DE LA DEUXIEME EDITION
Lacordaire a eu un rôle trop considérable dans l'École Menaisienne pour que je pusse me dispenser de lui consacrer une étude spéciale. D'autre part, cependant, les beaux travaux d'ensemble des Chocarnc et des Foisset, non moins que les remarquables notices de MM. Lorain, de Montalembert, de FallouXj de Riancey, Perreyve, Villard, etc. \ rendaient ma tâche plus périlleuse encore qu'elle ne l'était dans les autres volumes de cette collection. La faveur induU
' Outre ces écrivains de marque, j'ai pu utiliser, dans cette élude, une foule de dociimen's àpeuprès inédits, recueillis, dans les journaux et les revues de Paris et de la province parus de 1830 à 1870, par un intelligent collectionneur, mon ami, M. Justin Cauvière {de Marseille), dont Vobligeance égale la sagacité.
gente des auditoires à Aix et à Marseille m'a fait espérer que les lecteurs pourraient être aussi bienveillants que Vont été les auditeurs. Ceux-ci m'ont tenu compte de mes efforts à expliquer plus spécialement la 7mssion de Lacordaire^ dont les précédents biographes se sont peut-être moins préoccupés que je 71' ai essayé de le faire moi-même. J'ose espérer que les admirateurs des livres écrits jusqu à ce jour sur mon héros me pardonneront d'avoir osé ajouter ce modeste tribut à tant d'hommages bien autrement autorisés, mais non point plus ardents et plus sincères que le mie?! .
Ce vœu, que j' exprimais en publiant la première édition de cet ouvrage, a été exaucé au delà de toutes mes espérances. Le prompt écoulement de l'ouvrage m' a porté à le réimprimer, en le complétant et en le corrigeant sur quelques points qui m'ont été signalés par les plus intimes amis de mon héros.
L'ECOLE MENAISIENNE
Sommaire. — Les organisations héréditaires. — Né à la campagne. — Le père et la mère de Henri. — Les premiers sermons de Lacordaire. — Les émois de Colette. — A Dijon. — A l'école et à confesse. — Au lycée de Dijon. — Le petit martyr. — Perte de la foi. — Souvenirsdc colère. — L'influence de M. Delahaye. — La réputation de l'écolier. — Horreur native pour l'injustice. — Histoire d'un potage volé. — A la sortie du collège. — La maison natale. — Chez sa mère. — Monique et Augustin. — Dans la bibliothèque de la maison maternelle. — Bonapartiste, libéral et constitutionnel. — L'instauralio magna de l'esprit humain. — La place du jeune Lacordaire dans ce mouvement. — Les familles d'âmes. — La Société des études de Dijon. — Deux témoignages contemporains. — Lacordaire a-t-il jamais eu des mœurs dissolues? — A Paris — Je ne vais pas à confesse ! — Solitude et mélancolie.— Premiers succès de barreau. — Y a-t-il eu un roman dans la jeunesse de Lacordaire? — Bon mot de Pie IX. — Le besoin d'un ami. — J'ai honte des larmes! — Projet d'adoption. — L'infini dans les cœurs de vingt ans. — Résolution inattendue.
« Il n'est pas indifférent d'être sorti d'une race solide et saine, d'une race intègre et pure. Quand, sur un fonds d'organisation héréditaire aussi ferme et aussi nettement tracé, un talent singulier vient à se poser et à éclore,
quand un grand don de gloire vient à éclater, quand l'éloquence, par exemple, la parole de feu descend, elle trouve de quoi la porter eL l'encadrer : c'est comme l'encens qui d'avance a son autel, c'est comme l'holocauste qui s'allume sur le rocher '. »
Jean-Bapliste-Henri Lacordaire naquit, en mai 1802, dans un bourg de la Côte-d'Or, oîi son père était venu se fixer, après une vaillante campagne dans la guerre d'Amérique , préférant k tout le calme de la vie des champs. «On ne saurait croire, écrira un jour son fils, combien je suis content de n'être pas né dans une ville -. »
Au physique et au moral, Henri était l'image vivante de son père, « homme de bien et d'honneur ^ ».
Sa mère, de famille dijonnaise, fille d'un greffier au parlement de Bourgogne, était de ces personnes fortes et simples , qui suflisent à tous les devoirs ''.
Elle eut quatre fils. Henri fui le second et aussi le privilégié. « Des quatre enfants qu'avait ma mère, elle ne tenait à aucun comme à moi ^ »
Obéissant naïvement à ses secrètes aspirations, le petit enfant aimait à imiter chez lui ce qu'il voyait faire à l'église, le dimanche. Sa mère lui avait arrangé un oratoire, où il appelait ses frères , ses jeunes camarades , les visiteurs de
' Sainte-Beuae, Caîiseries du hindi (le P. Lacordaire), 3<; odîtion, tome I'% p. 223.
2 Cité par le P. Chocarne, le E. P. Lacordaire, sa vie intime et religieuse, 4= édition, tome î" , p. 7-
3 Sainte-Beuve, loc. cit., p. 222.
' Ibid.
'■' Lacordaire, Lettres inédites, nov. 1849.
la maison , sa bonne , sa bonne surtout, à venir l'enlentlrs prêcher.
La bonne, plus complaisante, restait jusqu'à la fin du sermon , parfois fort long.
— Asseyez- vous , Colette, lui disait-il, le sermon sera long aujourd'hui!...
Et il prêchait avec tant de véhémence, que Colette,' épouvantée, joignait les mains :
— Mais , monsieur Henri , assez , assez ! Vous allez vous faire mail...
— Non , non , répondait gravement le prédicateur, il se commet trop de péchés, la fatigue n'est rien, je veux prêcher toujours'.
Et il reprenait de plus belle ses tirades sur la foi qui s'en va , sur les mœurs qui se perdent.
L'influence de ces premières impressions ne s'effaça jamais.
M. Nicolas Lacordaire mourut, lorsque Henri avait quatre ans.
Sa veuve et les enfants vinrent demeurer à Dijon , et c'est là que se reportent les premiers souvenirs du futur dominicain.
' Souvenirs de Colette Marquet, recueillis par xm prêtre de Dijon.
Il les a décrits lui-même , avec un charme incomparable, dans des pages intimes, dont nous devons la connaissance à l'abbé Perreyve'.
« Deux actes, dit-il, ont gravé celte époque dans ma (( mémoire.
« Ma mère m'introduisit alors dans une petite école , (( pour y commencer mes études classiques, et elle me (( conduisit auprès du curé de la paroisse pour y faire mes « premiers aveux.
« Je traversai le sanctuaire , et je trouvai , seul , dans une « vaste et belle sacristie, un vieillard vénérable, doux et <; bienveillant. C'était la première fois que j'approchais du (( prêtre ; je ne l'avais vu jusque-là qu'à l'autel, à travers les « pompes et l'encens. M. l'abbé Deschamps, c'était son « nom, s'assit sur un banc et me fit mettre à genoux près (( de lui. J'ignore ce que je lui dis et ce qu'il me dit a lui-même : mais le souvenir de celte première entrevue (( entre mon âme el le représentant de Dieu me laissa une « impression pure et profonde. Je ne suis jamais rentré « dans la sacristie de Saint-Michel de Dijon, je n'en ai « jamais respiré l'air, sans que ma première confession me (i soit apparue, sous la forme de ce beau vieillard et de l'in- (( génuilé de mon enfance. L'église tout entière de Saint- (( Michel a, du reste, participé à ce culte pieux, et je ne « l'ai jamais revue sans une certaine émotion, qu'aucune <( autre église n'a pu m'inspirer. Ma mère, Saint-Michel et
' L'abbé H. PEnREWK, l'Enfance, la jeunesse et la conversion du jR. P. Lacordaire, fragment de ses mémoires inédits, publié à la suite des lettres du Révérend Père à des jeunes gens, 9= édition, pp. 453 à 466.
« ma religion naissante font dans mon âme une sorte d'éf( difice, le premier, le plus touchant et le plus durable de <t tous '. »
A dix ans, sa mère obtint pour lui une demi-bourse au lycée de Dijon.
Là, pour la première fois, a-t-il raconté lui-même -, la main de la douleur vint le saisir, et, en se révélant à lui, le tourna vers Dieu par un mouvement plus affectueux, plus grave et plus décisif.
Ses camarades, dès le premier jour, le prirent comme une sorte de jouet ou de victime. Il ne pouvait faire un pas, sans que leur brutalité trouvât le secret de l'atteindre. Pendant plusieurs semaines, il fut même privé par violence de toute autre nourriture que sa soupe et son pain.
Pour échapper à ces mauvais traitements, il gagnait, pendant les récréations, quand cela lui était possible, la salle d'étude, et il s'y dérobait, sous un banc, à la recherche de ses maîtres ou de ses condisciples.
« Là », écrit-il avec un accent où respire la cruauté du ressouvenir qu'il en a gardé, « là, seul, sans protection, (( abandonné de tous, je répandais devant Dieu des larmes <( religieuses, lui offrant mes souffrances précoces comme (( un sacrifice, et m'élevant vers la croix de son Fils par « une union très-tendre ^ »
Et il continue :
« Élevé par une mère chrétienne, courageuse et forte,
' L'Enfance, la jeunesse et la conversion du R. P. Lacorclaire, pp. 453, 454.
* Ibid., p. 454.
' Ibid., p. 455.
« la religion avait passé de son sein dans le mien comme (( un lait vierge et sans amertume. La souffrance trans- « formait cette liqueur précieuse en un sang déjà mâle qui « me la rendait propre et faisait d'un enfant une sorte de a martyr.
« Mon supplice cessa aux vacances et à la rentrée sco- (( laire, soit qu'on fût las de me poursuivre , soit que peut- « être j'eusse mérité ce pardon par une moindre innocence u et une moindre candeur'. »
Il lit sa première commamion à douze ans.
Ce fut sa dernière joie religieuse, et le dernier coup de soleil de l'âme de sa mère sur la sienne. « Bientôt, dit-il, « les ombres s'épaissirent autour de moi ; une nuit froide <( m'entoura de toutes parts, et je ne reçus plus de Dieu (( dans ma conscience aucun signe de vie^ »
Ce souvenir laissa dans l'âme de Lacordaire un ressentiment qui ne désarma jamais , même à la veille de la tombe. Il n'en parlait qu' « avec un accent d'imprécation » , qui trahissait sa colère contre un régime qui n'avait pas su protéger sa jeunesse et l'avait jetée en proie à tous les attentais^
Un maître , à qui malheureusement la religion était étrangère, devint dès lors le bon génie de son intelligence. M. Delahaye, s'il ne se préoccupa point de sa foi religieuse, le retint du moins sur les sommets élevés de la littéra-
' L'Enfance, lu jeunesse et la conversion du E. P. Lacordaire, p. 457.
* Ibid.
3 Henri Villard, Correspondance inédite du P. Lacordaire, 2' édit., p. 5.
ture et de l'honneur, où lai-même avait assis sa vie'.
Sous cette influence, il fit ses études au lycée de Dijon , de 1810 à 1819.
Dans cette patrie de Bossuet, en vue de la colline où naquit saint Bernard , il ne songeait pas encore qu'il aurait affaire à ces grands noms, et qu'il briguerait son rang dans leur descendance. Seulement, sans se donner trop de peine, il remportait tous les prix à la fin de l'année. 11 avait sa tragédie sur le chantier, comme tout bon rhétoricien. 11 jouait des scènes à'Ip/iigénie avec un de ses camarades, plus tard professeur de droit à Dijon, tous deux (l'Achille et l'Agamemnon) habillés en fantassins de ligne, et y allant bon jeu bon argent-.
Il se fit dès lors une petite renommée, et, raconte un de ses condisciples , lorsque les externes se rassemblaient sous le portique avant l'ouverture des leçons , les petits grimpaient aux barreaux de la grille pour voir le défilé des pensionnaires dans la cour, et, se montrant Henri Lacordaire , disaient : « Tiens , le voilà ! le voilà ! »
C'était d'ailleurs une nature d'écolier modeste, paisible et singulièrement portée à la douceur. Cet enfant, à l'œil noir, aux longues paupières, unissait une singulière tendresse à je ne sais quoi d'ardent et d'indomptable.
Il y avait en lui des ressorts énergiques, une volonté ferme et une haine profonde de l'injustice.
Au réfectoire, un jour, son voisin, par une de ces gamineries de pensionnaire égoïste familières aux écoliers, lui
Mémoires, pp. 456 et 457.
Saime-Belve, loc. cit., p. 223.
escamote son assiette de potage. Henri réclame. Une querelle s'engage. L'ordre est troublé. Le censeur intervient.
— Tous les deux au pain sec et à l'eau , fait-il d'un ton rébarbatif, sans vouloir entendre les explications de Lacordaire , confondant ainsi l'innocent et le coupable dans le même arrêt. Il ajouta :
— Levez-vous , et allez vous mettre contre le mur.
Le voleur de potage obéit, mais le volé se croise les bras et répond audacieusement :
— Je n'irai pas!
Le censeur perd patience. Il menace Lacordaire de l'envoyer au cachot.
— Soit, répond l'intrépide enfant, de deux punitions injustes, je choisis la plus forte!
Et, se levant de table, il se dirigea vers la prison'.
Il sortit du collège, à l'âge de dix-sept ans, avec une religion détruite , comme il l'a souvent déploré , mais honnête, ouvert, impétueux, très-sensible à l'honneur, vivement épris des belles-lettres et des belles choses, ayant devant lui, comme le flambeau de sa vie, l'idéal humain de la gloire*.
• A\iT(idDi.hURLF, Biographies universelles {le P. Lacordaiie), p. 377.
^ M&moircs, p. 458.
Il rentra avec joie chez sa mère.
Elle n'habitait plus la petite maison rustique de Recey, cette maison natale de Henri, dont la vue explique cette soif de solitude, qui tourmenta le grand homme à toutes les étapes de sa vie : la Chesnaie, Sainte-Sabine, la Sainte- Baume, Sorèze, tous ces lieux retirés, «. dont le calme le retenait malgré lui' ».
Madame Lacordaire habitait Dijon. « Je retrouvai, dit-il, a la petite maison de ma mère et le charme infini de la vie (( domestique tendre et modeste. 11 n'y avait dans celte (( maison rien de superflu , mais une simplicité sévère, une (c économie arrêtée à point, le parfum d'un âge qui n'était t( plus le nôtre, et quelque chose de sacré qui tenait aux (( vertus d'une veuve, mère de quatre enfants, les voyant « autour d'elle adolescents déjà , et pouvant espérer qu'elle « laisserait derrière elle une génération d'honnêtes gens « et peut-être d'hommes distingués. Seulement un nuage (( de tristesse traversait le cœur de cette femme bénie, « lorsqu'elle venait à songer qu'elle n'avait plus autour « d'elle un seul chrétien, et qu'aucun de ses enfants ne (( pouvait l'accompagner aux sacrés mystères de la re- « ligion ^. »
On connaît l'histoire de Monique et d'Augustin. C'est l'éternelle histoire des miracles de Dieu opérés par les mères. On dirait vraiment que le cœur de Dieu s'attendrit inévitablement devant ces cœurs de mère , parce qu'il s'y
' Velazquez, la Maison natale du P. Lacordaire. (Art. publié dans \q Monde.) * Mémoires, p. 459.
mire comme dans un cristal qui rélléchit merveilleusement son plus bel attribut : l'infini de la bonté!
Aussi, quand, sur sa chaire épiscopale d'Hippone , entr'ouvrant ses lèvres d'or, Augustin fait entendre à l'Afrique et au monde des accents qui font tressaillir l'humanilé , notre admiration reconnaissante s'en va remercier Monique d'avoir créé, par ses larmes solitaires et sa prière puissante comme Dieu, ce grand défenseur de la vérité. Et quand, à quatorze siècles de là, on entend les voûtes de Notre-Dame frémir aux accents sublimes de l'homme qui a ramené dans les nefs désertes de la vieille basilique toute une génération vaincue par cette éloquence neuve et hardie, notre regard s'en va, de Lacordaire à la veuve de Dijon, remercier cette mère d'avoir fait violence au ciel et obtenu à la France de 1789 et de 1830 ce maître, ce sauveur, cet apôtre, dont il fut dit que «nul n'a aimé l'Église, les âmes, et tout ce qui est « grand et noble, plus que lui ' ».
Pour le moment, le jeune rhétoricien s'était cru assez fort pour décider que le christianisme n'était qu'une sottise , et Dieu lui-même une chimère ^.
Il lui arriva ce qui était arrivé à Lamennais ^
Dans un coin de l'habitation maternelle, restait enfermée une sorte de bibliothèque, héritage d'un aïeul, avocat au parlement de Bourgogne, et toute composée des pires écrits du dix-huitième siècle. Henri se jeta sur Voltaire , sur Jean-
' Mgr DupANLoup, Paroles prononcées pour la restauration de la Sainte-Banmc.
' J. FÈvRE, Personnages catholiques contemporains, p. 94, ' Voir Lamennais, p. 9.
Jacques, sur Grimm, sur Helvétius, avec l'imprudente audace de son âge'.
L'incrédulité gagna l'intime de l'âme. Comme Lamennais, il lit de Jean-Jacques son idole. La profession de foi du Vicaire savoyard devint son évangile religieux, et le Contrat social son évangile politique-.
Le sentiment patriotique était très-vif en lui; il souffrait douloureusement des blessures de la France et des désastres qui marquèrent la chute de l'Empire ^
Par ses traditions de famille, il regrettait l'Empire; par amour de la liberté, il se trouva naturellement libéral.
Or, la majorité de ses amis était franchement catholique et franchement royaliste. Des discussions chaleureuses s'élevaient. Lacordaire tenait tête à tous.
Un jour, il déclara que, persuadé par quatre mois de débats, il se ralliait h la Restauration complétée par la liberté. L'acclamation fut unanime. Par un élan presque électrique, tous les amis, présents à la déclaration, se jetèrent l'un après l'autre dans les bras de Lacordaire *.
A partir de ce moment, Henri fut ce qu'on appelait alors un royaliste constitutionnel.
' H. DE RiANCEY, le p. Lacordaire [Célébrités catholiques contemporaines), p. 7.
^ FoiS'ET, Vie du R. P. Lacordaire, t. I", p. 44.
* Sainte-Bsuve, loc. cit., p. 223.
* QuESNAULT DES RiviÈuEs. (Alt. (Jc la Rcvue dc Marseille, 1871, p. 425.)
Ceci se passait, à Dijon, dans une réunion de la Société des éludes.
On était en 1821. La France assistait à cette magnifique résurrection de l'esprit humain , si magistralement décrite par M. Caro'.
Tout s'y renouvelait à la fois : les institutions, la littérature, l'histoire, la philosophie.
La tribune avait de Serre et Laine, et elle allait avoir Berryer et Guizot.
Les journalistes s'appelaient Chateaubriand , de Bonald , Lamennais.
Lamartine venait de publier ses premières Méditations; Victor Hugo , ses premières Odes.
Shakespeare, Schiller, Gœthe, Byron, Waller Scott, naturalisés Français tous ensemble et tout à coup , semblaient ouvrir à l'ardente jeunesse française, dans un horizon inconnu mais prochain, des perspectives sans limites.
M. Guizot préparait l'histoire de la Révolution d'Angleterre; M. Thiers, celle de la Révolution française ; Augustin Thierry , ces travaux qui devaient lui coûter la vie , mais
' E. Caro, De 1820 à 1830. (Art. de la Ecvuc des Deux Mondes, 15 mars 18C5.)
qui ont créé chez nous le sentiment de la vérité historique sur les temps barbares et le moyen âge.
De Maistre remplissait l'Europe du bruit de ses vives passes d'armes contre l'incrédulité voltairienne et les héritages du jansénisme.
Cousin détrônait le sensualisme, en attendant qu'il traduisît Platon.
C'était, a dit M. Caro, comme une instauratio jnagnade l'esprit humain.
Au milieu de la jeunesse ardente qui s'éveillait aux lueurs de cette renaissance, Henri Lacordaire tenait le premier rang, par le savoir, par l'activité, par l'élan.
Sortant du collège, lauréat du prix d'honneur, il était le prince de la jeunesse studieuse de Dijon, et, dans cette aimable compagnie, où la franche générosité de l'âge excluait la jalousie, il se distingua bien vite par un talent inouï de parole.
Ils étaient deux cents à suivre les cours de l'École de droit.
Deux cents, c'est une multitude, et à une âme délicate comme celle du jeune Dijonnais, il faut un choix.
C'est, en effet, une des plus mystérieuses lois de la société humaine que ce besoin de rechercher et cette aptitude à reconnaître , à de certaines affinités , indéfinissables mais irrésistibles, ceux de nos semblables qu'il nous convient de prendre pour compagnons de route dans la vie. Serait-ce une témérité d'affirmer qu'il y a des familles d'âmes, comme il y a des familles selon le sang?...
La science du droit , dépourvue alors de toute philosophie, détachée de son histoire, dépouillée de cette belle lit-
tératare juridique dont un maîLre parlait récemment si bien', n'apparaissait à l'étudiant que comme une science mutilée, réduite aux exigences mesquines du métier.
Il chercha parmi ses deux cents camarades. Il s'en rencontra une dizaine qui voulaient être autre chose que des avocats de mur mitoyen, et pour qui la pairie, la (jloire, les vertus civiques, étaient un mobile plus actif que les chances d'une fortune vulgaire.
Ils se connurent bien vite par celte sympathie mystérieuse qui réunit le vice au vice, la médiocrité à la médiocrité, mais qui appelle aussi à un même foyer les âmes venues de plus haut et tendant à un but plus élevé.
Quoiqu'il n'eût pas leur foi, ils le reconnurent comme un d'entre eux, et bientôt des réunions intimes, de longues promenades les mirent en présence des plus hauts problèmes de la philosophie, de l'histoire, de la politique et de la religion \
J'insiste sur cet épisode, parce qu'il a décidé de l'avenir de Lacordaire.
C'est lui-même qui l'a dit : « Ces intelligences ont (( transformé la mienne, et m'ont amené où je suis\ »
La réunion s'appela la Société des études de Dijon.
(( Je n'oublierai jamais, écrit l'un des dix, l'impression <( produite au milieu de nous par la première lecture que « fit Lacordaire. Danscette composition, juvénile d'ailleurs,
' M. LvuRiN, professeur à la Faculté de droit d'Aix, Discours sur la littérature juridique, prononcé à la rentrée solennelle des Facultés, le 28 novembre' 1881.
2 Mémoires, p. 4G0.
^ Lettre à M. Foisset, du 29 décembre 1829.
<( sa magnifique imagination rayonnait dès lors avec une « splendeur telle que, de ce jour, nous sentîmes que sa « pensée habitait une sphère supérieure à la nôtre et s'y <( revêtait d'un éclat dont la prose de Chateaubriand nous « avait seule jusque-là donné l'idée '. »
« Nous écoutons encore, écrit un autre, ces improvisa- « lions pleines d'éclairs, ces argumentations remplies d'a- ■( gilité, de ressources inattendues, de souplesse et de sail- « lies ; nous voyons cet œil étincelant et fixe, pénétrant et (( immobile ; nous entendons cette voix claire, vibrante, (( frémissante, haletante, s'enivrantd'elle-même, n'écoutant « qu'elle seule et s'abandonnant sans réserve et sans con- (( trainte à la verve intarissable de la plus riche nature. « 0 belles années si vite écoulées, ô précieux et magnifi- (( ques jeux de l'esprit, vous prédisiez à la cau;e de Dieu « un incomparable athlète * ! ))
Ici se place une question délicate.
Toujours porté à exagérer ses torts d'autrefois envers Dieu et envers sa conscience , Lacordaire a souvent parlé des mœurs de sa jeunesse, dans des termes qui ont fait croire à plusieurs qu'elles furent un moment dissolues.
Lacordaire a-t-il jamais été un débauché?
Écoutons-le. Un jour, dans la chaire de Notre-Dame, il jette un regard sur son passé de jeune homme :
« Qui a fait ces cadavres? » s'écrie-t-il d'un accent terrible qui donna le frisson à la jeunesse de 1835. a Qui a
' FOISSF.Tj Op. cit., p. 41.
^ LoRAiN^ le R. p. Lacordaire. (Art. du Correspondant, 1. XVILp. 821.)
(( touché cet enfanl? Qui amis sur sa face des signes hon- (( teux?. .. C'est un sens abject... J'ai déjà vu dans ma vie « bien des jeunes gens, et, je vous le déclare, je n'ai « jamais rencontré de tendresse de cœur dans un jeune (( homme débauché; je n'ai jamais rencontré d'âmes (( aimantes que les âmes qui ignoraient le mal ou qui lut- (( iaient contre lui. »
Et il ajoutait , avec une suavité inimitable , dans une langue où la poésie des mots lutte de grâce avec la poésie de l'idée :
« Une fois qu'on s'habitue aux émotions violentes, cornet ment voulez-vous que le cœur , une plante si délicate , v( qui se nourrit de quelques gouttes de rosée tombant çà a et là du ciel pour lui ; qui s'ébranle par de légers soufu fies, qui est heureux pour des jours par le souvenir « d'une parole qui a été dite , d'un regard qui a été jeté ;... <( le cœur, dont le battement est si calme dans sa vraie (( nature, presque insensible, à cause de sa sensibilité (( même , et de peur qu'il n'eût été brisé par une seule « goutte d'amour, si Dieu l'avait fait moins profond; com- (( ment voulez-vous que le cœur oppose ses douces et (( frêles jouissances aux jouissances grossières et exagérées « du sens dépravé? »
Et il concluait, dans un élan d'indignation : « Quoi de plus abject que de tuer le cœur de l'homme ' ? » A quelques années de là, écrivant à un jeune homme, qu'il avait pris pour confident de ses pensées les plus intimes, il disait :
' Conférences de Notre-Dame, t. W, XXII» conf.,pp. 36 et suiv.
« Quand on a le cœur aimant, c'est en soi-même que « l'on vit surtout; non pas dans un soi-même égoïste, (( mais dans cette retraite sainte du cœur, où un seul « autre être suffit, oîi sonsouvenirsuffitpour remplir une <( journée , où l'on s'inquiète peu de la foule et de ce qu'elle (i pense , où le dehors n'est rien. Chez toutes les grandes « et nobles âmes, c'est là la passion. Je souhaite que ce (i soit la vôtre... Le véritable amour est pur ; il est dans le a cœur, et non dans les sens '. »
Il avait une autre raison pour se détourner avec dégoût des amours faciles.
Libéral d'instinct, d'éducation, de conviction, il n'a jamais rien haï en ce monde comme le despotisme, et l'on se souviendra longtemps en France de ses luttes contre tout ce qui lui semblait une résurrection de César. — Or, disait-il, encore tout jeune, presque adolescent, «les (t mœurs corrompues enfantent les lois corruptrices, et la « licence emporte les peuples vers l'esclavage, sans qu'ils (( aient le temps de pousser un cri - » .
Il y a des accents qui ne trompent point.
Quand on parle ainsi , interrogeons-nous et croyons-en l'écho honnête et généreux que ces paroles réveillent dans notre âme; quand on parle ainsi, c'est de l'abondance du cœur.
L'amour de l'étude et l'élévation de ses sentiments préservèrent ce jeune homme des dérèglements vulgaires. 11
' Lettres du R. P. Lacordalre à des jeunes gens, publiées par l'abbé H. Perreyve, 9' édit., pp. 92 et siiiv. 2 Cité par Lormn, loc. cit., p. 821.
demeura relativement chaste, comme l'Hippolyte d'Euripide , ayant en dégoût les amours faciles et ne les pardonnant à personne '.
Tel était l'étudiant de province, tel fut le jeune stagiaire de la capitale.
Le 30 novembre 1822, il prêtait serment en qualité d'avocat devant la cour de Paris.
Une de ses tantes avait écrit à sa mère :
— 11 faut que tu fasses le sacrifice d'envoyer ton fils à Paris; Dijon n'est pas un théâtre digne de lui-.
Malgré son état très-gêné de fortune, madame Lacordaire s'y décida. Elle y était poussée par ses espérances maternelles ; mais Dieu avait d'autres desseins , et elle l'envoyait, sans le savoir, aux portes de l'éternité \
Paris, ce grand champ de bataille, ne devrait être que l'arène des forts. Le feu, qui épure l'or, dissout et décompose tout alliage d'ordre inférieur *.
L'un des présidents de la Cour royale de Dijon , M. Riambourg, l'avait adressé à un avocat de ses amis, M. Guillemin.
' FoissLT, Op. cit., p. 43.
- Notes de famille, citées par Villvud, Op. cit., p. 7.
^ Mémoires, loc. cit., p. 461.
^ CiiocARNE, Op. cit., p. 25.
Dans sa lettre de recommandation , le président vantait à son ami la « candeur » de son jeune protégé , et il ajoutait :
— Il ne s'agit plus que de lui donner une bonne direction.
L'avocat parisien était un membre zélé de la Congrégation. « Une bonne direction » pour lui ne pouvait signifier autre chose que chercher un bon confesseur.
Il en proposa un.
— Un confesseur à moi !... répondit le jeune homme. Mais je ne vais pas à confesse... Je ne dois pas y aller, puisque je ne crois pas !
Pour ne pas aller à confesse , Henri Lacordaire n'en devint pas moins le collaborateur assidu d'un avocat qui se confessait.
Il habitait, rue duMont-Thabor, une petite chambre sons le toit'.
<( J'y vivais solitaire et pauvre », dit-il dans ses Mémoires, « abandonné au travail secret de mes vingt ans, « sans jouissances extérieures, sans relations agréables, « sans attrait pour le monde, sans passion du dehors dont « j'eusse conscience, si ce n'est un vague et faible lour- « ment de la renommée *. »
Un parent, rédacteur delà Quotidienne, lui fournit quelques billets pour les théâtres de boulevard. Il se lassa vite de perdre cinq grandes heures à entendre de fades plaisanteries ou des déclamations ridicules ^.
' Chocarne, Op. cit., p. 31.
2 Mémoires, loc. cit., p. 462.
^ Lettre à M. Lacordaire, 29 janvier 1823. (Recueil Villvrd, p. 13 i.)
Dans cet état d'esprit, quand il lisait Chateaubriand, son cœur frémissait, en se reconnaissant, s'il venait à tomber sur ce passage , où l'homme de la civilisation dit à l'homme du désert:
— Chactas, retourne dans tes forêts, reprends cette sainte indépendance delà nature, que Lopès ne veut point te ravir; moi-même , si j'étais plus jeune, je t'y suivrais '.
« Où est l'ànie qui comprendra la mienne? » s'écriait-il douloureusement. « L'esprit des hommes n'est pas fait pour entendre le mien ; je sème sur un marbre poli -. »
Et cependant, sa réputation grandissait. Au Palais, on se le montrait comme un avocat de grand avenir.
Le procureur général à la Cour de cassation l'admettait dans l'intimité de son cabinet.
Un jour qu'il avait plaidé, un avocat frappa sur son épaule, disant :
— Venez me voir demain.
Il se retourna, c'était Berryer.
Quand il l'eut entendu durant une heure, cet homme célèbre lui dit :
— Vous pouvez vous placer au premier rang du barreau ^ !
Après une de ses plaidoiries, le premier président Séguicr se tourna vers les autres juges :
— Messieurs, dit-il, ce n'est pas Patru, c'est Bossuet*.
• Chateaubriand, Atala, cité dans la LI<= conf., p. COO, 2 LoiîAiN, loc. cit., p. 826,
^ ViLLARD, Op. cit., p. 9.
* Ibid.
Ces premiers sourires de la gloire l'émurent un peu , mais sans l'allacher '.
Il commençait à plaider, dit Sainte-Beuve, et avec succès. Mais, bien qu'il domptât cette matière ingrate, elle ne le satisfaisait pas. Sa parole s'y exerçait et y faisait sa gymnastique; mais elle n'y trouvait pas à s'étendre et ù déployer ses ailes. Il était malade du mal du temps , du mal de la jeunesse d'alors. Il pleurait sans cesse, comme René^
« Je suis rassasié de tout sans avoir rien connu », écrivait-il à un de ses amis... « Si l'on savait comme je (( deviens triste ! J'aime la tristesse, je vis beaucoup avec <( elle... Franchement, j'ai pitié de la gloire , et je ne con- « çois plus guère comment on se donne tant de peine pour « courir après cette petite sottes »
II. se trouvait faible, découragé, solitaire au milieu de huit cent mille hommes ^
Son âme aimante, tourmentée du besoin de se donner, cherchait, dans le désert de Paris , une âme qui consentît à devenir la sœur de la sienne.
Le commerce des femmes l'attirait peu. « Je n'en ai « point aimé encore' », écrivait-il en 1823. Il ne devait jamais en aimer.
Bien plus, il ne comprit jamais ce qu'il appelait « une
' Mémoires, loc. cit., p. 462.
* Saime-Beuve, loc. cit., pp. 224 et 225.
' LoRAiN, le P. Lacordaire, pp. 16 et 17.
* Ibid.
' « Je n'ai point encore aimé de femmes, et je ne les aimerai «jamais par leur côté réel. » (Lettre à M. Fontaine, du 17 novembre 1 8 23.) 11 n'y a donc pas eu de roman dans la jeunesse de Lacordaire.
(! félicité ennemie des grandes muses ^ ». — « Le ministère a de la pensée , disait-il , quand on est digne de lui, exige (( aussi des austérités - », et lorsque, dans ce chef-d'œuvre qu'il a consacré à Ozanam, il en est arrivé à raconter le mariage de son héros, son récit débute ainsi : « Il y eut c( un piège qu'Ozanam n'évita points »
On raconte que Pie IX, arrivé à cet endroit de la notice, sourit finement et dit à son entourage :
— Tiens, je ne savais pas que Jésus-Christ eût institué six sacrements et un piège.
A défaut de cet attachement plus tendre et plus étroit, le jeune homme cherchait une amitié, digne de lui, capable de correspondre à cette donation si complète de soi-même qu'il avait rêvée timidement, dans le plus intime coin de son cœur.
Mais l'amitié, —7 il l'a dit admirablement dans ce sublime poëme sur Madeleine, qui restera comme la plus fidèle traduction de celte nature délicate, — «l'amitié naît de l'âme « dans l'âme... Il est difticile de se rencontrer en un lieu « aussi lointain que l'âme, aussi caché derrière l'océan qui « l'entoure et sous la nuée qui la couvre... L'âme habite (( une ombre impénétrable. On croit y toucher, et c'est à (( peine si la main qui la cherche a saisi la frange de son •;; vêlement... tantôt serpent, tantôt colombe craintive, (( flamme ouglace, torrent ou lac paisible... C'est donc une (( rare et divine chose que l'amitié, le signe assuré d'une
' Frédéric Ozanam, p. 237.
» Ibid., p. 238.
3 Ibid.
(( grande âme, la plus haute des récompenses visibles aL- « tachées à la vertu '. »
Il aurait tout sacrifié au bonheur d'avoir un ami. Mais sa timide tendresse se repliait vite sur elle-même, au moindre heurt. « Je ne sais pas, comme Sterne, pleurer « devant des témoins ; j'ai honte des larmes - ! »
On le crut froid, el presque insensible, ce cœur aimant, qui rêva d'adopter un enfant. « J'en aurais fait le fils de (( mon âme, je lui aurais fait don de moi-même... Mais c( j'ai craint l'ingratitude... Je l'aurais tant aimé, que, s'il (( eût méconnu mon amour en Dieu, il eût fait un mal pro- <( fond à mon humaine nature ^ »
Il était encore bien jeune orateur, quand, voulant décrire ses impressions de jeunesse, il laissa tomber de ses lèvres harmonieuses cette description, cette analyse psychologique, à laquelle tout son siècle se reconnut, et qui va nous révéler le mystère des tristes veillesdu stagiaire découragé :
« A peine dix-huit printemps ont-ils épanoui nos années, « que nous souffrons de désirs qui n'ont pour objet ni la « chair, ni l'amour, ni la gloire, ni rien qui ait une forme « ou un nom. Errant dans le secret des solitudes, ou dans « les splendides carrefours des villes célèbres, le jeune « homme se sent oppressé d'aspirations sans but; il s'éloi- « gnè des réalités de la vie comme d'une prison où son (( cœur étouffe , et il demande à tout ce qui est vague et (( incertain, aux nuages du soir, aux vents de l'automne,
" Sainte Marie-Madeleine, p. 32.
2 LORAIN, loc. cit., p. 826.
^ Lacoikta. (Revue de Toulouse, janvier 18G2.)
21 LACORDAir.E.
(( aux feuilles tombées des bois , une impression qui le rem- « plisse en le navrant. Mais c'est en vain ; les nuages pas- « sent, les vents se taisent, les feuilles se décolorent et se ;i dessèchent sans lui dire pourquoi il souffre, sans mieux (( suffire à son âme que les larmes d'une mère et les ten- « dresses d'une sœur. 0 âme, disait le Prophète, pourquoi (( es-lu triste, et pourquoi te troubles-tu?... C'est l'Infini « qui se remue dans nos cœurs de vingt ans'. »
C'est l'Infini qui se remuait dans celte grande âme , comme autrefois dans l'âme d'Augustin , et qui faisait pousser au génie d'Afrique cette exclamation douloureuse, que l'humanité répète, depuis qu'Augustin l'a dite, sans se lasser jamais, parce qu'on ne se lasse pas de dire la vérité : <( Seigneur, notre cœur est inquiet, il est sans repos, jus- « qu'à ce qu'il se repose en vous^ ! »
Le 11 mai 1824, le Christ avait vaincu une fois de plus une âme touchée par lui^ et, se relevant, le front lumineux, les joues baignées de larmes, le nouvel Augustin écrivait à un ami :
(( J'abandonne le barreau , nos rêves ne s'accompliront « pas... J'entre demain matin au Séminaire de Saint- « Sulpice^ »
' Cité par le P. Ciiocakne, Op. et loc. cit., p. 45.
5 AuG., Con/ess.,Viv. V.
' « Je crois, m'écrit un des plus intimes amis de Lacordaire, qu'on peut affirmer , sans liésitation, qu'à tous les instants de sa vie , il a pratiqué la continence la plus absolue. Quelque inexplicable que paraisse cette grâce chez un incroyant, le Père a remercié Dieu jusqu'à son dernier jour de la lui avoir accordée. »
'' LORAIN, loc. cit., p. 828.
SÉMINARISTE ET JliLNt PRÊTRE
FoMMAiRE. — La conversion de Lacordaire fut-elle subite? — Surprise et colère. — Conversion par un syllogisme. — L'esprit et le cœur. — 11 rencontre l'abbé Gerbet. — De la conversion à une vie chrétienne à la vocation ecclésiaslique. — Chez M. de Quélen. — Vexeat de l'évèque de Dijon. — Ce que peut faire un participe présent. — Au séminaire d'issy. — Les allures du nouveau venu déconcertent les directeurs. — Le travail secret du séminaire dans son àme. — Liberté de cœur et goût des choses de la nature. — Sainte-Beuve à Issy. — Barrette ou bonnet carré. — Le premier sermon au réfectoire. — Les missionnaires de France. — Scra-t-il jésuite? — M. de Quélen intervient. — Ordination. — Souvenir du congrès de Malines en 1 8G7. — Le chant des noces sacerdotales. — Premier poste. — Il refuse Tauditorat derote. — Chez les Visitandines. — Aumônier du collège Henri l\. — Sa mère vient le rejoindre. — Emploi des loisirs d'un jeune prêtre. — Solitude et découragement. — Projet d'émigrer aux États-Unis. — La révolulion de 1830 Dieu et liberté !
Il y entra le 12 mai.
Comment s'était opéré ce changement?
On a parlé d'un coup subit de la grâce, quelque chose
comme Saul terrassé sur le chemin de Damas '. Ceux qui l'ont dit ont méconnu Lacordaire.
Celte nature droite, timide, réflécliie, obéissait à la raison bien plus qu'à l'imagination et au cœur. C'est même un phénomène singulier de voir un des hommes qui ont le plus enthousiasmé leurs contemporains, ne céder jamais, pour sa part, aux entraînements de l'enthousiasme.
Du reste, ses amis les plus intimes s'y méprirent, et c'était une des douleurs de cette âme loyale :
— D'où vient, disait-il , que mes amis ne me comprennent pas? Ils ont douté de ma conversion politique, et n'y ont vu qu'un calcul adroit; ils se moquent de ma conversion religieuse, et m'invitent à attendre que les Jésuites aient détrôné l'Université -.
Les idées du temps aidant ^ , à la surprise quelques-uns ajoutèrent l'irritation.
— Comprends-tu cela ? disaient avec colère d'anciens camarades de collège, Henri Lacordaire curé ! curé M...
Son plus cher confident l'adj ura de lui révéler ce mystère. On ne saurait rencontrer sa réponse sans un tressail-
' M. de Montalembeit Iiii-niênie, qui le connaissait pourtant à tond, s'y est mépris. Il écrit : « Un coup subit et secret de la grâce » lui ouvrit les yeux sur le néant de l'irréligion. En un seul jour, « il devint chrétien, et le lendemain, de chrétien il voulut être <c prêtre. «(P. 402.) Sainte-Beuve a bien mieux jugé la vraie situation: '( Ces conversions qui semblent brusques, dit l'éminent observateur, << sont toujours devancées par d'intimes mouvements qui les. « préparent. » (P. 224.)
^ Lettre du 22 février 1824 à M. Lorain.
^ ViLLARD, Notice sur le P. Lacordaire, p. U.
