler ni qu'on parlât de lui. Un novice lui ayant un jour demandé s'il
(1) Cité par Chocarne.
était vrai, comme on le disait, que la foule se pressait pour écouter ses conférences et qu'on y louait les chaises fort cher, Lacordaire feignit n'avoir pas entendu et changea aimablement la conversation.
Le port du costume religieux en France. — L'opposition politique. — Discours et accueil en France. — Le préfet de Nancy et la fondation du couvent. — Une conférence triomphale. — Lacordaire montant en chaire.
Après avoir prononcé ses vœux au couvent de la Quercia, le 12 avril 1840, dimanche des Rameaux, Lacordaire songea à commencer son apostolat à Rome, auprès des jeunes artistes catholiques et français. Il rédigea dans ce but le règlement de la nouvelle confrérie établie sous le nom de Saint- Jean l'Evangéliste. Un ami de Requédat et de Lacordaire, nommé Viel, fut chargé d'en faire autant à Paris, en qualité de premier prieur de la Confrérie.
Ce Viel était architecte et collaborait à Y Européen sous la direction de Bûchez. Passionné pour l'étude symbolique de l'art chrétien, il étudiait les nombres impairs de l'Ancien Testament, en vue d'un travail plus complet sur
la symbolique des nombres de toutes les anciennes traditions. Son amour pour l'art gothique l'avait décidé à se loger devant la cathédrale de Paris, qu'il voulait avoir sans cesse devant les yeux, ce qui lui donna souvent l'occasion de signaler à l'autorité les actes de vandalisme dont cette église était l'objet. Grâce à l'influence de Requédat, ce Viel ne tarda pas à se convertir et passa du catholicisme esthétique au catholicisme pratique. Il abandonna des travaux qui lui auraient peutêtre fait un nom, pour embrasser la vie religieuse et rejoindre ses amis en Italie. Requédat et Viel ne devaient pas survivre longtemps à leur conversion.
Au couvent de Sainte- Sabine, où il s'était retiré après avoir prononcé ses vœux et quitté la Quercia, Lacordaire ne tarda pas à tourner les yeux vers la France, le pays aimé entre tous, où l'attiraient les souvenirs et les triomphes de sa vocation oratoire. Il quitta Rome le 30 novembre 1840.
Le port du costume religieux était en ce moment en France un fait inouï. On se demandait comment les populations accueilleraient la vue de ce costume disparu, rappelant déjà de si loin une des formes surannées de la puis-
SABLE \ COU* CTION )
sance religieuse. A tout hasard, Lacordaire avait emporté un habit ecclésiastique ordinaire ; mais, se reprochant bientôt cette faiblesse, il donna la soutane en route à un pauvre prêtre espagnol qu'il rencontra.
Il y eut çà et là dans son voyage quelques cris d'hostilité ; mais la curiosité dominait la mauvaise humeur du public.
A Paris, Lacordaire alla voir aussitôt l'archevêque, pour obtenir de lui l'autorisation de donner une conférence à Notre-Dame.
