‹ LacordaireChapitre 2 sur 6 · Livre des Rois, liv. I, ciiap. xix · texte numérisé non relu

Livre des Rois, liv. I, ciiap. xix

PRECHEUR

Sommaire. — La vocation de Lacordaire et raisons do son succès. — Les tirailleurs d'avant-garde. — Terrain conquis en quinze ans — La stratégie. — Le terrain des négociations. — Avec les publicains et les pécheurs. — Comment le père de famille récompense le serviteur qui fait fructifier ses talents. — Dans une église de Marseille par un soir d'orage. — Le baron de Saint-Beaussant. — L'enthousiasme à Nancy revêt des formes nouvelles. — Le calculateur déconcerté. — Tracasseries. — Menaces de Louis-Philippe. —Fermeté de Mgr AfTre.

— Confiance de Lacordaire. — Il reprend ses conférences à Notre-Dame.

— Ce qu'elles sont à la lecture. — Sujets des conférences de 1 8 i 3 à 1 8 46 .

— Le seul éternellement aimé. — Les sublimes extravagances de l'amour divin. — Faut-il tout dire? — L'abbé Deguerry à Mgr Darboy.

— Pénitence et renoncement. — La vie du moine. — 11 ne veut pas prêcher hors de France. — La province. — A Bordeaux. — A Nancy.

— Oraison funèbre de Mgr de Forbin-Janson. — Éloge funèbre du général Drouot. — Le clergé de Grenoble. — L'ovation des Lyonnais.

— Visite au curé d'Ars. — Odyssée de Lacordaire. — Il prend part aux luttes en faveur de la liberté d'enseignement. — Son voyage de 1846 à Rome. — Le successeur de Grégoire XVI. — Le Louis XVI de la papauté. — Dernier entretien de Mgr Affre avec Louis-Philippe.

— Comment le Roi perd sa couronne et l'archevêque sa mitre.

Le Père Lacordaire , « ami passionné de son siècle , né au plus profond de ses entrailles «, devait conserver, pour le convertir, toutes les idées généreuses qu'il en avait reçues et qui n'étaient point contraires h la foi chrétienne.

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C'était le seul moyen de répondre à sa vocation , et d'utiliser les qualités brillantes et nouvelles qui lui avaient été données pour le salut de ses contemporains. Il dut ses succès et son influence à ces doctrines, que ses adversaires lui reprochent comme des erreurs-, et, s'il n'eût pas parlé aussi sincèrement de la patrie et de la liberté , la religion compterait certainement en France bien des conquêtes de moins '.

Il est facile , après un demi-siècle , de mesurer froidement les termes et de fixer les limites. Mais, de grâce, comprenez ce que méritent de sympathies et, s'il en était besoin , d'élogieuse mdulgence, ces hommes, ardents ou jeunes , généreux ou forts , qui se mettaient les premiers en avant au jour de la bataille : pareils à ces belliqueux et aventureux tirailleurs qui se font tuer avant que le combat régulier soit engagé *.

Si l'on mesure le terrain parcouru depuis 1830 et si l'on compare la position présente de l'Église à l'impopulariLé qui l'étouffait jusqu'alors , on comprend ce cri joyeux , arraché au cœur de l'homme qui fut, après Lamennais, le vrai chef du mouvement, quand il fait remarquer, en 18/i4, que c'est la première fuis, depuis la Ligue, que l'Église de France n'est pas divisée par des querelles et des schismes, (c 11 n'y a pas quinze années encore, écrit-il, il « y avait des gallicans et des ultramontains , des cartésiens « et des menaisiens, des Jésuites et des gens qui ne « l'étaient pas , des royalistes et des libéraux , des coteries,

' Cartier, Vie du P. Bessou, p. 334.

' LoRAiN, le R. p. Lacordaire, p. 34.

« des nuances, des rivalités, des misères sans fond ni K rive; aujourd'hui, tout le monde s'embrasse ; les évê- '( ques parlent de liberté et de droit commun , on accepte « la presse , la charte , le temps présent. M. de Monta- « lembert est serré dans les bras des Jésuites-, les Jésuites tt dînent chez les Dominicains; il n'y a plus de cartésiens, K de menaisiens, de gallicans, d'ultramontains; tout est « fondu et mêlé ensemble... Il y a un clergé de France, « un clergé qui parle , qui écrit , qui se concerte , qui fait X face aux puissances, un clergé sorti des vies passées, « ne s'adressant plus au Roi , mais à la nation , à l'huma- « nité, à l'avenir. Quatorze ans et une occasion ont suffi « pour cela. 0 altitudo!... Je ne crois pas que l'histoire « ecclésiastique présente nulle part une aussi surprenante « péripétie'. »

Il n'oublie qu'une chose dans celte constatation du réveil religieux et de l'admirable union qui s'est faite dans son Église natale , c'est de marquer le nom du capitaine qui , des sublimes hauteurs de son génie et de sa foi , commande et dirige la mêlée.