* IRhGMKR, Souvenirs et lettres d'ami, p. 15.
lement. C'est ainsi qu'au détour d'un sentier, on s'arrête et l'on pousse un cri, en apercevant le paysage inattendu qui s'impose subitement au regard ravi.
c( Je suis arrivé à mes croyances catholiques par mes c( croyances sociales , et aujourd'hui , rien ne me senible « mieux démontré que cette conséquence : La société est (( nécessaire; donc la religion chrétienne est divine, car « elle est le seul moyen d'amener la société à sa perfec- « tion, en prenant l'homme avec toutes ses faiblesses , et « l'ordre social avec toutes ses conditions*. »
Ce simple syllogisme n'apparaîlra peut-être pas tout d'abord aussi concluant qu'il l'est en réalité. Nous y reviendrons. Mais saluons-le au passage. C'est tout simplement en embryon le plan des conférences de Notre-Dame, et le jeune penseur se convertit par l'idée qui bientôt, vêtue de sa parole magique , va enchaîner au pied de sa chaire tout ce qui alors comptait dans le pays.
L'évidence historique et sociale du Christianisme- saisit sa belle intelligence. Il avait toujours cherché la vérité avec bonne foi ^ Dieu apparut à son esprit, et comme Dieu nous est connu en ce monde par le cœur bien plus que par l'esprit, — ce qui explique, pour le dire en passant, comment des âmes simples et ignorantes le connaissent souvent mieux que les philosophes et les savants , — en apparaissant à son esprit , Dieu toucha son cœur.
' Lettre à M. Lorain, le lo mars 1824.
- Voir les Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais, p. 129.
' Lettre à M. Lorain, le 15 mars 1824.
Un soir, il lut l'évangile de saint Matthieu , et il pleura '.
Or, quand on pleure, on n'est pas loin de croire.
Il garda ce secret dans son âme. Sa inère elle-même ne le connut que bien tard -.
Mais, un jour, il rencontra un prêtre, dont j'ai dit ailleurs l'exquise et irrésistible séduction, l'abbé Gerbet^ L'onction évangélique de ce prêtre* remua ses entrailles. Ils se parlèrent peu^ Mais, la vue de Gerbet lui donna le désir de connaître plus à fond une religion qui inspirait des vertus si élevées et si aimables'''.
Or, ce logicien sincère ne pouvait s'arrêter en chemin.
(( Une fois chrétien, dit-il, le monde ne s'évanouit point « à mes yeux , il s'agrandit avec moi-même. Au lieu du (( théâtre vain et passager d'ambitions trompées ou satis- (( faites, je vis en lui un grand malade qui avait besoin « qu'on lui portât secours^ et je ne vis plus rien de com-
' Lettre à M. Boissard, 22 mai 1824.
^ Il le racontait plus tard à M. Foisset : « Je n'avais plus vérita- « blement d'objections, mais je ne me tenais point encore pour assuré i. que tel dût être l'état définitif de ma raison ; j'appréhendais que « les doutes ne reprissent le dessus un jour ou l'autre. J'étais, K ajoutait-il, comme l'armée autrichienne, en 1813, de l'autre côté « du Rhin; pas une baïonnette française ne disputait le passage, « mais les Autrichiens ne s'y fiaient pas, et ils étaient là six semaines (( sans passer le Rliin ; c'est ainsi qu'avant de déclarer ma conversion, « môme à ma mère, j'ai laissé passer six mois. (P. 57.)
^ Gerbet, sa vie, ses œuvres, 1 vol. in-18 angl. (Chez le même éditeur.)
* Justin MvFFRE, le R. P. Lacordaire, sa vie et ses ouvrages, p. 60.
* « On ne m'a pas parlé quatre fois de religion. » (Lettre à M. Itoissard, 22 mai 1824.)
" J. Mafit.e, loc. cit.
(( parable au bonheur de le servir, sous l'œil de Dieu , « avec l'Évanfïile et la Croix de son Fils'. »
Il s'en alla, modeste et résolu, à l'archevêché de Paris.
L'archevêque , M. de Quélen , habitait encore ce palais dont il ne restera bientôt plus pierre sur pierre, démoli qu'il sera avec une sorte de sauvage acharnement, en 1831.
Lacordaire fut introduit auprès du prélat gentilhomme par l'abbé Borderies, uniie^es grands vicaires, qui le présenta à l'archevêque, « avec cette joie du bon pasteur, « qui rayonne au milieu des larmes- ».
M. de Quélen le reçut gravement.
Puis, l'ayant entendu, il eut comme l'intuition prophétique de ce que serait un jour cet enfant :
— Vous défendiez au barreau des causes d'un intérêt périssable, dit-il avec solennité; vous allez en défendre une dont la justice est éternelle.
Il se tut un instant, puis il ajouta avec tristesse :
— Vous la verrez bien diversement jugée parmi les hommes; mais il y a là-haut un tribunal de cassation, où nous la gagnerons défmitivement.
' Notice sur le rétablissement en France de VOrdre des Frères Prêcheurs, chap. i"^ p. 43
2 GuiLLEMijj, Souvenirs du Ciel, p. 253.
Lacordaire baissa la tête. Quelque chose s'agitait au dedans de lui, et une voix de l'intérieur répondit à l'archevêque :
— Mais c'est ici-bas qu'il s'agit aussi de la gagner , celle cause , et je ne m'y épargnerai point.
Son humble modestie ne lui permit pas de faire celte réplique; il s'inclina respectueusement et sortit.
Le grand vicaire , qui le suivait, l'introduisit dans son appartement :
— Mon ami , dit-il , pour entrer à SaintSulpice , il vous faut l'agrément de votre évêque. D'oîi êtes-vous?
— De Dijon , monsieur l'abbé.
— Eh bien! écrivez à Mgrl'évêque de Dijon de vous accorder voire acte d'excorporalion , parce que vous venez d'obtenir des bontés de Mgr l'archevêque de Paris une demi-bourse au séminaire de Saint-Sulpice \
L'évêque de Dijon, M. de Boisville , patricien isolé dans sa caste, n'avait jamais entendu parler d'un jeune avocat, son diocésain, qui portait le nom roturier de Lacordaire.
En recevant une lettre signée de ce nom , pour lui parfaitement inconnu, il n'y vit rien qu'une de ces requêtes vulgaires , auxquelles les besoins de l'administration l'exposaient chaque jour. Il répondit courrier par courrier et accorda l'excorporation demandée, enchanté peut-être de ménager cette économie à la caisse du séminaire de Dijon.
On lui reprochait plus tard d'être allé si vite, et d'avoir répondu , sans s'enquérir de la valeur du sujet :
' ViLL.\RD, Pièces justificatives, p. 484.
— Que voulez-vous ? répondait-il. Il m'avait écrit une lettre si simple , à laquelle il ne manquait que des fautes d'orthographe. Je l'avais pris pour le plus grand nigaud de mon diocèse!...
Lacordaire aimait à raconter l'aventure , et il la concluait par un sourire demi-malin, disant :
— Il en avait bien le droit. Figurez-vous que j'avais commencé par un participe présent' !..,
Il fut accompagné à Saint-Sulpice par Gerbet et Salinis. On le plaça au séminaire d'issy -.
(( En entrant au séminaire, surtout à la campagne, on « éprouve une grande paix. Il semble que le monde est « détruit, que c'en est fait depuis longtemps des guerres c( et des victoires, et que les cieux, à peine voilés, sans « canicule et sans tonnerre, enserrent une terre nouvelle. « Ce qu'éprouve l'âme est une" sorte d'aimable enivrement « de frugalité et d'innocence ^ »
« Tu ne sais pas un de mes enchantements » , écrivait-il d'Issy. « C'est de recommencer ma jeunesse, avec les forces (( qui appartiennent à un âge plus élevé ^. )>
' FoissET, Vie du R. P. Lacordaire, t. I", p. C8. - Succursale du séminaire de Paris, dirigée, comme le Grand- Séminaire, par la compagnie de Saint-Sulpice. ' Saime-Beuve, Volupté, édition de 1869, p. 335. ♦ Lettre à M. Lorain du 31 janTÎer 1S29.
J'ai dit, dans mon livre sur Gerhel \ ce qu'est la direction des séminaires, et en particulier ce que sont les Sulpiciens.
Le nouveau venu trancha bien vile sur le ton général.
Il était fort enclin aux liaisons particulières, peu en faveur au séminaire.
Il aimait beaucoup le mouvement, et sa gaieté offusquait Messieurs de Saint-Sulpice.
Habitué aux joutes de la Société des études de Dijon, en classe, il saisissait pour ainsi dire corps à corps le professeur ébahi, le poussant, le pressant, l'accablant, comme l'athlète antique aux combats du ceste ^
Les directeurs s'épouvantèrent. On en vint à suspecter sa vocation.
Quelques amis l'en avertirent charitablement.
Mais lui, incapable de feindre, ne s'inquiétait point de savoir quelle impression il produisait.
Il allait toujours droit devant lui, fils de son siècle, fidèle à son passé. Jusqu'alors, « l'indépendance avait été sa « couche et son guide ^ » .
11 étudiait avec ardeur. « Rien n'est plus dangereux, <( disait-il, que la théologie, quand on la fait mal ^ ».
11 s'appliquait à se rendre digne du sacerdoce, tel qu'il l'avait entrevu, dans ses méditations solitaires sous les toits de la rue du Mont-Thabor. (( Quelle mission sublime, écrivait- (( il, que celle d'annoncer l'Évangile aux nations ! Si , tan-
' Gerbet, chap. i".
' Enéide, liv. V, vers 256 et suiv.
^ Notice sur le rétablissement en France, etc., cli. i, p. 46.
■* LoRAiN, Correspondant, t. XVII, p. 831.
<( dis que Platon, l'honneur de la Grèce, se promenait avec « ses disciples dans les jardins de l'Académie , un homme « se fût présenté à lui et eût charmé ses oreilles par « la lecture de quelques pages de l'Évangile , Platon « fût tombé à ses genoux et l'eût adoré comme un « dieu ' ! »
Il épurait ses mœurs, d'ailleurs chastes et ombrageuses d'instinct. « Le prêtre, disait-il, est un homme jeté au mice lieu des peuples pour servir de barrière à la corruption; « c'est Caton se présentant dans le cirque, et arrachant le (t respect et le silence des Romains par sa seule préce sence ^ »
Mais cette vie de prière, de recueillement et de travail, ne l'empêchait pas de jouir avec une grande liberté de cœur des choses de la vie.
Il devenait communicatif pour ses condisciples, « qui sont « presque tous, disait-il, comme des fleurs choisies et « transportées dans la solitude... Je me plais à me faire « aimer, à conserver dans un séminaire quelque chose de « l'aménité du monde, quelques grâces dérobées au siè- «cle... Je vis doucement avec mes confrères et avec moice même ^ »
Il se complaisait avec épanouissement aux choses de la nature. Il prenait plaisir « aux parterres et aux allées couce vertes qu'embaumait l'air du matin * », à suivre le progrès des fleurs et des fruits, « à voir les cerises montrer
' Lettre du 8 nov. 1824.
' Ibid.
^ LoRAiN, Lettres, p. 23.
* Sainte-Beuve, loc. cit.,\). 336.
« leurs têtes rouges à travers la verdure de leurs feuilles ' ».
Si l'on veut avoir une idée complète de ses impressions de séminariste, ces choses simples dont on a la conscience réfléchie et le doux mérite , il faut lire de lui des pages charmantes, écrites pour un ami et placées dans un livre où l'on ne s'aviserait guère de les démêler*.
Elles se trouvent dans le roman bien connu de Sainte- Beuve, qui a pour titre Volupté. Elles furent écrites par Lacordaire, au lendemain d'une visite faite à Issy, de concert avec le romancier, et adressées à celui-ci, qui les inséra, sans y rien changer, dans son livre =*.
* Sainte-Beuve, loc. cit., p. 336.
2 Sainte-Ufxve, Causeries du lundi, 1. 1, p. 22 3.
^ « Lorsque je fis le l'oman de Volupté, a raconté Sainte-Beuve, « qui, au vrai, n'est pas précisément un roman, et où j'ai mis le plus '( que j'ai pu de mon observation et même de mon expérience, j'avais « eu cependant à inventer une conclusion, et je voulais qu'elle parût « aussi réelle que le reste. Ayant à conduire mon personnage au « séminaire, je m'adressai à l'abbé Lacordaire, pour qu'il voulût bien « me donner des renseignements. Il m'offrit de me conduire au sé- « minaire d'Issy, et, en effet, un mercredi d'été, il vint me prendre u chez ma mère, rue Montparnasse, et nous nous acbeminânies à •( travers la plaine de Montrouge jusqu'à Issy. C'était jour de congé, » et nous pûmes tout visiter. Le lendemain, je me disposais à noter Il tout ce que j'avais vu de remarquable et à profiter des observations « de mon guide, quand je reçus de lui une longue lettre par laquelle « il allait au-devant et au delà de mon désir, etaclievaitdecompléter « mes instructions de la veille. C'était un compte rendu exact et « minutieux de tous les exercices du séminaire, et ce compte rendu « était relevé de traits d'imagination comme sa plume en faisait « jaillir inévitablement devant elle. Je n'eus donc, pour ce chapitre « de Volupté, qui commence par ces mots : Quand on entre au .« Sémmaire, etc., qu'à reprendre les paroles mêmes de l'abbé « Lacordaire, et à les faire entrer dans le tissu de mon récit, en y « changeant ou en y adoptant çà et là quelques particularités, et en
Tout cela cependant ne faisait pas ralïïiire des bons Sulpiciens.
Leur nouvel élève n'avait, par exemple, pas pu s'habituer au bonnet carré. Il avait déclaré la guerre à cette coiffure antipathique, guerre d'épigrammes d'abord, puis guerre d'extermination. Il les prenait aux mains de ses amis, et les jetait au feu. Gela fit d3 l'émoi et du bruit , les uns tenant pour le bonnet carré, les autres pour la barrette. La barrette était alors une nouveauté. Du bruit et du nouveau, deux choses dont Saint-Sulpice a une égale horreur'. Le soir, à la lecture spirituelle, M. le Supérieur dut donner un avis.
On finit par avoir peur de l'intrus.
L'imprévu de ses allures, ses convictions libérales, son absolue répugnance à entrer dans le moule sulpicien , ahurissaient littéralement les directeurs. Pour un peu, on l'eût renvoyé du séminaire.
Par contre, ses condisciples subissaient de plus en plus le charme.
Il eut un jour la preuve de la séduction qu'il exerçait, à son insu, sur eux, dans une circonstance qu'il a plaisamment racontée.
Il est d'usage au séminaire de prêcher à tour de rôle au
« opérant les soudures. L'abbé Lacordaire m'avait recommandé alors « la discrétion sur ce genre de communication ; lorsque le livre fut « terminé, publié, et qu'il en eut fait la lecture, il trouva qu'au total «■ les convenances morales et même ecclésiastiques (puisque le récit '< est censé fait par la bouche d'un prêtre) avaient été sufiisamment « observées. » (Nouveaux Lundis, t. lY, p. 449.) ' CnocARXE, le B. P. Lacordaire, t. I, p. 71.
réfectoire pendant le repas. Le tour de Lacordaire vint.
Voici comment il narrait l'épisode :
(( J'ai prêché, c'est-à-dire que, dans un réfectoire où mangeaient cent trente personnes , j'ai fait entendre ma voix à travers le bruit des assiettes, des cuillers et de tout le service. Je ne crois pas qu'il y ait de position plus défavorable à un orateur que de parler à des hommes qui mangent; etCicéron n'eût pas prononcé les CatUinaires dans un dîner de sénateurs , à moins qu'il ne leur eût fait tomber la fourchette des mains dès la première phrase. Que serait-ce, s'il avait eu à leur parler du mystère de l'Incarnation? C'est cependant ce qu'il m'a fallu faire , et j'avoue que , à l'air d'indifférence qui régnait sur tous les visages, à cet aspect d'hommes qui ne semblent pas vous écouter, et dont toute l'attention paraît concentrée sur ce qui est dans leur assiette , il me venait comme des pensées de leur jeter mon bonnet carré à la tête. Je descendis donc de la chaire avec l'intime persuasion que j'avais horriblement mal prêché. Je dînai à la hâte, j'entrai dans le parterre, et je sus bientôt que mon discours avait produit de l'effet, et qu'on en avait été frappé. Je me borne à cette phrase, où il y a déjà passablement d'amour-propre, et je ne rapporte pas les jugements, les prévisions, les tlalteries et le reste '. )> Mais si ses jeunes confrères applaudissaient au sermon
qu'il venait de leur faire, au bruit des cuillers et des
' LoRAiN, le Père Lacordaire, p. 2'
assiettes, les graves directeurs de la Solitude^ ne s'en alarmaient que davantage. L'un d'eux porta l'affaire au conseil, et là on décida gravement de qualifier le sermon avec cette note: «Moitié galimatias, moitié sans aucun « sens , et le tout ridicule -. »
« Je sortais sans le vouloir », dit humblement Lacordaire dans ses Mémoires, « de la physionomie ordinaire « de leurs élèves. Sûr du mouvement qui m'avait poussé « près d'eux , je ne songeais pas assez à réprimer les sail- <( lies d'une intelligence qui avait trop discuté de thèses, « et d'un caractère qui n'était pas encore assoupli. Ma (( vocation devint promptement suspecte \ »
Les préventions des sulpiciens n'ôtaient cependant rien à son respect pour eux. 11 savait bien que cette compagnie a sauvé en France l'esprit sacerdotal, et il se souvenait qu'elle a donné à l'Église >L Olier et M. Émery. « Un c prêtre qui n'a point passé par le séminaire » , disait-il, avec cette légère teinte d'exagération dont il colorait volontiers ses thèses , « n'aura jamais l'esprit ecclésias- (( tique '^. »
' Nom donné par les sulpiciens à la succur.saic d'Is^y.
' Fréd. GoDEFuoY, Histoire de la littérature française, 2' édit., quatorzième siècle, Prosateurs, tomeI,p. 149. — Cependant, Mgr Régnier, dans ses .Sû!< veiiirs et lettres d'am i , rapporte que , le soir, M. Ruben, supérieur d'Issy, formula en ces termes son opinion sur le sermon prononcé par Henri Lacordaire, au repas de midi : « Le discours de '( M. Lacordaire est généralement bon.,.. IMais il y a quelques '< défauts de détail qui n'otent rien aux qualités du fond Ainsi li « division n'est pas assez nettement indiquée, et il y a çà et là des « inégalités qui s'effaceront avec le temps et l'expérience. » (P. 50. j
^ Notice, etc., p. i6.
* CHoc.\n>'E, loc. cit., p. 68.
Un jour pourtant, les retards que l'on mettait à l'admettre aux saints ordres — on le fit attendre deux ans et demi — lui donnèrent à réfléchir.
Il se demanda si ce n'était point ià un signe de la Providence, qui le voulait ailleurs. Non pas qu'il eût la pensée de regarder en arrière. « J'espère bien » , disait-il à ceux qui l'en sollicitaient, « j'espère bien me marier un jour; « j'ai une fiancée belle, chaste, immortelle, et notre mate riage, célébré sur la terre, se consommera dans les « cieux. Je ne dirai jamais : Linqucnda domus , et placens « uxorK »
Il avait mis la main à la charrue ; c'était pour ne plus la quitter, car il était de la race de ceux qui font le salut d'Israël^
Mais l'indécision de ses maîtres lui pesait.
Or, deux ans auparavant, un autre séminariste avait touché, lui aussi, à Saint-Sulpice. Il en était sorti pour embrasser une milice plus étroite, et l'on parlait de lui comme d'un homme par qui l'avenir de l'Église de France serait modifié. Ce prédécesseur s'appelait Xavier de Ravignan, et la milice à laquelle Ravignan avait donné son nom , en quittant Saint-Sulpice, c'était la Compagnie de Jésus.
Serait-ce donc qu'il doit faire comme lui?
Ses directeurs se préoccupaient uniquement de former des prêtres de paroisse.
* LoRAiN, Correspondant, t. XVII, p. 835. ' De génère eorum per qitos salus facta est in Israël. (Macch. lib. Il, c. XI, V. 8.)
SEMINARISTE ET JEUNE PKETRE. 39
Des prêtres de paroisse!... Eli! que font-ils donc? « Ren- <i fermés dans le sanctuaire, où ils veillent sur les pierres <( qui leur sont restées, ils ne peuvent le défendre des at- <( taques du dehors. Ils regardent quelquefois du haut des <<■ murs de Sion , ils voient que le nombre des assiégeants (1 s'augmente toujours ; et, redescendus dans l'intérieur du « temple, ils racontent ce qu'ils ont vu, avec de tristes et « éloquentes paroles, qui ne touchent guère que ceux qui <i n'en ont pas besoin : les femmes, quelques hommes, « quelques jeunes gens , de temps en temps quelques âmes « en qui la foi se réveille '. »
Prêtre de paroisse! Il ne saurait l'être jamais!
Sera-t-il missionnaire? Mais l'entreprise de MM. de Forbin-Janson et Rauzan lui semble maladroitement compromise par un imprudent mélange de la propagande politique à l'apostolat : « Ils appelaient le peuple à des chants qui n'exprimaient pas seulement les espérances de l'élernité, mais encore celles de la politique profane^. Puis, dans leurs prédications, l'excès du sentiment suppléait à la faiblesse de la doctrine, et ils s'attaquaient moins au cœur qu'à l'imagination ^ »
Bref, à force de réfléchir, Lacordaire se décida à se faire Jésuite comme Ravignan»
Comme tous ses contemporains, il avait eu de grandes préventions contre les Jésuites.
Mais seuls à ce moment , au milieu de l'inertie générale
' Lettre à M. Foisset du 25 avril 1826.
^ Éloge funèbre de Mgr de Forbin-Janson. (T. VlII des Œuvres complètes, p. 94.) 3 Ibid.
de l'épiscopat et du clergé séculier ', les Jésuites se montrèrent hommes d'initiative, intelligents, courageux. Le séminariste, découragé par ses directeurs, effrayé de l'atonie de l'Église en France, résolut d'entrer au noviciat de la Compagnie.
M. de Quélen le sut.
11 avait toujours aimé Lacordaire % et l'intérêt qu'il lui portait avait grand'peine à se dissimuler, aux visites que le vénérable archevêque faisait tous les deux mois à Saint- Sulpice.
Quand il apprit la résolution de son jeune ami, il en devina le point de départ et ne dissimula plus.
Devant sa volonté formelle, le conseil voulut bien reconnaître qu'il s'était mépris sur le fond de cette nature privilégiée, et consentit à admettre que, parce qu'on sort des rangs par la taille , en les dominant de toute la tête comme Saïil dominait les bataillons d'Israël ^ on ne mérite pas l'exclusion pour cause de supériorité.
L'abbé Lacordaire fut enfin admis aux ordres.
Il avait vingt-cinq ans.
' M. Foisset a fait, dans les premiers chapitres de son beau livre sur Lacordaire, un éloquent tableau de cette lamentable inertie du clergé avant '1830.
^ « L'intérêt qu'il prenait à l'abbé Lacordaire doublait alors raflcction que le digne archevêque nous inspirait à tous. » (Regniku, loc. cit., p. 45.)
^ / Reg., IX, 2.
SEMINARISTE ET.IEINE PRETRE. 41
C'était le 22 septembre 1827.
Ce jour-là, il l'inscrivit dans son Mémorial, comme la plus grande date de son existence, et chaque année, quand approchait le retour de cet anniversaire, on le voyait ému, recueilli , saisi comme on l'est à la veille d'un événement.
C'est que, le 22 septembre, il était devenu prêtre de Jésus-Christ, prêtre pour l'éternité, prêtre de l'Église qu'il avait aimée jusqu'à tout quitter pour elle et qu'il servira si loyalement jusqu'à son dernier soupir.
Il y a quinze ans, les catholiques français s'étaient donné rendez-vous à Malines. Un moine se leva au milieu d'eux, et, dans un transport d'éloquence superbe, il dit au congrès réuni ses souvenirs d'ordination sacerdotale :
« Ah! Messieurs, s'écria-t-il , dans ce jour qu'aucun « prêtre n'oublie, dans ce jour où, couché sur le pavé (( d'un temple, je prenais pour mon unique et virginale « épouse la sainte Église de Jésus-Christ, les lèvres dans « la poussière , les yeux dans les larmes , le cœur dans « les sanglots, je lui jurai en silence de la bien aimer, et, « si je le pouvais, de la bien servir ' ! »
' Discours du Révérend Père Hyacinthe, des Carmes déchaussés, au congrès de 18G7, à Malines.
Mon Dieu! ai-je eu raison de réveiller celle parole si belle , si noble , si louchante? Pourquoi rapprocher le souvenir de ce langage des réalités si tristes où se débat, à cette heure, le moine qui l'a tenu?
Il s'appelait alors le Père Hyacinthe, et aujourd'hui!... Mais, à ce moment, il a magnifiquement traduit l'impression de tous ses frères dans le sacerdoce, et, puisqu'il a dit qu'aucun prêtre n'oublie ce jour, espérons que, remuant des souvenirs si beaux, un prochain — oh! oui, Dieu le veuille! un bien prochain anniversaire de sa prêtrise réveille des remords, et ramène à son unique et virginale Épouse l'infidèle oublieux que nous pleurons avec elle.
Pour nous reposer de cette attristante évocation, revenons à Lacordaire.
Lui aussi a chanté ses souvenirs d'ordination.
C'était à Notre-Dame. Dans tout l'éclat de sa jeune virilité, le front ceint de sa beaulé virginale, l'œil étincelant de joie et de vie, la lèvre frémissante de reconnaissance et d'amour, il entonna le chant de ses noces, l'épithalame de son mariage avec la sainte Église de Dieu :
<( Eh bien! Messieurs, s'écria-t-il , Messieurs, qu'en «dites-vous?... Remarquez-le, ce ne sont pas des vieil- (( lards réduits par les glaces de l'âge à l'impuissance du (( mal que la doctrine catholique choisit pour ses prêtres; u non, ce sont des jeunes gens, c'est l'homme dans la <( sève et la fleur de la vie , c'est saint Jean couché sur la « poitrine de son maître; c'est saint Paul courant vers « Damas à bride abattue ; c'est saint Antoine emportant (( tout son printemps au désert de Kolsim. Voilà le prêlre (i catholique. »
(( L'Église prend par les cheveux la jeunesse toiiLe vive, (( dévouée par son cœur , séduite par son imagination ; elle (( la purifie dans la prière et la pénitence, l'élève par la «méditation, l'assouplit par l'obéissance, la transfigure « par l'humilité, et, le jour venu, elle la jette par terre (t dans ses basiliques, elle verse sur elle une parole et « une gouLte d'huile : la voilà chaste! Ils iront, ces jeuci nés gens, ils iront par toute la terre, sous la garde de « leur vertu; ils pénétreront dans le sanctuaire des £anc- « tuaires, celui des âmes; ils écouteront des confidences (( terribles; ils verront tout, sauront tout; mille tempêtes « passeront sur leur cœur. Ce cœur restera de feu par la (( charité, de granit par la chasteté '. »
Le jeune orateur se recueillit. Il sembla s'abîmer dans la contemplation intérieure de ce grand miracle, tout vivant en son sein, qu'il sentait se remuer dans ses entrailles et faire écho à sa parole sous les voûtes de Notre-Dame. Puis, il regarda la dalle sur laquelle l'Église l'avait couché. Il crut voir sortir de son sépulcre cette figure noble, grave, douce et sereine , de l'archevêque , qui avait versé sur lui cette parole et cette goutte d'huile , dont il venait de dire le prodige. Il s'interrogea. La réponse dut être éloquente , car il releva sa belle tête, et, regardant en face cette foule qui s'abreuvait à ses lèvres , il eut l'inspiration de la prendre soudainement à témoin et l'adjura fièrement en ces termes :
(( Grâce à Dieu, Messieurs, le sacerdoce catholique a « subi cette épreuve ; il la subit depuis bientôt vingt « siècles La foi des générations attentives ne s'y iné-
' Conférences de Notre-Dame de Paris, t. II, p. 46.
(( prend pas : elle croit à une vertu qu'elle a trop éprou- <( vée; elle amène à nos pieds des enfants de seize ans, (c des cœurs de seize ans, des aveux de seize ans; elle les (c amène à la face de l'univers et à l'étonnement de l'im- « pie; elley amène la mère avec la fille, les chagrins pré- (( coces avec les chagrins vieillis, ce que l'oreille de (( l'époux n'entend pas , ce que l'oreille du frère ne sait pas, « ce que l'oreille de l'ami n'a jamais soupçonné... La H fureur de nos ennemis viendra se briser toujours contre (( cette arche, que le sacerdoce catholique porte avec lui. « Ils la poursuivront, comme l'armée de Pharaon, jusque (( dans les eaux profondes; mais le mur, le cristal de la <( chasteté, s'élèvera toujours entre eux et nous ' I »
Il était prêtre. « Ce que je voulais faire est fait » , écrivaitil, « je suis prêtre depuis trois jours, sacerdos in œler- « 7ium ^ ! ))
11 jouit d'abord en silence de son bonheur. Monter à l'autel chaque matin, se dire tout le long du jour : J'y remonterai demain!... Source enivrante de délices spirituelles, qu'il faut avoir goûtées pour les comprendre!... Lacordaire s'en nourrit.
1 Conférences de Noire-Dame de Paris, p. 47
2 Lettre à M. Lorain du 25 septembre 1827.
Bientôt cependant il fallut songer à utiliser ce trésor.
La chose fut portée au conseil de l'archevêché.
M. de Quélen aimait singulièrement le nouveau prêtre ', qu'il considérait presque comme une conquête personnelle-. On délibéra.
La délibéralion fat longue, et la conclusion, qu'on ne savait que faire de ce génie. Pour un peu, ils auraient décidé que ce n'était qu'un embarras, et que l'archevêque aurait tout aussi bien fait de laisser ce sujet à son évêque, à Dijon. Bref, Lacordaire, jeune prêtre, s'il ne fut pas un embarras, fut tout au moins une difficulté pour MM. les grands vicaires de Paris.
Quand il le sut, un de ses anciens directeurs de Saint- Sulpice, le célèbre M. Boyer, eut un mouvement d'impatience. Il manda le jeune prêtre.
— Mon très -cher, lui- dit-il, je veux vous faire cardinal. El il lui raconta comment, le poste d'aucUteur de rote
pour la France étant devenu vacant à Rome, il l'avait proposé à Mgr Frayssinous ^ son parent, pour l'aller occuper.
— Monsieur l'abbé, répondit Lacordaire, si j'avais désiré les honneurs, je serais resté dans le monde. Ne pensez plus à moi, je serai simple prêtre *.
' LettredemailameSwetcllineàrabbéLacordaire, du 18 avril Î837.
^ FoisSET, loc. cit., p. 83.
^ « Je le veux d'un mérite liors ligne », avait dit Mgr Frayssinous à M. Boyer, en lui demandant un sujet, « d'une instruction solide « unie au poli de l'éducation, digne enfin de représenter honorable- « ment la France à la cour de Rome, et d'arriver auN. dignités élevées « auxquelles, vous le savez, cette prélature ouvre la voie. » M. Boyer avait songé à l'abbé Lacordaire.
' Cpocak.nk, loc. cit., p. SI.
Au palais des prélats de Rome, il préféra l'humble cellule de l'aumônier au couvent de la Visitation. Là, il avait à faire le catéchisme à trente pensionnaires de douze à dixhuit ans'.
Les Visitandines de la rue Saint-Éiienne-du-Mont l'entendirent faire, derrière leurs grilles, le premier essai de sa parole. Elles trouvèrent cela attachant, neuf, mais, disaient-elles, « notre aumônier fait trop de métaphysique^ ».
Puis il péchait contre tous les usages. Il osait ne plus dire : Ceci est mon premier point, et cela mon second point. Et le bonnet carré !... On ne le voyait jamais se préoccuper de le reprendre en main, pour annoncer que la péroraison était venue et que la sacristine pouvait rallumer les cierges. En un mot, c'était un genre de prédication tout à fait contraire aux plus chères traditions de la rhétorique sacrée.
Lacordaire souffrait en silence de se sentir méconnu et si peu compris. Sa mère vint le rejoindre. <( Sachant», racontait plus tard son fils% « sachant que ma nature était « aimante, elle me disait quelquefois, avec une sorte de « mélancolie : Tu n'as point d'amis! Je n'en avais point « en effet*. »
' Lettre à M. Foisset du 22 février 1828.
2 CllOCVRNE, p. 85.
^ Mémoires, ibld., p. 86.
* La mère de Henri n'avait pas moins besoin de consolation que son fils. C'est un amides premières années qui le raconte (Mgr Régnier, loc. cit., p. 68) : « Le futur prédicateur de Notre-Dame aiguisait» <( comme en se jouant, ses brillantes armes oratoires, passant le peu Il de loisirs qu'il se laissait à consoler sa pieuse mère de son éloigne-
On lui laissait beaucoup de loisirs. Il en profita pour recommencer ses études de théologie.
« La force est aux sources, disait-il, et je veux y aller « voir... Tout ce que j'ai lu jusqu'ici sur la défense de la « religion me semble faible ou incomplet... C'est tout « comme en Suisse : un chemin qu'un voyageur célèbre a (( suivi, tous le prennent, et l'on passe à côté d'un sentier u qui mènerait à de nouvelles beautés, mais qui n'est pas « historique encore". »
L'archevêque vint le prendre à la Visitation , et le présenta, aux vacances de 1828 , à M. de Vatimesnil, pour en faire le second aumônier du collège Henri IV.
« Un enfant du siècle^ » a décrit ce que le jeune aumônier fut appelé à voir, dans ce nouveau ministère :
« Qui osera jamais raconter ce qui se passait alors dans a les collèges?... Des enfants de quinze ans, assis noncha- « lamment sous des arbrisseaux en fleur, tenaient par passe- « temps des propos qui auraient fait frémir d'horreur « les bosquets immobiles de Versailles. La communion du « Christ, l'hostie, le symbole éternel de l'amour céleste , « servait à cacheter des lettres : les enfants crachaient le « pain de Dieu^ »
" ment du pays natal et de l'isolement parisien. « N'oublie pas, dit « la Bible, les soupirs de ta mère. » (EccL, \ii, 26.)
* Lettre à M. Lorain du 14 novembre 1827.
' Alfred DE Musset, la Confession d'un enfant du siècle. (Première partie, ch. ii.)
^ Voir aussi le Mémoire au ministre, rédigé par Lacordaire et signé par tous les aumôniers des lycées de Paris, dansl'^rcHi'?', n"du 29 novembre 1830.
Devant cette horrible impuissance de son ministère nouveau , Lacordaire se demanda ce qu'il ferait :
(( Qne faire? dit- il, j'étais seul. Quand on est seul dans « le monde, il faut se cacher et attendre. Je me cachai (( et j'attendis. Trois ans se passèrent : c'est peu de chose (( dans la vie d'un homme , et beaucoup dans la jeunesse (c naturellement vive et incapable de porter longtemps un (( fardeau. Je me lassai de cette vie, et je regardai au loin (( s'il n'était pas sur la terre quelque lieu où un prêtre (( pût vivre libre '. »
Triste, agité bien que soumis, plus surveillé qu'encouragé par ses supérieurs dans le poste où ils l'avaient placé* , une idée traversa son esprit.
Quitter la France, fuir notre sol jonché de trop de débris , chercher une terre sans passé , par conséquent sans préjugés et sans récriminations, où il n'y eût pas de vieux comptes à régler entre la religion et la liberté*.
« Qui n'a tourné les yeux, disait- il, dans ces moments
(c où la patrie fatigue, vers la république de Washington?
« Qui ne s'est assis , par la pensée , à l'ombre des forêts
« et des bois de l'Amérique * ? »
Il songea sérieusement à traverser l'Atlantique , et à aller
' Plaidoyer de Lacordaire devant le jury, 31 janvier 1831.
^ Témoignage des contemporains, facile à constater dans les correspondances de 1828 à 1830.
' A. DE Broglie, Discours de réception h l'Académie française. Dans ce remarquable discours, l'éloquent académicien a fait un tableau achevé de cette phase de la vie de son prédécesseur. Nous lui en empruntons les traits principaux.
* Plaidoyer, etc.
servir Dieu dans les églises pauvres, mais libres, desÉlats- Unis '.
u L'Évangile retrempé à ses sources populaires, une messe dite par des colons rustiques dans une chapelle de bois, une prédication qui ne dût compte de ses hardiesses, après l'Église, qu'à lui, c'était là ce qui séduisait une imagination qu'avaient laissée froide lys pompes de nos cérémonies royales-. »
L'évêque de New- York l'agréa, et, muni du double consentement de son archevêque et de sa mère^ le futur missionnaire fit ses préparatifs de départ.
Ils étaient faits, quand, un jour, (c en se réveillant au fond du quartier latin où il habitait, il entendit le grondement lointain du canon. Le bruit venait du côté du Jleuve et du Louvre. U courut aux nouvelles, revêtu d'habits séculiers. En approchant de la Seine, il aperçut au-dessus du palais des rois une colonne de fumée, à travers laquelle on distinguait le drapeau d'une révolution. C'était une révolution en effet, prompte et triste réponse d'un coup d'État royal.
• « Ah ! Messieurs , s'écriait le successeur de Lacordaire à l'Académie française, nous les connaissons tous, ces journées où le sort d'une nation se décide dans les douleurs
' A. DE Broglie, loc. cit.
2 On en peut trouver la preuve ilans une curieuse lettre écrite à J. Régnier le 3 avril 1826, au sortir d'une cérémonie au Val-de-Gràce.
* « Quant à Henri, il ne faut pas chercher à le dissuader de son voyage (en Amérique); ce serait temps perdu, et en vérité, aujourd'hui, je crois qu'il fait bien » (Lettre de madame Lacordaire, collection Villarl, p. 445 )
d'un combat civil. Tour à tour vainqueurs ou vaincus, tous les partis de France en ont éprouvé les angoisses ou les joies lugubres : ici le regret des fautes de la veille, et là le poids de la responsabilité du lendemain; et, entre la fidélité qui pleure et l'espérance qui s'effraye de son triomphe, le tressaillement de toutes les convoitises qui s'éveillent et le tremblement de tous les intérêts éperdus.
(( Aucun de ces sentiments ne traversait l'âme du jeune prêtre, pendant qu'appuyé sur le parapet du quai, il suivait de l'œil la chute d'une royauté de dix siècles. 11 n'apercevait ni les uniformes déchirés , ni l'insurrection victorieuse ; il ne regardait qu'une chose : il regardait tomber l'alliance des vieux pouvoirs et de l'Église. Le tranchant d'un glaive d'en haut venait d'en couper le lien. La monarchie périssait ; l'Église ne pouvait périr. Puisque l'Église n'avait pu communiquer à une dynastie royale l'éternité de sa vie divine, il ne lui restait qu'à demander l'aliment de sa vie humaine à la liberté.
« Au même moment , sous la même secousse électrique , la même idée jaillissait dans l'esprit d'un autre prêtre. Celui-là n'était inconnu ni de lui-même ni du monde. Depuis plus de dix ans , au contraire , il fixait sur lui tous les regards". »
Tout à coup , dans la stupeur des premières heures , ce prêtre , le plus grand nom de l'Église de «France , laissa tomber de sa plume éloquente les deux grands mots qui fascinèrent toute sa vie l'abbé Lacordaire : Dieu et Liberté !
' A. DE Broglie, Op. cit.
L'xivenir était fondé.
Lacordaire tressaillit. Il fat un des premiers à répondre à l'appel du maître.
Désormais, on va dire : Lacordaire et Lamennais !
LACOr.DAIRE ET LAMENNAIS
Sommaire. — Doux et fier. — Ce que voulait Lacordaire, en entrant à l'école de Lamennais. — Discours de M. Saint-Marc Girardin. — Ce que fut pour le P. Lacordaire la révolution de 1789. — Premières entrevues rvec Lamennais. — Lacordaire renonce à s'enfuir aux États- Unis. — Enthousiasme des premiers temps. — Le cheval de Job. — Décision arbitraire du conseil de l'Ordre des avocats. — Le hibou de Frédéric IL — Ovation des insurgés de Juillet. — Le commissaire de police à l'École libre. — Les deux choses qui donnent du génie. — Souvenirs d'un témoin. — Cœsarem appello! — Jours dévorés par le travail et l'enthousiasme. — Souvenir de I SSI . — Une page de Lacordaire sur l'amitié entre jeunes gens. — Jonathas et David. — Ce qu'ils pensaient l'un de l'autre. — Tutoiement. — Doux échanges. — La mêlée ardente. — Caveant consules! — Arrêtons-nous et partons. — A la Provence 1 — Séparation. — Double deuil. — Une accusation injuste. — Témoignages tirés des écrits et des lettres de Lacordaire. — Sa douleur à la mort de Lamennais.
En entrant dans l'école menaisienne, Lacordaire savait ce qui l'y attendait. Il y entrait doux et fier. Il ne s'exagérait ni sa force ni sa mission.
« Ferons-nous », dira-t-il plus tard sous l'impression du même sentiment qui le dominait , « ferons-nous plus et (( mieu.x que nos pères ? Héritiers de Zorobabel , qui releva
« les ruines du temple, rebâtirons-iious, comme ?\éhémias, « les murs et les tours de la sainte cité ? Dieu seul , qui lit « au plus lointain des âges, Dieu seul le sait. Mais si celle (I gloire nous est refusée, si la truelle et l'épée tombent de (( nos mains avant d'avoir achevé l'enceinte de Jérusalem, <( puissions-nous du moins laisser aux enfants de la capli- « vite une mémoire de nous qui les fortifie, un parfum qui (( s'élève de notre tombe et qui porte à leur cœur, avec de « bonnes nouvelles du passé, un présage heureux de raveci nir' ! »
Celte noble et chrétienne espérance ne sera pas trompée.