Mgr Affre ne fit aucune objection et le nouveau dominicain prononça son fameux discours sur la Vocation de la Nation Française. C'est sous ce titre que parut dans le tome Ier des Œuvres de Lacordaire cette conférence annoncée sous celui de : La Mission de la France dans l'œuvre de la propagation et de la conservation de la foi. Lacordaire a raconté lui-même cette fameuse conférence du 14 février 1841 :
« Je parus dans Notre-Dame avec ma tête rasée, ma tunique blanche et mon manteau noir. L'archevêque présidait ; le Garde des Sceaux, ministre des Cultes, M. Martin (du Nord) avait voulu se rendre compte par luimême d'une scène dont personne ne savait bien l'issue ; beaucoup d'autres notabilités se
cachaient dans l'assemblée au milieu d'une foule qui débordait de la porte au sanctuaire. J'avais pris pour sujet de mon discours: la vocation de la nation française, afin de couvrir de la popularité des idées l'audace de ma présence. J'y réussis, et le surlendemain le Garde des Sceaux m'invitait à un dîner de quarante couverts qu'il donnait à la chancellerie. Pendant le repas, M. Bourdeau, ancien ministre de la Justice sous Charles X, se pencha vers un de ses voisins et lui dit : « Quel étrange retour des choses de ce monde ! Si, quand j'étais garde des Sceaux, j'avais invité un dominicain à ma table, le lendemain la chancellerie eût été brûlée (1). »
Mais c'est le malheur des temps de révolutions que les choses les plus inoffensives soient sans cesse dénaturées par les interprétations. « Lacordaire, dit Foisset, en 1841, se trouvait en face du règne de la bourgeoisie. Il ne la flatta point, il était incapable de flatterie ; mais pouvait-il méconnaître que c'était la bourgeoisie qui gouvernait la France? Il n'alla point au delà. Voici ses paroles : « Dieu a dit à la bourgeoisie : Tu veux régner, règne. Tu
( 1 ) Mémoires.
apprendras ce qu'il en coûte pour gouverner les hommes, tu jugeras s'il est possible de les gouverner sans mon Christ. » Il ajoutait, il est vrai : « Ne désespérons pas d'une classe qui est le fond de la société moderne, et dont l'avènement au pouvoir, signalé par tant de faits considérables, se rattache sans doute au plan général de la Providence. » C'en fut assez pour qu'une portion du parti légitimiste fît explosion contre le prédicateur, qui osait nommer en chaire la bourgeoisie ! La bourgeoisie, n'étaitce pas Louis- Philippe? Est-ce que Louis- Philippe pouvait être dans le plan général de la Providence ? Tout cela était d'un révolutionnaire, tout cela était d'un tribun : le mot fut imprimé en toutes lettres. Il faut rappeler ces choses parce qu'elles rendent sensibles les passions du temps. Sont- elles éteintes? »
C'est à cette époque que Lacordaire publia une Vie de Saint Dominique, qui eut beaucoup de succès et dont Chateaubriand fit l'éloge.
Le P. Lacordaire avait donc obtenu toutes les victoires qu'il pouvait rêver. On avait accueilli sans opposition et plutôt avec sympathie sa restauration de l'Ordre des Frères Prêcheurs. Après un séjour de deux mois à
Paris, où il avait fait des prosélytes, le nouveau religieux retournait à Rome avec d'autres compagnons. Les tracasseries l'y attendaient ; ses ennemis ne désarmaient pas. Des lettres adressées de Paris et représentant le dominicain comme le continuateur secret des idées de La Mennais, eurent assez d'influence sur le Saint-Siège pour que l'autorité religieuse crût devoir séparer les disciples de leur maître. 11 faut lire là dessus les détails de Foisset :
« L'abbé de la Bouillerie, fils de l'intendant général de la liste civile sous Charles X, bienvenu à ce titre du cardinal Lambruschini, étant allé le voir, s'ouvrit à lui du désir qu'il avait de retourner en France. « A merveille ! dit le secrétaire d'Etat. Certes, on peut faire du bien en France. Mais un malheur pour ce pays, c'est le parti de jeunes gens qui s'y est formé et dont le P. Lacordaire est le chef ; car ces gens- là ne songent qu'à séparer l'Eglise de l'Etat. » A ces mots, l'abbé de la Bouillerie se trouble et répond timidement que le Père est pourtant un très bon prêtre. « Oh ! reprend l'Eminence, tout le monde ne pense pas comme cela. On m'a envoyé une brochure... J'ai reçu des lettres... Voyez- vous, le
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P. Lacordaire et M. de La Mennais, c'est tout un. »
« Le mot complet de l'énigme ne se fit pas longtemps attendre. Le 8 juillet, le P. Modena se trouvait à l'audience du Saint- Père. Le Pape, spontanément, témoigna toute sa satisfaction de l'obéissance parfaite de Lacordaire, protestant que la décision prise dans l'affaire de Saint- Clément (1) tenait à de certaines circonstances dont on ne pouvait rien induire de solide contre les novices français ni contre leur maître. Quelques jours après, le P. Buttaoni, maître du Sacré- Palais, était à son tour à l'audience. Grégoire XVI s'informe de Lacordaire. Le P. Buttaoni, qui savait l'entretien précédent, n'hésite pas à témoigner sa surprise de ce qui a eu lieu à Saint- Clément. Là- dessus le Pape s'ouvre comme une boîte. Il dit tout net que le cabinet de Vienne lui a envoyé une brochure imprimée à Paris en 1840, sous ce titre : « Du Clergé français à Rome », par Georges Dalcy. Dans cette brochure, Lacordaire est porté aux nues, mais il est présenté comme le successeur de l'abbé de La Mennais, persistant dans les projets de
(1) Couvent où Lacordaire et ses religieux s'étaient installés.