L'ennemi ne peut s'empêcher d'admirer cet homme. Sur d'augustes conseils -, à l'exemple du Maître et au risque

' Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 16 juin 1844.

2 « Mgr de Bordeaux, l'année dernière, Mgr Menjaud, cette année, m'ont conseillé d'aller dans le monde, en acceptant les invitations qu'on me ferait, el , une fois le pas franchi, on ne peut plus refuser personne Madame Swetchine m'a souvent dit que c'était un malheur

pour moi que mon goût de la solitude, parce qu'en me voyant on perdrait beaucoup de préjugés que l'on a à mon égard, et, en effet, si Nancy m'est aujourd'hui unanimement favorable, je le dois peut-être

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d'être blâmé comme lui ', il s'asseyait à la table des publicains et à celle des pécheurs. On lui objectait qu'il avait des relations fort peu orthodoxes, il en convenait volontiers: a J'imite, disait-il, nos anciens Pères, qui correspondaient avec les païens de leur temps, et leur disaient des choses agréables de bien bon cœur 'K »

Tolérant dans le sens même du Christ, il avait, en outre, trouvé le terrain commun pour les négociations : la ruine du principat antichrétien fondé au quinzième siècle et consolidé au seizième. « Le plus grand pas est presque fait, aujourd'hui que l'Église se sépare de ce prétendu ordre, et reconnaît dans les libertés modernes les filles légitimes des libertés du moyen âge et leur aïeul à toutes, le saint Évangile de Jésus-Christ ^ >- Comme son siècle, il haïssait l'absolutisme; il eut le rare bonheur de pouvoir mettre au service de sa haine une intelligence et un cœur sans pareils, de se présenter à l'ennemi avec une impitoyable aversion pour

non-seulement à mes apparitions en chaire, mais à mes apparitions privées. Je dînais avant-hier avec tous les officiers de hussards en garnison à >'ancy ; le colonel a porté un toast en mon honneur. N'est-ce rien que ce rapprochement ? Dans une visite de quatre jours à Metz, une quinzaine d'officiers, je veux dire d'élèves de l'École d'application, m'ont donné une petite soirée; j'ai bu avec eux et causé de reUgion. i\'est-ce rien que cette familiarité.' Il est certain que beaucoup de gens me jugent mieux en me voyant dans le particulier : faut-il abandonner cet avantage? >< {Lettre de Lacordaire à madame la comtesse de la Toiir-du-Pin, 28 février 1843.)

' Le Fils de Ihomnae est venu, mangeant et buvant, et ils disent : C'est un homme insatiable, adonné au vin, ami des publicains et des pécheurs. {Évangile selon saint Matthieu, xi, 19)

2 Lettre de Lacordaire à M. Lorain, novembre 1831.

' Lettre de Lacordaire à madame Eudoxie de la Tour-du-Pin, 21 août 1846.

(de double despotismede la monarchie absolue et de l'anarchie de l'impiété », de prouver avec la dernière évidence que « ces deux puissances sont unies d'un bout à l'autre du monde pour faire la guerre à la vérité et au droit ' ».

D'ailleurs, toujours soumis, dans les hardiesses de son apostolat, aux décisions de l'autorité suprême, il fit valoir au centuple les talents qui lui avaient été confiés, et le maître le récompensa, en le chargeant de ressusciter parmi nous l'ordre religieux le plus calomnié par l'histoire -.

Un soir du carême 18/40, se déchaînait sur Marseille une de ces averses que notre ciel semble avoir empruntées aux trombes du pôle, et qui transforment subitement nos rues en lacs soumis aux caprices d'un torrent impétueux. Sous l'abri d'une porte cochère, un jeune homme, fort coquettement vêtu d'un costume de voyageur, attendait que le torrent fût écoulé, pour courir au spectacle. Mais la pluie ou plutôt la trombe continuait à faire rage, et notre jeune élégant estima prudent de traverser la rue à gué et de se réfugier dans une église voisine , oi!i il attendrait la fin de l'orage pour s'en aller à ses plaisirs. La grâce

' Lettre de Lacordaire à madame Eudoxie de la Tour-du-Plii, 21 août 1846.