Que voulait donc Lacordaire, en devenant le disciple de Lamennais- ? Quelle fui la visée de ces esprits sincères, ardents, droits, loyaux, qui, avec l'enthousiasme d'une jeunesse à peine virile, se rangèrent tout à coup sous un étendard dont on sait les frémissements à tous les vents qui agitèrent leur siècle, et la devise non moins hardiment déployée devant tant de regards effarés ou hostiles ?
' Éloge funèbre de Mgr de Forhln-Janson. (Œuvres de LacorJaiie, t. VllI, p. 112.)
' « L'ascendant de Lamennais sur Lacordaire n'avait jamais été complet, à cause du caractère excessivement impérieux de cet orgueilleux génie. « Il fallait l'adorer , disait le Père, ce qui m'a toujours « répugné. » {Lettre d'tin ami de Lacordaire à l'auteur.)
5f LACORDAIRE.
Je laisse la parole à un maître dans l'art de bien dire , et qui s'est posé, lui aussi, la même question.
C'était le 3 avril 1836. A l'Institut, le noble successeur de Lacordaire au fauteuil d'académicien avait redit déjà , dans une langue riche et belle , les gloires de son devancier. Il sembla pourtant au directeur de l'Académie française — c'était pour lors Saint-Marc Girardin — que le prince Albert de Broglie lui avait laissé quelque chose à dire sur cette délicate question, et il entra froidement, mais résoKiment, dans le vif du sujet :
(( J'ai souvent entendu dire qu'il y avait dans le Père <i Lacordaire trop du démocrate et trop du tribun popu- « laire pour un prêtre. Je ne puis pas partager cet avis. (( Quel est le reproche ordinaire que nous entendons faire « au clergé catholique de nos Jours? N'est-ce pas d'être (( trop favorable au principe d'autorité, et, comme il l'a « dans l'Église, de vouloir le mettre aussi dans l'État? « N'est-ce pas d'être trop souvent opposé aux idées et aux « sentiments de nos institutions modernes? Si donc il y a <( quelque part des prêtres profondément convaincus qu'ils « peuvent aimer d'autant plus la liberté qu'ils ont moins (( à craindre la licence, étant appuyés sur l'autorité de (( l'Évangile, des prêtres qui pensent que l'esprit démo- « cratique dans l'Église n'est qu'une expression confuse et (( généreuse des deux grands mystères chrétiens, Dieu (( naissant dans une crèche et mourant sur une croix, « j'avoue que je ne suis pas assez conservateur po<ir (( m'éloigner de ces promoteurs des faibles et des petits ; (( j'avoue que j'aime ces prêtres qui ne condamnent '( aucune des grandes dates du monde moderne, mais qui
« les dépouillent de leur sens de guerre et de haine « pour leur donner une signification pacifique et chari- (( table.
« La révolution française a aboli presque partout, dans <( le vieux monde européen, les contradictions que les <( inégalités et les prédominances sociales suscitaient à la « loi de l'Évangile. Mais, par une inconséquence singu- « lière, la Révolution a nié l'Évangile, en même temps « qu'elle en faisait presque aveuglément la loi de l'État, « de même que l'Église, de nos jours, a nié souvent la « Révolution , au moment même où elle prêchait l'égalité a par l'Évangile.
« Accuserai-je les prêtres qui ont compris ce singu- « lier malentendu entre l'Église et l'État, et qui « ont voulu le terminer, non en soumettant l'État à « rÉghse ou l'Église à l'État, mais en tâchant de les « réconcilier, non point dans la faveur des cours, ou dans « la dépendance des clubs, mais dans la liberté du droit « commun, de cette liberté qui est l'expression et la garan- « tie de celle que Dieu a donnée à chacun de nous (( ici-bas?
« Cette œuvre de réconciliation, cette reconnaissance « entre l'Évangile et la révolution de 1789, était-elle chose « possible? Oui, le Père Lacordaire l'a montré par sa vie « et par ses écrits. Car c'est dans cette pensée et pour cette « œuvre qu'il a vécu et qu'il a parlé; c'est aussi dans cette « pensée qu'il est mort.
« Cette œuvre élait-elle facile? Non; elle a valu à M. La- « cordaire bien des peines, bien des tribulations; il a « eu à traverser bien des difïicultés, bien des écueils, et
« des écueils marqués par de grands , naufrages'... » Ainsi parla le directeur de l'Académie française dans sa réponse au récipiendaire de 1856. A mon sens, il était impossible de mieux dessiner les contours délicats de la question.
Il ajouta, et ces paroles achevèrent de déterminer le rôle spécia de Lacordaire dans l'école de Lamennais :
« Pour le Père Lacordaire, la révolution de 1789 n'a (( jamais ^ té qu'une société à évangéliser, et cette société, « il avait d'autant plus de zèle à la ramener doucement « vers Dieu, que c'était sa société, sa famille, sa nation, « qu'il était libéral comme elle, sachant seulement mieux (( qu'elle ce qu'était le libéralisme, parce qu'il l'apprenait « chaque jour dans l'Évangile, patriote comme elle, glo- (c rieux de ses victoires, pleurant de ses défaites, saignant <( de ses blessures, toujours l'homme de notre temps, de « notre condition, de notre esprit, doux surtout, doux « parce qu'il aimait ces nouveaux gentils dont il s'était fait « l'apôtre, doux non par mollesse, car il avait l'âme ferme, (( mais doux par charité : heali miles ! C'est par là qu'il (( lui a été donné de représenter à nos yeux l'idéal que « nous nous faisions autrefois de M. de Lamennais, et d'être (I un des grands médiateurs que le siècle demande à la « religion et à l'Église -. »
' Saint-Marc Gip.ardin, Réponse au discours de M. le prince A. de Broglie. = Ibid.
Jusqu'en 1830, l'abbé Lacordaire n'avait fait qifentrevoir M. de Lamennais.
« Je ne l'avais vu que deux fois dans ma vie pendant (( quelques minutes, mais je ne voulais pas quitter la « France sans approcher sa personne de plus près, sans (( lui demander sa bénédiction pour un jeune homme na- « vré par instinct des mêmes douleurs qui consumaient son (( génie invincible. Je le vis, je saluai cet homme grand et « simple, sous le modeste toit de nos pères; il me permit a de l'aimer '. »
Il vit, il entendit, il aima Lamennais.
Tout épris de son rêve d'apostolat aux États-Unis, il se dit tout à coup :
« C'est ^L de Lamennais qui sera, en France, le fonda- « leur de la liberté chrétienne et américaine -. Oter l'Église « de l'état d'engrènement oii elle est chez nous, pour la « mettre dans l'état d'indépendance absolue où elle est en (( Amérique, voilà ce qui est à faire avant tout. Une fois « que j'ai cru cela, je suis allé à la Chesnaie '. »
' Plaidoyer de l'abbé Lacordaire devant le jury, 31 janvier 1831. — Voir V Avenir du 8 février 1831 .
' Lettre à M. Lorain, 2 juillet 1830.
' Lettre à M. Foisset, 19 juillet 1830.
Lamennais séduisit le jeune prêtre, bien plus que celui-ci ne voulait plus lard le reconnaître et bien plus que ne l'ont dit ses panégyristes, comme si la vérité avait besoin d'être diminuée dans une pareille existence.
« C'est un druide ressuscité en Armorique » , écrivait-il dans son enthousiaste admiration, «et qui chante la liberté <( d'une voix un peu sauvage. Le ciel en soit béni! Ce mol « est éloquent sur toutes les lyres, même quand il n'y « reste qu'une corde, comme à Sparte ' ! »
Et, à son lit de mort, quand il jeta sur cette phase de sa vie ce regard qui ne trompe point, éclairé qu'il est par les lueurs d'une aurore prochaine et singulièrement lumineuse, celle des jours éternels, Lacordaire dictait ces paroles, suprême expression de la vérité sur celte date si controversée de son histoire :
« Transformé tout à coup, je trouvais en M. de Lamennais « le défenseur public des idées qui m'avaient été toujours « chères, et auxquelles je n'avais pas cru possible que Dieu « envoyât jamais un tel secours et une si magnifique mate nifestation... On pouvait croire qu'il allait être l'O'Con- « nell de la France et obtenir, après de glorieux combats, « l'acte d'émancipation qui tout récemment avait couci ronné les efforts et la tête du grand libérateur ^ »
Je ne saurais refaire ici l'histoire de l'école de la Chesnaie.
La fondation du journal l'Avenir, les luttes de V Agence pour la défense de la liberté religieuse, le procès de l'école libre, les combats dans la presse, au Parlement, toutes ces
' Lettre à M. Lorain, 25 mai 1830.
^ Notice sur te rétablissement de l'Ordre des Frères Prêcheurs en France.
scènes palpitantes et vivantes encore après un dcini-siècle sont consignées ailleurs '.
J'ai dit en effet ailleurs le rôle que remplit dans ces choses le jeune prêtre dont je dois m'occuperplus spécialement ici, ce rôle superbe, accompli avec un génie d'éloquence qui le révéla dès les premières paroles, j'allais dire dès le premier choc de son épée*.
Avez-vous jamais ouvert, dans nos Saintes Écritures, le livre de Job? Chateaubriand ne trouvait rien de comparable, dans aucune littérature humaine ^ à ce chapitre xxxix, où riduméen inspiré décrit l'ardeur guerrière du cheval :
(( Est-ce toi, dit le Seigneur, s'adressant à Job, est-ce toi « qui donneras au cheval la force? Est-ce toi qui entoure- (( ras son cou des hennissements qu'il pousse au loin?
« Est-ce toi qui le feras bondir comme les sauterelles? (( La fierté du souflle de ses narines inspire la terreur.
« Il frappe du pied la terre ; il s'élance avec audace ; il (i court au-devant des hommes armés.
« Il méprise la peur, il ne cède pos devant le glaive.
(( Au-dessus de lui résonne le carquois : la lance et le « bouclier font vibrer des éclairs.
« Ardent et frémissant, il dévore le sol ; il ne s'effraye pas (( du son de la trompette. Dès qu'il entend la charge, il « dit : Vah * ! »
Cette histoire du cheval de bataille, toujours frémissant, toujours prêt à la lutte, qu'excitent, au lieu de l'effrayer,
• Za»te/(Ha(5, chap.vmet ix.(l vol. in-1 s, chez lesmêmes éditeurs.) 2 ViLL\RD, Correspondance inédite du P. Lacordaire, p. 32. ' Génie du Christianisme, liv. III, chap. th.
* Job, XXXIX, 17-25.
les cris des combaltants et l'éclat des trompettes, c'est l'histoire d; l'abbé Lacordaire, pendant les treize mois que dura VAvr 'r. Aujournal, à la tribune, à l'école, écrivant, plaidant, e seignant, il était partout, on eût dit sans fatigue et avec j ie, à entendre cette parole, jetant ses ardents appcli ii tous les échos du patriotisme, de la religion et de la liijerlé '.
On lui contestait le droit de reparaître à la barre, avec sa robe d'avocat. 11 écrit au bâtonnier de l'Ordre : a Des « événements immenses ont changé la position de l'Église (( dans le monde. C'est pourquoi je crois utile de me rap- (( procher de mes concitoyens, en poursuivant ma carrière « dans le barreau. » Et c'est M' Marie, l'avocat républicain, ami de Berryer, qui défend la prétention de Lacordai.''e devant les mesquines exclusions du conseil de l'Ordre ^
On regardait le clergé comme un ennemi, on le traitait comme tel, et les politiques étaient volontiers de l'avis de Frédéric II : (( Pour en finir avec l'Église », disait le roi philosophe à ses amis, « savez-vous ce qu'il faut en faire ? « 11 faut en faire un hihou... » — « Vous savez. Messieurs » , ajoutait plus tard Lacordaire, en racontant l'anecdote à
' ViLLARD, loC cit., p. 33.
^ La Gazelle des Tribunaux {i\° du 21 juin 183() publia contre la décision arbitiaire du conseil de discipline un article où l'on démontrait que ce conseil avait excédé ses pouvoirs, en prononçant une incompatibilité qui n'existait pas dans la loi : « Les vieilles répu- « gnances du dix-buitièmc siècle, y disait-on, l'ont emporté surdescon- « sidérations plus libérales et plus élevées. Nous aurions compris la « résistance à la prétention de M. Lacordaire, partant du iiaut clergé; « mais qu'elle vienne, après 1 830, du conseil de l'Ordre des avocats, « voilà ce qui nous paraît inexplicable. »
Notre-Dame, « cet oiseau solitaire et triste, qui se tient
« dans Lia coin, avec un air rechigné '. »
/ Un hibou! se résigner à n'être qu'un hibou, lui:...
Écoulons-le,
L'avocat du roi s'était hasardé à dire que les prêtres étaient les ministres d'un pouvoir étranger. Lacordaire bondit sous l'insulte : a Monsieur l'avocat du roi )> , cria-t-il de son banc, « nous sommes les minisires de quelqu'un qui (t n'est étranger nulle part , de Dieu ! » Sur quoi l'auditoire, rempli de ce peuple de Juillet, si hostile au clergé, se mit à applaudir; et les décorés des trois journées lui criaient : «Mon prêtre, mon curé, comment vous nommez-vous? « Vous êtes un brave homme-! d
Le commissaire vient, le 9 mai 1831 , fermer l'école libre.* — « Au nom de la loi », dit-il aux enfants, «je vous (( somme de sortir. » Et Lacordaire : « Au nom de vos pa- « rents, dont j'ai l'autorité, je vous ordonne de rester. » Et les enfants, d'une voix unanime : « Nous resterons!... » Sur quoi, les sergents de ville enlèvent maîtres et élèves. Quand on en vint à lui, il s'assit sur un lit de sangle qu'il avait fait transporter dans l'école, pour y affirmer ses droits de domicile : « Je reste ici » , dit-il , « seul avec la loi et (( mon droit! » et il en tira l'occasion de son magnifique plaidoyer devant la Cour des pairs ^
C'est encore lui qui, devant les assises du 31 janvier 1831 , osait dire : a II n'y a que deux choses qui donnent
' 20^ conférence, t. II, p. 403.
^ Avenir du V' décembre 1830.
' Lamennais, chap. ix.
« (la génie : Dieu et uq cachot. Je ne dois donc pas crain- « dre l'un plus que l'autre'. » 11 fut acquitté.
En ces cas-là, dit un témoin ^ il fallait entendre sa voix, voir son cou tendu, sa lèvre pâle et frémissante, son geste écrasant. Les applaudissements les plus passionnés l'interrompaient, malgré les efforts des juges qui n'osaient pas faire évacuer la salle , et l'on ne peut se faire une idée de l'effet qu'il produisit un jour, quand, invoquant comme saint Paul son droit de citoyen, il prononça ces paroles de l'apôtre : Cœsarem appello , qu'il traduisit hardiment par : « J'en appelle à la charte ^ »
On le voit, c'était une bataille en règle, engagée sur toute la lignée C'étaient « des jours à la fois heureux et « tristes, dira plus tard Lacordaire, jours dévorés par le « travail et l'enthousiasme, jours comme on n'en verra « qu'une fois dans sa vie^ » .
Et il ajoute, avec une douce mélancolie, qui prouve bien la sérénité de son âme et la pudeur de sa modestie dans la lutte : « Si cruel que soit le temps , il n'ôtera rien « aux délices de l'année qui vient de passer ; elle sera éter- « nellement dans mon cœur comme une vierge qui vient « de mourir ^ ! »
1 Plaidoyer devant la Cour d'assises, le 31 janvier 1831.
Cité par Foisskt, Vie du R. P. Lacordaire, t. I, p. 171. 3 Ibid.
^ Voirie P. Ciioc.vnNr;, le R. P. Lacordaire, t. I, pp. 104etsiiiv. ^ Lettre à M. de Montalembert, p. 420. ^ Ibid., p. 422.
11 avait un autre motif de garder le souvenir de 1831 , celte année virginale, dont le charme, au déclin de sa vie et jusque sous la froide main de la mort, le faisait encore tressaillir.
On n'a pas oublié celte parole triste que madame Lacordaire disait à son fils, aumônier de la Visitation : « Henri, tu n'as point d'amis' ! »
Elle savait, la sainte femme, quel cœur aimant c'était que le cœur de son fils, et elle trahissait ainsi une préoccupation douloureuse.
On aime à croire que le souvenir dont nous allons parler lui dicta cette page du beau poëme où il a chanté, sur la (in de sa vie , les charmes d'une amitié pure entre jeunes gens. En écrivant ces lignes , au début de sa Sainte Marie- Madeleine , à coup sûr il contemplait, devant les regards de sa mémoire, l'idéal que Dieu lui fit rencontrer en celle année bénie :
« Lorsqu'un jeune homme, aidé de celte grâce toule- <( puissante qui vient du Christ , relient ses passions sous « le joug de la chasteté, il éprouve dans son cœur une di- « latation proportionnée à la réserve de ses sens; et le (i besoin d'aimer, qui est le fond de notre nature, se fait
' Voir au chap. précédent, p. 46.
<i jour en lai par une ardeur naïve qui le porte à s'épan- <( cher dans une âme comme la sienne, fervente et con- <( tenue. Il n'en recherche pas en vain longtemps l'appariu tion. Elle s'offre à lui naturellement, comme toute plante « germe de la terre qui lui est propre. La sympathie ne << se refuse qu'à celui qui ne l'inspire pas, et celui-là l'in- (( spire qui en porte en lui-même le généreux ferment. <i Tout cœur pur la possède, et, par conséquent, tout <( cœur ])ur attire à lui, n'importe à quel âge! Mais comu bien plus dans la jeunesse! Combien plus lorsque le u front est paré de toutes les grâces qui attendrissent, et « que la vertu l'illumine de cette autre beauté qui plaît à (( Dieu lui-même !
(( Ainsi parut David à Jonathas, le jour où David entra dans « la tente de Saùl, tenant la tête du géant dans sa main (( droite, et qu'interrogé par le roi sur son origine, il lui <( répondit : « Je suis le fils de votre serviteur Isaï , de a Bethléhem. » Aussilàt^ù'ilVEcniave, Vùme de Jonallias (( s'attacha à l'âme de David, et Jonathas l'aima comme son u ûmeK Singulier effet d'un seul regard! Tout à l'heure (( encore David gardait les troupeaux de son père , Jonathas « était sur le seuil d'un trône, et en un instant la distance (( s'efface : le pâtre et le prince ne font plus, selon l'ex- (( pression même de l'Écriture , qu'une seule âme. C'est (( que dans ce jeune homme , tout pâle encore des faite blesses de l'enfance, et tenant néanmoins d'une main « virile la tête sanglante d'un ennemi vaincu, Jonathas a « deviné le héros, et que David , en voyant le fils de son
' / Jlois, XVIII, 1.
« roi se pencher vers lui , sans jalousie de sa victoire et « sans orgueil du rang , a reconnu , dans ce mouvement (( généreux , un cœur capable d'aimer , et digne par coii- « séquent de l'être'. »
David, on l'a reconnu, c'est Lacordaire. Quant à Jona- Ihas , ce fils de noble lignée , en qui le patricien sait se faire oublier assez pour que l'âme fière de ce fils du peuple consente à ne faire qu'une âme avec la sienne, il s'appelait Charles de Montalembert, et un jour nous parlerons plus particulièrement de lui*.
Quand Lacordaire le rencontra chez M. de Lamennais, il fut séduit. Ces deux âmes étaient de la même famille; il suffit d'un regard pour qu'elles se reconnussen , comme si elles étaient sœurs , et la fusion se fit étroite , instantanée, pour toujours!
Avec quel accent ils célébrèrent tous deux cette chaste et tendre alliance !
— C'est un jeune homme charmant, dit Lacordaire en parlant de Montalembert, et je l'aime comme un plébéien. Je suis sûr que, s'il vit, sa destinée sera pure comme un lac de la Suisse entre les montagnes et célèbre comme eux'.
— Il m'apparut, disait de son côté Montalembert, dans tout l'éclat et tout le charme de la jeunesse. II avait vingthuit ans... Sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son
' Sainte Marie-Madeleine (tome IX des Œuvres complètes pp. 378-380).
^ Procliainement, nous publierons un nouveau volume, faisant suite à nos études sur l'école menaisienne, et intitulé : Montalembert.
^ ViLLARD, lac. cit , p. 33.
front sculptural, le port déjà souverain de sa tête, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d'élégant en même temps que de modeste dans toute sa personne, tout cela n'était que l'enveloppe d'une âme qui semblait prêle à déborder... Sa voix, déjà si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accents d'une infinie douceur. Né pour combattre et pour aimer, il m'apparut charmant et terrible, comme le type de la vertu armée pour la vérité... Je vis en lui un élu, prédestiné à tout ce que la jeunesse adore le plus, le génie et la gloire * !
Pour marquer cette union entre David et Jonathas, entre le plébéien et le patricien, Lacordaire voulut y mettre le sceau, non point d'une familiarité banale, mais de l'intimité fraternelle. Il demanda à Charles de le tutoyer^.
— Charles, disait-il, crois-m'en, les suaves joies de l'amitié chrétienne valent mieux que les lointains échos de la renommée. Les plus grandes luttes ne nous émeuvent qu'à demi; elles nous laissent la force de songer avant tout à la vie du cœur ^
Et il ajoutait, avec une douceur infinie, cette parole, qui le révèle tout entier :
' MoNTALEMBEF.T, Ic P. Locordaire (t. IX des Œuvres complètes, p. 400).
^ C'était une liabifude déjà vieille chez Lacordaire de consacrer par cette forme de langage le don de son amitié. « 11 n'y a », dit-il un jour à un de ses condisciples de séminaire, « que trois de mes « amis à qui je donne ce pauvre petit témoignage d'une affection de « frère ; vous serez, pardon, fu seras le quatrième. « (Récmer, Souvenirs et lei/re.s d'ami, p. 48.)
^ MONTALEMBEr.T, loC. Cit., p. 400.
— Les jours commencent et finissent, selon qu'un souvenir aimé se lève ou se lait dans une âme '.
« Nous nous aimions », a raconté plus tard Monlalembert , « comme on s'aime dans ces purs et généreux élans (( de la jeunesse, et sous le feu de l'ennemi-, »
Et, voyant son ami, le noble fils des croisés, jouir avec délices de cette intimité charmante, le jeune prêtre élevait son regard en haut. Quand Charles se complaisait à lui détailler les motifs de sa tendre admiration :
— Hélas! répondait-il, nous ne devrions aimer que l'infini, et voilà pourquoi, Charles, quand nous aimons, ce que nous aimons est si accompli dans noire âme ^ !
Si purs et si suaves qu'ils soient, il faut savoir s'arracher à ces souvenirs, où l'on s'éterniserait , parce que le langage du cœur, quand il est vrai, ne fatigue jamais.
La mêlée est ardente , il faut faire face à cent ennemis à la fois. Le petit bataillon serré suffit à tout, il est vrai, mais c'est à la condition de dormir chaque soir sur le champ de bataille, et de n'y dormir que d'un œil.
Tout à coup , un cri d'alarme a dominé les bruits du com~
1 MOMALEMBEKT, loC . Cit j p. 400.
» Ibid.
» Ibid.
i3al qui dure depuis de longs mois. Là-bas, dans les rangs des spectateurs, une voix a crié : « Caveant consules ! « Que les consuls prennent garde, Rome est en péril ! »
Les consuls, c'étaient les évêques. On les adjurait de prendre garde, parce que, criaiL-on, le dépôt de la foi n'était plus en mains sûres !
Le premier, Lacordaire comprit cette clameur.
Ce sera, à mon sens, sa gloire, — quoi qu'on ait pu en penser plus tard et quoi qu'il en ait dit lui-même dans la suite', — ce sera sa gloire, à cette page de l'histoire menaisienne, d'avoir dit le premier :
— Arrêtons-nous! Partons!... Allons près du siège de Pierre soumettre nos pensées et justifier nos intentions. Quoi qu'il arrive, cette démarche éclatante, preuve de sincérité et d'orthodoxie, sera une bénédiction pour nous et une arme arrachée aux mains de nos ennemis-.
Ils partirent tous trois, Lamennais, Montalembert et Lacordaire.
C'est alors qu'il vit pour la première fois notre Provence, oi!i son cœur l'a ramené depuis si souvent et qu'il a décrite avec amour, sous l'impression de ses souvenirs de 1831. Je ne sais pas résister à la joie toute filiale de faire passer sous les yeux de mes lecteurs ce riche tableau de notre belle Provence ^ la terre natale de ceux qui eurent les premiers connaissance de ces pages, et la patrie d'adoption de beaucoup d'autres, car tout Français
' Voir Lamennais, cli. x. . .
2 Ibicl.
' Sainte Marie-Madeleine, à la Provence!
qui a vécu sur notre terre 'a deux patries désormais : la sienne et puis la nôtre.
(( Lorsque le voyageur descend les pentes du Rhùne, à « un certain moment, sur la gauche, les montagnes s'écar- (( tent, l'horizon s'élargit, le ciel devient plus pur, la terre <( plus somptueuse, l'air plus doux : c'est la Provence. « Adossée aux Alpes, elle les quitte lentement par des val- « lées qui perdent peu à peu l'àpreté des hautes cimes, et '( elle s'avance, comme un promontoire de la Grèce et de « l'Italie, vers cette mer qui baigne tous les rivages fameux. <( La Méditerranée lui fait, après le Rhône et les Alpes, sa « troisième ceinture, et un lleuve, qui est le sien, la « Durance, lui jette, dans ses gorges et ses plaines, la rapi- « dite fougueuse d'un torrent qui ne meurt pas. On ne « peut regarder cette terre sans y reconnaître bien vite « une parenté de nature et d'histoire avec les plus célèbres « contrées de l'antiquité. Des colonies grecques lui appor- (( tèrentde bonne heure le souille de l'Orient, et Rome, qui <( lui donna son nom, y a laissé des ruines dignes de cette (( puissance qui ne refusait à personne une part de sesgran- « deurs, parce qu'elle en avait assez pour l'univers. Quand (( le monde ancien fut tari..., la Provence eut sa langue, sa « poésie, ses mœurs, sa nationalité, sa gloire... Puis..., Il elle échut à la France comme un présent de Dieu, et, nprès (( avoir été pour les anciens l'occident de la beauté, elle « devint pour nous le premier port où notre imagination ren- « contre l'Italie, la Grèce, l'Asie, tous les lieux qui enchan- <( tent la mémoire et tous les noms qui émeuvent le cœur '. »
' Saillie Marie-Madcleinr^ à la Provence! pp. 363 et 364.
Quand ils furent à Marseille, Lacordaire voulut célébrer au sanctuaire qui domine la ville eu la gardant. Monta- Icmbert servit à l'autel le sacrifice offert par son ami '.
Ils nous quittèrent bientôt, acclamés par j'enthousiasle ardeur de nos devanciers. On sait le reste.
Inutile, en effet, de redire ici ce pèlerinage à la confession de Pierre, cette triste histoire des déceptions où Lacordaire apprit à s'agenouiller, tandis que Lamennais, s'en irritant, laissait accumuler en sa grande âme un vaste torrent de colère et une tempête désormais inapaisable. La séparation à Rome, la rencontre à Munich, l'Encyclique, l'explosion des Paroles d'iincroyant, les révoltes du solitaire de la Chesnaie, tout cela, je l'ai dit ailleurs en détail ^.
Il fallut se séparer cependant, et c'était une douleur déchirante pour cette âme qui s'était donnée tout entière.
— Vous ne saurez jamais que dans le ciel combien j'ai souffert depuis un an , disait-elle, en faisant ses adieux au grand vaincu de la Chesnaie^
Montalembert s'obstinait dans son attachement. Double deuil pour Lacordaire.
' Souvenirs de M. Justin Cauvière, rédacteur de la Gazette du Midi.
^ Lamennais, diap.x, m et xii * Lamennais, cliap. xii.
il n'hésila pas, il marcha sur son cœur.
« Si le ciel de l'Armorique n'était pas change , il n'en (( était pas ainsi du cœur du maître. Des nuages terribles « passaient et repassaient sur ce front déshérité de la paix ; « des paroles entrecoupées et menaçantes sortaient de cette (( bouche qui avait exprimé l'onction de l'Évangile. Il me K semblait que je voyais Saiil : mais nul de nous n'avait la (( harpe de David pour enlever ces soudaines irruptions de u l'esprit mauvais*... »
Il partit. On a beaucoup reproché ce départ à Lacordaire. Quelques-uns même ont parlé d'ingratitude et de trahison. Lamennais , parlant de sa dernière lettre-, disait : « Elle est froide comme une nuit d'hiver, quand la bise a souillée »
Je ne dois pas laisser peser sur la mémoire de Lacordaire ces reproches injustes.
« M. de Lamennais devînt-il le plus fatal hérésiarque (( qui fût jamais, entre ses ennemis et moi, i! y aurait en- '( core une distance infinie , et personne ne lirait ce que je « serais obligé d'écrire, sans reconnaître la douleur de ma (( position et la durée de mon respect'. » — « On saura « dans le ciel si j'ai agi avec la légèreté d'un homme qui « rompt sans cause et sans douleur les liens qu'il a con- {( tractés \ »
' Cité par Foisset, loc. cit., p. 222.
- Arrivé à Paris, Lacordaire écrivit une seconde lettre à M. de Lamennais. C'est de cette dernière que Lamennais se plaignit en termes amers-
^ Lettre de M. de Lamennais à son frère. (Œuvres inédiles, t. II, p. 123.)
^ Lettre àM.dc .Montalenabert, 19 août 1843.
s 19 août 1833. Cité par Perrewe, p. 282.
Le baron d'Eckstein' se fit l'écho violent et passionné des réprobations soulevées par cette rupture entre Lacordaire et Lamennais.
Il lui reprocha de « battre sa nourrice » , et de « se donner la discipline sur le dos de son maître- ».
— Monsieur, répondit Lacordairc . (( ma nourrice » , dans l'ordre spirituel, ce fut l'Église; « mon père », ce fut Jésus-Christ. Je les ai préférés à un omme \
Puis, le souvenir de la Chesnaie reprenant le dessus, son cœur saignait.
— Ah! disait-il tristement, si l'abbé Lamennais avait voulu*!...
Il crut devoir réfuter le système philosophique, dont nous avons étudié les conséquences , désastreuses au triple point de vue politique, social et religieux \ Pour écrire ces Considérations ", où il y a de très-belles pages et une sobriété d'exposition étonnante chez le jeune auteur, d'ordinaire plus abondant et plus coloré, Lacordaire n'écouta que sa conscience.
— Maintenant, dit-il en déposant la plume , j'ai accompli mon devoir tout entier... Et n'eussé-je fait que cela
^ Précédemment grand admirateur de Lacordaire.
2 Article de la France calhoUquc, juin 1834.
■' Lettre à M. le baron d'Eckstein, 18 juin 1834. (Voir Univers du 22 juin 1834.)
* Lettre du 17 avril 1834. (Recueil de l'abbé PEnRiïvi., p. 27C.)
^ Lamennais, cliap. iv.
' Considcrations sxtr le sij sic me philosophique de M. de Lamennais, 1834.
dans ma vie, je mourrais content. Ma conscience est à l'aise, je respire enfm '.
On alla jusqu'à l'accuser d'avoir partagé la joie des misérables qui triomphèrent de la chute du Tertullien moderne , se frottant les mains d'un air satisfait et répétant : « Nous l'avions bien dit ! »
Sa réponse fut sublime. C'est la réponse d'un héros chrétien :
— Si tout a tourné comme je l'avais prévu , je ne l'avais prévu qu'à force d'oublier mon propre sens. Je ne me réjouis pas de l'abîme creusé par l'opiniâtreté sous un homme qui a rendu de grands services à l'Église, j'espère que Dieu l'arrêtera à temps ; mais je me réjouis de ce que le Souverain Pontife, père non d'un seul chrétien, mais de tous, ait enfin fixé par sa divine autorité des questions qui déchiraient mon Église natale dans sa fleur , qui détournaient de la vraie route une foule d'âmes sincèrement trompées , et dont j'avais senti si longtemps et si amèrement le charme malheureux*.
Et, après cet aveu naïf d'une âme franchement et courageusement catholique, il s'écrie :
— Périsse mon triomphe personnel , s'il y en a un à quelque degré!... Puissions-nous tous nous pardonner les <îrreurs de notre jeunesse, et prier ensemble pour celui qui les causa par l'excès d'une imagination trop belle pour n'être pas pleurée' !
' Lettre du 3 juin 1834. (Recueil Perreyve, p. 279.) ^ Lettre du 2 août 1834, (Ibid., p. 280.) ^ Lettre du 2 août 1834. (Tbid., p. 281.)
Ces larmes et ces prières restèrent sans résultat — au moins connu des hommes. — Lamennais mourut sans un prêtre et fut enterré sans la croix!...
Lacordaire l'apprit à Toulouse, au milieu de ses derniers et peut-être ses plus beaux triomphes oratoires.
Comme Gerbet, il tomba à genoux , et, après avoir longtemps étouffé les sanglots de sa fidèle tendresse, il eut besoin de faire entendre à quelqu'un le cri de son cœur. Il s'adressa à l'abbé Perreyve, ce doux et cher fds de son âme, à qui il pouvait tout dire, parce que nul ne le comprenait comme cet enfant de ses prédilections :
« Quelle mort! Aucune, dans l'histoire ecclésiastique, ne a m'a fait une aussi douloureuse impression, pas même (! celle d'Arius. Arius fut foudroyé honteusement, dans un « lieu destiné aux plus A'ils besoins du corps ; mais il n'aie vait pas lui-même écrit le testament de ses funérailles. « Cet abandon, ce cercueil des pauvres, cette fosse comte mune sans aucun signe laissé à aucun ami, ce silence « universel sur une tombe qui devait être si illustre, tout (( cela me fait un spectre qui me poursuit... Il y a trente « ans, quand j'arrivai à Paris, je trouvai M. de Lamennais « couvert de gloire, porté dans l'opinion comme un Père « de l'Église : et le voilà mort incrédule, sans principes, « sans certitude, sans amis, laissant une mémoire qui de- « meurera dans la chrétienté comme un poids éternel!... •(( Puis, je me rappelle toutes les circonstances de mes re- (( lalions avec lui ; les moments où je l'ai vu bon et heu- •u reux, entouré d'une jeunesse florissante, les présages « que j'ai eus de sa chute, notre séparation , ces vingt ans « qui se sont écoulés entre l'une et l'autre époque, entre
« le temps où je couchais à sa porte, à Paris, à Rome, à la « Chesnaie, et ce tombeau qui ne s'ouvrira plus!... Soyez « toujours bien doux et bien humble, mon cher enfant; « tout se répare avec ces deux vertus, rien ne répare leur « absence. Je vous presse tendrement sur mon cœur '. »
En quittant la Chesnaie, a sans savoir ce qu'il allait devenir et ce que lui vaudrait de Dieu l'acte qu'il accomplissait* », le jeune prêtre, désormais célèbre, se trouva pauvre, seul au monde, ayant brisé avec tout ce qui lui assurait un avenir et une renommée. Que deviendra-t-il ?
11 avait accompli en toute simplicité son sacrifice et son devoir. Dieu va l'en récompenser. « Épave brisée par les flots, il aborde tout à coup aux rivages ^ » d'une âme, qui fut depuis l'amie , la sœur , la mère de la sienne. Elle lui apparut, « comme apparaît l'ange du Seigneur à une âme qui flotte entre la vie et la mort , entre la terre et le ciel ' ».
C'était une illustre chrétienne, u en qui la vertu servait le génie ^ », et nul ne mit « plus de lumière et de force» qu'elle, dans cette âme « qui louchait à tous les abîmes**».
Le moment est venu d'en parler.
' Lettre à l'ibbé Perreyve, G mars 1854. (Recueil cité, pp. 263 et suiv.) ' Testament du P. Lacordaire, p. 71.
^ LxcoRXixmE, Madame Sicetchine. (Correspondant, t. XLII,p. 204.)
* Lettre à matlame Swetcliine, 13 décembre 1838.
* LàcORDAïKK, lac. cit., p. 193.
* Parole du P. Lacordaire, recueillie par Villard. (Lcc. cit., p. 40.)
MADAMK SWETCIIINI'
Sommaire. — Lacordaire se remet aux mains de rarclievêque de Paris.
— Ce qu'était M. de Quélen. — Curé de campagne. — Chaque homme a son heure. — De nouveau aumônier à la Visitation. — Sa mère l'y rejoint. — Rencontre de madame Swelchine. — Une seconde mère. — NaissanceetéducaliondemadameSwetchine — Le sacrifice d'une montre — Comment on se guérit de la peur des momies. — Mariage de convenance. — La mort d'un père. — Tournée \ers Dieu. — Les Airelles.
— La décadence de l'Église grecque frappe l'esprit de la jeune Russe.
— Le comte Joseph de Maistre. — Conversion. — Départ pour Paris.
— Rencontre avec madame de Staël . — La conversation de madame Swet— chine. — Son rôle à partir de 1830. — Suspicions. — Les attaques du dedans. — La vertu du silence. — Ce que Lacordaire reconnaissait
' devoir à madame Swetchine. — L'œuvre de M. de Falloux. — L'amitié d'une femme. — Réserve sacerdotale. — Invite et réponse. — En communion incessante. — Les saintes femmes associées aux grands apostolats. — Le Bossuet du dix-neuvième siècle.
■— Monseigneur, j'ai rompu des liens qui m'étaient sacrés; j'ai ajouté aux chagrins d'un homme qui, malgré son talent et sa gloire , n'avait plus guère ici-bas de consolations que la fidélité de l'amitié; j'ai mis l'Église audessus de tout dans mon cœur... Je viens me remettre
entre vos mains , afin que mes actes rendent à ma sincérité un témoignage plus fort que tous les soupçons '.
M. de Quélen, à qui s'adressaient ces paroles, était aux antipodes de Lacordaire. Son éducation s'était faite dans un milieu que le jeune prêtre n'avait pas 'même effleuré. M. de Quélen n'avait que des regrets, là où l'abbé Lacordaire n'avait que des espérances; un seul point leur était commun, la droiture et la vraie noblesse de cœur. Si M. de Quélen était naturellement porté aux préventions contre le plus brillant rédacteur de V Avenir, il était incapable de nourrir une antipathie personnelle, de résister à un gage de sincérité, et de méconnaître ou de dédaigner une force qui pouvait profiter à l'Église \
— Il me reçut à bras ouverts, disait plus tard Lacordaire, comme un enfant qui a couru quelque aventure périlleuse, et qui revient meurtri au logis paternel \
Sur le cœur de l'archevêque, capable de comprendre ses expansions filiales, il laissa parler son âme angoissée et encore toute frémissante des déchirements de la lutte.
Le bon prélat l'écoutait, avec une complaisance toute paternelle, raconter que, avant de venir à son audience, il avait fait une longue station auprès des victimes de cette première et formidable explosion du choléra, qui sévissait à Paris en avril 1832 :
— Monseigneur, ajoutait le jeune prêtre, laissez-moi vous quitter. Je veux m'ensevelir au fond d'une campagne,
Lettre à l'arclievêque de Paris, 13 décembre 1833. De Failoux, Madame Swetchine, t. I, p. 312. Lacordure, Testament, p. 71.
ne plus vivre que pour un petit troupeau d'iiomnies, trouver toute ma joie en Dieu et dans les champs. On verra bien que je suis un homme simple et sans ambition. Adieu les grands travaux ! Adieu le renom et les grands hommes ! J'en ai connu la vanité, et je ne veux plus que vivre obscur et bon. O^ielque jour, quand Montalembert aura blanchi au milieu de l'ingratitude et de la célébrité, il viendra voir sur mon front les restes de notre jeunesse commune. Nous pleurerons ensemble au foyer du presbytère : il me rendra justice, avant que nous mourions tous deux ; je bénirai ses enfants... Pour moi, pauvre prêtre catholique, je n'aurai ni enfants qui croissent sous mes yeux pour me survivre, ni foyer domestique, ni église brillante de science et de sainteté. Né dans des temps médiocres, je passerai sur la terre entre des choses peu dignes de la mémoire des hommes ; je tâcherai d'être bon, simple, pieux, espérant dans l'avenir avec désintéressement, puisque je ne le verrai pas, travaillant pour ceux qui le verront peut-être, n'accusant pas la Providence, qui pouvait charger de plus de maux une vie de peu de mérites '.
— Mon lils, répondait l'archevêque, laissez-vous conduire. Dieu n'a point dit son dernier mot sur vous. Pour le moment, je vais vous rendre à une vie solitaire de travail et d'étude. Retournez humblement auprès des filles de saint François de Sales. Là, vous attendrez votre heure.
Tout ardent qu'il fût, Lacordaire savait être patient.
— Un homme, écrivait-il à Montalembert, un homme a
Lctire à M. de Montalembert, 9 avril 1832.
toujours son heure : il sulîit qu'il l'allende, el qu'il ne fasse rien contre la Providence '.
En lui rendant l'aumônerie de la Visitation , le bon archevêque assignait à ce fils, sorti triste et meurtri d'un connit si inégal, une retraite douce et paisible.
Sa mère vint demeurer avec lui : elle devait y mourir dans ses bras, le 2 février 1836*.
Mais Dieu lui en avait donné une autre, qui ne devait le précéder que de peu d'années dans la tombe.
Dès qu'elle rencontra Lacordaire, cette seconde mère reconnut en lui son fils de prédilection , et elle concentra sur cette tête si jeune , mais déjà battue de l'orage , tout ce que son âme, si haute et si droite, renfermait d'ingénieuse sollicitude el d'intime tendresse ^
Je dirai tout à l'heure ce que fut la tendresse de cette femme pour ce prêtre. Mais, tout de suite, je dois porter les cœurs de ceux qui me lisent en haut , car cette femme.
' Lettre (lu 30 ju'ii 1833.