ce dernier, bien plus sensément toutefois, bien plus adroitement que lui, par conséquent avec beaucoup plus de chances de succès, tournant les difficultés, biaisant, faufilant les idées, devenant plus timide ou plus hardi, selon les circonstances. Sur le vu de cette communication de Vienne, lui, Pape, a cru devoir, par prudence, ne point permettre une chose aussi éclatante que l'érection, sans cause canonique, d'un noviciat national français à Rome même. Du reste, Sa Sainteté se déclarait parfaitement contente de la conduite de Lacordaire, n'ayant rien, absolument rien, contre lui. »
Pendant que le parti monarchique manifestait sourdement ses suspicions contre Lacordaire, le parti politique anti- clérical commençait à s'agiter à la Chambre. On avait dénoncé à la tribune l'habit monastique du dominicain comme un danger national. L'Eglise, disait- on, menaçait de nouveau d'envahir la Société civile, si l'on tolérait le rétablissement de l'Ordre religieux à qui l'on devait l'Inquisition. Le P. Lacordaire ayant obtenu à la fin de cette année la permission de venir continuer, en France, ses prédications, les députés de la Gironde ne cachèrent pas leur indignation
en apprenant que le terrible moine se proposait de parler à Bordeaux.
On fit dans cette ville un très bel accueil au célèbre orateur. Cependant, avant de monter en chaire, revêtu de son habit religieux qui à lui seul était un délit, on le décida à passer un surplis pour désarmer les exigences de l'autorité civile. Lacordaire eut un succès considérable, comme toujours. On avait construit des tribunes pour que la nef pût contenir plus de monde. Dans une enceinte réservée se tenaient les représentants de la magistrature, de l'armée et des corps constitués. La ville débordait d'enthousiasme. Dans les salons et les cafés on ne s'entretenait que des conférences du P. Lacordaire.
Lacordaire garda son costume en y ajoutant un rochet clair comme le jour. « La Cour d'appel, écrivait-il, le barreau, le clergé, les dames, tout le monde s'est montré content, et tous les journaux se sont répandus en éloges. Le préfet m'a invité à dîner... Il n'est pas plus question de l'habit que de rien, et le seul regret a été que je ne le portasse pas plus ouvertement en chaire. »
« Un ecclésiastique de Nimes, qui est fort dans l'aisance, m'a offert de me donner près
d'Agen une maison qu'il vient d'acquérir... L'Evêque d'Agen est très bien disposé: L'un de ses grands vicaires m'avait offert une maison à Agen même. En attendant, par suite des démarches du bon Alfred de Falloux, M. le comte de Puységur, pair de France, vient de m' offrir une église et une maison à Rabasteins, sur le Tarn... »
A son retour de Bordeaux, le dominicain harangua en passant la jeunesse de Tours. On remarqua dans ce discours certaines phrases très certainement prononcées pour rassurer Louis- Philippe :
« Il n'y a plus de royauté (1842), quoique notre France soit essentiellement monarchique. Nous avons un chef (Louis- Philippe) que nous aimons, que nous respectons pour ses qualités personnelles, parce qu'il donne l'exemple de toutes les vertus de famille.