' Caktieiî, Vie du P. Besson, p. 334.

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de Dieu ratlendail là, et la Providence, qui veillait sur le berceau de la jeune famille rendue par Lacordaire à saint Dominique , allait lui donner son premier toit sur le sol français.

Dans l'église où notre voyageur s'était réfugié , devant un simple auditoire, un prêtre posait le problème tant cherché du bonheur. 11 démontrait que la solution ne pouvait se trouver qu'en Dieu et dans la pratique religieuse. Le baron de Saint-Beaussant , — c'était le nom du jeune homme, — voulut en faire sur-le-champ l'essai, et, de retour à Nancy, sa patrie, ses anciens compagnons virent que l'esprit de Dieu avait chassé l'esprit du monde '.

Lacordaire vint à Nancy. M. de Saint-Beaussant lui offrit une maison, l'acheta, la meubla, et, le k juin 1843, « pour la première fois, depuis cinquante ans, un dominicain français logea sous un toit qui appartenait à son ordre- ».

Du reste, l'enthousiaste accueil de Nancy se traduisait sous des formes très-nouvelles. Tous les rimailleurs de Lorraine se donnaient sur le compte de l'éloquent Prêcheur libre carrière et l'accablaient de leurs inspirations. Les dames , prises comme dans un seul coup de filet dès le premier discours, assiégeaient l'évêché où logea d'abord l'orateur, s'ingéniant à corrompre des cerbères, dont la consigne était difficile à attendrir. Les sténographes recom-

' Lacordaire, Oraison funèbre du F . de Saint-Beaussant. (Année dominicaine, t. II, p. 159.)

' Lacokdaire, Rapport au chapitre provincial, 15 septembre 1834.

mençaient à inspirer à Lacordaire cette belle horreur, dont il ne s'est jamais départi, pour leurs infidèles fidélités'. Mais on n'eût peut-être pas imaginé ailleurs qu'à Nancy de revêtir l'enthousiasme d'une forme comme celle que je vais raconter.

Quelqu'un remarqua que la couronne monastique du Père paraissait très-fournie , et que , sur le reste de la tête rasée, les cheveux apparaissaient assez pour permettre à ses admirateurs d'en arriver à savoir combien il y en avait. L'idée est quelque peu originale, et il y a lieu de s'étonner que, ne fût-ce que pour la curiosité du fait, aucun biographe ne l'eût mentionnée, avant la publication des souvenirs d'un Nancéien -.

Un beau matin , pendant son séjour à l'évêché de Nancy, on lui annonce la visite d'un pauvre aveugle, né calculateur, sans étude et sans écriture ; additionnant sans travail , multipliant , divisant par la seule puissance de sa mémoire et de sa prodigieuse conception mathématique , en nombres entiers ou fractionnaires , la masse de chiffres la plus épouvantable que voulût bien lui proposer le premier venu.

' « Qu'est-ce donc que vous avez à crier contre VUnivers et les sténographes qui ne feraient pas leur devoir ? C'est déjà bien assez, je l'espère, que, quand j'étais à Paris, je sois devenue la proie de la sténographie. Sachez, Madame, queje déteste le sténographe à l'égal de tout ce qu'il y a de pis, et je ne vous pardonnerais jamais d'être cause pour la millième partie que je fusse sténographié. » (Lettre de Lacordaire à inadaine Swetchïne, 5 décembre 1841.)

- Lacordaire, Souvenirs et lettres d'ami, par Mgr J. Régnier, cliap. XXIX, p. 153. Cette brochure, très-curieuse, parue en 1880, renferme, sousuneforme divertissante, quelques anecdotes inédites sur les diverses phases de la vie du P. Lacordaire.

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Le pauvre sphinx, exhibé, promené, administré par de plus malins que lui, s'en venait offrir au Père Lacordaire de lui résoudre ce problème.

— Compter mes cheveux? dit le Père. Mais, d'abord, si par impossible vous vous trompiez, personne n'en saurait rien; ensuite et surtout, j'y tiens d'autant moins qu'ils sont tous comptés'.

— Par qui, s'il vous plaît? demanda le sphinx, étonné d'une telle concurrence.

— Par quelqu'un de plus fort que vous, sans rien ôter à votre mérite.