^ Quand elle mourut, il écrivit, le jour même, à sa tante : « J'ai une bien douloureuse nouvelle à vous communiquer. Ce matin, à neuf lieures un quart et quelques minutes, nous avons perdu notre excellente mère... à qui nous devons, mon péreétantmortsijeime, tout ce que nous sommes. Il lui a fallu autant de force d'àine que de prudence et religion pour élever quatre enfants si jeunes avec si peu de ressources. Elle venait de recueillir le fruit de ses peines par l'avancement de ïélèphe et la promolion de Tliéodore ; il semblait qu'elle n'avait plus qu'à jouir d'une longue et heureuse vieillesse. Dieu en a disposé autrement. 11 a rappelé celte âme forte à lui. Et voilà que nous allons tous être dispersés çà et là dans les chemins du monde. » {Leltreàmadame r= Lacordaire, 2 fév. 1 836.) ■' ]MoNTAi,E>iBF.uT, Ic P. Locordaïre. (Œuvres complètes, t. IX, .444.)
c'est plus qu'une amie, plus qu'une sœur, plus même qu'un ange', c'est une mère.
Tant que sa santé le permit, elle assista aux conférences de Notre-Dame.
— Voulez-vous voir la mère du prédicateur? disait-oa à deux personnes qui l'écoutaient avec une admiration manifeste.
— Mais elle est morte depuis dix ans !
— Non, la voilà! regardez-la.
Et l'on montrait une femme, cachée derrière une colonne , . mais dont la constante assiduité, la vigilante attention* et l'évidente béatitude avaient donné lieu à cette touchante illusion '.
On me pardonnera de lui consacrer tout un chapitre. Ce n'est point trop.
Quand il sera fini, nous conclurons, avec Lacordaire*, qu'elle fui de la race de ces femmes romaines, que saint Jérôme immortalisa. Elle fut aussi , dirons-nous , de la race de ces autres femmes qui suivirent le Christ dans les sta-
• « Vous in'appaiaissiez à l'origine de cette victoire comme la pre- >i mière goutte d'eau qui m'tùt rafraîchi l'âme, comme le premier zé- « iiliyrqnieûtessayé de relever doucement ma tête, commel'ange du « Seigneur envoyé dans le désert de Bersabée pour lui dire d'avoir <c courage. » (Lacordaire, Lettre à madame Swetchine, 15 septembre 1835.)
' Personne ne le suivait, dans sa chaire, avec une plus tendre sollicitude que madame Swelchine: «Je sens, disait-elle, tous ses périls, « je tremble à chaque écueil, je ressens tous les coups » (Lettres de madame Sicetchiite, publiées par M. de Falloux, t. II, p. 386.)
' MoNTM.F.MBEItT, loC. Cit., \>. 479 (llOtc).
* Lacordahœ, Madame Swetchine. [Corresiiondant, t. XLII, pp. 193 à 209.)
tionsdeson pèlerinage, qui le regardèrent mourir, qui l'embaumèrent dans sa tombe, et qui, les premières aussi, le saluèrent dans l'aube de sa résurrection'.
Puis, quand nous aurons formulé ces deux conclusions, il en restera une autre à tirer; mais celle-là, nous ne la formulerons, comme un hymne de reconnaissante admiration, qu'en finissant de parler de Lacordaire lui-même. Et quand, à Sorèze, nous saluerons le cercueil de ce mort illustre, noire regard s'en ira, à Montmartre, saluer la tombe de celle qui le précéda de bien peu dans la mort ; nous dirons alors en toute vérité : Si une autre femme fat sa mère selon la nature, c'est celle-là qui l'a enfanté dans la lumière de son incomparable génie et dans l'indomptable amour de son immortel apostolat.
Sophie Soymonoff naquit à Moscou en 1782.
Elle était petite-fille d'un ancien gouverneur de Sibérie et appartenait , par son père et par sa mère , aux provinces les plus reculées de la Moscovie.
A cette date, du fard sur les joues et du sang dans les mains, Catherine II régnait sur la Russie. Sous le règne de cette féroce prostituée les impiétés des encyclopédisles français eurent une faveur marquée. Ils l'en récompen-
' Lacordaike, Madame Swefchine. {Correspondant, t. XLII, p. 208.)
82 LACORDAIUE.
aèrent en la surnommant la Sémiramis du Nord. Elle ne voulut pas demeurer en reste avec eux et donna à leurs idées cours forcé. On imagine ce que cela pouvait signifier, à ce moment , en Russie.
• Sophie fui élevée en dehors de toute pratique religieuse.
Elle donna de bonne heure des preuves d'un talent distingué, soutenu d'un très-grand caractère.
A cinq ou six ans, elle avait beaucoup désiré une montre. Quand elle l'eut, elle se dit :
— Avoir obtenu une montre, c'est beau; mais il y a quelque chose de plus beau , ce serait d'en faire volontairement le sacrifice.
Et elle rendit la montre à son père.
L'ne autre fois, pour vaincre l'effroi que lui inspiraient les momies du musée paternel, elle s'en fut en embrasser une et faillit en mourir de peur; mais la peur était vaincue.
En 1799, son père était devenu secrétaire intime de Paul 1" ; elle fut mariée, par convenance, malgré ses dix-sept ans, au général Swetchine, qui en avait quarante-deux.
Hélas! la faveur des grands est instable. Pour être plus vraie en Russie qu'ailleurs, la chose n'est pas seulement vraie qu'en Russie. A peine mariée, madame Swetchine apprit, un matin , que son père avait encouru la disgrâce du Czar et venait de recevoir un ordre d'exil.
Le vieillard ne put supporter ce revers, et il détermina chez lui une attaque d'apoplexie foudroyante.
Ce coup de foudre éleva le regard de Sophie vers le ciel. Sa première prière jaillit de sa première douleur; et, ne pouvant plus dire : Mon père ! elle s'écria : Mon Dieu !
Durant cette période, qui embrasse les années écoulées
MAI» A ME SWETCIIINE. 83
depuis l'ouverture du nouveau siècle jusqu'à 1825, madame Swelchine, devenue chrétienne par la force de sa raison et l'iiumilité de son cœur, demeura l'une des plus pieuses de l'Église grecque. Elle en aimait et les pompeuses céréuionies et les dévotions naïves, recherchant avec bonheur dans ce culte antique la physionomie de l'Église primitive, sans s'arrêter encore aux erreurs qui en avaient altéré l'essence et provoqué, par sa séparation du centre de l'unité, l'irrémédiable abaissementduclergé russe.
A cette époque remonte un premier choix de pensées, placé par M. de Falloux en tête du volume : OEuvrcs et Méditations.
C'est un petit recueil qui , par l'originalité et la justesse du trait, rappelle nos meilleures traditions littéraires. C'est un des livres contemporains qui méritent le mieux de figurer sur la tablette préférée d'une bibliothèque de boudoir chrétien. C'est un bouquet charmant, teinté des chaudes couleurs du Midi, auquel cette Moscovite, qui n'avait pas encore quitté sa patrie, donnait le mot gracieux à! Airelles, une petite plante qui croît et fleurit sous la neige '.
Ne semblent-elles pas détachées du médaillier de la Rochefoucauld, ces maximes, aussi vraies que bien frappées ?
' Kluhva Podsnejnaia (Airelle qui a été sous la neige). Celle airelle se distingue de toutes les autres par sa forme et sa corolle. Eu Russie, elle fleurit au mois de juin et mûrit son fruit au mois d'octobre, mais il est âpre dans cette saison ; pour l'adoucir, on lui fait passerl'hiver sous la neige, et on ne le récolte que le printemps d'après. Do là vient le nom de Podsnejnaia (qui a été sous la neige). Je mets €ous les auspices de cette humble plante les pensées qui suivent. Elles aussi ont mùii sous les neiges, et se sont colorées, comme cette petite baie rouge, au feu du soleil intérieur. La plupart de ces peasées
Il y a des gens qui ne parlent jamais d'eux-mêmes, mais c'est pour y penser toujours ' !
Les êtres qui paraissent froids, et qui ne sont que timides, adorent, dès qu'ils osent aimer -.
Une chanson anglaise commence par ces mots : « L'a- « mour frappe à la porte. » 11 y frappe moins souvent qu'il ne la trouve ouverte '•.
La politesse, chez une maîtresse de maison, consiste à alimenter la conversation et à ne s'en emparer jamais. Elle a la garde de ce feu sacré, dont il faut que tout le monde puisse s'approcher \
* * Résistons sans crainte à l'opinion du monde, pourvu que notre respect pour nous-mêmes croisse en proportion de notre indifférence pour elle \
ont été écrites durant l'iiivor de 1811 que je pass;ii à la cami)agne dans une profonde retraite ; ce sont des voix qui s'échappaient de mon cœur et qui n'arrivaient à aucun autre, des impressions qui se revotaient d'images pour peupler ma solitude. (Introduction des Aiiif-LLrs.)
' Madame SwETciuNP, i4ire?/c5, p. 6.
' Ibid., p. 7.
' fbid , p. 7.
* Ibid., p. II.
* Ibid., p. <4.
MADAME SWETCIIINE. 85
La plus dangereuse des flalteries esl l'infériorité de ce qui nous entoure ^
Est-ce bien à une petite Russe de dix-huit ans, n'es!-ce pas plutôt à un moraliste chrétien , ayant beaucoup vécu dans le monde , que sont échappées ces autres maximes :
11 est des âmes qui , semblables aux pontifes de l'ancienne loi, ne vivent que des sacrifices qu'elles offrent.
Qu'est-ce que se résigner? C'est mettre Dieu entre la douleur et soi -.
Lésâmes froides ne se quittent jamais; les âmes passionnées se quittent et se reprennent faute de mieux ^
Que la pureté esl difiicilepour les âmes pures! Un peu de poussière d'étamine suffit pour ôter au lissa blancheur*.
Le repentir, c'est le remords accepte *.
' Madanio Swetciunf, Airelles, p. 1C, 2 Ibid., \K 7.
^ Ibid., p. 15.
* Ibid., p. 9.
^ Ibid., p. 23.
86 I.ACORDAIRE.
Les hommes invoquent sans cesse la justice, et c'est elle qui doit les faire trembler '.
Les cœiir.s aimants sont comme les indigents : ils vivent de ce qu'on leur donne 'K
Sophie étudiait, en même temps qu'elle réfléchissait. Elle lisait l'histoire. A partir de Pholius, elle voyait ce clergé gi'ec, soi-disant orthodoxe, demeurer étranger au mouvement intellectuel, moral, social et politique.
L'Église grecque, son Église, était demeurée étrangère à la scolastique, étrangère à tout ce qui constitue la civilisation européenne.
Aux grands évêques de l'Église d'Orient, colonnes de la vérité, phares lumineux placés à l'entrée des beaux siècles de l'antiquité ecclésiastique, avaient succédé des hommes qui assistaient muets et tremblants aux orgies d'un despotisme lubrique et sanguinaire.
Le pope n'était plus qu'un accessoire de la domesticité des seigneurs, et le clergé tout entier, évéques, moines et prêtres, gouverné par un synode impérial, n'avait plus pour chef et pour pape qu'un colonel de cavalerie.
Cette stérilité de son Église donnait à penser à la jeune Russe.
Dieu lui envoya un messager de sa parole.
« Ce n'était pas un prêtre, c'était l'ambassadeur d'un roi
' Madame Swetciiine, Airelles, p. 29.
2 Jbkl., p. IG.
MADAME SWETCIIINE. 87
dépouillé de la plus grande partie de ses Étals, relégué dans une île de la Méditerranée, et qui, en envoyant à Saint-Pétersbourg un représentant de ses malheurs, ne se doutait pas qu'il y envoyait un chargé d'affaires de la grâce divine '. »
Le comte Joseph de Maistre — c'était lui — détestait de toute son âme les deux colosses de son temps, la Révolution et l'Empire : celui-ci, parce qu'il y voyait l'oppression des nationalités européennes ; celle-là, parce qu'il la croyait empreinte à jamais d'un esprit antichrétien. Mais, à côté de ces deux haines, son cœur nourrissait deux amours, ou plutôt, comme on l'a dit''', son cœur n'avait que deux pulsations, l'une pour l'Église, l'autre pour la France.
DeMaistre distingua vite cette jeune femme, qui portait dans son langage le trait de la supériorité , et dont la conversation , puisée à une source plus pure encore que l'esprit, « touchait, avec un tact remarquable , aux frontières de la liberté ^ », dans un pays où , si l'on n'y prend garde, elle mène en Sibérie.
Tout le monde a lu les célèbres Soirées de Saint-Péfcrslourg et cet autre livre, plus considérable encore, qui traite du Pape. De Maistre a parlé ces deux livres, avant de les écrire, et la jeune femme du général Swetchine les lui entendit parler.
La lumière se fit dans son esprit, au contact de ce semeur d'idées, dont la parole bonhomme dissimulait, sous le
' LkcoRDKmt, Madame Su €ichine{loc. cit., i>. 195). ^ Ibid., p. 196.
* jOid., p. 197.
charme de la conversation où il excellait, ses coups d'oeil d'aigle et les soudaines illuminations du génie.
Sophie Swetchine se convertit en 1815. Le général ne contraria point, dans la compagne de sa vie, des convictions qu'il respecta toujours sans les partager.
Or, ceile fille de iMoscou était Parisienne d'instinct. Russe, elle pensa et elle sentit, à l'ombre du Kremlin, connue elle aurait fait à côté du Louvre. A quinze ans, elle avait deviné la France, conune Pascal devina les mathématiques.
Puis Dieu lui avait assigné une mission, celle que M. de Falloux a mise en lumière, avec la piété d'un fils et la profondeur d'un esprit habitué à ie mouvoir dans les plus difliciles problèmes du monde des âmes '. Dieu voulait en faire l'héroïne de la piété dans le monde, de celte piété séculière, qui, sous les dehors consacrés par les convenances sociales, s'élève chaque jour jusqu'à l'héroïsme sans que rien le trahisse à la société élégante qui aspire le parfum fortifiant de ses discrètes vertus ^
FJle vint à Paris.
Lorsqu'elle s'y rencontra pour la première fois avec madamede Staël, toutes lesdeuxseconnaissaient sans s'être vues, et placées, par hasard, aux deux angles opposés d'un vaste salon, elles s'observaient l'une l'autre avec une sorte de curiosité. Madame de Staël, habituée aux hommages, attendait que madame Svï^elchine vînt à elle. Voyant qu'il n'en était rien, elle traverse tout à coup la longue
' De Fallodx, Madame Swetchine, sa vie et ses œuvres, t. I, chap. XI et xii.
^ Lacordaire, loc. cit., p. 203.
diagonale qui l'en séparail, s'arrête devant elle, et lui dit, d'un ton à la fois vif et caressant :
— Savez-vous bien, madame, que je ^uis Lrès-blessée de votre froideur à mon égard?
— Madame, lui fut-il répondu, c'est au roi de saluer le premier.
Lacordaire — à qui j'emprunte celte anecdote' — ajoute: (( Ce mot peut donner quelque idée de ce qu'il y avait de subit et d'ingénieux dans la conversation de madame Swetchine. »
Point belle, exilée, vieillie, c'est à ce charme de la conversation qu'elle dut le succès de son salon. Elle s'en servit pour fonder le premier salon chrétien de notre temps, véritable hôtel de Rambouillet, moins frivole, mais non moins influent que celui du grand siècle.
C'est seulement à partir de 1830 que nous la trouvons dans le mouvement régénérateur de l'Église, agissant comme les anges, sans se montrer, mais agissant comme eux avec une admirable vertu.
Durant la crise qui suivit la chute de V Avenir, les vaincus, cruellement atteints dans leurs illusions et leurs espérances,
' Lacordaire, loc. cil , p. 203.
se réfugièrent sous cette aile maternelle, comme des aiglons blessés au sortir de leur aire.
Après son adhésion, d'ailleurs si franche, à l'encyclique de Grégoire XVI, une épreuve nouvelle vint atteindre Lacordaire dans son honneur d'écrivain et dans sa conscience deprêlre.
A l'archevêché ' et bien plus encore dans le clergé de Paris, on parut douter d'une soumission dont Dieu voulait décupler le mérite, en la rendant suspecte aux yeux des hommes.
L'épreuve fut dure à cette àme loyale. De plus, l'avenir de ce prêtre, encore si jeune, était en question. « Nul ne se présentait pour lutter contre cette malveillance si implacable envers les hommes de mérite, et c'était à désespérer de son sort, si une femme ne s'était rencontrée pour relever le cœur du pauvre calomnié, en brisant d'une main ferme et douce le réseau dans lequel des frères comptaient bien étouffer son naissant génie. »
Ainsi parle un prélat distingué, qui a écrit quelques pages sur notre héroïne^. Je suis heureux d'invoquer ce témoignage à ce moment de la vie de Lacordaire, où, comme Lamennais, il connut l'horrible épreuve de l'attaque venue du dedans , cette épreuve que les uns m'ont chaudement
' Malgré l'affection personnelle de M. de Quélen, qui se plaisait à lui répéter : « Vous avez besoind'ua baptême, et je vous le donnerai. » (Lacordaiue, Notice, etc., p. 73)
^ Mgr J. Ficvr.E, Sophie Swclcfiine. Personnages callioliques contemporains. (Semaine du clergé, t. II, pp. 467 et 495.) Nous avons l'ait d'utiles emprunts à celte élude, qui mériterait d'être tirée du recueil où elle dort.
MADAME SWETCIIINE. 91
félicité et d'autres aigrement blâmé d'avoir mise en lumière dans mon livre sur Lamennais.
Ce qui me reste à en dire, je vais l'emprunter à un religieux de juste renom, dont nul n'a jamais songé à faire un rhéteur à sous-entendus ou allusionsdécochéesàlasourdine, le Révérend Père Chocarne '.
L'horizon restait chargé de sombres nuages. Les rédacteurs de V Avenir gardaient sur leur front les traces de la foudre partie du Vatican, et le temps n'avait pas encore séparé, aux yeux de l'opinion, ceux qui s'étaient relevés humbles et guéris, de celui dont l'orgueil avait empoisonné la blessure. Une défiance générale planait sur leurs têtes.
A l'ombre de ce sentiment qui pouvait avoir son excuse, s'abritaient des passions que toute défaite réveille comme de vils serpents dans les plus dangereux recoins du cœur de l'homme. Les rancunes tenues en arrêt tant que la plume était restée aux mains des combattants et maintenant guéries de la peur, les faciles triomphes de la médiocrité, les jalousies du talent, la routine envieuse des succès éclatants, l'oxthodoxie à courte vue qui allait, dans le nouvel orateur, épier les hérésies et fatiguer de ses dénonciations l'oreille des prélats : c'étaient là, pour la nature de l'abbé Lacordaire, des périls plus à redouter, j'ose le dire, que celui auquel il venait d'échapper dans sa campagne avec M. de Lamennais.
Là, du moins, tout était grand et le devoir facile à connaî-
' CnocAUNE, Vie intime du Uévércnd Pire Lacordaire, t. I, p. 154 et suiv.
tre; ici tout était petit et la route difiicile à travers ces sentiers tortueux et obscurs. Dans son noble et franc amour de la loyauté et de la lumière, il eût été toujours tenté de deux choses : ou d'aller lever le masque à ses ennemis , quels qu'ils fussent, ou de les mépriser, eux et leurs manœuvres, etde s'enfuir. 11 ne fit ni l'un ni l'autre, et ce furent les conseils de madame Swetchine qui le soutinrent contre ce double péril de la défaillance et de l'exaltation, etl'aidèrent às'élever à ces régions sereines où l'âme, plus près de Dieu , enveloppée de paix, de vérité et d'amour, ne s'irrite plus des sifïïements de la haine ' et bientôt ne les entend même plus.
Elle lui écrit pour le prévenir d'une attaque que l'on prépare contre lui. «C'est avec répugnance, lui dit-elle, que je vous transmets ces avertissements. 11 ne faut laisser mettre entre l'idée et soi que Dieu et la conscience, élever cette idée qu'on développe au plus haut degré de rectitude possible , pour l'amour de la vérité et sans un regard donné aux attaques de l'aversion, toujours féconde. Mon pauvre, cher et aimable ami, comment se fait-il que vous fassiez naître quelqu'un de ces mouvements dans un cœur, je ne dis pas de chrétien, mais d'homme? La contradiction a été prédite, et, à la hau-
' « A proportion île ma vocrition dans l'Église, Dieu m'a accablé, pendant près de vingt ans, d'une suite ininterrompue de choses douloupfuses. Depuis mon entrée au séminaire, en 1824, jusqu'à ma station de 1844 à Paris, j'ai été en butte à une inimitié persévérante qui s'était condensée dans un certain nombre d'hommes capables de nuire beaucoup, et qui n'ont rien négligé pour me perdre de répu'alion et me pousser à des extrémités. Il m'a fallu vingt ans de patience, de douceur et de persévérance, pour arriver à un peu de paix. » (f^cttre à M. de Montalembert, 22 juillet 184G.)
leur où vous êtes placé, c'est une des prophéties qui s'appliquent davantage '. »
Ces généreux conseils allaient bien à l'abbé Lacordaire. Il s'habitua vite à laisser l'intrigue s'user d'elle-même dans le silence, et à ne présenter aux dents de l'envie qu'une âme d'acier. Les injustices des hommes, en le déprenant du monde, l'attachaient plus fortement à Dieu ; et, lorsque ses yeux étaient fatigués du présent, il les reportait vers l'avenir, qu'il appelait « le grand asile et le grand levier ». Devant les haines des partis , il disait avec Dante : « Je regarde et je passe. »
Nul plus que lui n'a eu plus de foi en la vertu du silence et dans sa force pour vaincre et ruiner à la fin les plus habiles attaques de la malveillance. Il n'y cherchait d'abord que sa justification en Dieu et dans l'avenir ; il y trouva de plus sa justification auprès de ses contemporains; ce qui lui faisait dire :
— Le silence est après la parole la première puissance du monde.
— Je n'ai plus de vie, disait-il encore, que dans l'avenir et dans l'éternité. C'est là que disparaissent toutes les vaines colères des partis ; là qu'on prend la force de n'y pas même penser. Quand le voyageur traverse les Alpes, il vient un moment où les premières brises de l'Italie lui annoncent la présence de celte grande et aimable terre ; il s'arrête pour en respirer le parfum, et il oublie les tempêtes froides qu'il vient de laisser derrière lui. Oh ! que Dieu est bon à ceux qui ne cherchent que lui * !
' Madame Swetchine, Lettres, t. I, p. 373. 2 Lettres à des jeunes gens, p. 288.
« Vous m'avez donné voire affection au moment le plus (( difficile de ma carrière, et, grâce à vous, j'ai traversé « ce défilé par où je ne repasserai jamais. Ce qui m'avait (( manqué jusqu'à vous, ce n'était pas tant l'amitié que le « conseil. Nul, depuis dix ans, n'avait dirigé ma vie que « moi seul , avec mon esprit encore mal formé , enthou- « siaste, hardi, aventureux, quelquefois bizarre. Je n'avais (( point trouvé d'homme à qui je voulusse me confier, (( non que je manquasse d'ouverture pour mes amis, mais « parce que je les asservissais à ma raison. Vous êtes la (t première qui m'avez guidé '. »
En effet, à celte époque décisive de la vie de Lacordaire, s'ouvre une longue et intime correspondance qui montre, sans nul déguisement, l'âme d'un grand orateur aux phases les plus diverses de son existence, depuis les bruyants triomphes de Notre-Dame jusqu'aux austérités du couvent de Sainte-Sabine, où il s'enferma comme pour les expier.
N'eùt-il fait que cela, M. de Falloux aurait bien mérité de l'Église, du pays et des lettres françaises, en publiant
• « Malgré l'ascendant qu'elle avait sur lui, le Père a résisté à madame Swetchine dans les circonstances les plus graves, comme leur correspondance en fait foi : dans la publication de la Lettre sur le Saint-Siège, pour le port de l'habit dominicain dans la chaire de Notre-Dame, etc. » {Lettre d'un ami de Lacordaire à Vauteur.)
les quatre volumes de celle correspondance'. Monument admirable, dans lequel se révèle presque toujours, à côté d'une sollicitude toute maternelle, une soumission toute filiale , qui demeurera probablement le premier litre des deux écrivains auprès de la postérité ; car la hauteur morale n'en a pas, à mon avis, été dépassée dans les plus beaux siècles du christianisme. Jamais Monique ne fut plus forte et plus tendre ; jamais , à l'heure des grands orages, elle ne fit descendre dans l'esprit troublé d'Augustin plus de lumière et de paix.
Ceux qui, comme la plupart des contemporains, ne con^ naissaient Lacordaire que par les actes de sa vie publique, n'auraient pu soupçonner, avant d'avoir lu ces quatre volumes, la grande et noble place que l'amitié d'une femme a tenue dans sa vie -.
Lacordaire n'était pas seulement uni à madame Swelchine par cet attachement profond et tendre que les femmes ont parfois le don d'inspirer, et qui n'a de vrai nom dans aucune langue, puisqu'il est à la fois autre chose que l'amilié et autre chose que l'amour. Il ressentait encore pour elle une gratitude enthousiaste et respectueuse, qui s'explique aisément lorsqu'on a lu cette correspondance ^ Elle rappelle le célèbre colloque, immortalisé par la peinture \
' Ledrcsde madame Stcetchine,3\o\.'m-i 2; — Correspondance du R. P. Lacordaire et de madame Sicelch'me, 1 vol. in-n, publiés parle comte DE Falloux, de l'Académie française.
* Prévost-Parvdol, art. publié dans le Journal des Débats^ 29 sept. 1864.
3 Ihid.
* Voir la magnifique composition de Ary Schœffer, popularisée par la gravure.
que saint Auguslin eut avec sainte Monique, sur une fenêtre qui regardait le Tibre se jeter dans la mer '.
— Si je péris, se disait le nouvel Augustin, aux jours où ses destinées tenaient à un fil; si je péris, je me retirerai près d*elle , je porterai à son foyer ce débris ; il rendra peutêtre encore assez de chaleur pour échauffer ses jours plus avancés que les miens ^
S'il pensait ainsi, l'expression restait timide et pleine de réserve. Prêtre depuis quatre ou cinq ans, il avait déjà assez rencontré de femmes, même beaucoup plus âgées que lui, pour se défier des paroles entraînantes et se départir aisément des précautions tant recommandées par les maîtres de la vie sacerdotale \
MadameSwetchinecompril-ellecette hésitation? C'est probable. Forte de sa mission providentielle auprès de cette
' Aug. Galitzin, art. publié dans le Journal des villes et des campagnes, 4 avril 1864.
' Lettre à madame Svvetcliine, 15 septembre 1835.
' Lacordaire, dans sa lettre du 12 juin 1851, donne à l'abbé Perrcyve les conseils de son expérience, et révèle ses propres manières de se conduire à cet égard : « Je ne vois rien à vous dire sur vos rap- « ports avec les personnes dont vous me parlez, si ce n'est d'y mettre « une extrême prudence, mais sans affectation. Paitout où il y a des « femmes, il y a des périls pour le cœur. Écrivez tout ce que vous « ne pourriez pas dire et faire devant témoins; c'rst la grande régie, « et avec elle on se maintient dans la ligne du devoir et de la tran- « quillité. Autant que possible, évitez les entretiens où la famille « entière n'est pas réunie : en présence de tous, on est toujours en .< sûreté. Je sais bien qu'il ne s'agit pour vous de rien de grave, « puisque vous êtes dans une maison où tout est honneur et édifi- « cation; mais quelquefois la sécurité même est un péril, parce qu'on « ne veille pas assez sur son cœur, à cmsc de l'mnocence même « de tout ce qui nous entoure. «
âme, que Dieu lui avait donnée à garder, celte « maternelle amie ' » voulut tout de suite établir une sorte de niveau entre le génie impétueux, qui demande une direction, et la piété éclairée, qui la lui donne.
— Mon ami, lui dit-elle, pourquoi me dites-vous toujours Madame, et en vedette? N'ai-je donc pas mieux mérité de vous? N'ai-je pas, comme Mignard, travaillé à perdre le Madame que vous donnez à tout le monde, et les droits de l'amitié inviolable sont-ils plus contestables que ceux de la célébrité? Quand je vous vois si fort en réserve, j'ose à peine avec vous rester moi-même, et plus d'une fois ce que je perdais d'abandon vous accusait tacitement. Ne me gâtez -plus la simplicité avec laquelle je voudrais toujours aller avec vous. J'y suis ramenée par toute parole que je sens venir de votre cœur, ou refoulée sur moi-même, quand vous me le fermez ^
La réponse de Lacordaire à celte invite^ est un chefd'œuvre de sincérité, et elle dénote une finesse d'observation qui explique cette parole qui fut dite un jour de lui : « On ne le connaîtra bien que par ses lettres^ »
Je voudrais la reproduire en entier, mais j'en citerai assez pour inspirer le désir de la lire dans sa belle intégralité :
(( ...J'aime, j'en suis certain, et profondément; et néan-
' AuDREN DE Kerdrel. Art. publié dans le Journal de Menues, 15 avril 1864.
* Lettre de madame Swelclnne à l'abbé Lacordaire, 26 août 1835. ' Madame Swetchine, quand elle la lit, avait dépassé de trois ans
la cinquantaine.
* Madame Swetchine, citée par Montalembert (/oc. cit., p. 498).
« moins, il y a en moi quelque chose que je ne puis pas « nommer, qui cause de la peine à ceux que j'aime. Ce « n'est pas de l'âpreté, je suis doux; ce n'est pas de la (( froideur, je suis passionné; c'est quelque chose d'entier a qui est trop oui ou trop non, une certaine difficulté de « découvrir ce dont le cœur d'un ami a besoin, une habiu tude du silence qui me suit quelquefois sans que je m'en « doute. Combien j'ai de peine à parler! A\ec ma mère, (( qui s'était accoutumée à moi, et qui se contentait d'une (( grande douceur de mœurs dans mes rapports avec elle, « il m'arrivait souvent de rester sans rien dire'. )>
Qu'on remarque ce qui va suivre. La correspondance de Lacordaire abonde en échappées de ce genre et en soudainetés observées finement comme celle-ci :
« Les femmes ont cela d'admirable, c'est qu'elles peuce vent parler tant qu'elles veulent, comme elles veulent , Il avec l'expression qu'elles veulent; leur cœur est comme u une source qui coule naturellement. Le cœur de l'homme, (( le mien surtout, est comme ces volcans dont la lave ne ({ sort que par intervalles, après une secousse*. »
Notre la Bruyère part de là pour tirer une conclusion qui frappera chacun et expliquera aux femmes qui lisent ceci pourquoi l'Église les appelle le « sexe dévot' ». - « L'homme entend peu de chose au culte : voyez quelle « différence entre la piété des hommes et celle des fem- {( mes ! Un homme aurait-il fait votre chapelle? »
' Lettre à madame Svvelchine, S septembre 1S36.
* Ibid.
' Devolo femimo sexu. (Liturgie.)
MADAME SWETCIIINE. 99
Toiisceux qui, ayantlii la viede madameSwetchine, savent ce que fut pour elle et dans sa vie parisienne celle chapelle, son refuge et ses amours', comprendront ce qu'il y a de délicat et de spirituellement soudain dans celte interrogation. C'estunargiunentar///omme/;?, ou mieux ad feminam, et il devait être irrésistible.
« Il faut donc nous pardonner beaucoup » , reprend Lacordaire, et il revient à ces souvenirs d'éducation, oij son âme se complaisait :
« Ma mère m'a dit en mourant que je lui avais rendu la « vie heureuse ; je lui ai toujours plu avant tous mes frères, h et pourtant je n'ai jamais été tendre dans l'expression « avec elle. Notre éducation même avait été ainsi ; ma (( mère nous avait aimés d'un dévouement de chaque « jour, grand et sans partage, mais où l'action parlait plus « que la bouche. »
Et il conclut aimablement :
« Ayez donc un peu compassion de ma nature sauvage ; <( je voudrais la changer... Malheureusement, on désire « plus qu'on ne fait ^. »
Pourtant, et cela ne surprendra aucune de mes lectrices, — les femmes sont si bien habituées à faire rayer du vocabulaire masculin le mot impossible ! — il ne fallut pas longtemps « à la douceur pénétrante de madame Swetchine pour
' S'agit-il un jour d'économies à faire, '< il n'y a », dit-elle, « que « ma chère petite chapelle qui ne participera pas à ces réformes, « et, du moins, j'aurai pour excuse de parer ce que j'aime ». {Madame Swetchine, 1. 1, p. 361.)
' Voir, dans le recueil publié par M. de Falloux, diverses lettres de t833 à 1836 inspirées par le même sentiment.
« fondre la neige dont ce volcan paraissait entouré ' ».
Au respect le plus constant s'unit bientôt la tendresse la plus expansive, et toute cette correspondance, d'une solidité si ferme, d'une simplicité si charmante, se continue jusqu'à l'heure où le restaurateur de l'ordre de Saint- Dominique quitte en toute hâte sa chère école de Sorèze, pour accourir au lit de mort de la mère de son âme.
Celait en 1857. Mais, dans ce quart de siècle, l'abbé et plus tard le Père Lacordaire n'a cessé d'être en communication, j'oserais presque dire', en communion incessante avec madame Swetchine. Elle est avec lui à Rome, à Turin, à Marseille, à Nancy, à Dijon, à Flavigny, à la Minerve, à Sorèze, partout où il rencontre des obstacles ou des triomphes, des préjugés ou des sympathies, partout où il fonde des maisons ou dirige des écoles.
Madame Swetchine s'absente-t-elle pour courir à Saint- Pétersbourg où l'appelaient, les nécessités d'une politique ombrageuse , Lacordaire ne sait plus où donner de la tête , il est comme le navigateur qui a perdu sa boussole -, et il s'écrie, avec une douloureuse sincérité :
« Je n'ai jamais mieux senti que maintenant. Madame « et chère amie , quel grand malheur est pour moi voire « absence ^ »
Singulier phénomène, que pas une grande vie n'ait échappé à cette association, à ce concours de la femme, aussi puissant pour le mal qu'il l'est pour le bien ! Depuis
' Prévost-Paradol, art. c'.té.
' AtDREN DE Kkrdukl, art. cité.
' Lettre à madame Swetchine, 14 octobre 1834.
les saintes suivantes du Christ jusqu'à la vierge que le Séraphin d'Assise associe à son apostolat , jusqu'à la veuve héroïque qui donne à Vincent de Paul cette postérité immortelle qui s'appelle les filles de la Charité, jusqu'à cette autre veuve qui permit à l'évêque de Genève de jeter au sein d'un siècle perverti !e ferment doux et fort de la Visitation , ces grands hommes , ces grands héros de l'humanité et de l'Église, n'ont pas su se passer de celte aide , et tous , ils ont pu dire à la sainte compagne de leur apostolat ce que Lacordaire dit un jour à la sienne :
« Ma chère amie , souvenez-vous quelquefois que vous « m'avez fait du bien , et que par moi vous en avez fait à « beaucoup d'autres qui ne vous connaissent pas, mais « qui vous connaîtront un jour '. »
Noble et sainte femme, à force d'étude et de prière, vous vous étiez élevée jusqu'à la plénitude de la vérité, vous avez su appliquer aux hommes de votre temps les grâces les plus efiicaces de la charité ! Mère de l'Église contemporaine en France-, n'eussiez-vous dirigé que Montalembert et Lacordaire, Lacordaire surtout, ce serait assez pour votre gloire et pour votre immortalité !
Mais il est temps d'assister aux premiers triomphes oratoires de Lacordaire , au premier coup d'aile de ce génie , qui s'en va maintenant planer dans des hauteurs où l'aigle de Meaux, tout seul jusqu'alors, s'était joué dans la lumière d'un ciel solitaire, là où, le reconnaissant pour son fils, la
' Cité par Aldren DE Kerduel., arf. cité. ' J. FÈVRE, Madame Swelchine, p. 498.
grande ombre de Bossuet ' s'incline avec amour devant ce successeur, en qui il se sent revivre.
Parlons maintenant du Bossuet de noire siècle.
' « Quand je dieiche un plus grand, un plus éloquent que lui, je ne jiuis penser qu'à Cossuet. » (Mo-ntalembeut, loc. cit.,\>. 504.)
LES CONFEPENCES DE STAMSLAS HT FUED. OZANAM
Sommaire. — Lacordaire prêche son premier sermon. — Déception générale dans le salon de madame Swetchine. — Un horoscope jjIus vrai qu'il ne parait. — La rhétorique et l'éloquence. — Un vers de Chénier retourné. — Dans la cour du collège Stanislas. - — L'escalade d'une fenêtre. — Affluence aux conférences de Stanislas. — Les sujets de ces conférences. — Brusque interruption. — Lettres de Lacordaire à M. de Quélen. — Intervention de M. Affre. — Douleur et soumission.
— Dieu envoie à Lacordaire l'avant- garde de la jeunesse catholique de France. • — Portrait de Frédéric Ozanam. — Notice sur sa vie. — 11 ne faut pas faire comme les balais. — Les deux œuvres qu'Ozanam laisse en mourant. — Comment naquit la Société do Saint-Vincent de Paul, — Députation et pétition des étudiants catholiques à M. de Quélen. — Tentative du prélat en 1834. — Son insuccès — Frayssinous jugé par Lacordaire. — Comment le génie de Lacordaire ne pouvait se plier à entrer dans la limite du convenu. — Saillies, originalité et préventions. — Vue d'ensemble sur la politique de Lacordaire.
— Ce qui l'a fait ce qu'il était. — Florence, je suis fou de toil — Le Savonarole du dix-neuvième siècle. — M. de Quélen oiïre à Lacordaire la chaire de Notre-Dame.
Dans son salon, seule, agitée, visiblement inquiète, madame Swetchine attendait. Elle avait envoyé tous ses habitués et ses fidèles à Saint-Roch. Lacordaire y avait accepté un sermon de charité , le premier grand sermon qu'il eût prononcé jusqu'alors. Pour elle, à toutes les instances, elle avait répondu :
104 I.ACORnAIRE.
— Jamais je ne pourrai m'asseoir aux pieds de sa chaire. Je me sens d'avance incapable d'y maîtriser mon émotion maternelle '.
Les amis revinrent enfin de Saint-Roch. iM.ais quand ils entrèrent au salon, ce fut la tête basse, et madame Swetchine vil tout de suite qu'ils revenaient déçus. L'un d'eux, Armand de Melun, je crois, se décida de parler le premier :
— Ce ne sera jamais un prédicateur! fit-il d'un air
consterné, et tous les autres d'approuver, déclarant qu'assurément l'abbé Lacordaire était un prêtre de mérite, mais qu'il n'avait pas le don de la parole sacrée, et qu'il devait diriger sa vie sacerdotale vers un tout autre ministère ^
Cela semble un paradoxe, et, quand on songe à ce que deviendra bientôt le jeune prêtre qui vient d'échouer complètement dans son début oratoire, on est tenté de sourire et de hausser les épaules, en entendant affirmer qu'il ne sera jamais prédicateur.
Et pourtant, madame Swetchine eut tort de se désoler, quand elle entendit faire ce pronostic, car il est l'expression de la vérité rigoureuse.
Lacordaire lui-même ne se fit point illusion.
En descendant de chaire, il dit : a C'est la seconde fois que j'éprouve combien mon genre d'esprit est peu sympathique avec une assemblée ordinaire de fidèles ^ »
« Je n'ai rien assez de ce qu'il faut pour être un prédi-
' Baunard, le Vicomte de Melun, p. 98.
' Mémoires du vicomte Armand de Melun, cités par l'abbé UAUNAni). (Ibid.)
' Lettre à M. Lorain, 6 mai 1833.
cateur, dans la force du terme ' », écrit-il ensuite à Montalembert.
Il avait raison. Jamais ce génie essentiellement indépendant, ennemi-né des entraves d'une rhétorique quelconque, ne pliera sa parole aux tortures de ce lit de Procuste. Pour avoir voulu essayer une fois, à Saint-Roch *, d'entrer dans le moule convenu, il y étouffa, n'osant pas faire éclater le
' Lettre à Montalcnibert, 30 juin 1833.
* M. Edouard Dumont, dans le Monde du 24 août 18G7, a donné d'intéressants détails sur ce début de Lacordaire. « Se sentant né prêcheur, comme il disiiit, il résolut de prêcher dans les paroisses, et il avait promis déjà de divers côtés une vingtaine de sermons auxquels il n'avait pas même songé encore. Le début fut malencontreux. Le dimanclie 5 mai 1833, vers sept heures du soir, un public très-clair-semé se groupait dans l'église Saint-Roch, entre la chaire et le banc d'cpuvre, à la lueur sépulcrale d'une lampe, pour entendre une prédication de surcroît, tout l'office étant fini et l'église vide. 11 paraissait qu'on n'en avait pas fait l'annonce, et qu'on admettait à l'essai, en petit comité, quelque jeune apprenti de p-éJication. C'était l'abbé Lacordaire qu'attendait cet auditoire, composé de quelques amis modestement invités par lui et de quelques curieux, y compris plusieurs ecclésiastiques, dont deux a\aient déjà une certaine petite réputation de prCcherie; et de tous ces curieux, pas un n'ignorait que le jeune orateur attendu élail doué d'un talent peu commun. 11 parut bientôt, et il parla pendant une heure sur la fête de VTnvention de la sainte Croix. Ce sermon était tout simplement un chef-d'œuvre de pensée, de dévelopiienicnt et d'expre.>sion. Il voulait prouver qu'ayant perdu nos avantages les plus précieux par le péché, nous retrouverions tout dans la Rédemption et dais la Croix, ce qu'il démontrait par ces trois considérations : 1° l'homme ici-bas n'a pas la vie (l'humanité ne vit pas réellement, elle ne dure qu'un moment et disparait sans cesse); 2° l'homme n'a pas la gloire (c'est-à-dire ni l'illustration, ni la richesse, ni la puissance); 3" l'homme n'a pas l'amour (il n'est point aimé; toutes les affections humaines sont impuissantes et périssables). La Rédemption lui donne la vie véritable et éternelle,
moule d'un coup hardi. Jamais il ne sera le successeur de Bourdaloue ou de Massillon. Les auditoires routiniers, les bonnes âmes accoutumées aux sermons impersonnels de leurs orateurs favoris, les classiques, tous ceux qui ont oublié que la rhétorique naquit après l'éloquence et ne la devança point, n'accepteront guère « ce nouveau prophète' » qui, d'un bond, s'élance près de Bossuet, encore plus affranchi des traditions chargées de parquer l'originalité mdividuelle en d'étroites règles.