« Autrefois, la royauté était toute puissante. Louis XIV à Versailles, ce monument le plus païen qui ait été élevé sous la chrétienté, s'est livré à des excès, à des débordements qu'il couvrait du moins d'un voile de gloire ; ce voile, Louis XV l'a déchiré, et il a laissé à nu le spectacle de scandales qui n'avaient pas eu de pareils depuis les temps de Baby-
lone. Néanmoins ces deux monarques sont restés tout- puissants. Mais, de nos jours, que le chef de l'Etat se livre à de pareils débordements, il perdrait toute sa force... il serait brisé et dispersé ! »
Dans ses séjours à Bordeaux le P. Lacordaire habitait le couvent de Bosco, la maison de noviciat. Il y recevait souvent la visite de personnes les plus distinguées. Un ecclésiastique était un jour venu de très loin pour le voir. « A peine arrivé, raconte le P. Morassi, il se fait conduire auprès du Supérieur et lui expose le motif qui l'amène. Le supérieur l'invite à dîner, car l'heure du repas était venue et, pour lui permettre de satisfaire plus pleinement son désir, il le place sans lui rien dire à côté du P. Lacordaire, qui était lui-même à la tête d'une table. L'ecclésiastique, impatient de connaître l'homme qu'il cherchait, se penche vers son voisin et le prie à voix basse de lui indiquer le Révérend Père Lacordaire. — C'est, répondit le Pére,avec cette finesse dont il avait le secret, celui-ci qui se trouve à la tête de la table. L'ecclésiastique ne pouvant soupçonner son voisin, crut qu'on lui indiquait un religieux placé à la tête de la table en face de lui. Il se prit donc à observer ce dernier et,
autant que la politesse le lui permit, il étudia avec soin tous ses mouvements. Le repas terminé, il court à sa rencontre et lui exprime sa joie de pouvoir révérer un homme si grand par son mérite et sa renommée. Le religieux vit l'erreur et lui répondit en souriant : « Je ne suis pas le P. Lacordaire. Il était auprès de vous pendant le repas. » Le P. Lacordaire s'était déjà dérobé (1).
Le grand orateur était, en effet, la simplicité même. Jamais il ne cherchait à être remarqué. Il fuyait toute espèce de distinction; il avait pour les honneurs la plus parfaite indifférence et les visites illustres « lui étaient à charge ».
« Il traitait son corps avec si peu de soin, dit le P. Morassi, qu'il ne semblait pas en tenir compte. Toute nourriture lui était bonne, il n'en recherchait aucune, et si parfois il choisissait, c'était pour prendre la plus grossière. Il aimait avec passion toutes les austérités de l'ordre ; les délicatesses et le bien-être lui étaient en horreur. Aussi accoutumait- il ses disciples à mener une vie rude et austère, à coucher sur la dure, à se couvrir de vêtements grossiers, etc..
(1) Cité par Chocarne.
« Il n'aimait pas à se produire dans les conversations communes ; il écoutait plus volontiers discourir les autres ; mais il répondait aux demandes qu'on lui faisait d'une manière très affable et toujours à voix basse. Lorsque le cours de la conversation l'amenait à toucher un point intéressant, il exposait sa pensée avec tant de grâce et d'habileté, qu'il entraînait tous ses auditeurs. La Somme théologique de saint Thomas était son livre de prédilection ; il la lisait et la méditait beaucoup et il en faisait ses délices. Le général de Sonnaz, gouverneur d'Alexandrie, l'invita deux fois à prêcher à la brigade de Savoie, alors en garnison dans cette ville. Son extrême complaisance lui fit accepter. Il prit des sujets de circonstance et ses discours eurent le succès qu'on devait en attendre (1). »
Lacordaire avait choisi la ville de Nancy pour y établir la première fondation de son ordre. Un de ses disciples, M. Thiéry de Saint- Beaussant, y acheta une maison pour cinq ou six religieux. « Tout était petit, étroit, aussi modeste que possible ; mais en songeant que depuis cinquante années nous n'avions en
(1) Chocarne, II.