En ce sens, jamais Lacordaire ne fut prédicateur.
Autant, en effet, il eut horreur d'innover en matière de doctrine, nourri fortement comme il l'était, par dix ans d'études personnelles, des enseignements de la patrologie, et spécialement de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, ses deux amours ^, autant il avait horreur du convenu, de la correction arrondie aux angles, des chaleurs moyen-
rhonneiir avec une incomparable distinction, et l'amour parfait et immuable; tout cela exposé avec cette ingénieuse singularité qui a horreur du lieu commun, comme il le dit quelque part dans ses Conférences. Il était impossible, avec de telles circonstances et si peu d'auditeurs, que ce sermon eiit le moindre éclio ; il avait pensé apparemment qu'il ne valait pas la peine d'en parler. L'abbé Lacordaire regarda cet échec, où il n'y avait point de sa faute évidemment, comme une indicalion qu'il n'était point fait pour la prédication paroissiale, et il y renonça, retirant toutes ses promesses données. La Providence le dirigeait ainsi tout d'un coup vers une vocation particulière, où il serait arrivé autrement bien plus lard. »
' Affiîk, Mémoires, citant une expression de M. de Quélen.
' « La Somme de saint Thomas est l'étude de tous les jours de ma vie. Une fois que j'y ai eu posé mes lèvres, je n'ai pu m'en détacher un seul jour, et le reste n'est plus pour moi qu'un appendice ou un affluent où je vais çà et là cherclier quelque rayon de lumière pour le rattacher à ce rentre éclatant de la théologie. » [Lettre
nés maintenues à la température voulue par les sévères indications des rhéteurs : le texte, l'exorde tiré au cordeau, les divisions subdivisées dans les trois points de dimension égale, les transitions bien ménagées, les citations scripturaires ou patristiques en latin soigneusement apprises dans les recueils spéciaux, la péroraison résumant les points et s'échauffantau degré réglé par le thermomètre classique. Chénier avait dit :
Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques '
Lacordaire retourna l'épithète, comme le fit un jour notre Paul Reynier :
Sur des pensers anciens, faisons des vers nouveaux ' !
Sous le bénéfice de cette observation, capitale pour l'intelligence du génie lacordairien, suivons maintenant l'éloquence sortant du moule brisé et la nature victorieuse de l'art.
à l'abbé Drloux, 1850.) Quant à saint Augustin, il disait : « C'est un homme subtil de style plutôt que dans les choses, et celui de tous les Pères qui renferme le plus de pensées profondes sur la religion. C'est le saint Thomas des temps primitifs. » {Lettre à Montulembert , 15 fév. 1834.)
' André Chénier, VInvention littéraire.
' VaM\.?it.\ii\a\, ÉpHre aux poètes.
Nous sommes dans la cour d'un petit collège parisien, déjà célèbre d'ailleurs, et fondé depuis l'Empire par mi homme d'une grande habileté pédagogique, l'abbé Liautard, pour y élever l'élite de la jeunesse catholique de France, le collège Stanislas.
La cour est envahie par une foule. Le préfet des études, l'abbé Buquet*, ramène les divisions des petits et des moyens, lesquels traversent la cour, visiblement dépités d'être forcés de céder les bancs qu'ils viennent de quitter à la chapelle, où toutes les places libres sont prises. Celles que les élèves ont cédées en maugréant se remphssent dans un clin d'œil. ^
Mais voici que, sur cette réquisition, qui doit être bien autorisée pour qu'on y ait obéi dans la cohue empressée , on apporte une échelle, et un monsieur, la redingote gravement boutonnée jusqu'au col, se met en devoir d'en gravir les échelons, jusqu'à la hauteur d'une fenêtre, par où il apparaît soudain dans la chapelle, où l'on ne put s'empêcher de rire assez haut, malgré la sainteté du lieu et aussi malgré le respect dont jouissait l'auteur de l'escalade. C'était Berryer.
' Plus tard évéque de Parlum, auxiliaire de l'arclievêque de Paris.
Un jeune homme, le vicomte de Melun', lui tendit la main pour l'aidera descendre, et Ijerryer pénétra dans cette petite chapelle d'enfants, où un auditoire d'élite se disputait les places, et où, plus avisés que Berryer en retard ce jour-là, se pressaient déjà Chateaubriand, Odilon Barrot, Lamartine, Victor Kugo, et, avec eux, les hommes les plus éminents des Chambres, du barreau, de la presse et du journalisme, en un mot, le tout Paris d'alors ^
Que venait faire là ce tout Paris', sceptique, encore frémissant des haines soulevées avant 1830 contre la congrégation, héritier de Voltaire et fils des temps nouveaux?
« Chacun, répond Nettement, chacun venait entendre le catholicisme s'aflirmer par la bouche d'un enfant du siècle, qui, dans une langue contemporaine de son auditoire, trouvait le chemin des esprits et des cœurs, tout simplement en laissant librement parler ses sentiments et ses pensées*. »
Les sujets étaient anciens comme l'Église : Dieu , la création, l'origine du mal, le peuple juif, les prophètes, la ré-
' Bainaud, op. cit , p. 3s).
- rt Laeordaire improvise tous les dimanclies au collège Stanislas des choses admirables sur les vérités fondamentales de la foi. C'est une réunion tiès-brillante qui attire toute la jeunesse pensante et nombre d'hommrs distingués, voire même de grandes célébrités. Dimanche dernier, Lamartine s'y'tronvait. C'est qu'en vérité, c'est quelque chose d'inouï que cette éloquence, cette inspiration. Il n'est bruit que de cela dans le monde religieux etpliilosophique. » [Lettre de Maurice de Gudrin à Hipp. de la Morconnais, 28 fév. 1834.)
^ €< Henri a fait des conférences dans un collège, qui ont eu un tel succès que deux heures d'avance il n'y avait plus de place : elles luiont faitbeaucoupde réputation. » [Lettrede madame Laeordaire à yiadame Louise D., It mai 1834.)
* Alfred Nettement, Histoire de la littérature sous le gouvernement de Juillet.
paration. Mais la parole élait neuve, spontanée, la langue toute moderne, l'accent personnel, soudain. Sur des pensers anciens, ce poêle de la chaire improvisait, avec des modulations inconnues, des vers vraiment nouveaux. Les théologiens écoulaient avec ravissement cette forte doctrine abreuvée aux plus pures sources de la tradition scrupuleusement scolaslique, et Victor Hugo frémissait aux sons de cette harpe éolienne, où les vents du siècle, en passant dans les vieilles branches des arbres séculaires qui la tenaient solidement suspendue, faisaient vibrer de si jeunes harmonies.
Tout à coup, au milieu de l'enthousiasme des auditeurs, tomba une parole d'adieu.
L'orateur allégua l'épuisement réel de ses forces et le besoin de se retremper dans le travail solitaire de la méditation ' .
Personne ne s'y méprit, et dans cet auditoire grave, presque solennel , courut un long murmure. On accusa le Gouvernement de Juillet.
— Monseigneur, écrivit le lendemain Lacordaire à M. de Quélen , j'ai appris de mes aïeux dans le christianisme à ne jamais craindre de paraître devant les tribunaux. Je ne me retire donc pas devant les intimations ou les menaces du Gouvernement-. Je me retire devant votre volonté, et votre seule volonté'.
' Lettre de Lacordaire à M. de Qiiélen, 14 avril 1834.
- « M.Guizot m'affirma que jamais le Gouvernement n'avait conçu d'ombrages des conférences de Stanislas, et que lui, en particulier, les voyait avec le plus grand plaisir. » [Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 8 décembre 1834.) Mais si le ministre de l'instruction publique ne s'émut point des dénonciations, il n'en fut, paraît-il, point de môme de la police.
^ Lettre de Lacordaire à M. de Quélen, 14 avril 1834.
CONFERENCES DE STANISLAS ET F. OZANAM. lit
L'esprit de roiiline s'était scandalisé. L'esprit de parti avait dénoncé à l'archevêché, au Vatican, à la police.
De Rome , on répondit que l'archevêque avait mission pour veiller.
L'archevêque prit peur, et de la police, et des rancunes toutes vivantes encore contre l'École menaisienne.
— Ne connaissant ni mes fautes, ni mes adversaires, ni ce que l'on veut de moi, je me tais en enfant de l'Église, je me fie à Dieu qui discerne le fond des cœurs et qui soutient ceux qui n'ont d'autre appui sur la terre qu'une conscience droite *.
— Si un jour, disait-il encore tristement, si un jour, dans une de ces tourmentes où la barque de Pierre chancelle, et où les disciples sont émus du danger, l'Église a besoin d'un pauvre serviteur oublié à fond de cale et méconnu, il tâchera de rallumer dans son sein les restes étouffés de sa jeunesse, et, s'il ne le peut, il portera, aux pieds du Dieu qu'il n'aura pas servi, une excuse touchante peutêtre : son talent réprouvé et perdu , sans qu'il s'en soit plaint *.
Les admirateurs jetèrent les hauts cris. M. de Quélen hésita :
— Je ne vous ôte point la parole , dit-il décontenancé et tout perplexe, je ne le puis pas ; voyez, examinez, consultez !
Sur quoi, les amis consultés dirent :
— Si vous aviez un ordre , évidemment vous devriez
1 Lettre de Lacordaire à M. de Quélen, 14 avril 1834. * Ibid., 21 mars ISS^i.
VOUS taire, en laissant la responsabilité de votre silence à qui de droit. Mais vous n'avez pas d'ordre, on ne vous en donnera pas, on ne veut pas vous en donner. Or, tant qu'on est libre, il faut aller en avant '.
Or, il y avait, dans l'entourage de l'archevêque, un prêtre qui aimait Lacordaire, bien qu'il n'eût rien dans l'esprit qui pût l'incliner vers lui; mais il était ennemi de l'intrigue ^, et il sut rester toujours fidèle à cette devise , dont on pourrait faire l'exergue de sa vie : la simplicité dans la grandeur. Ce prêtre alla trouver M. de Quélen. Il lui parla avec un exquis bon sens , ce don précieux, toujours si rare :
— Si nous avons à regretter, dit-il, de n'avoir plus comme autrefois une Sorbonne toujours prête à frapper une proposition malsonnante , nous n'avons pas non plus de personnes disposées à abuser, en s'en emparant, de celles qui peuvent échapper à M. Lacordaire. On peut craindre, par contre, que cet ecclésiastique ne devienne, sans le vouloir, un prétexte pour la jeunesse chrétienne de se séparer du premier pasteur , tandis que la conduite de M. Lacordaire, depuis deux ans, fait espérer une grande docilité , c'est-à-dire la disposition la plus opposée au caractère des novateurs ^
Le prêtre grave qui parlait ainsi à M. de Quélen porte un nom qui plane au-dessus de nos discordes civiles, comme un signe de pacification et le symbole de l'héroïsme
• Lettre de Lacordaire à madame Swelcliiiic, 14 octobre 1834. ' Chocarne, le P. Lacordaire, t. I, p. 162. ^ Castan, Vie de Mgr Affre, p. 74.
CONFÉRENCES DE STANISLAS ET F. OZANAM. tl3
pastoral donnant sa vie pour ses brebis. Il s'appelait M. l'abbé Affre,etilélailpourlors clianoine de Notre-Dame.
Quelque conHance qu'il inspirât à M. de Quélen, l'abbé Affre ne put venir à bout de vaincre ses hésitations.
Lacordaire l'apprend, et aussitôt, prenant la plume, le 31 octobre 1834, il écrit à l'archevêque :
— Monseigneur, je viens me plaindre à vous de vous. Puis il expose, en un noble et digne langage, l'historique
du procès pendant au tribunal de son ordinaire, il répond aux accusations et aux insinuations, il met dans tout leur jour les fortes raisons qui militent en faveur de la reprise des conférences. Cela fait, il conclut :
— J'ai trente-deux ans accomplis; si je fusse resté dans le monde, je serais à même de me faire respecter quand je traiterais de moi et des autres : il n'est pas juste que, pour avoir sacrilié ma vie à l'Église, je sois le jouet des plus basses intrigues et du mauvais vouloir de quelque parti qui ne me pardonne point de ne pas lui vouer mon existence et ma consécration sacerdotale. Monseigneur, je vous demande justice : je revendique le seul bien du prêtre, le seul honneur du prêtre , la liberté de la parole évangélique , la liberté de prêcher Jésus- Christ!
Peu accoutumé à cette liberté de langage, M. de Qi-iélen répondit, en termes piqués, à la mise en demeure, ou, comme il disait, à la « sommation » de son sujet.
— Je crois être, dit-il , dans mon diocè.-e, le juge de la direction à donner aux prêtres que je commets pour l'enseignement religieux '.
' Foiss:.T, Vie du R. P. Lacordaire, t. I, p 316.
Lacordaire se donna le tort de répliquer.
— Je regrette, Monseigneur, que vous ayez jugé mon œuvre sans l'avoir connue. Après quelques jours d'amertume contre vous, j'ai pris le dessus : je ne vous en reparlerai plus. J'avais compté sur deux hommes : le premier, je l'ai quitté, parce qu'il trahissait les espérances de tous ; le second me faillit. Je ne compte plus que sur Dieu'.
M. Affre vint le voir. 11 fut affectueux et paternel.
— Que dois-je dire à Monseigneur de voire part? fit-il, en terminant sa visile.
— Vous pouvez dire à Monseigneur, répliqua de nouveau Lacordaire, que je regrette de ne plus prêcher mes conférences, à cause de la jeunesse qui en avait besoin, et à cause de l'Église de France , où s'accréditera le bruit que nul ne peut y avoir quelque talent, sans être persécuté-.
Puis, le grand vicaire parli, il écrit à madame Swetchine, lui raconte tous ces incidents et termine son récit par cet admirable retour sur lui-même :
« Peut-être avais-je jugé M. de Lamennais avec trop de « sévérité, et Dieu a-t-il voulu me faire sentir, par ma pro- « pre expérience, combien la soumission, quand elle nous « intéresse directement, est une chose difiiciie^ »
' FoissET, Vie du li. P. Lacordaire, t. I,p. 317.
^ Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 8 décembre 1834.
^ Ibid.
C'était dans l'hiver qui liait 1833 à 183/|. Lacordaire n'avait pas encore inauguré l'enseignement de Stanislas, qui bientôt après lui donna des disciples et des amis. Frappé de la foudre à l'entrée de sa vie publique, séparé d'un homme illustre en qui il avait cru trouver le génie de la conduite avec celui de la pensée, il errait au dedans de luimême, avec des incertitudes douloureuses et de terribles prévisions ^ A celle heure-là, vint à lui un jeune homme, comme l'avant-garde de la jeunesse, qui devait bientôt, en entourant sa chaire, le relevsr de son affliction.
Un soir donc, durant cet hiver si triste, Lacordaire vit entrer dans sa chambre un jeune homme de vingt ans.
Il n'avait pas la beauté de la jeunesse. Pâle, comme les Lyonnais, d'une taille médiocre et sans élégance, sa physionomie jetait des éclairs par les yeux, et gardait néanmoins, dans le reste, une expression de douceur. Il portait, sur un front qui ne manquait pas de noblesse, une chevelure noire, épaisse et longue, qui lui donnait cet air un peu sauvage que les Latins rendaient, si je ne me trompe, par le mot d' incomplus-.
' Lacordaire, Frédéric Ozanain (Œuvres complètes, t. VIII, p. 199).
* Ibid., p. 201.
Ce que la femme est pour le cœur qu'agitent les passions, le prêtre l'est pour le cœur qui travaillée devenir pur ' ou à le demeurer. C'est pour cela que ce jeune homme, chrétien et chaste, venait trouver ce jeune prêtre déjà célèbre et s'asseoir à son foyer.
Il s'appelait Frédéric Ozanam.
A Lyon, d'où il arrivait, ilavaitétudié sous l'abbé Noirot, vrai Socrate chrétien -, proclamé par Victor Cousin le premier des philosophes de son temps ^ A celte école, Ozanam s'initia de bonne heure aux pensées graves et aux grands desseins. Il apportait à Paris, avec Uardeur du jeune âge, les fruits précoces d'une forte éducation. Commensal d'Ampère \ il y vécut dans l'intimité de Ballanche, de Chateaubriand et de tous les grands esprits qui brillaient dans la religion, le droit et les lettres, les trois passions de sa jeunesse et.de sa vie entière.
' Lacoudxiue, Frédéric Ozanam (Œuvres complètes, t. VIII, p. 202).
' J. FÈVRE, Ozanam (Personnages catholiques contemporains, Semaine, du Clergé, t. II, p. 426).
^ Dans son récent ouvrage, recueil de Réflexions et Pensées, M. Antonin Rondelet a fait de M. Noirot et de sa méthode d'enseignement une esquisse excellente. On la trouvera dans l'introduction.
^ Ils travaillaient ensemble, et l'on a conservé des pages écrites à moitié par l'un et par l'autre. Mais la science n'était pas seule à contribuer à ce douv commerce qui ravissait le cœur d'Ozanam ; l'éminenle piété de M. Ampère venait souvent s'y mêler, pour y répandre ses parfums. » Leurs entreliens », dit le P. Lacordaire, <( amenaient dans l'âme du savant, à propos des merveilles de la nature, des élans d'admiration pour leur auteur; quelquefois, mettant sa tête dans ses deux mains, il s'écriait tout transporté : » Que « Dieu est grand , Ozanam ! que Dieu est grand ! » (Lacordaire, loc. cit.,Y>. 219.)
De bonne heure distingué par les maîtres, il monta bientôt à côté d'eux, et la vieille Sorbonne retentit bientôt des applaudissements qui accueillirent la docte et charmante érudition d'un jeune professeur, à peine sorti de l'adolescence.
Toujours chrétien et plus que simple chrétien, apôlre, il considéra son enseignement comme un sacerdoce, travailla eflicacemenl à réconcilier la science historique avec la religion ', passionna la jeunesse catholique sous le gouvernement de Juillet, et, quand ce gouvernement tomba, c'est lui qui amena aux barricades l'archevêque de Paris pour lui faire pacifier une lutte fratricide au prix de son sang.
La nature succomba de bonne heure. Une maladie de langueur — le mal des prédestinés — l'emporta au milieu de ses jours, comme se replie la lente des pasteurs ^ Il vint mourir à Marseille ^ sur nos bords qu'il aimait.
' Voir, en particulier, la Civilisation au cinqiiicme siècle, les Études germaniqïœs, les Franciscains en Italie au quatorzième siècle, le Dante et la philosojiliie catlioliqve, etc.
^ .AMi'ÈnE, Biographie d'Ozanain, 23 avril IS.'iS.
■^ Ozanani a beaucoup voyagé dans le midi de la France et en Italie. Son biographe raconte de ses voyages un épisode instructif et de fréquente application en ce temps où l'on se déplace si facilement et si voiontieis :
'< Un grand nombre de nos touristes en Italie reviennent de cette lerre classique du catholicisme plus scandalisés qu'ils n'ont été édifiés. La légèreté proverbiale de notre esprit et la i)récipitation du voyage ne permettent qu'un coup d'œil superficiel sur les hommes €t les choses. Ozanam ue fut pas à l'abri de ce travers, car il nous raconte qu'étant allé à Florence se confesser à un bon Père Carme qui s'appelait Moïse, et s'étant accusé d'avoir un peu médit de l'Italie, le pieux vieillard lui fit cette réflexion pleine de sens et de justesse : « Lorsque vous allez dans un pays étranger, ne faites pas comme les
En mourant, comme Epaminondas à Mantinée, il laissait deux filles qui devaient à jamais glorifier sa mémoire : la Société de Saint- Vincent de Paul et les conférences de Notre- Dame.
. Ceci demande à être raconté avec quelques détails.
Dès 1832, Ozanam et ses jeunes amis avaient sollicité et obtenu de l'abbé Gerbet une série de leçons sur la philosophie de l'histoire, où les étudiants de Paris accoururent bientôt retremper leur foi et puiser des arguments contre les envahissements du rationalisme, alors dans tout l'éclat de ses premiers succès.
La faveur qui accueillit les leçons de l'abbé Gerbet fit naître une autre ambition dans l'âme ardente d'Ozanara. Il convia les adversaires à un vrai combat en champ clos. Les saint-simoniens acceptèrent. Bientôt de brillants tournois, où tout se passait selon les règles d'une loyauté chevaleresque, attirèrent chez M. Bailly une jeunesse vive et animée d'une sincère bonne foi, celte condition essentielle à toute controverse.
Plusieurs sortirent de là profondément émus, remués, retournés.
— Que faut-il donc faire, dit l'un d'eux, pour être vraiment catholique ?
Ozanam répondit :
— Ne parlons pas tant de charité, faisons-la plutôt et secourons les pauvres.
Le soir même, honteux d'avoir compris si tard la charité
« balais, qui ne ramassent que les ordures. » (C. A. Ozanam, Vie de Frédéric Ozanam, cli. vu. p. 266.)
pratique, les deux interlocuteurs portaient, de leurs propres mains, à un pauvre de leur connaissance, le peu de bois qui leur restait pour se chauffer pendant les derniers jours de l'hiver'.
Telle fut l'étincelle qui jaillit, un soir de l'hiver 1833, sur le seuil de la porte de M. Bailly-, et qui, peu après, sur les conseils de celte admirable sœur Rosalie ^ qui restera parmi les plus nobles figures de ce temps , devait embraser la Société qu'elle lit naître, du feu divin de la charité.
On voit maintenant pourquoi elle prit, dès sa naissance, le nom de Conférences de Saint-Vincent de Paul, ce nom, désormais immortel, que les pauvres ont appris à bénir depuis un demi-siècle et qui fait se rencontrer sur un terrain commun, le seul possible, tous les partis, tout ce qui divise les hommes, dans l'embrassement — véritablement humanitaire celui-là — que le Christ nous a enseigné, en mourant pour tous, les bras largement étendus, sur sa chaire sanglante.
Ce n'était point encore assez pour les nobles adolescents.
Au mois de juin 1833, ils étaient introduits auprès de M. de Quélen.
— Nous voudrions, disent-ils , des conférences où l'on ne se bornerait pas à entrer dans le détail des preuves de
1 C. A. OzANAiM, Vie de Frédéric Ozanam, ch. vu, p. 187.
' Cet excellent homme avait établi , avant l'arrivée d'Ozanam à Paris, des conférences de droit, de philosophie et d'histoire, qui se tenaient chez lui. Il fut, depuis 1830, la providence des étudiants de la capitale, à qui il ouvrit son salon, toujours prêt à les aider de sages et bienveillants conseils.
' Vicomte A. i>e Melun, Vie de la sœur Rosalie, ouvrage couronaé par l'Académie française.
fait du catholicisme, à démontrer l'aiithenlicité de ses litres, à réfuter les objections vulgaires déjà tombées dans le mépris, mais où on le développerait dans son harmonie avec les aptitudes et les besoins de l'individu et de la société'. L'archevêque les écoutait, souriant et attentif.
— Oui , fit-il tout à coup, j'en ai le pressentiment , quelque chose de grand se prépare, Dieu se ménage une victoire éclatante.
Puis, les embrassant avec effusion :
— J'embrasse en votre personne toute la jeunesse catholique ^
Le 13 février de l'année suivante, ils demandèrent à l'archevêque de confier cet enseignement à Lacordaire.
Au même moment, la porte s'ouvrit, et Lamennais parut. Monseigneur courut à sa rencontre, l'embrassa, le prit par la main, et, se tournant vers les jeunes solliciteurs :
— Voilà, messieurs, l'homme qui vous conviendrait, si la faiblesse de sa voix lui permettait de se faire entendre ; il faudrait ouvrir les grandes portes pour laisser entrer la foule, et la cathédrale ne serait pas assez vaste pour contenir ceux qui accourraient autour de la chaire.
— Oh! moi, maintenant, Monseigneur, répondit tristement Lamennais, ma carrière est finie ^ !
Les étudiants se retirèrent après avoir remis à l'arche-
' Pétition adressée à Mgr de Quélen au nom des étudiants catlioliques, 13 février 1834. Cette pétition, fort belle, avait été rédigée par Ozanam.
8 F. Ozanam, Lettre, t. I, p. 49.
' Ibid., note.
vêque, rédigée par Ozanam, une sorte de programme des questions que la jeunesse catholique désirait entendre traiter dans la chaire de Notre-Dame.
Malheureusement, comme autrefois celui de l'abbé Vertot, le siège de M. de Quélen était déjà fait.
Le mandement, qui annonçait l'ouverture d'une « station quadragésimale sur les vérités fondamentales de la religion » , ne répondit point à l'impatiente ardeur des âmes jeunes. L'archevêque ne prononçait pas même le mot de a conférences ». Entre Ozanam et lui, il y avait la distance del80/| à 183/t '.
Du reste, le prélat avait résolu de paraître lui-même dans la chaire de Notre-Dame , pour ouvrir plus solennellement cette station, le premier dimanche de carême, et d'y faire monter successivement à sa place sept prédicateurs, qui parleraient, sous sa présidence, sur les sujets qu'il leur aurait indiqués. L'illusion était complète, et l'insuccès ne le fut pas moins.
Malgré le talent des sept élus, desquels, bien entendu, n'était pas Lacordaire, malgré leur vif désir de répondre aux intentions de M. de Quélen , le programme épiscopal les tint dans le « Ion ordinaire des sermons^ », et ils échouèrent — bien que l'un d'eux s'appelât l'abbé Dupanîoup — parce qu'on leur opposa l'éclatant contraste de la jeune parole de Lacordaire.
^ D'après le programme , on devait se tenir dans la limite — je n'ose pas dire dans l'ornière — traditionnelle. Tout
' FoissET, loc. cit., p. 304.
* Pétition des étudiants catholiques, etc.
au plus admetlait-il l'horizon ouvert par M. Frayssinous à l'éloquence de la chaire du dix-neuvième siècle.
L'observation est de Chateaubriand , et elle est douloureusement juste :
C'est le malheur des temps où toute une société a disparu tout à coup dans un abîme, que les « demeurants d'un autre âge », comme les appelait l'illustre auteur du Génie du christianisme, soient radicalement impuissants à comprendre les temps nouveaux.
M. de Quélen, malgré sa piété, son zèle et sa droiture de sens, ne vit rien au delà de Frayssinous '.
« Esprit clair et sensé, écrivain correct, orateur par la majesté du port et des traits, M. Frayssinous avait ouvert une route neuve, il y avait marché honorablement; mais il s'était borné au vestibule du temple, et il n'avait pas pénétré dans les profondeurs du dogme chrétien. Un autre siècle d'ailleurs nous séparait du sien. — C'est Lacordaire lui-même qui parle de son devancier, de celui dont M. de Quélen voulait faire le modèle et le nec plus ultra de l'audace pour le jeune conférencier. — M. Frayssinous avait parlé sous le despotisme, qui n'avait même pu supporter longtemps son exquise prudence ; nous avions à parler sous
' M. Frayssinous, qui avait coininencé à prêcher en 1803, fut sommé par Fouché d'amener de quelque manière l'éloge de la conscription dans les conférences qu'il faisait sur l'existence de Dieu dans l'église de Saint-Sulpice. Il fallut un rapport spécial de Portalis à l'Empereur pour conjurer l'orage une première fois, en 1803, et l'extrême mesure de langage du prédicateur ne réussit pas à faire tolérer ses conférences jusqu'à la fin ; elles furent définitivement supprimées par ordre de l'Empereur, et ne purent être reprises qu'en
la liberté. Il élait, par son âge et ses traditions, une véritable image de l'ancien clergé français ; nous étions, par le nôtre, l'image d'une génération ardente, passionnée et demandant à l'Église cette jeunesse de formes et d'idées, qui ne fut jamais incompatible avec son immuable antiquité '. »
On le voit, toujours la même ambition :
Sur des pensers anciens, faire des vers nouveaux.
L'originalité saisissante, la passion pénétrante et sincère, l'impétueux élan de la parole et de la pensée, la tendresse, l'ironie magistrale de celui qui avait un jour écrit dans l'Avenir : a 11 a fait cela, lui, ce sous-préfet- ! » toutes ces choses simples et grandes, que Lacordaire eut à un si haut degré, manquaient totalement à Frayssinous.
Vouloir imposer à Lacordaire d'imiter quelqu'un, lui dicter, comme aux autres, d'être du servum pecus des imitateurs, dont parle Horace, c'était le méconnaître profondément, totalement.
On le sonda à cet égard. Il repoussa toute proposition :
— Je ne veux pas me jeter dans ce labyrinthe, où je pressens qu'il sera très-difficile de s'entendre et... d'être entendu ^
Pour lui , il voulait, montant en chaire, comme un jour à Stanislas, pouvoir chercher un groupe hostile, sceptique, ricaneur, et l'interpeller directement :
' Lacordaire^ Notice sur le rétablissement en France des Frères Prêcheurs, pp. 78 et 79.
* Avenir, art. du 20 avril 1830.
* Lettre de Lacordaire à Montalembert, 20 janvier 1834.
124 LACORDATRE.
— Messieurs, Dieu vous a donné de l'esprit, beaucoup d'esprit, pour vous montrer qu'il n'a pas peur de l'esprit des hommes*.
C'était hardi, cela, de la part d'un tout jeune prêtre, acclamé, il est vrai, par la jeunesse enthousiaste dont Ozanam était le chef reconnu, écouté, il est vrai encore, par les princes de l'intelligence, mais, en même temps, épié, surveillé, dénoncé.
(( Ici, écrivait-il à Montalembert, on me traile de républicain forcené, d'homme incorrigible, relaps, et mille autres douceurs... H y a des ecclésiastiques qui m'accusent, non pas d'être athée, mais de n'avoir pas prononcé une seule fois le nom de Jésus-Christ -. »
11 ne se décourage pas pour si peu.
« Ahl )) s'écrie-t-il, — avec un de ces retours émus oii son indéracinable tendresse pour l'homme qui lui amlt pcrmis de l'aimer^ se faisait jour, comme malgré lui, — u ah ! si l'abbé de Lamennais avait voulu , quel beau rôle « lui restait ! U était au plus beau moment de sa gloire, et « jamais je n'ai compris qu'un homme de cette trempe ne « connût pas le prix de ce que Dieu lui laissait ^. »
Et il ajoutait dans un langage oii l'on ne sent percer aucune vanité, mais bien la constatation du succès qu'il vient de remporter à Stanislas. C'est l'accent de la colombe, cet
' Souvenirs des Conférences de Stanislas, cités par Montalembert, Op. et lac. cit., p. 149.
' Lettre de Lacordaire à Montalembert, 17 avril 1834.
' L\coRD\iKE, Plaidoyer devant la cour d'assises de la Seine,
* Lettre de Lacordaire à Montalembert, 17 avril 1834.
accent que les serpents ne connaissent point, eux qui cachent dans de tortueux replis les venins mystérieux de l'orgueil. Je ne sais si tous ne sont pas de cet avis, mais il semble difficile de ne pas partager celui du doux évêque de Genève, quand il disait : « Pour moi , je donnerais mille serpents u pour une colombe. »
(( Le rôle religieux que l'abbé de Lamennais abandonne (( est si beau, si facile à remplir, tellement supérieur à tous a les autres, qu'en trois mois, à Paris, je viens de remuer Il plus de cœurs et d'intelligences que je n'aurais pu faire <( dans les quinze années de la Restauration '. d
Mais Lacordaire avail-il bien raison, conlre tant de sages?
Le moment est peut-être venu de se le demander.
Daigne le lecteur me le permettre. Après avoir beaucoup réfléchi , et beaucoup étudié Lacordaire , j'en suis arrivé à oser formuler une théorie. Peut-être est-elle moins bonne que je ne me l'imagine. Pourtant, je la crois vraie, et, en tout cas, je la soumets à de plus habiles.
En Lacordaire je distingue l'homme des siècles et l'homme du siècle.
L'homme des siècles reste assis, il étudie, il est plongé dans les pages vénérables du passé : là, il est traditionnel,
' Lettre de Lacordaire à Montalembert, 17 août 1834.
témoin son apologétique que nous allons étudier , témoin cette belle Lettre sur le Saint-Siège, le plus beau de ses ouvrages, que nous étudierons aussi.
L'homme du siècle, par contre, se jette, avec une chevaleresque audace, dans l'actualité. Improvisateur, surpris à l'improviste, dominé par les colères du moment, au journal V Avenir et plus tard encore, il influe plus que personne dans les victoires de la liberté de l'Église contre tous les despotismes royaux, libéraux, radicaux, quels qu'ils soient.
De là son amour, sa passion pour la liberté. Cette idole, celte dévotion de sa vie entière, il l'a défendue envers tous les régimes : révolution, empire, royauté. Dans la révolution, il vit les saturnales sanglantes oi!i, selon le mot de madame Roland, tant de crimes furent commis au nom de la liberté et où la liberté agonisa sous les couperets de la guillotine. Sous l'empire , il la vit écrasée par un coup de talon impérial. Dans la royauté, celle de 1815, comme celle de 1830, il ne vit qu'une comédie, c'est-à-dire un mariage entre la liberté et le pouvoir, entre la Révolution et la Monarchie.
Lacordaire s'est-il trompé? Je n'en sais rien, je n'ose pas dire, je n'en crois rien, ne voulant blesser personne ; mais, ce que je sais bien , ce que je crois fermement, c'est que, s'il eût été autre, Lacordaire aurait peut-être mieux joui de la vie, il aurait certainement été universellement acclamé dans l'histoire contemporaine, mais il n'aurait pas été lui, il aurait moins bien rempli sa mission, malgré tout son génie.
3'ose espérer que la suite de cette étude rendra ces conclusions plus claires et peut-être moins contestables aux
yeux de ceux qui, à cet endroit, se tiendraient en méfiance vis-à-vis d'elles.
Donc, Lacordaire ne fut ni républicain, ni napoléonien, ni royaliste, ni libéral dans le sens étroit et purement politique du mot. Il fut l'amant passionné de son siècle, il eut foi comme ses contemporains en la liberté, il, voulut que l'Église fût appelée à baptiser les temps nouveaux , et il osa dire un jour, aux hommes de Juillet, que « le premier arbre de la liberté avait été planté , il y a longtemps, dans le paradis, parla main de Dieu même' ».
Un jour, eu plein siècle de Léon X, un moine était monté dans la chaire de sa ville natale. Il promena un long regard sur l'auditoire immense suspendu à ses lèvres , dans ces nefs vastes, oii la magnificence des Médicis coudoyait les haillons du lazzarone. 11 venait de parler comme parlent les voyants. Chacun haletait sous cette effluve magnétique , qui, des lèvres et du cœur de ce moine, courait sur tous les bancs dans l'immense cathédrale. Tout à coup, hors de lui , l'œil en feu , la lèvre frémissante , les bras étendus, avec un cri de lionne blessée, il cria à tout ce peuple : « Florence, Florence , je suis fou de toi ! Fircnze, Fircnze, 10 son' pazzo di te!... ^. »
Florence était gagnée, et Savonarole était son prophète...
' Souvenirs des conférences de Stanislas, cités par le P. Cno- CAR^E, 1. 1, p. ICI.
- n Fais ce que je fedis;criicifie-moi, lapide-moi, mais fais ce que jeté dis : tue-moi, je mourrai content. J'ai tout fait pour toi, parce que je t'aime à la folie, parce que je suis fou de toi 1 0 rnon Dieu ! Oui, je suis fou de ce peuple; pardonne-le-moi, Seigneur I »(Audi>, Histoire de Léon X, t. I, p. 207.)
Le moine du dix-neuvième siècle a fait ainsi '. Il a ramassé aux quatre coins de son pays natal les patriciens et les plébéiens, les maîtres et les petits, ceux qui se haïssaient et eaux qui s'aimaient. Puis, ouvrant ses bras et montrant son cœur, il a crié : 0 mon pays! ô mon siècle ! je suis fou de toi !...
Qu'on dise, si l'on veut, que Savonarole a eu tort. Pour moi, je ne sais que pardonner, comme le maître, à celui qui a beaucoup aimé , et, entre le froid censeur qui, dans
' « Des écrivains politiques, dynastiques ou non dynastiques, ensevelis dans leurs préjugés irréligieux , se sont effrayés. Ils ont redouté dans l'orateur sacré le tribun ca'holique, la pente démocratique de l'esprit du P. Lacordaire; et, craignant sur les sentiments populaires l'effet ])uissant d'une langue libre et chrétienne, ils ont voulu le déraciner et le calomnier en le nomniant un nouvean Savonarole. Ils ont cru l'atlaquer ainsi; ils l'ont encore loué, en effet. Peut-être ignoraient-ils que le fameux Savonarole ne fut pas seulement un grand orateur chrétien et populaire, mais qu'il fut aussi un controversisfe admirable, un philosophe habile, un publiciste éminent. Peut-être ignoraient-ils que ce grand politique, l'ennemi et le réformateur de la corruption de son temps, l'ami de Michel-Ange et de la plupart des hommes illustres de l'Italie du quinzième siècle, avait donné à Florence une constitution fort remarquable dans laquelle l'élément populaire et l'élément aristocratique étaient pondérés et ménngés avec aut;mt de modération que de sagesse; et que, s'il mourut enfin, victime calomniée des dissensions civiles, son supplice fut un supplice tout politique, effet trop ordinaire de l'aveuglement et des passions d^s partis, illustre et triste holocauste offert à Télévation croissante des IMéilicis, et à la prédominance monarchique qui allait étouffer, à la fin du quinzième siècle, les libertés orageuses des républiques italiennes. » (Louain, le R. P. Lacordaire, pp. 72 et 73.) — « Savonarole avait été sur son bùciier le dernier jet d'une (iamme que ses contemporains ne devaient plus revoir. » (Lacordaire, Mémoire pour le rétablissement de l'Ordre des Frères Prêcheurs, p. 155.)
le silence de son cabinet, soigneusement abrité contre les périls de la rue, prononce doctoralement la sentence d'anathème, et l'homme qui m'a généreusement pressé sur sa poitrine de frère, je suis pour celui qui embrasse contre celui qui repousse !
Nous sommes en janvier 1835. Condamné au silence depuis huit mois et plus, Lacordaire traversait tristement le jardin du Luxembourg.
Un ecclésiastique l'aborda. Il était de ses amis :
— Que faites-vous ? Il faudrait aller voir l'archevêque et vous entendre avec lui.
Lacordaire remercia et passa outre.
A quelques pas de là, un autre ecclésiastique, celui-là beaucoup moins connu, l'arrêta encore :
— Vous avez tort de ne point voir l'archevêque , j'ai des raisons de penser qu'il serait bien aise de s'entretenir avec vous.
Accoutumé à un peu de superstition du côté de la Providence', Lacordaire se prit à réfléchir à ces rencontres fortuites et à cette double invitation. Son parti fut bientôt arrêté.
' Lacordaire, Notice, etc., p. 80.
Il se dirigea vers le couvent de Saint-Michel, non loin du Luxembourg, oi!i l'archevêque demeurait alors.
La Providence continua son œuvre.
Ce ne fut pas la portière qui vint lui ouvrir, mais une religieuse de chœur « qui lui voulait du bien », en vertu de ces oppositions familières à la nature généreuse de la femme , parce que , disait-elle , « tout le monde était « opposé à M. Lacordaire d.
La religieuse lui apprit que Monseigneur avait absolument défendu sa porte. Il était dès lors fort heureux qu'elle se fût trouvée là, en place de la tourière.
— Je vais, dit-elle, prévenir Monseigneur, et peut-être vous recevra-t-il.
Sa petite négociation dut vite réussir, car elle revint, toute joyeuse , et courant un peu plus vite que ne le permettent les us monastiques, annoncer à l'abbé que Sa Grandeur l'attendait.
L'archevêque se promenait dans sa chambre , l'air triste et préoccupé. A peine s'il répondit d'un geste au profond salut de son visiteur.
Lacordaire n'était pas homme à perdre l'étrier pour si peu , et, voyant que Monseigneur continuait sa promenade, il se mit à l'y accompagner.
Ils marchèrent ainsi de concert pendant assez longtemps.
Tout à coup , l'archevêque s'arrête , regarde son jeune compagnon de promenade d'un œil scrutateur et lui dit :
— J'ai dessein de vous confier la chaire de Notre-Dame. L'accepteriez-vous ?
On a donné de ce revirement subit bien des explications. Pour moi , je préfère n'y voir que la réalisation de cette
parole que Lacordaire écrivait un jour à Moiilalembert :
« Un homme a toujours son heure : il suffit qu'il l'attende et qu'il ne fasse rien contre la Providenc3 '. )>
L'heure de Lacordaire avait sonné-.
Lorsque M. de Quélen annonça autour de lui la détermination inattendue qu'il venait de prendre , il fut surpris du peu d'opposition qu'il rencontra. C'est que les adversaires du jeune élu espéraient que ce triomphe serait l'occasion de sa chute, persuadés qu'il n'avait ni les ressources théologiques, ni les facultés oratoires capables de se soutenir dans une œuvre où les unes et les autres étaient nécessaires à un haut degré ^
Six semaines après cette entrevue, Lacordaire montait pour la première fois dans la chaire de Notre-Dame qu'il a immortalisée.
' Lettre de Lacordaire à Montalemberl, 30 juin 1833.
- « M. l'abbé Liautard, ancien supérieur du collège Stanislas et alors curé de Fontninebleau, avait depuis quelques semaines fait circuler dans le clergé de Paris un mémoire manuscrit, où il inculpait vivement l'administration arcbiépiscopale. Ce mémoire avait été porté à l'arcbevêque le jour môme de la scène que je viens de raconter, et il en achevait la lecture au moment où la Providence m'envoyait vers lui. Bien entendu que, dans cette picce accusatrice, il était question des conférences de Stanislas, et que l'archevêque y était taxé d'inintelligence et de faiblesse, à propos de la conduite qu'il avait tenue à mon égard. J'ignore si jamais auparavant la pensée lui était venue de m'ouvrir la chaire de Notre-Dame, mais, quand il me vit arriver à l'heure même où il était ému du jugement porté sur son administration par un homme d'esprit, il est probable que cette coïncidence, presque merveilleuse, le frappa comme un avertissement de Dieu, et qu'un éclair rapide traversant son esprit lui montra dans mon élévation à la chaire métropolitaine des conférences une réponse éclatanteàsesennemispersonnels. » (Lacordaire, yVo^ice, pp. 81 et82.)
3 Mémoires de IVIgr Affre, cités par l'abbé Castan, p. 75.
Sommaire. — Madame, je vous amène notre géant 1 — Ce qu'était l'Église depuis un siècle et demi, — La raison pure à Notre-Dame. — Le gacre de Napoléon l^r. — Audacieuse eni reprise. — L'ahurissement des fidèles paroissiens et des dévotes de Notre-Dame. — Curieux spectacle. — Saisissement de M. de Quélen devant la foule. — Lacordaire apparaît dans la chaire. — Vision d'Ezéchiel. — Assemblée, assemblée, que voulez- vous de moi? — L'archevêque est gagné et l'auditoire aussi . — Caractère social de la prédication de Lacordaire. — Son plan et sa méthode. — Sujets qu'il traite en 4 835 et en 4 836. — La parole parlée et la parole écrite. — L'auditoire de Notre-Dame. — M. de Quélen. — Portrait de Lacordaire. — Son action oratoire. — La puissance de la parole. — Ovations à la sortie. — La note discordante. — Lettre de M. de Quélen, nommant Lacordaire chanoine de Notre-Dame. — Dépit des malveillants. — Réponse de Lacordaire. — Il prend la résolution de suspendre ses conférences. — Adieux à M. de Quélen.
Lacordaire, descendu de chaire, se reposait dans la sacristie de Noire-Dame, quand M. de Quélen vint à lui et l'invita fort gracieusement à le suivre.
Ils montèrent tous deux dans la voiture archiépiscopale, et le prélat donna l'ordre de le conduire au n" 71 de la rue Saint-Dominique. C'était l'adresse de madame Swetchîne.
En entrant dans le salon de la « maternelle amie ' )) du jeune conférencier, l'archevêque était radieux :
— Madame, dit-il, je vous amène notre géant - ! C'était un géant, en effet, que cet homme, dont « les conférences furent une date pour la prédication chrétienne' )>.
Il nous faut raconter la chose par le détail. L'histoire en vaut la peine.
Quand le bruit se répandit dans Paris qu'un jeune prêtre, homme des temps nouveaux, allait porter, dans la chaire de la vieille métropole, une parole toulejeune et vraiment nouvelle, Paris s'émut.
Il importe, pour le comprendre, de se faire une idée de ce qu'étaient le Paris et la France d'alors. Il faut revenir sur celte date, et, en empruntant la langue de Lacordaire lui-même, se remettre devant les yeux la scène, le tableau, où le géant va tout à coup se mouvoir, soulever des montagnes et faire jaillir les laves briîlantes d'un volcan inconnu.
Triste était l'état de l'Église, en France surtout. « Depuis bientôt un siècle et demi, Bossuet n'y rend plus d'oracles,
' De Falloux, Introduction aux lettres du P. Lacordaire. {Correspondant, t. LXI, p. 489.)
- LAcoRiiAir.E, Notice sur le rétablissement de VOrdre des Frères Prêcheurs, p. S-2.
^ Mgr DE LA BouiLLERiE, Oraison funèbre du P. Lacordaire.
Fénelon dorl dans sa mémoire harmonieuse, Pascal a brisé au tombeau sa plume géométrique, Bourdaloue ne parle plus en présence des rois, Massillon a jeté aux vents du siècle les derniers sons de l'éloquence chrétienne. Espagne, Italie, France, par tout le monde catholique, j'écoute : aucune voix puissante ne répond aux gémissements du Christ outragé. Ses ennemis grandissent chaque jour. Les trônes se mêlent à leurs conjurations. Catherine II, du milieu des steppes de la Crimée, au sortir d'une conquête sur la mer et sur la solitude, écrit des billets tendres aux heureux génies du moment ; Frédéric II leur donne une poignée de main entre deux victoires; Joseph II vient les visiter, et dépose la majesté du Saint-Empire romain au
seuil de leurs académies Demain matin, ils enterreront
le Christ. Ah ! ils lui feront de belles funérailles ; ils ont préparé une procession magnifique ; les cathédrales en seront, elles se mettront en route et s'en iront, deux à deux, comme les fleuves qui vont à l'Océan, pour disparaître avec un dernier bruit.
« Au palais des rois très-chrétiens, dans la chambre où avait dormi saint Louis, Sardanapale était couché. Stamboul avait visité Versailles, et s'y trouvait à l'aise. Des femmes enlevées aux dernières boues du monde jouaient avec la couronne de France ; les descendants des croisés peuplaient de leur adulation des antichambres déshonorées, et baisaient, en passant, la robe régnante d'une courtisane... « Le vieux peuple franc s'émut de tant d'ignominie ; il secoua cette société tombée dans l'apostasie de la vertu et la jeta par terre d'un coup, à l'étonnement puéril de tous ces rois qui flattaient la raison pure !... Cette même raison
pure voulut célébrer ses noces, car elle n'avait célébré sur l'échafaud que ses fiançailles... Les portes de Notre-Dame s'ouvrirent ; une foule innombrable inonda le parvis, menant au maître-aulel le marbre vivant d'une chair publique '... »
A quelques années de là, les portes de la basilique s'ouvrirent encore. « Un soldat parut sur le seuil, entouré de généraux et suivi de vingt victoires. Lui, l'enfant d'une génération qui avait ri du Christ, il traversa lentement la grande nef, monta devant le sanctuaire, et, se prosternant devant le vicaire du Christ, il lui demanda de bénir ses mains, afin que le sceptre n'y fût pas trop pesant à côté de l'épée-. »
Mais, si lui ne riait plus, son entourage riait encore ou murmurait tout haut, et la France aussi. Les portes de la métropole se refermèrent devant une indifférence générale, et la Restauration, succédant à l'Empire, acheva péniblement ses quinze années d'efforts, sans avoir pu réconcilier la France avec le Christ qui aime les Francs.
Depuis cinq années, la postérité de Voltaire semblait avoir repris l'empire. Sur le trône, dans les académies, dans les salons, sur la place publique, partout , Voltaire régnait.
C'est alors qu'un jeune prêtre, encore pâle des faiblesses de l'adolescence, conçut le dessein hardi de tenter l'œuvre à laquelle n'avaient sulïi ni les volontés impériales, ni la
' Lacordaii\e, Conférences de Notre-Dame. (Œuvres complètes, t. III. p. C6.)
2 L\cor,DAir.E, Discours sur la vocation de la nation française. (Œuv. complètes, t. IX, p. 223.)
136 LACOKDAIRE.
protection de deux rois , ni les généreuses audaces de l'école de Lamennais, ni le fougueux apostolat des missionnaires de France , ni les larmes des pasteurs pleurant entre le vestibule et l'autel délaissés, celle de remplir encore une fois les nefs de Notre-Dame et de contraindre la foule à s'y fixer !
Rien ne fut, parait-il, comique comme l'ahurissement des rares fidèles paroissiens de Notre-Dame, le jour de l'ouverture des conférences. Dès huit heures du matin, toutes les chaises étaient retenues , et les catholiques se trouvèrent noyés dans l'aiHuence des curieux. Mais le scandale fut à son comble, quand les bonnes dévotes, liabiluées à la messe des chanoines, se virent impitoyablement refoulées dans les nefs inférieures, pour laisser la place aux hommes. 11 en vint six mille'.
A côté des nouveaux venus, qui déployaient, pour le lire, leur journal, \esDchals, le ComtUulionnel, \q National, les fidèles paroissiens entendaient de leur mieux la grand'messe capitulaire ou lisaient dans leurs livres d'heures.
J'ai vu même, dit un témoin oculaire % un élégant des-
OzAN\»i, lettre du 16 mai 1853.
Anicet Dicakd, Souvenirs de Notre-Dame (les RL'trailes).
cendre de cheval sur la place du Parvis, et, après avoir jelé la bride à son groom, entrer sous la voûte auguste et sainte, avec son stick, sans prendre garde qu'une lanière de fouet l'entourait.
A une heure après midi, la croix archiépiscopale parut, précédant et annonçant M. de Quélen. Accoutumé qu'il était à oIRcier dans Notre-Dame vide. Monseigneur ne put contenir un mouvement de surprise, et peut-être d'effroi, en voyant « ces flots de peuple venir battre les murailles de son immense cathédrale, noyer la base des colonnes, se suspendre aux vastes galeries ' ».
Il y avait là en foule de ces hommes qui avaient commandé et peut-être exécuté le sac de l'archevêché ^
Il y avait là des hommes de tout âge, de toute croyance, de tout drapeau, jeunes et vieux, jeunes surtout, venus des écoles de droit et de médecine, orateurs, jurisconsultes, savants, militaires, saint-simoniens, républicains et monarchistes, athées et matérialistes'; divisés, dès l'enfance, de préoccupations et d'habitudes ; les uns ayant appris à lire dans les fastes des croisades, les autres dans les bulletins de la République et de l'Empire, d'autres dans la
' Univers, 14 mars 1833.
^ « Tout procbe encore des jours où il avait vu tomber son palais, caché encore dans les murs étroits d'une cellule de couvent, il reparaissait à Notre-Dame avec la majesté d'un évèque entouré de son peuple et lui faisait entendre, sous une forme populaire, par une bouche acceptée, les enseignements d'une religion vaincue la veille avec une monarchie de dix siècles et incapable, croyait-on, de ressaisir jamais l'empire des esprits. C'était une noble réponse au sac de l'archevêché. » (Lacordaire, Notice, p 84.)
^ Chocarne, loc. cit., p. 170.
Charte et dans les premiers monuments de l'éloquence parlementaire '.
Tout à coup, l'humble surplis du jeune prêtre parut dans la chaire. Ému, mais ferme, le jeune orateur regarda. Le silence s'était fait dans cet océan humain, le plus beau et le plus vaste qui jamais, depuis saint Bernard, eût entouré une chaire chrétienne.
Ce fut pour lui la \ision d'Ézéchiel.
« La main du Seigneur, dit le prophète, fut sur moi, et « le Seigneur m'emporta en esprit ; et il me déposa au « milieu d'un champ, et ce champ était plein d'ossements.
(( Et il me conduisit autour de ces os ; et ils étaient en (( grand nombre sur la face du champ, et tous étaient des- « séchés.
« Et il me dit : Fils de l'homme, ces os vivront-ils? Et « je dis : Seigneur Dieu, tu le sais.
« Et il dit : Prophétise sur ces os, et dis-leur : Os « arides, écoutez la parole du Seigneur...
H Et je prophétisai, comme il m'avait ordonné : pen- « dant que je prophétisais, un bruit se fit entendre, et voilà « que tout s'ébranle ; et les os s'approchent des os, cba- « cun à sa jointure.
« Et je vis, et voilà les nerfs et les chairs qui recou- (( vraient ces os, et la peau qui s'étendait sur les os , mais ({ l'esprit n'était pas en eux.
(( Et le Seigneur me dit : Prophétise à l'esprit , fils de « l'homme, et tu diras à l'esprit : Voici ce que dit le Sei-
• A. DE Broglik, Discours de réception à l'Académie française.
u gneur Dieu : Viens, esprit des quatre vents, et soiiiïle sur « ces morts, et qu'ils revivent.
« El je prophétisai comme il me l'avait ordonné; et en « même temps, l'esprit entra en eux, et ils reprirent la u vie, et une armée innombrable se leva sur ses pieds '. »
Passât-elle sous ses yeux, cette vision prophétique ? Je ne puis l'aflirmer ; mais ce que je peux dire, c'est que l'esprit du Seigneur s'empara tout à coup de lui, sa poitrine se dilata sous la nécessité de saisir une si vaste assemblée d'hommes, il prit pied dans son sujet et dans son auditoire, et, quand l'inspiration eut fait place au calme d'un début-, elle s'en alla saisir, jusqu'à ses derniers rivages, cette mer pressée sous lui.
« Assemblée, assemblée, cria-t-il , dites-moi : que me « demandez-vous ? Que voulez-vous de moi ? La vérité ? « Vous ne l'avez donc pas en vous, vous la cherchez « donc, vous voulez la recevoir, vous êtes venus ici pour « être enseignés '. »
Jusque-là, l'archevêque avait écouté, la têle un peu baissée, dans un état d'impassibilité absolue, comme un homme qui n'était pas simplement spectateur, ni même juge, mais qui courait des risques personnels dans cette solennelle aventure •».
Au cri de l'orateur, l'archevêque tressaillit visiblement : une pâleur couvrit son visage; il releva la tête, jeta sur
' EzÉcniEL, xxxTii, 1 à 10.
^ Lacordaire, yotice, etc., p. 82.
' Lacordaire, Conférences de .\o!re- Dame {Œu\. compl., t. II, p. 14).
* Lacordaire, Notice, etc., p. 83.
Lacordaire un regard étonné, a Je compris, racontait plus tard Lacordaire , que la bataille était gagnée dans son esprit; elle l'était aussi dans l'auditoire'. »
Un mot seulement de cette apologétique nouvelle, si brillaraent inaugurée par le jeune orateur de 1835.
Non-seulement à l'égard de la doctrine , mais même à l'égard de l'exposition et de la défense , Lacordaire rencontrait des traditions établies. Ces traditions conseillent à l'apologiste chrétien de ne point conduire la raison incrédule sur le terrain des vérités révélées , avant de lui avoir fortement démontré d'abord l'existence d'un ordre surnaturel.
Or , le dix-neuvième siècle , renouvelé par la plus profonde des révolutions , exclusivement attaché à reconstruire ses institutions et ses lois sur de nouvelles assises , préoccupé surtout d'immenses problèmes économiques, était mal préparé aux discussions abstraites et aux circuits de la métaphysique. Il fallait le saisir au cœur même de ses pensées, de ses combinaisons, de ses luttes de chaque jour. Pour obtenir de lui un quart d'heure d'attention, il
' « Je commençai mon discours, dit Lacordaire, l'œil fixé sur l'archevôque, qui était pour moi, après Dieu, mais avant le public, le premier personnage de cette scène. » (Notice, p. 83.)
fallait lai dire : Le christianisme aussi est une société; l'Église catholique aussi s'occupe du bonheur , de la dignité, de la liberté des hommes; le Christ aussi est législateur, l'Évangile aussi est une charte et une constiluiion.
Lacordaire était trop intelligent de son siècle , il avait vécu de sa vie et souffert de ses douleurs, pour ne pas le comprendre. Il combina, dans une méditation puissante et juste, une alliance nouvelle de l'éternelle doctrine avec le génie des temps, et commença son apologie comme d'ordinaire on pourrait la terminer '.
ISouveau saint Paul, il s'en vient jeter fièrement le défi à toute cette postérité des encyclopédistes et des jacobins: « Vous êtes Français? — Je le suis comme vous. — Philosophes? — Je le suis comme vous. — Libres et fiers ? — Je le suis plus que vous. »
C'était une prédication nouvelle, en ce sens que c'était une prédication sociale.
Toute société dépend et vit de l'idée religieuse. Or, la société à laquelle s'adressait Lacordaire vivait sans Dieu. Pour la première fois peut-être, depuis que les peuples civilisés ont une histoire , on en voyait un s'essayant à marcher sans le secours d'un commerce positif avec le ciel. Mais si l'individu vit difficilement sans foi religieuse, un peuple s'en passe plus difficilement encore. Un peuple, qu'est-ce, en effet, qu'une grande communauté de souffrances, de misères, de faiblesses , de maladies du corps et de l'àme? Et, sans la religion, sans le christianisme sur-
» H. PERr.EYVE, Biographies et panégyriques. (Le R. P. Lacordaire, pp. 62 et suiv.)
tout, OÙ serait le remède à tant de maux, la consolalionà tant d'infortunes? L'abbé Lacordaire, ramené au catholicisme par cette preuve vivante du besoin qu'a de lui toute société , reçut pour mission spéciale de développer cette vérité devant son pays.
« La vieille société, dit-il, a péri, parce que Dieu en « avait été chassé; la nouvelle est souffrante, parce que « Dieu n'y est pas entré'. » Contribuer pour sa part à faire rentrer Dieu dans la foi et dans les mœurs de sa généralion, tel fut son but constant, la pensée qui domina son enseignement, ses œuvres, sa vie. Toutes ses conférences sont sur ce plan. Quelque sujet qu'il aborde, l'Église dans son organisation intérieure ou intime , dans son auteur, dans ses effets ou dans ses dogmes, c'est toujours le côté social qui lui apparaît de préférence. Mettre perpétuellement en regard l'Évangile et la société, la société qui s'unit à l'Église et celle qui s'en sépare-, montrer que sans l'Évangile, la famille se désunit, la liberté devient licence, l'autorité despotisme; faire toucher du doigt que les vertus dont la société a le plus besoin , l'humilité, la chasteté, la charité, c'est le catholicisme, et le catholicisme seul, qui les produit : telle fut la pensée générale de son enseignement-, la méthode qui explique, et le choix de son plan nouveau , et l'exposition nouvelle de ses démonstrations.
En 1835, il traite de l'Église, sa nécessité, sa constitution, son autorité morale et infaillible, ses rapports avec l'ordre temporel.
> L\coRDAiiiF,, Oraison funèbre de Hlgi- de Forhin-Janson. (Œuvres complètes, t. VIII, p. 60.)
"^ Chocahne, loc. cit., p. 124 et suiv.
En 1836 , il exposa la nature et les sources de la doctrine de l'Église en général.
On n'attend pas de ce livre qu'il puisse entrer dans le détail de cette apologétique'. Puisse cependant le peu que nous en avons dit et ce que nous en dirons ailleurs encore donner à un grand nombre la pensée de prendre en main ces volumes où l'ardent apologiste a réuni son magistral enseignement!
Mais, hélas! les volumes ne sauraient ressusciter la parole vivante.
L'eau, dit un critique judicieux, l'eau jaillit limpide d'un rocher, elle se projette en nappes éblouissantes sous les feux du soleil , et retombe en poussière de diamants. Vous puisez de cette eau, et vous m'en apportez dans un bassin. Elle est belle, elle est pure, elle est transparente, cette eau; mais elle n'est plus tourmentée par le mouvement, accidentée par la lumière ; je ne me figure plus l'effet qu'elle produisait. 11 en est ainsi de la parole soudaine et improvisée qui sort des profondeurs du génie sous le coup de j)agu€tte de l'inspiration : elle a une beauté native et virginale, une beauté simple, qui l'emporte du tout sur les atours de la littérature frisée et poudrée. Mais cette bergère, il faut la voir à sa place, la rencontrer assise au coin de la prairie, errant dans les sentiers solitaires bordés des églantiers. Si vous la produisez sous les lambris dorés et à la flamme des lustres étincelants, elle pâlit, elle se décontenance, elle est effacée. La grande dame triomphe etsepa-
' M. Foisset a admirablement fait ce résumé, au chapitre vni de sa belle Vie du P. Lacordaire.
144 LACORDATRF.
vane derrière les paillettes de son éventail , et pourtant la simple bergère est plus belle. Cette flamme de l'orateur, c'était son éclair. Si vous la déposez sur le papier, elle se fige, se refroidit et s'éteint'. Lisez donc Lacordaire, pour le deviner; mais, pour le connaître, il fallait aller l'écouter. Allons-y. Le spectacle en vaut la peine.
Une foule plus considérable encore qu'au début est accourue au rendez-vous donné par l'éloquence. Beaucoup de voitures stationnent sur le parvis, annonçant que les heureux du monde sont venus là pour recevoir celte vérité dont ils sont pauvres. De nombreux groupes de jeunes gens descendent du quartier latin et viennent aussi là chercher cette science qui ne s'acquiert point dans des veilles solitaires, qui ne s'éclaire pas de la lampe des philosophes, qui ne s'enseigne pas dans les salles retentissantes des académies.
L'enceinle réservée a été agrandie, et cependant, dès l'aurore, elle est pleine. Tout autour plusieurs rangs de personnes debout forment comme une barrière vivante, comme un amphithéâtre animé. Ce n'est pas sans raison que je me sers de ces termes, car, de même qu'au temps des martyrs la foi descendait dans l'arène pour combattre les bêtes féroces, au milieu d'une foule de spectateurs, dont touiours
* Marcel, Chefs-d'œuvre de l'éloquence, t. III, p. 512,
quelques-uns sortaient chrétiens de ces scènes sanglantes : ainsi, au sein de celte assemblée agitée de tant de passions et d'opinions diverses, la foi va descendre pour livrer un combat non sanglant au doute, au vice, ces deux monstres de l'inlelligence, et plusieurs, après avoir assisté à cette lutte glorieuse, se retireront' en louant Dieu-.
Le pontife est nu banc d'honneur, aussi grand par ses vertus que par ses souffrances, couronné de toutes les auréoles que peuvent placer sur un front humain la religion, le talent, le malheur et la calomnie des méchants ; pasteur qui vient lui-mèiiie conduire ses brebis au pâturage, et qui se réjouit de leur avidité %
Mais voici Lacordaire.
Taille médiocre, constitution qui paraît frêle, mais qui ne l'est pas. Son organisation toute nerveuse semble avoir été préparée pour l'aider à penser et à sentir. Son cœur doit enserrer beaucoup d'amour et de douleur. Sa ligure, qui porte les touchants stigmates de la macération corporelle, porte ceux aussi de la pensée qui l'anime et qui l'use.
' Il est vrai que, selon Lacordaire lui-môme {Conférences de Notre- Dame, Préface), le but premier de sa prédication, « son but unique, .< quoique souvent elle ait alteint par delà, c'était de préparer les « âmes à la foi ». Mais « la date des conférences est eu même temps celle d'un immense mouvement dans la jeunesse d'alors. Chaque année maintenant, sous les voûtes de la métropole de Paris, des milliers d'hommes viennent s'agenouiller à la table sainte. Demandez-leur qui les a faits chrétiens. Beaucoup vous répondront que la première étincelle qui ralluma leur foi, ce fut l'éclair qui avait jailli de cet homme. » (Mgr de l\ Bouillerie, Éloge funèbre du P. Lacordaire, p. 7.)
^ Univers du 20 mars 1835.
^ Univers du 10 mars 1835.
du sentiment qui le meut et qui le consume. Malgré le voile de modestie qui les couvre, se*s yeux noirs laissent échapper des éclairs*, mais la lumière qui en jaillit est aussi douce que pénétrante. Le réseau nerveux de sa figure fléchit si facilement sous les impressions de son âme, que celle-ci y peint à chaque moment tout ce qu'elle éprouve; il en résulte une succession continuelle de physionomies diverses pour chaque pensée, pour chaque sentiments
A voir ce jeune homme de trente-trois ans apparaître, pâle et ému, au dessus du plus bel auditoire d'hommes qui fut jamais, on se sent déjà sous le charme.
Il parle. Sa voix, d'abord faible, prend peu à peu de l'ampleur et du timbre. Rien de plus simple que son début : un résumé court et précis de la conférence précédente, un sommaire rapide de la thèse à soutenir. C'est sa manière d'entrer en champ clos, de s'orienter pour le combat. Puis, il prend son essor.
Regardez-le. Il est vraiment beau, ce jeune apôtre, encore illuminé de la grâce de sa conversion, ce racheté de Jésus-Christ, entouré de tous les captifs de l'erreur, brûlant de les amener à la délivrance \
Écoutez-le. Sa voix fait vibrer les plus secrètes fibres du cœur, sa parole rend ce qu'on croyait indicible, son geste peint les plus belles attitudes de la statuaire, son re-
' « Rien n'est comparable à ce regard flamboyant d'intelligence... « Il parle peu, mais il dit tant du regard !.,. Avec quel intérêt je l'ai « vu,cejeune saint, un instant lié à Maurice à l'école de la Chesnaie ! » (Eugénie de Guéuin, Lettres, pp. 408, 409 et 412.)
» Marcel, loc. cit., p. 508.
^ Chocarne, loc cit., p. 172.
gard vous porte des flammes dans le sein. Toute sa figure devient tantôt douce et naïve comme celle d'un peut enfant qui fait une caresse à sa mère, tantôt vive et ravissante comme celle de la jeune femme qui témoigne à son époux son amour et son bonheur, tantôt profondément empreinte de ce sentiment ineffable et séraphique que, pour le si bien rendre, il doit éprouver souvent, en versant des larmes délicieuses devant l'image du Sauveur '.
Debout, l'œil fixé sur la lumière étincelante de l'Épouse du Christ, sa parole inspirée monte et chante. Ce n'est plus l'homme, mais le prophète ; ce n'est plus de l'éloquence, mais de l'extase : son front ^, son regard, son geste, tout vibre et frémit à l'unisson de l'âme.
L'auditoire est là, haletant, enivré, subjugué, ravi : ah ! c'est une belle victoire ^ !
Voyez. L'orateur vient de trouver « un de ces accents qu'il ne se connaissait pas^ ». De cette poitrine sacerdotale, ainsi que du rocher frappé par la verge divine, vient de jaillir un fleuve bouillonnant, irrésistible, comme un torrent des Alpes ^
L'auditoire a tressailH. Se soulevant, s'entre-regardant, les auditeurs se demandent s'il ne faut pas se lever en masse et applaudir avec enthousiasme.
* Marcel, loc. cit., p. 5O8.
* « Je lui trouve le front inspiré et resplendissant de saint Dominique. " (Eugénie de Gcérin, loc. cit., p. 406.)
' Chocarne, loc. cit., p. 173.
* Lacordaibe, Conférences de Notre-Dame (Œuvres complètes, t. IV, p. 77).
=• MoNTALEMBERT, Ic P. Lacorduire (Œuvres complètes, t. L\, p. 473).
Alors, l'orateur, jouissant avec délices de voir sa pensée pénétrer dans tous les cœurs, enivré, oui, enivré de bonheur et de joie, porte sur le crucifix un long et profond regard d'amour, en joignant les mains, et prononçant le nom de Jésus Sauveur ; puis, il se penche vers l'assemblée avec une figure rayonnante, illuminée, comme pour chercher à s'unir à elle, el répandre de son cœur, à mots pressés et avec des expressions brûlantes , les flots rapides de l'éloquence : de part et d'autre, on ne se possède plus '.
S'il en est encore quelques-uns parmi mes lecteurs — ils se font rares et vieux, mais ils ne sauraient tous être morts par le cœur et par la mémoire, — ils n'oublieront jamais ces jours où la fibre du beau, du vrai, du grand, du bien, a tressailli dans leur cœur, sous le coup de cette parole-. J'évoque et j'invoque leurs souvenirs.
Qu'ils disent tout ce qu'ils ont dû d'émotion à cette voix éteinte! El, s'ils se taisaient, les pierres crieraient ^ encore. Oui ! celte enceinte vénérable , qui a traversé tant de souillures et tant de triomphes, gardera inviolable le souvenir de celui qui ramena dans ses flancs longtemps déserts des flots de fidèles fascinés , et d'infidèles éblouis ou ébranlés *.
Mais, quelle que soit la fidélité de ces souvenirs, qui nous peindra ces surprises , ces hardiesses et ce§ familiarités, ces élans aventureux où semblait se jouer un génie aussi audacieux que sûr de lui-même, côtoyant le précipice
' Marcel, loc cit., p. 511.
' MONTALEMBERT, ZOC. CÏt.,\^. 473.
•' Évangile selon saint Luc, xix, 40.
* Montalehibert, loc cit., p. 474.
PREMIÈRES CONFÉRENCES DE NOTRE-bAME. 149
sans y tomber jamais, puis planant au plus haut des cieux d'un essor que Bossuet seul a surpassé dans la chaire française, qui enlevait littéralement ses auditeurs et les laissait en proie à une émoliou qu'un mot seul peut rendre, ce mot de ravissement , dont on a fait un si vulgaire abus, mais qui rappelle, dans la langue chrétienne, les visions miraculeuses de saint Paul ' : Quoniam raptus est m pai-adisum - ?
Oui, comme saint Paul et comme ses deux glorieux compatriotes saint Bernard et Bossuet, ce petit prêtre bourguignon, de nos jours et de notre pays, a été véritablement un prince de la parole : Quoniam ipse erat ditx verbi '.
En effet, pourquoi Cicéron parmi les anciens, Bossuet parmi les modernes, qui ont tous deux beaucoup plus écrit que parlé , sont-ils surtout célèbres comme orateurs ? Pourquoi Démosthènes , Périclès , Savonarole , Mirabeau , Berryer, O'Connell, Montalembert, excitent-ils, même après vingt siècles, une admiration sans rivale ?
C'est que l'homme a besoin d'entendre , de voir celui qui lui prêche la parole. Le livre, c'est quelque chose; mais la parole, c'est bien plus, et voilà pourquoi, à côté du livre par excellence, où sont conservés ses divins oracles, à côté de la Bible, Dieu a mis l'Église, c'est-à-dire une bouche qui parle, une lèvre qui anime l'Écriture et la Tradition.
Voilà tout le secret de cet empressement des femmes à
' MorSTALEMBERT, loC. Cit., p. 475.
2 II" Épitre aux Corinthiens, \ii, 4.
^ Actes (les apôtres, xiv, 2.
aller occuper, aux extrémités de la vaste enceinte à peine remplie par la voix de Lacordaire , des places d'où elles peuvent seulement l'apercevoir et recueillir quelques pensées détachées.
La conférence est finie. La foule sort , mais elle s'écoule bien lentement. Sur le parvis , dans les rues avoisinantes qu'il doit suivre, on stationne. On l'attend. Dès qu'il paraît, la foule se range des deux côtés de son passage, avec un frémissement de plaisir. « Qu'il est beau ! » disent les hommes. « Qu'il est bon ! » se disent les femmes '. Mais les jeunes gens surtout, se senlant aimés avec prédilection par ce grand homme, l'acclamaient et lui faisaient escorte, car tout ce qu'ils aimaient, le mal excepté, cet homme le disait et le chantait comme eux et mieux qu'ils ne l'eussent jamais soupçonné.
Pourtant, il y a une ombre à ce tableau , comme il y en a à toutes les félicités humaines.
Voyez-vous, sur le parvis de Notre-Dame, ce petit groupe mystérieux ? Là, on parle à voix basse , on jette des regards de travers sur les enthousiastes. En vain la vieille métropole s'est remplie comme aux beaux jours du treizième siècle; en vain a-t-elle vu, dans ses nefs, dans ses tra-
' Marcel, loc. cit., p. 509.
PREMIÈRES CO^fFÉRENCES DE NOTRE-DAME. 151
vées, autour de ses piliers, les têtes s'échelonner comme aux fêtes où les rois y venaient à cheval en sortant de la bataille'. Rien n'impose à ces gens-là : ni l'auditoire d'élite , ni le clergé , ni la crosse épiscopale , ni la pompe des cardinaux assis aux pieds de la tribune sainte, ni le représentant du vicaire de Jésus-Christ accouru là pour redire au pape Grégoire ce qu'il avait vu de ses yeux , les merveilles de la prédication de Noire-Dame.
Comme les Athéniens, esclaves des Césars et rebelles à la prédication de saint Paul , ces scribes de bas étage , désespérés , jaloux , haineux , disent : « Quid vult seminiverbius hic? Que nous veut donc ce semeur de paroles ^ ? »
Et demain, dans leurs journaux, ils noteront d'erreur, d'inexactitude, de nouveauté suspecte, tel passage, telle phrase, tel mot. Demain ils évoqueront le spectre de l'École menaisienne, et ils iront jusqu'à s'écrier :
« Les sermons de l'abbé Lacordaire, bien compris, se (( réduisent à des articles de journaux qui figureraient assez « bien, encore aujourd'hui, dans un nouvel Avenir, lis « constituent, selon nous, la plus parfaite dégradation de « la parole, l'anarchie la plus complète de la pensée, nous « ne disons pas Ihéologique, mais simplement philosou phique^ »
Les misérables! Le lecteur les reconnaît bien. Ce sont eux que nous avons rencontrés, dans un précédent vo-
' Univers du 2 mars 1836.
' Actes des apôtres, xvii, 18.
^ Lettres aux membres du clergé et aux auditeurs de IS'otre- Dame. Paris, 1837.
lume', sur la route du grand vaincu de la Chesnaie, les mêmes, ceux qui assassinent leurs propres frères, et se délectent aux œuvres malpropres ou sanguinaires, en prétextant la gloire de Dieu.
Ah! s'écriait l'abbé Gerbet devant ces tristes échos de l'envie haineuse, était-il donc dans les destinées de M. Lacordaire de jouir des honneurs antiques et d'avoir, comme les Romains, mi insulteur à son triomphe-?
M. de Quélen — et c'est une gloire de son épiscopat — se sentit obligé de prendre tout haut la défense de « cet exce^llent et fidèle ami qui faisait la consolation et la joie de son cœur^ », à qui, comme il le dit le 26 avril ^835 , en remerciant publiquement l'orateur, « Dieu avait départi la piété, l'éloquence, et plus encore, cette vertu qui fait les prêtres : l'obéissance* ». C'était couvrir de sa grave autorité le noble calomnié, c'était surtout le séparer solennellement et le distinguer du Maître, à qui le manquement à « la vertu qui fait les prêtres » avait fait entreprendre une roule déviée, celle qui le conduira à l'abîme.
Il fit plus encore. Le même jour, Lacordaire recevait la lettre suivante :
(( Mon cher abbé, v( La carrière que, Dieu aidant, vous venez de fournir dans • « l'église de Notre-Dame de France, d'une manière si bril- « lante, et, je l'espère, non moins fructueuse, nous fait dé-
' VÉcole menaisienne, t. I. — Lamennais.
^ Univers du 2 mars 4 836.
^ Discours de M. de Quélen à la fin des conférences de 18.35.
^ Univers ou 21 mai 1835.
« sirer au chapitre de Paris et à moi de coiitracler avec « vous des liens de confraternité, qu'il est bien doux à un (( ami de former. Par la puissance de la parole, vous avez « déjà pris, en quelque sorte, possession de la vaste nef de 0 la métropole; son chœur et son sanctuaire vous seront « ouverts par les provisions ' que je joins ici. Je n'ai pas « besoin de vous dire combien je suis heureux, mon cher (; Lacordaire, de vous rapprocher de moi davantage, de « vous associer à ce qu'il y a de plus vénérable dans le clergé « du diocèse , et de vous donner le premier, avec toute l'af- (( fection et la tendresse que vous me connaissez, salutem « in osculo sanclo.
« f HYACiNTHf:, archevêque de Paris, n
Cet acte presque courageux de l'archevêque, loin de désarmer les malveillances et d'apaiser les dépits implacables, ne fit que les irriter.
A tous les reproches, Lacordaire se contentait de répondre simplenient : « Je sais où je veux arriver dans l'àme « de mes auditeurs, et je crois y arriver quelquefois. Mon « auditoire sent la lumière, elle est disposée pour lui. Avec « de-belles lignes d'architecture scolastique, tout en disant « les mêmes choses, je le laisserais indifférent. Le jour où « j'abandonnerai ma méthode, je serai un homme perdu -. »
Mais les attaques redoublaient de' violence. Aussi le jeune chanoine, dépassant la sagesse des vieillards, comprit l'inutilité de la défense avec de pareils adversaires, et,
' De chanoine honoraire du chapitre tie Nof re-Dan.e. ^ Lettre du 24 juin iS-TS.
malgré les instances de M. de Quélen, il jugea plus sage et plus chrétien de se retirer, et d'attendre du temps, des événements et de la grâce de Dieu, une justification éclatante.
En terminant sa dernière conférence de 1836, il dit :
(( Messieurs, je vous quitte. Je laisse entre les mains de 1 mon évêque cette chaire de Notre-Dame désormais '( fondée, fondée par lui et par vous, par le pasteur et par ' le peuple. Un moment ce double suffrage a brillé sur H ma tête : souffrez que je l'écarté de moi-même, et que « je me retrouve seul quelque temps devant ma faiblesse " et devant Dieu '. »
L'archevêque ainsi interpellé se leva. Comme l'année précédente, il entonna, avec une majesté incomparable, l'hymne de la reconnaissance :
(( Alléluia! s'écria-t-il, oui, alléluia! louez Dieu! Et comment ne le louerions-nous pas, comment ne le loueriezvous pas vous-mêmes, de ce qu'il a daigné susciter, pour vous tout exprès, un prophète nouveau ? »
Puis, d'une voix qui s'attristait, avec des larmes dans le cœur, le vénérable pontife ajouta :
« Ce cantique, dit Bossuet, cet alléluia, nous le disons « sur un ton et un air mélancolique. Hélas ! cette mélancolie '< augmente encore à la fin de ces conférences. Car, vous '( l'avez entendu, ce ministre docile nous sera enlevé pour '< quelque temps, malgré les résistances de notre cœur. 11 '( ira porter au loin ses méditations. Il ira, dans la Ville <( Éternelle, au pied du tombeau des saints apôtres, aux
' L\couDAiiiE, Conférences de Notre-Dame (Œuvres complètes, t. III, p. 258).
« pieds du père commun des fidèles, pour lui rendre <( compte de ce qu'il a vu et de ce qu'il a fait. Ainsi Jésus- '( Christ appelait ses apôtres dans la retraite, après qu'il « les avait envoyés prêcher aux peuples ; et ses apôtres « venaient lui dire ce qu'ils avaient fait et comment ils I avaient enseigné. »
Regardant alors, avec une infinie tendresse, vers la chaire où Lacordaire l'écoutait humblement, l'archevêque dit encore :
« Dans le sein de la retraite, notre cher et éloquent I prédicateur méditera la science divine. C'est dans le sein > de la retraite que saint Jean Chrysostome forgea les fou- " dres qu'il devait faire retentir si glorieusement du haut '< de la chaire patriarcale de Constantinople...
« Il emporte avec lui toutes nos bénédictions. Il nous « reviendra ! »
Ainsi, pour la seconde fois, Lacordaire va prendre le bâton de pèlerin et se diriger vers la Ville Éternelle.
Il ne savait pas alors pourquoi Dieu, qui avait ses grands desseins sur cet homme, l'enlevait ainsi au champ de bataille, en pleine victoire, pour le jeter aux pieds de son Vicaire et lui faire entendre de plus près les oracles du Vatican.
Nous allons suivre, dans ses merveilleux enchaînements, le pourquoi mystérieux de la Providence.
Sommaire. — Chez le commissaire de police. — L'osprit soupçonneux de Louis-Philippe prend ombrage de Lacordaire. — Pourquoi, dans le parti catholique, on n'a point pardonné à Lacordaire, commeàGerbet et à Salinis. — Ce que c'est qu'un libéral. — Dans quel sens Lacordaire fut libéral. — L'audience de Grégoire XVI. — Témoignages du Saint-Père. — On incrimine l'habileté de Lacordaire. — Ses ravissements à Rome. — Doux échange de correspondances. — Le livre des Affaires de Rome. — Première impression de madame Swetchine et de
, Lacordaire à la lecture de ce livre. — L'assemblée du clergé de France de 1682. — Le spectre du schisme. — Intervention de Bossuet. — Le Bossuet du dix-neuvième siècle. — La Lettre sur le Saint-Sie'ge. — Le Pape l'approuve. — M . de Quélen en retarde la publication . — Rupture avec M. de Quélen. — Une brise de séminaire. -^ L'abbé Chalandon décide Lacordaire à prêcher à Metz. — Souvenirs de Bossuet. — Triomphes et contradictions. — Les républicains et Lacordaire. — Un bonheur incomparable 1 — L'abbé Bautain. — Dom Guéranger. — Son influence sur l'avenir de Lacordaire. — A Solesmes.
L'année qui précéda son départ pour Rome , dans une pensée d'apostolat que nous exposerons ailleurs ' , Lacordaire avait dû entreprendre un voyage en Allemagne, à la poursuite d'une âme qu'il aima de prédilection.
' Dans l'ouvrnge sur Montalembert, !e IV' de nos volumes sur l'École Menaisienne.
Or , )a police , depuis les affaires de l'Ecole libre et les conférences de Stanislas, avait l'œil sur. lui.
Tout voyage à l'étranger e.xigeant un passe-port , l'abbé dut, avec deux témoins, se soumettre à une visite préalable chez le commissaire de police. Les deux témoins , arrivés avant lui , s'étaient vu représenter les risques de leur responsabilité. Lacordaire, en entrant dans. le cabinet du commissariat, les trouva tant soit peu inquiets. L'officier de police avait d'ailleurs un air sévère , et le ton qu'il prit n'était rien moins que rassurant, lorsqu'il commença une sorte d'interrogatoire :
— Qu'allez-vous faire en Allemagne?
— Je vais me promener.