France ni un pouce de terre sous nos pieds ni une tuile sur notre tête pour nous couvrir, j'étais dans un inexprimable ravissement (1). »
Quelque temps après, les nouveaux dominicains reçurent une magnifique bibliothèque de 10.000 volumes, que le curé de la cathédrale, l'abbé Michel, avait léguée à ses neveux avec l'ordre de la donner au premier corps religieux qui s'établirait à Nancy. Plus tard, M. de Saint- Beaussant compléta la fondation par le don d'une chapelle, d'un réfectoire et de quelques cellules où il vint lui-même habiter.
Cette fondation d'un couvent souleva l'opposition du gouvernement et des autorités locales, qui suscitèrent toutes sortes de difficultés. Le Ministre des cultes, Martin du Nord, ayant appris cette nouvelle, écrivit aussitôt à Mgr de Joppé, coadjuteur de l'évêque de Nancy, pour l'engager à refuser son approbation. Le préfet alla même voir l'évêque pour l'y décider. Le recteur de l'Académie interdit à ses subordonnés d'avoir aucune espèce de relation avec Lacordaire, qui venait de prononcer un discours au Lycée de la ville. Le journal Le Patriote dénonça la doctrine et la
(1) Lacordaire, Mémoires.
personne du religieux. Le coadjuteur demanda au Ministre des cultes de vouloir bien poursuivre le journal et accorder une réparation à Lacordaire. Le Ministre, qui avait échoué dans son instance auprès de l'autorité ecclésiastique, refusa d'intervenir et fit appel à l'opinion pour empêcher l'installation de cet ordre religieux en France. Lacordaire ne se laissa pas intimider : il intenta un procès au journal. Dans cette affaire, qui engageait moralement le gouvernement et l'Académie, le public était en majeure partie pour le courageux dominicain. On s'efforça d'étouffer un conflit qui tournait visiblement contre l'administration civile et où il semblait dangereux de laisser le grand orateur prendre la parole après son avocat, comme il en avait l'intention. MgrMeujaud, évêque de Nancy, déclara par une lettre publique que le P. Lacordaire avait été outragé dans sa vie et dans sa doctrine et que le Recteur avait outrepassé ses droits. Le Père Lacordaire retira sa plainte.
« Le Prélat continua de demander satisfaction pour l'aumônier du collège, à qui défense avait été faite de recevoir Lacordaire, fût-ce à titre d'ami. Le Ministre éluda toute réparation. Après quatre mois de négociations sans
résultat, le Coadjuteur enjoignit à l'aumônier de quitter le collège et de venir demeurer à l'Evêché, tout en continuant provisoirement ses fonctions. Le Ministre n'en tint compte. Enfin, sur les menaces faites par l'Evêque de mettre le collège en interdit, l'on s'avisa d'un terme moyen : il ne fut point permis à la robe dominicaine de franchir la grande porte du collège royal, ce qui eût trop effarouché M. Isambert et bien d'autres ; mais l'on fit percer, à l'usage de l'aumônier, une porte particulière, qu'il pourrait ouvrir à ses amis, même dominicains. Cette porte s'est appelée quelque temps la porte Lacordaire (1). »
Dans sa rare et curieuse brochure sur son ami, Mgr Régnier a raconté la première prédication de Lacordaire à Nancy :
« Descendu à l'Evêché, le 24 novembre, le P. Lacordaire promena les deux jours suivants le bord de sa robe blanche que couvrait un long manteau noir ; ce n'était point encore la chape dominicaine.
« Le dimanche, 27, à une heure après-midi, en présence de tout Nancy », comme il l'écrit lui-même, il paraissait dans la chaire de