Une promenade d'un abbé en pays étranger! quoi de plus suspect?... Nouvelles questions, toutes aussi pertinentes.
— Enfin, monsieur, dit Lacordaire très-gravement, si je veux mettre le feu à l'Allemagne , qu'est-ce que cela vous fait?
L'argument fut décisif et dissipa tous les ombrages du commissaire , qui pensa probablement que les flots du Rhin empêcheraient l'incendie de gagner la France '.
> Éilouard Dumont (art. du Monde, 24 août 1870).
On a beaucoup dit que Louis-Philippe fut un persécuteur de l'Église. Je n'irai point jusque-là. Louis-Philippe était doué d'un génie souple et discret; il avait les défauts des esprits trop fins. C'était une crainte excessive des obstacles, une incurable disposition à présumer chez les autres les habiletés dont il était susceptible lui-même. Cette préoccupation paralysait par la défiance l'énergique décision de son caractère.
Le caractère si différent de Lacordaire inspirait au Roi les défiances les plus étranges. En voyant M. de Quélen , qui n'avait pas encore reparu à la cour, appeler, en 1835 , le jeune orateur dans la chaire de Notre-Dame, il ne put se défendre de dire à Monlalembert :
— Ètes-vous bien sûr que cet abbé Lacordaire ne soit pas un carliste ' ?
Dans l'esprit du Roi et dans les cartons de la police, Lacordaire était suspect.
Il ne l'était pas moins auprès des anciens adversaires de l'École Menaisienne. Cette campagne de V Avenir s'est plus particulièrement attachée à ses pas. C'est un souvenir qui planera sur sa vie entière , collé à lui comme la tunique de Nessus.
* Delpech. {Messager du Midi, art. du 17 mai 1870.)
AROMKETAMETZ. 159
L'observation en a été faite par son historien'. On a amnistié l'abbé Gerbet, on a magnifié M. de Salinis, cent fois, mille fois plus complices que lui de M. de Lamennais, en politique comme en tout le reste. On n'a pas pardonné à Lacordaire.
On ne lui a tenu aucun comple de ce qu'il a quitté M. de Lamennais dès le 15 mars 1832; aucun compte de ce qu'il s'était condamné , au mois d'août suivant, à un exil volontaire, indéfini, pour ne pas recommencer V Avenir, auquel tous ses collaborateurs demeuraient fidèles; aucun compte de ce que, tandis que Lamennais sortait frémissant de la ville papale et répondait à l'Encyclique par les Affaires de Home et les Paroles d'un croyant, Lacordaire se prosternait sur le tombeau de saint Pierre et se relevait soumis et transformé; aucun comple de ce qu'il a rompu , le premier de tous , avec le Maître , et Ta réfuté le premier, en 1833, dans un écrit public-.
ÎSon, tout cela n'est rien, et pourquoi?
Le moment est venu de s'en expliquer nettement.
Pourquoi? — On répond : La démocratie le réclame'. C'est un libéral ! Voilà le grand mot lâché, la grosse injure, le pavé qui écrase infailliblement un homme. Quand on Ta dit avec une certaine bouche arrondie , la lèvre un peu en avant, avec l'expression de quelqu'un qui a l'air de prononcer le vieux monosyllabe qui avait tant de succès dans les comédies de l'ancien régime, lorsque l'acteur ou
' FoifSET, Vie du R. P. Lacordaire, t- II, p. 474. 2 Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais. (Paris, Derivaux, 1834.)
^ J. d'Ems. (Union natiotia le, art. du 22 mai 1870.)
l'actrice faisait : « Fi , monsieur ! » quand on a jeté , du haut de sa grandeur d'orthodoxie impeccable , cette épithète sonore et écrasante de Libéral, on a tout dit, et voilà mon homme aplati. C'est maintenant une vieille loque à jeter aux chiffons, ça n'est plus bon à rien.
Il faudrait s'entendre cependant, et c'est un procédé de polémique par trop commode que de recourir , grâce à celte perversion des mots qu'on ne se fait pas faute de reprocher aux partis adverses, à une injure pour se dispenser de discuter. De bonne foi , est-ce là une méthode que des esprits sincères voudront admettre sans contrôle ?
J'aurai recours à une autorité, que nul ne contestera, j'espère, celle du prélat qui, de nos jours et dans ces derniers temps surtout, a le plus impitoyablement poursuivi le libéralisme catholique. J'ai nommé Mgr de Ségur. Or , écoutez comment ce prélat, dont les œuvres d'apostolat pleureront longtemps en France la mort prématurée, définit l'épithète :
« Libéral, dit-il, belle et noble expression, qui veut dire généreux. Être libéral, c'est avoir l'âme élevée, largement ouverte à toutes les grandes aspirations. Rien n'est chrétien, rien n'est français comme le sentiment qu'exprime le mot libéral K »
Mais si, par libéral et par libéralisme, vous entendez rindifférentisme religieux, la rupture radicale entre les choses du ciel et de la terre, la séparation absolue entre les intérêts de l'Église et les intérêts de l'État , l'État sans Dieu, sans morale religieuse, sans commerce avec le ciel.
* Mgr DE SÉGun, la Liberté, p. 33.
oh ! de grâce , prenez en main les écrits , relisez les œuvres oratoires ou polémiques de Lacordaire, et dites-moi, je vous en adjure , s'il n'a pas soutenu tout au contraire les thèses les plus diamétralement adverses à celte énormité sociale '.
Lacordaire dit un jour - à des jeunes gens venus pour le haranguer :
— Messieurs, j'espère mourir en religieux pénitent et en libéral impénitent.
Maintenant, nous savons ce qu'a voulu dire cette âme, essentiellement et irrémissiblement ennemie de tout despotisme, de tout absolutisme, de tout ce qui, dans quelque ordre que ce soit, viole les droits imprescriptibles de la liberté des enfants de Dieu.
Grégoire XVI ne s'y méprit point, lui, le Pape qui avait signé l'encyclique Mirari vos.
Et cependant, on ne s'était pas fait faute d'inspirer au Pape des craintes. Pour l'indisposer encore plus sûrement et mettre Lacordaire en contradiction avec l'Encyclique, on
' Cette importante question du libéralisme de Lacordaire reviendra dans le volume qui traitera de Montalembert. Nous éludierons alor§, à sa place naturelle, l'obéissance effective et la soumission de cœur de ce grand chrétien à IVncyclique de Grégoire XVI.
^ Après sa réception à l'Académie française.
avait rédigé une brochure spéciale. La plume du rédacteur était trempée de fiel, soigneusemet édulcoré de miel. La brochure fut portéç par un émissaire sûr à l'audience du Souverain Pontife.
Excellent théologien, Grégoire XVI la lut, et, relevant sa belle tête, il dit à l'émissaire, avec un fin sourire :
— Caro mio, il s'agit de savoir : 1° si les propositions qu'on attaque sont en effet censurables ; 2° si la censure n'est pas plus censurable elle-même que les propositions dénoncées \
Quand Lacordaire fut arrivé, il eut bien vite son audience ^
En le voyant entrer dans son cabinet, le Pape ouvrit ses deux bras et dit d'un air tout joyeux :
— Ah ! Vahhate Lacordaire !
Le jeune prêtre se prosterna pour baiser les pieds du vicaire de Jésus-Christ. Grégoire XVI lui prit la tête dans ses mains, la pressant avec effusion, en disant :
— Je sais que l'Église catholique a fait en vous une belle acquisition.
Puis il le fit asseoir en face de lui et se complut à rappeler les souvenirs du jour oii il l'avait reçu, en compagnie des deux autres pèlerins de VAveiiir :
— Je me souviens, disait le SainJ-Père, d'une belle chambrée : l'abbé de Lamennais était là, puis le comte de Montalembert, puis l'abbé Lacordaire, et ici le cardinal de Rohan.
' Mgr Lacroix, Journal inédit.
^ Le 6 juin 1836.
Et il désignait du doigt la place que chacun avait occupée.
L'audience finie, il accompagna son visiteur d'un paternel sourire, et, comme celui-ci était arrivé à la porte, le Pape étendit avec bonté la main vers lui, en répétant, d'une voix caressante, Yaddio des Italiens'.
Une autre fois, Grégoire XVI , l'ayant encore admis à son audience, s'arrangea , avec une délicatesse toute paternelle, pour avoir le dernier mémoire des ennemis de Lacordaire sur son bureau.
— Voilà, lui dit-il en déchirant le pamphlet, voilà ce que je fais de ce qu'on m'écrit contre vous-.
Dans une cérémonie publique, le jour de la Chandeleur, le Saint-Père avait donné ordre au maître des cérémonies de réserver an magnifique cierge. Au moment de la distribution, voyant approcher le jeune Français, il s'interrompit, disant avec sa vivacité habituelle au cérémoniaire distrait : Presto j per Vabhate Lacordaire^ l Et il lui donna le beau cierge de réserve*.
Quand on sut tout cela en France, — et Grégoire XVI s'arrangea pour qu'on le sût bien , en faisant à tout venant l'éloge le plus tendre de l'exilé % — ses ennemis cherchèrent le moyen de s'en tirer par une explication. Ils la trouvèrent.
1 Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 21 juin 183G. '' RÉGMEK, Souvenirs et lettres d'ami, p. 99. ' Vite, pour l'abbé Lacordaire !
* Lacroix, Journal inédit.
* Voir, dans la lettre de Lacordaire à madame Swetcbine du 21 décembre 1836, le récit de l'audience oii Grégoire XYI entretint Mgr Flaget de sa contiance en l'abbé Lacordaire, et des services qu'il avait rendus au Saint-Siège.
On sut que, sur l'intervention de madame Récamier', le célèbre docteur de ce nom avait recommandé au Père de Rozaven de veiller sur Lacordaire à Rome. On sut encore que l'abbé s'était adressé pour la confession au Père de Villefort.
— Voilà ! dit-on aussitôt. Il n'est pas étonnant que le Pape lui fasse si bon accueil : il a les Jésuites pour lui !
« Beaucoup de gens, écrivait Lacordaire, croient que j'ai fait un acte très-habile, en me liant ici avec les Pères Jésuites. J'admire moi-même comment, avec quelque chose de si subit, la Providence permet cependant que ma conduite se suive et que certaines gens me croient très-habile et très-fin ^ »
La Providence en effet était intervenue, et, sans qu'il les eût cherchés le moins du monde , tous les moyens d'action s'étaient réunis sous sa main pour lui aplanir toutes les difficultés. Cardinaux , ambassadeur , patriciat romain , ordres religieux, prélature, chacun s'était mis à ses ordres. « Je n'aurais jamais cru , écrit-il, que la Providence me favoriserait si largement ^ »
' Dans ses lettres du 17 et du 27 juillet 1835, Lacordaire a raconté comment madame Fiécamier réussit à l'attirer chez elle et le combla de ses attentions pendant le séjour qu'il fit, à Dieppe, auprès de la célèbre amie de Chateaubriand.
2 Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 23 juillet 1830.
' Lettre de Lacordaire à madame la comtesse de la Tour du Pin, 18 novembre 1837.
Le séjour de Rome lui ménageait d'autres ravissements.
Il y était allé d'instinct, comme la pierre à son centre, comme le fils à sa mère, comme le vaisseau fatigué par les flots cherche le port. Une première fois, après les orages de l'Avenir, il y avait trouvé la paix, il en était sorti « lihre et victorieux ' ». A rencontre des rationalistes qui redoutent dans le Saint-Siège l'oppresseur des intelligences, il avait « appris de sa propre expérience que l'Église est la libératrice de l'esprit humain^ ». On l'accusait d'être secrètement resté attaché au système d'un homme qui s'était violemment séparé de l'unité catholique; il répondait en venant vivre à Rome, au centre même de cette unité, sous les yeux de celui qui est le souverain juge des controverses ^
De quelle paix il y jouit ! Sa correspondance avec madame SsTelchine en porte les doux reflets, et, n'était un peu de tristesse en songeant à l'éloignement de ses amis de France, son cœur jouirait avec ravissement de ce qu'il appelle ' le repos du travail * » à Rome.
' Lacordaire, Considérations sur le système de M. de Lamennais, p. 161 (Œuvres complètes, t. VI).
» Ibid.
' CaocARNE, le R. P. Lacordaire, t. I, p. 180. * Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 18 mai 1836.
Il visite des ruines, et sa pensée s'en va, gracieuse et tendre, vers sa maternelle atnie : « Les ruines de Rome « vous saluent, lui écrit-il, et moi je vous aime trop pour « vous faire des compliments '. «
Celle-ci lui répond : « Mettez à profit, sans en rien « perdre, ce temps d'utile et précieuse solitude. Dites-moi « toujours ce que vous voulez «, et elle ajoute, non sans une pointe à l'adresse de quelque vivacité dans les premières impressions de son cher dirigé : « ce que vous « voulez le jour même , sans vous préoccuper si vous le « voudrez le lendemain^ « Puis, elle l'engage à bien veiller sur sa langue. « Tant que vous le pouvez, écritce elle, éloignez le bruit, les propos; croyez qu'ils ne sont « jamais sans inconvénient , même pour celui que le monde « absout » ; et elle termine : « Adieu , mon cher ami , bénisse sez-moi et laissez-moi vous bénira « A quoi Lacordaire réplique : « M. l'Archevêque a cru me dominer par le « besoin que j'avais de lui et par le côté docile de mon « être-, il aurait fallu pour cela m.e respecter davantage et « connaître davantage le prix des hommes. Adieu donc, « chère amie ; je vous aime et vous félicite d'avoir un fils « si mauvais que moi *. » Je dirai tout à l'heure de quoi il s'agissait.
Madame Swetchine proteste : « Rien », dit-elle dans une lettre admirable , la plus belle peut-être de toutes , « rien « ne pourra jamais me séparer de vous. Vous n'êtes pas
' Lettre de Lacordaire à madame Swelchine, 8 septembre 1836. 2 Lettre de madame Swetchine à Lacordaire, 31 octobre 1836,
Ibid., 29 janvier 1837.
Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 10 février 1837.
« plus libre par la nature de votre caractère , que je « n'aurais voulu moi-même vous laisser libre... Pourvu que « vous soyez à Dieu , à son Eglise , le « faites ce que vous « voudrez » s'échappe de mon cœur avec une impétuosité « qui vous garantit ma sincérité... Nous nous touchons, « nous nous tenons par des pensées et des impressions « bien autrement vivantes, et les parties de nous-mêmes « qui se dchrancJient n'empêchent pas qu'une seule et <( même sève soit notre vie. Mon cher enfant, mon cher « ami, respectez ce lien, ne le brisez jamais. On ne sait X pas, dans la jeunesse, les tristesses et les ravages des
amitiés rompues. Lors même qu'elles ne le sont pas ( tout à fait par notre faute, c'est un poids bien pénible, « et la conscience est placée si près du cœur, que tout ce X qui afflige celui-ci la trouble'. »
Peu auparavant, elle lui avait écrit : « Mon bonheur « aurait été de vous approuver toujours , mais ma ten- '< dresse n'en a pas besoin. .. Gomme Rachel , j'ai pu quel- « quefois vous nommer l'enfant de ma douleur , et vous « savez que souffrir ne décourage pas les pauvres mères ^ »
Le fils, parfois bien difficile à contenir, se met bien plus à l'aise. Tandis que Rachel a recours aux circonlocutions, lui, se sentant inviolablement aimé, gronde, murmure même, et, ce qui est le pire, pour un peu, il bouderait. De là, ses boutades contre la légitimité, -( entachée, « selon lui, de cette malheureuse idolâtrie royale qui « a perdu », dit-il, « la maison de Bourbon' "; contre
' Lettre de madame Swetchine à Lacordaire, 18 avril 1837.
' Ibid., 29 janvier 1837.
^ Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 4 juillet 1837.
<( l'alliance entre la cause du légitiinisme et celle du galli- « canisme ' », et ce charmant post-scriptum si spirituel et si malin : « J'ai fait dernièrement un discours à la « Chambre des députés, dans ma tête, contre toute l'aris- « tocratie européenne. Il a fort réussi -. »
Mais, un jour, le 26 novembre 1836, madame Swetchine vient de lire un livre , dont elle avait espéré que l'éclat ne se produirait point, malgré toutes les menaces. Le livre est tombé des mains de la généreuse Russe, devenue la fille de l'Église catholique, et, sous le coup d'une douleur poignante, elle écrit: Ah! mon cher ami , « il n'y a qu'un ange et qu'un prêtre qui puissent tomber si bas. Satan lui-même n'aurait pas mieux inventée »
A son tour, Lacordaire lit ce livre: «Cette lecture, « dit-il, m'a causé une impression de tristesse incroyacc ble... Il y a là un triomphe sur la misère, et sur quelle « misère! qui fait frissonner d'un bout à l'autre; ensuite « une cessation de foi si sensible à chaque phrase et un « souvenir si présent de ce que fut la foi dans ce cœur... « Voilà la première fois depuis dix-huit cents ans qu'un
' Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 4 uillet 1837.
* Ibid., 16 septembre 1837.
3 Lettre de madame Swetcliine Lacordaire, 26 novembre 1837.
« homme , par suite d'une désobéissance à l'Église, a passé i; de la fui à l'iacrédulité... 11 n'a pas même essayé de se
tenir un moment assis sur la roule; il a passé de ■c l'Orient à l'Occident d'un seul trait, sans même tra- ■( verser le milieu, comme quelques théologiens pensent
que les esprits purs passent d'un lieu à un autre sans u avoir besoin de passer par l'espace qui les sépare... Il « s'est trouvé parmi les ennemis de l'Église tel qui lui a « jeté un lambeau de vêtement pour se couvrir un peu. « Et un de ses fils, un de ses fils de prédilection, un « homme qu'elle avait comblé de gloire , une âme sortie
de ses entrailles, un chrétien lui a ôté ce pauvre lam- « beau qui couvrait à demi sa nudité '. »
Cet homme subitement incrédule, ce fils ingrat , cet apo~ slat qui renouvelle le crime de Cham, c'est Lamennais, et ce livre, c'est le pamphlet des Affaires de Rome.
Le disciple n'est plus maître de son indignation. Il frémit , dans sa piété filiale, devant « cette habileté implacable, qui « dépouille l'Épouse divine de tous ses restes de gloire '( pour la montrer à tout l'univers, nue, pauvre, souillée
de plaies et toute crucifiée comme son maître'^ «.
De ce frémissement va partir un chef-d'œuvre.
Ah! c'est que l'Église de France n'avait plus rien vu de pareil depuis tantôt deux siècles.
C'était le 30 octobre 1681. Dans l'église des Grands-Augustins de Paris, s'ouvrait celte assemblée fameuse*, qui a donné son nom à la célèbre déclaration du clergé de France.
' Letirede Lacordaire à madame Swetcliiiie, 26 novembre 1836. » Ibid.
Des bruits menaçants grondaient dans l'air, on murmurait des mots sinistres, et, en regardant du côté du Louvre, on évoquait les noms de Henri VIII et des autres souverains absolus qui, non contents de leur couronne, avaient mis la main à l'encensoir et voulu devenir pontifes en même temps et au même titre qu'ils étaient rois. Un spectre menaçant s'élevait, et il fallait bien fermer les yeux pour ne pas le voir, là , qui planait au-dessus de toutes ces mitres et ces crosses tremblantes, le spectre du schisme. Un jeune évoque le vit. Sacré par la main du génie autant que par la grâce de l'onction pontificale, il monta dans la chaire. Deux heures durant, il tint sous lui, comme un cheval qui se cabre, toute cette assemblée. Deux heures durant, il parla de son amour de fils pour sa mère, il déroula les parchemins augustes de cette mère noble entre toutes, et, quand il eut fini, tous, les parlementaires comme les prêtres, les princes comme les évoques, jurèrent de nouveau de mourir plutôt que de renier cette mère. En prononçant son admirable Discours sur Vunité de VÉglise, Bossuet venait d'acquérir son plus beau titre à l'immortalité.
J'ai dit déjà que Lacordaire fut le Bossuet du dix-neuvième siècle. Je n'hésite pas à ajouter que son meilleur droit à ce rapprochement glorieux , c'est d'avoir, lui aussi , préservé son temps et son Église des épouvantements du schisme. (c Quand ceci aura paru «, disait Grégoire XVI, en montrant Fe manuscrit de Lacordaire, « l'auteur sera encore bien plus célèbre'. »
Le Pape parlait de la Letlre sur le Saint-Siège.
' Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 2 février 1837.
Je voudrais pouvoir- reproduire ces soixante pages '. Je voudrais faire passer sous les yeux de mes lecteurs, en les accompagnant de timides commentaires, cette magnifique théorie de l'unité, ces vues du génie sur la prédestination de la péninsule Italique et sur les desseins de Dieu choisissant Rome pour centre de la catholicité, ce vol rapide audessus de Thistoire des peuples dominés par la force morale qui est au cœur de l'Église, cette calme démonstration de la sagesse du successeur de Pierre au milieu des éléments disparates mêlés et broyés ensemble depuis un siècle ; cette intuition d'un grand esprit proclamant que la guerre n'est plus entre les rois ni entre les peuples, mais bien uniquement entre la raison et la foi , entre le ciel et l'enfer, entre la puissance catholique et la puissance rationaliste ; et ces élans, ces cris à la Bossuet, cette sublime apostrophe qui rappelle à s'y roéprendre l'immortelle prosopopée de l'évêque de Meaux : « Non , non , quand je « ne croirais pas, quand jamais un rayon de la grâce di- « vine n'eût illuminé mon entendement, je baiserais en- « core avec respect les pieds de cet homme, qui, dans <( une chair fragile et dans une âme accessible à toutes les « tentations, a maintenu si sacrée la dignité de mon es- « pèce et fait prévaloir pendant dix-huit cents ans l'esprit « sur la force ^. »
C'était vrai , cela, du temps de saint Pierre. Ce fut vrai du temps des Grégoire VU et des Innocent III. Ce fut vrai
' Lettre sur le Saint-Slége (t. IX des Œuvres complètes de Lacordaire, pp. l à 60).
^ LAcoRDAir.E, Lettre cur le Saint-Siège, loc. cit., p. 2".
encore, quand Henri VIII voulut plier la doctrine aux caprices immondes des plus vils instincts de la bête qui est en tout homme. Ce fut vrai, quand Louis XIV, quand Napoléon, quand la gloire d'un règne et la gloire des armes voulurent forcer le Vicaire du Christ à s'incliner devant leurs drapeaux redoutés et leurs aigles victorieuses. Ce fut vrai hier, c'est encore vrai aujourd'hui , et, tandis que les nations et les rois se débattent sous des nécessités terribles, tandis que tout tremble et s'effare, tandis que nous couchons chaque soir, d'un bout de l'Europe à l'autre, sur un volcan aux grondements sinistres, en un point du monde, à une hauteur douce, lumineuse et calme, s'impose, au respect de ses ennemis comme à la vénération de ses fils , une figure auguste. Du sein de son Vatican, comme autrefois Pierre du sein de la prison Mamertine, un homme fait encore « prévaloir l'esprit sur la force «. Hier, il s'appelait Pie IX ; aujourd'hui, c'est Léon XIII.
Mais, pendant que le Pape lisait avec admiration et approuvait bien haut la Lettre sur le Saint-Siège , des conseils timides se faisaient entendre autour de l'archevêque de Paris. On la jugeait compromettante, et l'on disait que la Russie pourrait s'en offenser! Un parti politique, toutpuissant dans l'entourage de M. de Quélen, s'unit aux rancunes des représentants de l'ancienne Église de France.
« On veut me perdre, écrivait Laccrdaire, je le sais « bien. Et moi, je ne veux pas leur porter ma tèle ', » Il ajoutait : « Il est certain que la prudence la plus naturelle « exigeait que je me maintinsse dans les bonnes grâces de « M. l'Archevêque... Mais comment accepterail-il un « homme qui croit à beaucoup de nouveautés? Pensez- « vous que, si j'élais ambitieux, je ne sache pas depuis « longtemps ce que j'aurais à faire? Eh! mon Dieu, je « n'aurais que deux mots à dire, mais je ne les dirai « jamais*. »
11 écrit à M. de Quélen : « Soyons vrais, car je touche à « mes trente-cinq années, et j'ai besoin de prendre un « parti. Vous avez un goût personnel pour moi; vous « aimez ma sincérité, mon désintéressement, ma foi, ma « docilité; il y a peut-être en moi quelque chose qui vous « plaît. Vous êtes sûr que je ne serai jamais un' hérétique, « ni un schismatique , que je suis dévoué passionnément « à l'Église. Mais il y a entre nos deux manières d'être et a de sentir, de concevoir ce temps et ses remèdes, un dis- « sentiment profond. Je ne suis pas votre homme, vous « appartenez à une époque et moi à une autre , voilà la « vérité'. »
La Lettre sur le Saint-Siège resta donc dans les cartons \ Elle y resta près de deux ans. Mais, un jour de
' Lettre de Lacordairc à madame Swetchine, 3 jainier 1337,
^ Ibid., 10 février 1837.
^ Lettre de Lacordaire à M. de Quélen, 14 janvier 1837.
* « Je sacrifiai à l'instant mon travail, et bien que, depuis, le Souverain Pontife ait exprimé, par deux fois, la pensée qu'il fût imprimé en pays étranger, je n'ai jamais songé qu'à le tenir clos dans
novembre 1837, les sbires prussiens enlevaient à main^ armée l'archevêque de Cologne et l'emprisonnaient dans une forteresse. Le Souverain Pontife fit entendre une courageuse protestation contre celte violence, qui touchait à l'oint du Christ, dans l'exercice même de ses droits et de ses devoirs pastoraux. Lacordaire crut l'heure venue et pensa que se taire serait une lâcheté. Il publia sa lettre. Ce fut une traînée de poudre : les timides épouvantes se sentirent écrasées sous les applaudissements du monde et de l'Église.
L'archevêque ne dit rien. Mais Lacordaire ne se dissimula point que désormais, entre M. de Quélen et lui, malgré les efforts de madame Swelchine et le goût personnel du prélat pour un fils qui l'avait blessé, il n'y aurait plus celte affection qui, pour être sans nuages, a besoin de n'avoir aucune arrière-pensée, aucun ressentiment du passé, le ciel pur d'un oubli complet désormais impossible.
mon portefeuille. Mais, blessé dans l'appréciation qui avait été faite de mon caractère, après seize années di* communications fréquentes et tant de liens tissus des mains de la Providence, je crus convenable de m'abandonner à un sentiment d'honneur, peut-être trop humain pour être chrétien, mais pas assez pour être injuste et incompris d'un autre homme d'honneur. » {Lettre de Lacordaire à M. de Quélen, 22 août 1S37.) Cette lettre commence d'une manière touchante : « Monseigneur, le choléra est dans Rome. Exposé comme tous à être subitement atteint, je désire porter devant Dieu un cour sincèrement unià monévèque, non-seulement par l'obéissance canonique, à laquelle je n'ai jamais manqué, mais encore par une affection pure de tout nuage. » Cette lettre resta près de deux mois sans réponse. Quand il y répondit, M. de Quélen le fit en termes qui témoignaiort combien son ressentiment était profond et la blessure encore récente.
C'est alors que vint jusqu'au jeune exilé une de ces brises, chargées de parfums et de suaves réconforts, qui soufflent parfois dans l'existence humaine, à l'heure où tout semble perdu. Elles viennent des rivages où mourut notre jeunesse et où commença notre maturité, à ce moment de la vie oîi l'amitié vient nous visiter et s'impose à nous par des liens que l'âge viril et la vieillesse seront plus tard impuissants à nouer.
Ce fut un ami du séminaire, un condisciple de Saint- Sulpice, qui la lui apporta. Nous l'avons tous connu, en Provence, et tous ceux qui le connurent l'ont aimé. Il repose maintenant sous les voûtes de notre basilique métropolitaine, où le souvenir évoque sa figure douce et noble, son sourire accueillant, sa parole toujours harmonieuse comme son cœur. L'ami qui vint à Lacordaire s'appelait l'abbé Chalandon.
M. Chalandon était alors grand vicaire dans la ville où Bossuet essaya ses ailes d'aigle, et il vint trouver Lacordaire à Rome pour lui proposer de remonter , à la suite de Bossuet , sur une chaire que le prince de l'éloquence chrétienne avait illustrée, il y a deux siècles, alors que, tout jeune prêtre , il remplissait les fonctions d'archidiacre de l'église cathédrale.
— La ville, dit l'ami , vous accueillera avec autant
d'empressement qu'à Notre-Dame , et votre auditoire , aussi français que l'auditoire de Paris, vous écoutera avec beaucoup plus de recueillement '.
Je n'ai pas nommé encore cette ville, et j'ai dit que l'auditoire y était aussi français qu'à Notre-Dame. Lepuis-je dire encore , aujourd'hui que la ville forte dont je parle, vierge jusqu'à nous de toule insulte, ne bat plus le pavillon de France, aujourd'hui qu'un long crêpe noir recouvre chez nous les armes de la cité conquise par l'invasion ennemie? Oh! oui, je le dirai encore , car, si les remparts ne retentissent plus des pas de la sentinelle française , les cœurs y battent toujours à l'unisson des nôtres , et si , interrogeant le plus petit enfant qui passe, vous demandez à Metz le mot de l'avenir, l'enfant n'hésite pas, il vous répond : France !
C'est au profit de Metz que les instances de M. Chalandon décidèrent l'abbé Lacordaire à remonter dans une chaire française.
Le terrain s'y affermit sous ses pieds avec une promptitude et une solidité sans pareille. Il y arriva , d'un seul coup , à un point d'émancipation , de propriété de lui-même , d'action sur les autres, tel qu'il n'avait point osé l'espérer avant dix ans^ Jamais sa voix n'avait été plus forte ni plus sonore ^ Ce fut un long triomphe, qui dura quatre mois.
Mais il était dans la destinée de l'abbé Lacordaire d'être
' De Falloux (art. dans l'f7??Ji'e/-5, 17 janvier 1838).
' Lettre de Lacordaire à madanie Swetcliine, 5 janvier 183S.
^ Ibid., 29 janvier 1838.
partout posé comme une lumière , et aussi comme un signe de contradiction '.
Malgré l'enlhousiasme de son grand vicaire , l'évoque , vieillard de quatre-vingt-deux ans, goûtait peu cet enseignement insolite, et il prêtait facilement l'oreille aux détractions du vieux clergé messin, se plaignant que l'orateur était « constamment à côté du dogme » ^
Aux attaques du clergé vinrent bientôt se joindra celles des protestants et des républicains.
« Ceux-ci », raconte plaisamment Lacordaire, « ceux-ci, « qui étaient d'abord très-bien disposés, ont été blessés de <( quelques passages de ma Lettre sur le Saint-Sicgc, et « ils ont publié contre moi un énorme article en dix co- K lonnes^ »
Il faut d'ailleurs reconnaître que les républicains avaient quelque motif d'écrire leurs dix colonnes, quand ils eurent lu, dans la lettre de Lacordaire, des paroles comme cellesci : « On pourrait dire qu'il n'existe en France que des partis « monarchiques, si l'on ne découvrait, à fond de cale de « la société, je ne sais quelle faction qui se croit républi- « caine et dont on n'a le courage de dire du mal que parce a qu'elle a des chances de vous couper la tête dans l'inler- « valle de deux monarchies *. »
Puis, Lacordaire avait écrit autrefois, et le souvenir en était encore vivant : « Je crois que, durant ma vie et bien « au delà, la république ne pourra s'établir, ni en France,
' Évangile selon saint Luc, ii, 32 et 34.
^ Lettre de Lacordaire à 3Iontalembert,,25 juillet |S3S.
^ Lettre de Lacordaire à madame Svvetchine, 29 janvier 1838.
* Lacordaire, Lettre sur le Saint-Siège, loc. cit., p. 34.
« ni en aucun autre lieu de l'Europe, et je ne pourrais- <c prendre part à un système qui aurait pour base la per- « suasion contraire '. »
Racontant les attaques dont il fut l'objet de leur part,. Lacordaire continue d'un ton moitié sérieux, moitiébadin :
« Ils sont toutefois forcés de reconnaître que ma parole « est libérale, ce qui les embarrasse beaucoup pour l'acc( corder avec mon écrit. Ils partent de là pour faire des >< suppositions inimaginables et les plus divertissantes du- <( monde. Me voilà donc brouillé avecles républicains, jus- '( tement par le même écrit que les légitimistes n'ont pas ' voulu annoncer dans leurs journaux ^ et je panerais cent « contre un que le ministère et le juste milieu ne sont pas « contents de leur côté; de sorte, conclut-il, que j'ai « le bonbeur incomparable de n'avoir pour moi aucun- « parti*.»
La réflexion a un faux air bonhomme. C'est là un Jiorvheur qui échoit souvent à ceux qui, se désintéressant des choses de ce bas monde pour s'attacher exclusivement à leur ministère sacré, arrivent à mécontenter successivement tous les partis et à n'en avoir aucun pour eux. Mais,.
' Lettre de Lacordaire à Lamennais, II décembre 1832.
2 A peu de temps de là cependant, la Quotidienne publiait, de la- Lettre sur le Saint-Siège, un éloge enthousiaste et très-bien raisonné. L'article était signé « le vicomte François de laBouillerie », le même qui, plus tard, entré dans les saints ordres et devenu évoque, devait? porter, le premier encore, la parole de la louange sur la tombe deson éloquent ami, en prononçant un magnifique éloge funèbre, à Sorèze,. devant le cercueil de Lacordaire.
^ Lettre de Lacordaire à madame Swetcbine, 29 janvier 1838.
— Lacordaire l'a dit, — c'est là tm bonheur incomparable, bien que ce soit une faute selon les vues de l'habileté humaine.
C'était , d'ailleurs , un bien beau moment dans le réveil des forces vives de l'Église. De toute part , le terrain était remué, et, de toute part aussi, 1' « homme ennemi » venait mêler l'ivraie à la bonne semence.
Deux grands esprits se distinguaient dans le mouvement général , tous deux amis de Lacordaire.
Le premier, l'abbé Bautain, à Strasbourg, avait ravivé la philosophie chrétienne. Malheureusement, il s'engagea dans un débat stérile, où l'excès de son zèle contre les doctrines rationalistes l'amenait à recevoir un désaveu public de son évêque'. Lacordaire vint de Metz à son secours, il concilia non sans peine le différend et rendit à l'Église « un homme sincère, dévoué, honnête, poursuivi par l'envie ^ ».
Il disait : « Celui qui fait bon marché de la pensée d'un « homme, d'un homme sincère, d'un homme qui a fait à « Dieu des sacrifices visibles, celui-là est un pharisien, la « seule race d'hommes qui ait été maudite par Jésusa Christ. » Et, comme on lui opposait la nécessité de
• Lettre de Lacordaire à M. Foissèt, 21 février 1835. 5 FoissET, Vie du R. P. Lacordaire, t. I, p. 437.
veiller à l'orthodoxie, il répondait : « Personne plus que « moi n'estime à son prix la pureté de la doctrine, et « j'ose dire que j'en deviens chaque jour plus jaloux pour •i moi-même. Mais la charité dans l'appréciation des « doctrines est le contre- poids absolument nécessaire à « l'inflexibilité théologique. Le mouvement d'un vrai chré- « tien est de chercher, dans une doctrine , la vérité et non « l'erreur, et de faire tous ses efforts pour l'y trouver, " tous ses efforts jusqu'au sang, comme on cueille une rose (( à travers les épines. » Et, après cette admirable vue sur l'esprit évangélique, il ajoutait cette idée spirituellement sage : « Y a-t-il un Père de l'Église qui n'ait des « opinions et même des erreurs? Jetterons-nous leurs écrits « par la fenêtre, pour que l'Océan soit plus pur? Si on lais- <( sait faire les chimistes, l'Océan serait vide avant cent ans, « — Oh ! que l'homme qui combat pour Dieu est un être sa- « cré, et que, jusqu'au jour d'une condamnation manifeste, « il faut porter sa pensée dans des entrailles amies M »
' Lettre de Lacordaire à madame Swet chine, 9 janvier 1840. La comtesse Eclling ayant cru pouvoir tirer de cette lettre une conséquence fatale à l'ujiité catliolique, Lacordaire compléta sa pensée, en lui écii' vaut : « Quand j'ai dit qu'il fallait chercher la vérité et non l'erreur dans la pensée des hommes, je l'ai dit en ce sens qu'un homme étant catholique de fait et de vouloir, il l'est dans ses écrits, jusqu'à la preuve évidente du contraire. Mais je n'ai pas voulu insinuer par là que la charité est au-dessus de la vérité, ou, en d'autres termes, qu'il faille sacrifier l'unité à l'union ; car l'unité est la seule source de toute union durable, et quiconque la détruit, fût-ce par un baiser, détruit la racine de l'union... Sacrifier l'unité à l'union, c'est briser l'Apollon du Ik'hédère pour que chaque morceau ait le plaisir d'être à part, tout cil continuant idéalement de faire partie de la statue. » (Lacor- DAiuE, Lettre à la comtesse Edliiuj, 9 janvier 1840)
L'autre prêtre également ami de Lacordaire , et dont la vive action a laissé des traces profondes dans l'œuvre de la régénération religieuse en France, devait avoir, avant de mourir, la consolation d'asseoir son œuvre propre. Nous le vîmes alors à Marseille. Il venait de détacher, pour le transplanter chez nous, un rameau de l'arbre qu'il avait fait reverdir : la bouture y est vile devenue un plant vigoureux.
Quatre années avant l'époque où nous sommes, le 1 1 juillet 1833 ', dans l'antique prieuré de Solesmes, ce prêtre, à peine âgé de vingt-huit ans, revêtait l'habit de ces mêmes moines qui ont fait la civilisation euporéenne et conquis un renom immortel sur notre sol à l'érudition bénédictine. Plus tard, à Rome, le 1Z| juillet 1837, Lacordaire applaudissait à la bénédiction solennelle donnée par le chef de l'Église au restaurateur de l'Ordre de Saint-Benoît : le prieuré était devenu une abbaye ; le jeune prêtre, institué abbé de Solesmes, prenait définitivement le nom désormais célèbre et révéré de Dom Guéranger.
Homme d'Église par-dessus tout, Dom Guéranger a exercé sur la liturgie, sur la piété catholique, sur la direction de la théologie et des études sacrées, une intluence dont nous recueillons les fruits. Il aura la gloire d'avoir largement contribué à décider de l'avenir de son éloquent ami.
A toutes les contradictions qui, à Metz, avaient ravivé dans son âme le souvenir des hostilités dirigées contre ses
' GoscHLEii, Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, t. X, p. 163.
conférences de Paris, Lacordaire eut la sagesse de ne rien répondre. Quand il vit à Strasbourg les mêmes sentiments produire les mêmes déchirements, sa tristesse fut profonde, il se tut encore, mais il éprouva le besoin de reposer son cœur sous un toit ami. Solesmes lui offrit cet asile ^
Il aimait les moines d'instinct. « C'est un spectacle tou- '( jours attendrissant que celui de la vie religieuse, écri- (1 vait-il à madame Swetchine, cette grande maison com- (I mune, ce silence , les vieillards qui ont un air grave, si M vénérable, si admirablement transformé par une longue Il vie intérieure, les novices qui présentent sur leurs fronts (I tout le charme de la jeunesse , embellie par le sacrifice Il qu'ils en font à Dieu, le repas dont les mets simples sont (( assaisonnés par la lecture de quelque livre édifiant ^ »
Puis , à Solesmes , il avait la conversation de Dom Guéranger.
Le savant abbé écoutait volontiers son jeune ami. Il souriait à ses vues, l'encourageait, quand, épanchant sa grande âme de voyant d'Israël , le prophète nouveau lui disait :
— Tout se prépare aux quatre coins du monde; Dieu a ses élus et ses trompettes qui attendent.
Il l'encourageait, quand les difficultés de l'entreprise inspiraient au grand homme cette réflexion alarmée :
— Il n'y a pas assez d'humus dans les ruines, à la première génération, pour qu'il y croisse de grands arbres'.
• Lettre de Lacordaire à la comtesse Eudoxie de la Tour-du-Pin, 4 8 novembre 1837.
— Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 8 septembre 1836. ^ Ibid., 25 juillet 1836,
— Nous ne sommes plus de la première génération , répondait l'abbé de Solesmes; elle s'est couchée comme un soleil dans les nuages , à nous l'avenir !
Et, un jour qu'il lui avait répété ces choses, Dom Guéranger arrêta un long regard sur son hôte, ému par la grâce divine et mûri par le calme de la vie monastique. Puis, de sa belle voix grave et profonde , avec cet air solennel qui faisait revivre la vision du patriarche saint Benoît, le restaurateur de la famille bénédictine dit au jeune orateur de Notre-Dame :
— Rétablissez, vous aussi, une famille de moines, — Dieu vous a fait prêcheur , comme il fit au treizième siècle d'un autre grand homme. La tourmente a dispersé les fils de cet homme, et il n'en reste plus rien sur notre sol. A vous, mon ami, à vous de faire renaître l'ordre des Prêcheurs, de rendre un père en France à la famille de saint Dominique '.
' C'est à Solesmes que Lacordaire arrêta définitivement sa résolution. Il y Tint faire une retraite, sous la direction de l'abbé, au mois de juin 1838, dans l'intention de faire décider, d'une façon définitive, la question de sa vocation à la vie dominicaine. Cette retraite dura buit ou dix jours, et la conclusion fut qu'il devait entrer dans l'Ordre des Frères Prêcheurs. (Foisset, Vie du P. Lacordaire, t. I, p. 452.)
Sommaire. — Le songe de M. de Quélen. — Naissance et mission de saint Dominique. — La vision du Macédonien. — Elle se renouvelle pour Lacordaire. — Obstacles du dedans .et oppositions du dehors. — Tristesse et découragements. — Le noviciat. — La Quercia et la Chesnaie. — Premiers compagnons de Lacordaire : Réquédat, Piel, Hernsheim, Jandel, Besson. — Une acceptation à la française. — L'oranger de saint Dominique reverdit. — Gaieté enjouée. — Les amis de France.
— L'abbé de la Bouillerie. — Austérités. — Le buisson épineux. — Le Mémoire pour le rétablissement en France de tordre des Frères Prêcheurs. — La Vie de saint Dominique. — L'habit dominicain en France.
— Dîner chez le garde des sceaux. — Le nouvel archevêque de Paris.
— Le discours sur la Vocation de la nation française. — Bataille gagnée.
— Nouveau David.
— Peut-être est-ce votis qui accomplirez mon songe.
— Quel songe, Monseigneur?
— Quoi, vous ne connaissez pas mon songe?
— Non , Monseigneur.
— Eh bien! je vais vous le raconter, asseyez-vous.
« Et alors », dit Lacordaire, narrant dans ses Mémoires l'accueil que fit M. de Quélen à sa première ouverture du projet de rétablir en France l'ordre des Frères Prêcheurs,
« et alors, d'une manière charmante, comme un liomme tout à coup changé, il me fit le récit qu'on va lire :
^ — J'avais été nommé coadjuteur de Paris, avec le titre d'archevêque de Trajanople. Au mois d'août 1820, M. le cardinal de Périgord voulut donner dans son palais une retraite particulière aux seuls curés de Paris, et, à cette occasion, je vins prendre un appartement à l'Archevêché. Dans la nuit du 3 au h août, veille de la fête de saint Dominique, comme l'horloge de Notre-Dame sonnait deux heures du malin , du moins il me le parut , je me crus transporté dans les jardins du palais en face du petit bras de la Seine qui coule entre les bâtiments de l'Hôtel-Dieu; j'étais assis dans un fauteuil. Au bout de quelques moments, je vis une grande multitude qui s'amassait sur les bords du fleuve et qui regardait vers le ciel. Le ciel était pur et sans nuage, mais le soleil y paraissait couvert d'un voile noir, d'où ses rayons s'échappaient comme du sang ; sa course était rapide, et il semblait se précipiter vers l'extrémité de l'horizon. Bientôt il disparut, et tout le peuple s'enfuit, s'écriant : « Oh ! quel malheur ! » Resté seul , je vis les eaux de la Seine s'enfler par un reflux qui venait du côté de la mer et monter à gros bouillons dans l'étroit canal qu'elles remplissaient. Des monstres marins arrivaient avec des flots, s'arrêtaient en face de ÎNotre-Dame et de l'Archevêché, et faisaient effort pour se précipiter du fleuve sur le quai. Alors une seconde vision arriva , je fus transporté dans un couvent de religieuses vêtues de noir où je demeurai très-longtemps. Cet exil fini, je me retrouvai au même lieu où mon songe avait commencé. Mais le palais archiépiscopal avait disparu, et à sa place s'étendait sous mes yeux une pelouse fleurie.
Les eaux de la Seine avaient repris leur cours naturel ; le soleil brillait de son éclat accoutumé; l'air était frais et comme parfumé des baumes du printemps, de l'été et de l'automne mêlés ensem.ble; c'était dans toute la nature quelque chose que je n'avais jamais senti. Pendant que j'en jouissais avec une sorte d'ivresse, j'aperçus à ma droite dix hommes vêtus de blanc; ces dix hommes plongeaient leurs mains dans la Seine, en retiraient les monstres marins que j'y avais vus et les déposaient sur le gazon transformés en agneaux. — Vous le voyez, ajouta M. de Quélen, tout ce songe de 1820 s'est fidèlement accompli. La Monarchie, représentée par le soleil couvert d'un voile noir, est tombée précisément au milieu de la confiance et de la joie causées par la prise d'Alger; le peuple s'est jeté sur Notre- Dame et sur mon palais. Le palais a été détruit, et une pelouse semée d'arbres en recouvre l'emplacement ; j'ai longtemps habité' et j'habite encore ici oij je vous parle- dans une maison de religieuses vêtues de noir; que reste-t-il pour que mon songe ait tout son accomplissement, sinon de voir à Paris ces hommes vêtus de blanc et occupés à en convertir le peuple? Or, c'est peut-être vous qui les y amènerez^. »
Il ne restait plus que cela en effet. Le terme de sa carrière épiscopale lui avait été indiqué par l'apparition de ces
' Les Religieuses de Saint-Michel, rue Saint-Jacques, chez qui demeura M. de Quélen après le sac de l'Arclievêché.
^ A ce moment, l'arclievêque liabitait au pensionnat des Dames du Sacré-Cœur.
^ Lacordaire, Notice sur le rétablissement en France de VOrdre des Frères Prêcheurs, chap. v, pp. 99-102.
religieux, qui devaient bientôt, en la personne du restaurateur de l'ordre des Frères Prêcheurs et du haut de la chaire de Notre-Dame, évangéliser son peuple. Mais quand ces choses auront lieu , M. de Quélen mourra : il ne restera plus rien à accomplir du songe de 1820.
Sur le soir du douzième siècle , dans une vallée de la vieille Castille, naissait un enfant prédestiné. L'heure était triste : tous ceux qui aimaient l'Église conjuraient le Christ de regarder enfin ses mains et ses pieds percés pour elle, sachant bien que de ce regard d'amour sortirait une fois encore le salut du monde. Le Christ avait entendu ces voix suppliantes : un petit enfant naissait pour exécuter cette œuvre de régénération. Un signe célèbre précéda sa naissance. La mère de cet enfant vit en songe le fruit de ses entrailles sous la forme d'un chien qui tenait dans sa gueule un flambeau, et qui s'échappait de son sein pour embraser toute la terre. De cet enfant naîtra une famille qui prendra pour armes la vision de la Castillane; elle fera entendre des aboiements sonores contre les envahisseurs du bercail ravagé, elle portera le feu sur la face du inonde, et elle brillera comme un flambeau posé sur le chandelier dans les ténèbres. — Ce n'est pas tout. A l'église , tandis qu'on le baptisait, l'enfant de Castille laissa voir sur son front une
étoile radieuse, et toujours, disent ses historiens, quelque splendeur jaillit depuis de son beau visage '.
Quand il eut grandi , le jeune prédestiné devint prêtre. Or, son âme restait triste, parce que, de plus en plus, les peuples, insoucieux et indolents, s'asseyaient à l'ombre des ténèbres du mal et s'enfonçaient dans la nuit de l'oubli. Et cependant, une voix était en lui, qui lui criait d'aller et lui reprochait l'inaction : c'était la voix de son sacerdoce. La même chose était arrivée, douze siècles auparavant, à un autre prêtre de Jésus-Christ. Celui-là s'appelait Saul, et, depuis que l'Église naissante le comptait parmi les siens , on le nommait Paul.
Or, un jour, saint Paul , étant sur les ruines de Troie , vit en songe un ]\Iacédonien qui se tenait debout, et qui le priait : a Passe, disait-il, passe et viens à nous-! » Ce Macédonien, c'était l'humanité tout entière, suppliante de Dieu , lui demandant la vérité ; et saint Paul , c'est le prêtre , c'est l'apôtre , qui a reçu les prémices de l'esprit de vie et d'amour ; saint Paul , c'était, à cette heure , le noble enfant de la Castille , comme , à cinq siècles de là , ce sera Lacordaire.
Mais , à ce moment , saint Paul s'appelait Dominique de Guzman. Comme l'apôtre , Dominique vit , caché sur les ruines de Troie, cette image de la désolation du monde, le Macédonien qui se dressait devant lui. 11 prie debout ce Macédonien, car il est pressé : « Passe, disait-il, passe et viens à nous. » Passe par delà les frontières de ton
' Cf. Lacordaire, Vie de saint Dominique, pp. 25 et 26. ^ Actes des Apôtres, xti, 9.
pays, gravis les sentiers escarpés de tes Pyrénées natales. Oh! qu'ils seront beaux, tes pieds sur la montagne, empourprés de sang aux ronces du chemin, lassés et meurtris aux pierres de la route pénible! Viens à nous, passe! Quand tu seras sur le versant pyrénéen qui regarde la France, tu verras comme l'hérésie immonde a souillé le vieux sol de Clovis et de Charlemagne. Tu entendras le bruit des batailles livrées par l'erreur à la vérité , et tu nous prendras certainement en pitié. Viens, passe, un grand peuple t'attend, des assemblées immenses entoureront la parole , et encore , si vastes et si profondes qu'elles soient, ce ne sera pas tout ton auditoire. Ton auditoire, c'est l'humanité. Ta parole rejaillira sur nous, « comme ces cailloux lancés sur la surface des mers, qui de bonds en bonds , et portés par les flots, vont atteindre au loin leur but* ».
Dominique obéit à l'appel du Macédonien. On le vit descendre le versant des Pyrénées, l'étoile au front, et courir, comme le chien rapide, un flambeau aux lèvres, dans nos vallées méridionales que désolait l'erreur des Albigeois. Savant comme un docteur, dévoué comme un missionnaire , cet homme étonnant réunit dans une même pensée l'apostolat et la science. Puis , se sentant trop seul pour celte œuvre inouïe jusqu'alors, il réunit des frères et confia à un ordre nouveau cette double mission. Ce fut l'ordre des Frères Prêcheurs.
L'ordre était né en France, dans notre Midi, qui l'aima
' Lacordaire, Conférences de Notre-Dame. (Œuvres complètes, t. III, p. 98.)
toujours de prédilection et qui l'aime encore. iMais la grande tourmente de 93 l'avait balayé comme tant d'autres : il ne restait plus rien que des ruines , attestant par leur grandeur que ces hommes furent longtemps parmi nous puissants en œuvres et en paroles. Tout à coup, l'esprit de saint Dominique agita le cœur du jeune prêtre, que nous avons suivi jusqu'ici dans des œuvres où sa grande âme cherchait à se répandre, sans pouvoir jamais s'ouvrir aussi large et aussi vaste que le torrent qu'il sentait en lui. 11 lui sembla que le grand patriarche de la famille dominicaine lui demandait, au nom du Christ, de faire un pas de plus dans la voix du sacrifice. Là seulement , disait la voix , (( il trouverait le terme de ses expériences , le fruit de ses épreuves et la plénitude de sa vie * ».
Que d'obstacles à cette entreprise!
Son amour de l'indépendance, jusque-là « sa couche et son guide « ; un défaut de ressources presque absolu , maintenant qu'il avait « mangé à Rome les derniers restes d'un faible patrimoine^ « ; les lois hostiles de la Révolution ; les barrières morales, élevées par l'opinion publique en France.
De toutes les institutions de l'Église, la moins bien vue, à coup sûr , à cette époque, c'était l'institution monastique. Les congrégations religieuses avaient péri sous le poids des accusations et des railleries de tout un siècle ; elles demeuraient frappées d'une prohibition légale absolue '\
' RR. PP. C. et M., Notice sur le Père Lacordaire, p. xxxm.
^ Lacordaire, Notice sur le rétablissement, etc., p. 91.
^ A. DE Broglie, Discours de réception à l'Académie française.
Comment, lui, l'orateur populaire, si violemment épris d'un siècle dont il « avait tout aimé ' » , entreprendrai t-il de relever un des souvenirs les plus effacés, les moins bien compris, disons-le, les plus impopulaires du passé? A ce siècle libéral , venir jeter ce fier défi ! Ces fils de Voltaire , les braver en costume d'inquisiteur ! Ces légistes et ces proconsuls, qui avaient dépouillé et chassé les religieux, se présenter à eux comme l'héritier et le rénovateur des œuvres du moyen âge , et dans le moyen âge de l'œuvre monastique la plus militante , celle de saint Dominique ' !
C'était hardi , cela, et n'étaitle Macédonien , qui criait toujours, debout et pressé : ce Passe, et viens à nous ! » son âme resterait « tombée sous lui , comme un cavalier sous son chevaP ».
— i\Ia carrière est faite , se disait-il , mon action assurée : pourquoi recommencer sur nouveaux frais? J'étais heureux, content , sans soucis , et je vais me jeter sur les épaules , non pas tant une vie dure , une robe de laine ^ , que ce fardeau pesant d'une famille à élever et à nourrir. Moi , sans besoin, j'allais me trouver des enfants qui me demanderaient du pain. L'égoïsme me disait : Reste; Jésus-Christ
• LAConDMKE, Notice, etc., p. 19.
' H. DE RiANCEY, leR. p. Lacordaïre, p. 13. ^ Lacordaïre, Notice, etc., p. {,1.
* «. Le voyant couvert de pied en cap d'une laine épaisse adiiërente à sa peau, je ne pus m'empêcher de lui demander comment lui, qui ne pouvait supporter naguère que la toile et la filoselle, était allé si loin choisir un Ordre dont le costume seul suffirait pour agacer un honnête homme du matin au soir et du soir au matin. — Est-ce que tu crois par hasard, me répondit le Père, qu'on entre en religion pour y avoir ses aises? » {Mgsier, Souvenirs et lettres d'ami, p. 160.)
me disait : Lorsque la gloire et la tranquillité me furent proposées, j'ai choisi la vie et la mort de la croix *.
Sollicité par une grâce plus forte que lui, il prit enfin son cœur entre ses mains, et le jeta découragé, meurtri, sanglant, aux pieds de Celui qui l'appelait. Quel jour ce fut, et quelle épreuve!
(( Il faisait froid, le vent avait tourné au nord, et nous n'avions qu'un habit d'été dans une chambre sans feu : nous ne connaissions plus personne : tout le prestige, tout le bruit s'était évanoui ; l'amitié nous suivait de loin sans nous presser plus : nous étions seuls avec Dieu, en présence d'une vie dont la pratique nous était encore inconnue. Le soir, nous allâmes à matines, puis au réfectoire, et enfin nous coucher. Le lendemain, le froid était plus vif encore, et nous ne comprenions qu'à demi la suite de nos exercices. J'eus un moment de faiblesse ; je tournai les yeux vers tout ce que j'avais quitté : celle vie faite, ces avantages certains, des amis tendrement aimés, des journées pleines de conversations utiles, les foyers chauds, les mille joies d'une vie comblée par Dieu de tant de bonheur extérieur et intérieur ! C'était payer cher l'orgueil d'une forte action que de perdre tout cela pour toujours. Je m'humiliai devant Dieu et lui demandai la force dont j'avais besoin. Dès la fin de la première journée, je senlis qu'il m'avait exaucé, et depuis, toujours, les consolations ont été croissant dans mon âme, avec la douceur d'une mer qui caresse ses grèves en les couvrant ^ »
' Lacordaireà madame Swetchine, 15 avril 1839. » Ibid.
Le couvent où il commençait ainsi son noviciat de vie religieuse porte un nom qui lui rappelait un autre noviciat. Mais celui-ci ne lui avait point donné les consolations croissantes qui caressaient maintenant son âme. A la Chesnaie, il avait vécu, triste et agité, au milieu des chênes ; à la Quercia^, il pouvait se réconforter, en songeant que les « moines et les chênes sont immortels* «, et calmer son impatience, en se répétant que « les moines, comme les chênes, croissent lentement et fortement ' «.
Son premier disciple de France fut Réquédat. « 11 eut, entre tous les autres, la gloire d'être mon premier compagnon, et la mort, en le frappant bientôt d'un arrêt précoce , a laissé dans ma mémoire une virginité que rien n'a ternie*. » Réquédat n'eut qu'une passion dans sa vie : la France, et ne connut qu'une ardeur, celle du patriotisme. Disciple de Bûchez ^, il comprit un jour que le meilleur
' Lieu complanté de chênes.
' Lacordaire, Mémoire pour le rétablissement en France de l'Ordre des Frères Prêcheurs. (Œuvres complètes, t. ]X, cliap. i.) ^ MoMALEMBERT, les Mouies d'Occidenf, t. I, p. 5.
* Lacordaike, Notice, etc., p. 105.
* L'école de M. Bûchez a été la plus chrétienne de toutes les écoles socialistes de notre siècle. Au lieu de prendre pour principe les droits de l'homme et d'enivrer le peuple d'une orgueilleuse indépendance, elle donnait pour base de sa doctrine le devoir, et ce de-
moyen de servir son pays , c'était d'en revenir aux fortes et viriles vertus qu'inspire celui qui aime les Francs. Ce jour-là, il entre à Saint-Etienne du Mont, et, voyant des femmes autour d'un confessionnal , il s'agenouille et attend son tour. Lorsqu'il fut venu , le prêtre , entendant ce jeune homme qui ne s'était pas confessé depuis sa première communion , s'accuser d'avoir voulu beaucoup de mal à tous les ennemis de la France , et répondre négativement à toutes ses autres questions , ne put croire à sa sincérité et refusa de l'absoudre. Ce ne fut qu'après plusieurs épreuves qu'il comprit l'étonnante candeur de cette âme d'élite '. Lacordaire l'accueillit comme un frère envoyé de Dieu. Le ciel avait décidé que cette âme candide , en récompense de son amour pour sa patrie terrestre, lui apporterait la première les prémices et la dîme des nouveaux Prêcheurs français ^
Réquédat avait laissé un ami en France. Architecte de grand talent, il brisa son avenir pour courir auprès de son ami et mourir, comme lui, sur la terre d'Italie, second holocauste offert à Dieu par la jeune famille dominicaine '.
Le troisième, Hernsheim , passionnément épris de la philosophie thomistique , vivra et mourra parmi les premiers fils de Lacordaire, s'estimant « une de ces pierres
voir, révélé par Notre-Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, était la fraternité universelle. (Caktieh, Vie du P. Besson, p. 16.)
' Chocaune, le R. P. I.acordaire, t. I, p. 279.
2 Réquédat mourut à Sainte-Sabine, le 2 septembre IS'iO. Lacordaire fut inconsolable de cette perte, et toutes ses lettres témoignent de la vivacité de sa douleur.
' Piel mourut au couvent de Bosco, le 19 décembre 1841.
obscures que la main de l'architecte cache dans les profondeurs de la terre, et qui, tout inconnue qu'elle est, a cependant sa part dans la solidité de l'édifice ' ».
Les deux autres sont trop connus, pour que je dise rien en ce moment de leur vie ^. Ce furent l'abbé Jandel , ( un homme complet^ «, écrivait Lacordaire, et Hyacinthe Besson \ « une âme incroyablement pure, bonne, sirxiple, tout à fait la miniature d'Angelico de Fiesole. Je n'eus que la peine de me baisser pour cueillir celte belle tleur *. »
Les dominicains italiens étaient sous le charme. Q^i^nd il fallut voter, selon la coutume, sur l'admission des nouveaux frères, venus de France, ils décidèrent de leur faire, comme ils disaient, une acceptation à lafrancaise, et ils se mirent à battre des mains, au moment où les nouveaux venus entraient dans la salle de la délibération '.
Puis, le ciel semblait applaudir, lui aussi, et traduire , sous une poétique image, le sourire du patriarche saint Dominique à sa jeune postérité.
' Lacordvire, Rapportait chapitre provincial (1854).
' Le R. P. Cormier a prononcé et publié sur le Révérendissinie Frère Jandel, qui mourut maître général de l'Ordre, un fort bel éloge funèbre, auquel nous regrettons de ne pouvoir, faute d'espace, faire un large emprunt.
^ Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 13 mai 1840.
* La Vie du R. P. Besson a été écrite cou amore par M. Cartier. C'est un chant que ce livre, un des plus suaves de la littérature mystique à notre époque. La figure ascétique du Père Besson impressionnait autant et plus que sa parole. Un soldat français, que son éloignement empêchait d'entendre, disait à un de ses camarades : « Cet homme-là, c'est un crucifix qui parle. « (Cartier, Vie du P. Besson, p. 156.)
' Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 13 mai 1840.
" Lettre de Réquédat à Piel, 7 avril 183i>.
On montre, dans le jardin du couvent ', entre des parvis de briques, un vieux tronc d'oranger, que la tradition rapporte y avoir été planté par saint Dominique lui-même. Pendant notre séjour, dit Lacordaire , il poussa du pied une jeune et forte tige qui donna bientôt des fleurs et des fruits. On remarqua ce phénomène comm.e une sorte de présage d'un rajeunissement de l'Ordre et de l'esprit du saint patriarche , et notre foi accueillit volontiers cet encouragement *.
Un rayon d'espérance et de résurrection éclairait ce beau cloître et ces grands corridors si longtemps déserts, et le rameau prophétique, sorti au pied de l'oranger de saint Dominique , indiquait que le tronc épuisé par les siècles allait se renouveler et offrir ses fruits d'or aux générations futures*.
Lacordaire jouissait avec délices de son doux noviciat, « ce morceau de pain que la bonté divine laisse au riche qui a tout perdu ».
Loin de l'effrayer, les obstacles le ragaillardissent : « J'ai toujours cru qu'il fallait semer au milieu de la tempête : on passe plus librement entre les nuages et la foudre ^ » Il est comme le prince de Condé , dormant avant Rocroi. « Je suis d'un calme parfait », écrit-il à madame Swetchine. Sa santé résiste merveilleusement aux austérités du noviciat. « Je me porte comme un moine destiné à mettre le feu aux quatre coins de l'Europe. » Les lettres
' Sainte-Sabine, sur le mont Aventin, fondé par saint Dominique.
» Lacordaire, Notice, etc., p. 108.
' Cartier, Vie du P. Besson, p. 73.
* Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 2 octobre 1841 .
datées de cette époque respirent toutes cet entrain et cette gaieté. Madame Swetchine s'étant plainte un jour d'une expression qu'elle trouva un peu dure : « Vous autres femmes, lui répond-il, vous avez un art de dire qui est admirable, qui est fin, délicat, enveloppé, ouvert quand il le faut et à charmer tout l'univers. Il faut nous pardonner notre esprit grossier qui va tout droit, même quand il va de travers '. k II continue sur ce ton badin : « J'ai un superbe diplôme en parchemin , signé du général des Frères Prêcheurs, qui m'appelle un homme clarissime. Et, après cela, vous me traitez comme un petit garçon qui ne sait pas ce qu'il fait et presque pas ce qu'il dit. Le beau-frère de mon frère aîné, l'abbé Eglée, pro-secré taire de l'archevêché de Paris, est comme cela ; il m'aime de tout son cœur, et, chaque fois qu'il me voit, il ne peut s'empêcher de hausser les épaules, tant il me trouve bête ^ » Bref , il se trouve si heureux dans son nouvel habit et dans son couvent, qu'il défie madame Swetchine : « Adieu, lui dit-il ; si vous n'aimez pas les dominicains , il faut que vous ayez le cœur d'un tigre =. »
Dieu lui envoie de charmants souvenirs de France. Montalembert s'annonce, Alfred de Falloux le vient surprendre ; un autre gentilhomme, non moins chrétien et non moins aimé, vient abriter ses renoncements généreux sous le regard de l'orateur de Notre-Dame et préparer à l'Église de France un de ses princes les plus écoutés. On
' Lettre de Lacordaire à madame Swetclnne, 14 septembre 1838. ' Ibid., 29 sept. 183S.
» Ibid., 29 mai 1839.
le rencontra depuis bien des fois sur la route de Lacordaire ; et quand l'aigle aura replié dans la mort ses ailes hardies, c'est lui qui viendra glorifier , au nom de l'Église et au nom de la France, ces deux ailes du génie qu'il avait connu de si près et dont nul n'a décrit avec plus de compétence l'envergure sublime. Daignent ceux qui lisent ces lignes permettre à celui qui les écrit de saluer au passage ce nom qui m'est cher entre tous, parce que, au lendemain de mon sacerdoce, le maître vénéré qui le porta daigna abaisser sur son humble disciple un de ces regards qui élèvent, rapprochent, et consacrent une vie : François de la Bouillerie !... Lacordaire en parle toujours avec une tendre complaisance : « Mon manuscrit sera porté à Paris du !*■■ au 15 août par l'abbé de la Bouillerie, pour qui je sens de plus en plus de la tendresse, et qui m'en montre aussi beaucoup '. » A trois mois de là, il vient de recevoir une lettre fort consolante de son amie, « et, dit-il, pendant que je jouissais de ce bonheur, voilà que l'abbé de la Bouillerie est tombé dans mes bras avec une effusion , une amitié, un abandon que je lui rendais de toute mon âme ^ ». Mais s'il charmait les Italiens par sa gaieté et son entrain, le pieux novice français les jetait dans l'admiration par son amour de la pénitence et sa soif de sacrifice. C'est notre éloquent compatriote, dont la Faculté d'Aix et le diocèse de Marseille pleurent encore la voix harmonieuse, l'abbé Bayle, qui, parlant du jeune dominicain à Rome, a raconté ce trait, oi!i éclate la folie de la croix, cette folie qui,
' Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 8 juillet 1S40. * IbkL, 28 novembre 1840.
en scandalisant ceux du dehors, ravit ceux de la famille. Le Père Lacordaire et lePère'Besson se promenaient un jour dans la campagne romaine. Ils admiraient ensemble, l'un enpoëte, l'autre en artiste, le paysage sévère oii les arbres sont rares, mais où se dressent de tous côtés les débris grandioses d'un monde détruit. Arrivés dans leboisde la nymphe Égérie, non loin du tombeau de Caecilia Metella, ils approchèrent d'un buisson qui élevait plus haut que les autres ses rameaux épineux.
— Voudriez-vous bien faire quelque chose pour le bon Dieu? demanda le Père Lacordaire à son compagnon de promenade.
— Bien volontiers, répondit simplement le Père Besson.
— Êtes-vous disposé à vous mortifier en ce moment ?
— Oh ! oui, mon Père : quelle pénitence voulez-vous que je fasse?
— Ne croyez- vous pas que les épines qui ont percé le front de notre divin Maître étaient plus poignantes que celles de ce buisson ?
— Beaucoup plus, sans doute.
— Eh bien ! puisque iMotre-Seigneur a supporté les épines de sa couronne, nous pouvons bien supporter celles-ci. Venez, embrassons cet arbre, qui nous rappelle la Passion du Sauveur.
Ils se jetèrent sur le buisson jusqu'à se meurtrir les mains et les pieds '.
' A. Bayle, Oraison funèbre du P. Lacordaire, prononcée dans l'église de Saint-Joseph de Marseille, p. 14.
Paris cependant restait toujours son point de mire. S'il est venu faire sa campagne d'Italie , c'est pour rentrer en triomphateur dans son pays natal.
Tout à coup , dans le silence attentif de ce pays , inquiet et curieux de ce que va faire l'homme qui l'avait séduit par l'incomparable magie de son éloquence, une voix vint d'outre-mont, confiante, fière, ferme autant que hardie.
« Mon pays » , criait la voix, « mon pays , pendant que vous poursuiviez avec joie et douleur la formation de la société moderne , un de vos enfants nouveaux , chrétien par la foi, prêtre par l'onction traditionnelle de l'Église catholique, vient réclamer de vous sa part dans les libertés que vous avez conquises et que lui-même a payées. » Puis elle ajoutait : « Vous pouvez, ô mon pays, trouver de meilleurs serviteurs que moi, mais non de plus dévoués '. »
On l'avait menacé des lois de sa patrie, il eut foi en elle. « Je m'adresse , disait-il , à une autorité qui est la reine du monde , qui , de temps immémorial , a proscrit des lois , en a fait d'autres , de qui les chartes elles-mêmes dépendent , et dont les arrêts, méconnus un jour, finissent toujours par s'exécuter. C'est à l'opinion publique que je demande
' LACORDAIRE, Mémoire pour le rétablissement en France de l'Ordre des Frères Prêcheurs. (Œuvres complètes, t. IX, p. Gl.)
protection, et je la lui demande contre elle-même, s'il en est besoin, car il y a en elle des ressources infinies, et sa puissance n'est si grande que parce qu'elle sait changer sans se vendre jamais '. «
11 ajoutait : « Je crois faire acte de bon citoyen autant que de bon catholique , en rétablissant en France les Frères Prêcheurs. Si mon pays le souffre, il ne sera pas dix années peut-être avant d'avoir à s'en louer. S'il ne le veut pas, nous irons nous établir à ses frontières, et nous y attendrons patiemment le jour de Dieu et de la France. L'important est qu'il y ait des Frères Prêcheurs français , qu'un peu de ce sang généreux coule sous le vieil habit de saint Dominique. Quant au sol, il aura son tour ; la France arrivera tôt ou tard au rendez-vous prédestiné où la Providence l'attend -. »
Nous, Français, nous aimons les audacieux. Blessé au vif dans ses préjugés antimonasliques , le pays sourit à l'audace de ce moine français. On lut, on dévora, on célébra ce livre.
Plaidoyer court , substantiel et animé , le Mémoire pour le rétablissement en France de l'ordre des Frères Prêcheurs traitait la question générale du droit de la conscience à la vie évangélique sous les trois vœux de pauvreté , de chasteté et d'obéissance. Il retraçait en quelques chapitres une image vivante des lois et de l'histoire de l'ordre de Saint- Dominique. Quelques noms fameux et populaires, Bar-
' Lacordaire, Mémoire pour le rétablissement en France de l'Ordre des Frères Prêcheurs. (Œuvres complètes, t. IX, p. 205.) ' Lacordaire, Mémoire, etc., p. 207.
thélemy de Las Casas, saint Thomas d'Aquin, Albert le -Grand, Fra Angelico de Fiesole, Savonarole, étaient rappelés , et l'on y consacrait un long chapitre à relever une foule d'erreurs touchant l'origine et le vrai caractère de l'Inquisition '.
Surprise mais charmée , l'opinion publique laissa pressentir qu'elle se laisserait volontiers faire violence.
Attentif à cet indice , le novice de la Quercia entreprit une autre œuvre, où, sous une autre forme, il laissait voir clairement que , s'il avait choisi l'Ordre des Prêcheurs et la règle dominicaine , c'est parce que celle-ci et celui-là lui avaient semblé le mieux se rapprocher des institutions libérales de son pays et du besoin de tempérer le gouvernement d'en haut par les représentations d'en bas et les suffrages électifs.
Je veux parler de la Vie de saint Dominique.
Après l'avoir lue en manuscrit, madame Swetchine s'écria : « Ce livre n'est pas seulement un chef-d'œuvre, c'est un miracle , parce qu'il est destiné à en faire *. y>
Écrite sur les monuments primitifs du treizième siècle, cette histoire rétablissait dans les esprits sincères la véritable physionomie du prétendu fondateur de l'hiquisilion ». L'auteur ne s'y étudiait qu'à peindre son héros, qui est aussi son père, et, sans le savoir, il y montrait ce que luimême aspirait à être désormais. Nul ne s'y méprit. Ce livre fut une révolution , non-seulement dans l'hagiogra-
' LACORDAIRE, jYo^/ce 5Mr le rétablissement, etc., pp. 103 et 104. ' Lettre de madame Swetchine à Lacordaire, 19 août iS40. ' Lacordaire, Notice, etc., p. 109.
plîie, qui sortait enfin des fastidieuses et sèches vies de saints dont les écoles jansénistes avaient secoué la soporifique torpeur sur deux siècles de dévots ankylosés, mais encore dans la littérature", dans la philosophie chrétienne, et jusque dans l'ordre politique et social.
Quand le bruit flatteur de ces triomphes d'auteur arriva au nouvel historien de saint Dominique, il en eut une joie d'enfant , non point la vanité d'un puéril amour-propre, — il avait l'àme trop grande pour se contenter de la gloire,
Cette statue en deuil , Qu'on acliète à grands frais pour parer un cercueil ,
disait notre Paul Reynier-, — mais parce que, derrière les murmures approbateurs des lettrés, il entendait battre des mains françaises, saluant l'espoir de son retour.
— L'heure est venue, dit-il, non pas de rentrer en France, mais de lui donner un moment le spectacle de notre résurrection ^
L'hiver de 18/il approchait. A l'ouverture du Salon, les visiteurs s'arrêtèrent devant une toile, où l'artiste, M. Chassériaux, avait peint l'orateur de Notre-Dame sous le froc monastique. Le peintre avait hésité avant d'envoyer le portrait au jury.
— Exposez, lui écrivit Lacordaire; c'est encore un moyen de faire connaître mon habit *.
' « Ce n'est pas seulement un talent hors ligne, s'écriait M. de Chateaubriand, c'est un talent unique. C'est immense comme beauté; je ne sais pas un plus beau style. »
' P. REY.MEn, Ode à V. Hugo.
^ Lacordaire, Notice, etc., p. 109,
* G. Merlet (art. du journal la France, 25 juillet 1862).
Le public ne manifesta aucune hostilité.
L'ayant su , Lacordaire eut hâte de faire voir sa robe blanche et sa chape noire sur les routes de France et dans les rues de Paris. Çà et là , un peu de surprise , quelquefois un murmure ; somme toute, moins d'hostilité que de sympathie.
A peine arrivé à Paris sous l'armure d'une antiquité oubliée, l'impopularité du froc céda devant la popularité de celui qui le portait si noblement. Au lieu de rugir devant « la sanglante réapparition d'un moine inquisiteur' «, le peuple vint à lui , comme à une liberté, et le gouvernement ne manifesta aucune inquiétude.
Le garde des sceaux, ministre des cultes, M. Martin (du Nord) , l'invita à un grand dîner de quarante couverts qu'il donnait à la chancellerie. Pendant le repas, M. Bourdeau, ancien ministre de la justice sous Charles X , se pencha vers son voisin et lui dit :
— Quel étrange retour des choses de ce monde ! Si , quand j'étais garde des sceaux, j'avais invité un dominicain à ma table, le lendemain, la chancellerie eût élé brûlée^! L'archevêque de Paris assistait au duier. Ce n'était plus M. de Quélen, c'était Mgr Affre. Le précédent archevêque était mort, et, s'il n'avait pas aimé davantage Lacordaire, c'est la faute de celui-ci, qui le confesse ingénument : « Si j'eusse voulu, nul favori ne m'eût contre-balancé dans son cœur, tant Dieu avait créé en lui de penchant pour moi ; mais je ne l'avais pas voulu '. »
' Lacordaire, Notice, etc., p. 112.
^ Lacoudaike, Notice, etc., p. 113.
' Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, S juillet 1840.
Mgr Affre était beaucoup plus le prélat des temps nouveaux. Droit et courageux, il avait toujours été favorable à l'éloquent calomnié. Celui-ci vint à l'archevêque :
— Il ne me suffit pas de dîner en froc à la chancellerie; permettez que je reparaisse dans la chaire de Notre- Dame, avec mon vieil habit du moyen âge.
L'archevêque y consentit.
La partie engagée était belle. Malgré les décrets de prairial, malgré les échafauds de 93, malgré les ordonnances de 1828, malgré les Montlosier morts, malgré les Dupin et les Isambert vivants, la robe monastique allait reparaître dans la chaire, à Paris même, là où, dix ans auparavant, ce même moine n'avait pu faire tolérer sa soutane noire de prêtre'. Cette hardiesse chevaleresque é'^har^fLit et séduisait son cœur.
Mais laissons-le raconter lui-même, avec la grandeur d'une âme simple qui dédaigne de voiler, sous une feinte modestie, l'éclat de son triomphe.
« Je parus enfin à Notre-Dame avec ma tête rasée, ma tunique blanche et mon manteau noir. L'archevêque présidait ; le garde des sceaux avait voulu se rendre compte par lui-même d'une scène dont personne ne savait bien l'issue ; beaucoup d'autres notabilités - se cachaient dans l'assemblée, au milieu d'une foule qui débordait de la porte
• « Quand je le vis pour la première fois, il était vêtu en laïque, l'état de Paris ne permettant pas alors aux prêtres de porter leur costume. » Montalembert, le P. Lacordaire [loc. cit., p. 400).
' Chateaubriand, Guizot, des ambassadeurs, des pairs, des députés. {Univers, 16 février iS4t.)
au sanctuaire '. J'avais pris pour mon discours un sujet de nature à couvrir de la popularité des idées l'audace de mes pensées. J'y réussis -. )»
Quel discours ! , Relisez-le et comprenez quels frissons couraient le long de cette vaste assemblée, quand l'orateur le laissa tomber de ses lèvres puissantes sur le plus bel auditoire du monde. Il parlait de la Vocation de la nation française. Pendant une heure, il avait raconté les gestes de Dieu accomplis par les Francs'; il s'arrêta :
« Je suis long peut-être. Messieurs, mais c'est votre « faute, c'est votre histoire que je raconte; vous me par- « donnerez, si je vous ai fait boire jusqu'à la lie ce calice (( de gloire ^. ))
Et il reprit son sujet. Comme il avait dit les gloires , il dit les humiliantes chutes et les apostasies lamentables. Il raconta comment, au siècle dernier, la France avait trahi son histoire et sa mission.
« Jusque-là, s'écria-t-il , quand on attaquait la religion, « on l'attaquait comme une chose sérieuse ; le dix-huitième <( siècle l'attaqua par le rire. Le rire passa des philosophes « aux gens de cour, des académies dans le salon ; il attei- « gnit les marches du trône; on le vit sur les lèvres du
' « Lorsque Mgr l'archevêque de Paris est arrivé, il a trouvé assembléesàsespiedsdixou douze mille personnes. »(f/«iî;er,5, 16 fév.1841.) ' Lacordaire, Notice, etc., p. 112.
* « C'est lui, dit M. de Montalembert, qui a le premier, dans un article de l'Avenir, exhumé ce titre de la chronique des Gesta Dei per Francos, dont on use depuis lors à tort et à travers dans la littérature ecclésiastique. » {Loc. cit., p. 480.)
* Lacordaire, Discours sur la vocation de la nation française, (Œuvres complètes, t. IX, p. 225.)
« prêtre; il prit place au sanctuaire du foyer domestique, « entre la mère et les enfants. Et de quoi donc , grand <c Dieu, de quoi riaient-ils tous? Ils riaient de Jésus-Christ « et de l'Évangile ! Et c'était la France ' ! » L'orateur s'arrêta, et, interrogeant son auditoire : « Que fera Dieu?... » demanda-t-il. « La France avait '( trahi son histoire et sa mission ; Dieu pouvait la laisser « périr, comme tant d'autres peuples, déchus, par leur « faute, de leur prédestination. Il ne le voulut point; il « résolut de la sauver par une expiation aussi magnifique « que son crime avait été grand. La royauté était avilie : <c Dieu lui rendit sa majesté, il la releva sur l'échafaud. 'c Lanoblesse éLaitavilie : Dieu lui rendit sa dignité, il la releva '( dans l'exil. Le clergé était avili : Dieu lui rendit le respect '( et l'admiration des peuples, il le releva dans la spoliation, <c la misère et la mort. La fortune militaire de la France était « avilie : Dieu lui rendit la gloire, il la releva sur les « champs de bataille, La papauté avait été abaissée aux « yeux des peuples : Dieu lui rendit sa divine auréole, il « la releva par la France.. . -. "
L'éloquent Prêcheur continua à développer, comme une galerie de tableaux saisissants, les résurrections et les espérances de la France chrétienne. Mais l'auditoire attendait qu'il osât parler du véritable but de sa réapparition dans la première chaire française. Comme autrefois Bossuet avait piqué la curiosité des auditeurs de son Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, mais avec un bien autre péril que
' L.vcoRDAiRE, Discours, elc, p. 226.
» Jbid., p. 227.
d'introduire dans la pompe oratoire mention du don d'an anneau au lit de mort , Lacordaire parlera-t-il de son projet? On le connaissait trop pour en douter. Aussi, après une énumération hardie des relèvements opérés depuis que leVicaire de Jésus-Christ avait rouvert Notre-Dame, il laissa tomber cette affirmation : t Et aujourd'hui même, devant ' cette foule qui m'écoute et qui ne s'en étonne pas, appa- '( raît, sans audace et sans crainte, le froc séculaire de saint '( Dominique'. »
Puis, se tournant vers l'archevêque : « Monseigneur, "■ dit-il , la couronne de saint Denis est tombée sur votre « tête dans une heure à jamais mémorable, à l'heure où « plus que jamais s'opère la réconcihation entre l'Église et '( la France; j'en ai pour garant cette foule qui se presse « autour de votre siège. Je ne puis oublier qu'à une autre « époque je fus soutenu dans cette chaire par vos conseils '( et votre affection. L'occasion solennelle de vous en re- « mercier m'avait manqué jusqu'aujourd'hui, je la saisis '( avec joie. Je me félicite de me retrouver sous les mêmes « auspices, au jour où je viens inaugurer l'ordre et l'habit « des Frères Prêcheurs en face de mon pays-. «
Et, s'étant incliné sous la bénédiction du prélat ému, le courageux orateur descendit de chaire.
La cause était gagnée au tribunal souverain de l'opinion.
On n'a pas oublié cette douloureuse plainte de Lacordaire, encore à la Chesnaie, racontant qu'à voir le Maître s'assombrir et s'irriter, il lui semblait voir Saùl livré à l'esprit
' Lacqrt>x\he, Discours, etc., p. 231.
" Ibid., p. 233.
mauvais, et regrettant de n'avoir pas, pour le calmer, la harpe de David.
Lacordaire oublie de tout dire, et, puisqu'il évoque le souvenir du jeune David devant le roi Saùl , il faut compléter les données du récit sacré. Or, dit l'Écrilure, tandis que l'esprit du Seigneur se retirait de Saùl et que l'esprit mauvais se saisissait de lui , le Seigneur commanda à Saïil d'oindre un nouveau roi et de le sacrer au milieu de ses frères. C'était David , « et l'esprit du Seigneur, dit le livre saint , descendit sur David depuis ce jour-là et à jamais' ».
Comme David avait remplacé Saùl , Lacordaire remplaça Lamennais. A lui maintenant de conduire les bataillons sacrés à l'assaut, à lui de veiller sur les remparts d'Israël, car l'esprit du Seigneur est descendu sur ce jeune roi.