— hnpossible; je suis le seul en Europe!

— Celui-là est le seul dans l'univers-, et il sait non-seulement le nombre de cheveux qui me restent, mais de ceux que l'on m'a rasés, ou que j'ai perdus et que je puis perdre encore.

L'aveugle était muet de surprise ou d'incrédulité.

— Bien plus, continua le Père Lacordaire, quatre témoins, dignes de foi, et qui ont donné leur vie pour ap~ puyer leur témoignage, m'assurent qu'il n'en tombe pas un sans la permission de ce Roi des calculateurs^.

— Ah! c'est vrai, dit enfin le pauvre aveugle en levant la séance, j'avais compté... sans les quatre évangélistes ^

' Tous les clieveux de votre tête sont comptés. (Matth., x, 30.) ï Un seul cheveu de votre tète ne périra pas (Luc, xxi, 18.) ^ RÉGNIER, loc. cit., pp. 158 et 159.

J'épargnerai à mes lecteurs le triste récit des tracasseries que suscitait, dans l'ombre, sans courage et sans honneur, un pouvoir dont le masque de libéralisme tombait devant la résistance des évêques et l'impitoyable droiture du généreux lutteur. A Nancy, comme à Bordeaux, on le tracassa sur son costume, sur son titre religieux, sur son œuvre', a Quel pays que le nôtre! disait-il. Bientôt on ne pourra plus parler au nom de la liberté. Du reste, cela est heureux. 11 faut que les catholiques demeurent seuls à défendre les libertés humaines , et que leurs adversaires arrivent peu à peu au délire du despotisme ^ »

Quelques amis font entendre des conseils timides. Sa belle âme entre dans une noble indignation : « J'irais donner à nos ennemis le spectacle d'un religieux qui a peur après avoir affiché le courage, qui se cache après s'être montré?... Cela n'est pas possible "\ » Et il ajoute cette magnifique parole, qu'il faudrait écrire en lettres d'or partout, à notre époque d'affaissement moral et d'aplatissement universel : « Le caractère est ce qu'il faut sauver avant tout , car c'est

' Dans ses 3Iémoii'es et sa Correspondance, Lacordaire a raconté cette série de réclamations taquines, qui donnèrent lieu à une foule d'incidents narrés tout au long par 31. Foisset.

^ Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 28 décembre 1844.

2 Ibid., 12 novembre 1843.

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le caractère qui fait la puissance morale de l'homme '. » Le couvent de Nancy fondé, peuplé, Lacordairc vint à

Paris où, depuis plusieurs années, l'appelait Mgr Affre,

qui, lui non plus, ne devait pas faillir à la liberté de la

parole apostolique.

Louis-Philippe l'apprit. Il manda Mgr Affre.

— Est-il vrai, monsieur l'archevêque, que vous voulez faire prêcher le Père Lacordaire, un dominicain? C'est contraire aux lois.

Le prélat voulut défendre ses droits et repousser l'ingérence du gouvernement dans les affaires ecclésiastiques.

— Mais, vous n'y songez pas, reprit le monarque, vous aurez une émeute ; je ne pourrai pas vous défendre ; la garde nationale ne donnera pas. Vous avez donc oublié le sac de l'archevêché ? Une fois le peuple déchaîné , qu'arrivera-t-il?

La reine vint à la rescousse, joignant ses conseils et ses prières aux menaces du Rui.

— Sire, répondit avec calme l'archevêque, s'il existe un danger réel , le ministre m'adressera une ordonnance et défendra la réunion de Noire-Dame.

— Ainsi, reprit Louis-Phihppe , piqué de ne pouvoir parvenir, comme il s'en était vanté , « à faire une peur de chien » au prélat, vous voulez faire prêcher le Père Lacordaire? Eh bien! vous en répondez !

— Sire, je suis engagé devant tous les fidèles de mon diocèse. Le Père Lacordaire commencera les conférences, à moins d'une ordonnance du minisire.

' Lettre de Lacordaire à madame Swelchine, 12 novembre 1843.

— -Vous ne savez pas, monsieur l'archevêque, quel conflit vous allez engager; vous en porterez toute la responsabilité ^

On rapporta l'entretien à Lacordaire :

— Nul, s'écria-t-il , nul ne m'insultera dans la chaire de Notre-Dame; un immense auditoire me couvrira contre tout désir isolé et honteux. A ma troisième phrase, je me serai fait dans le cœur de tout ce monde un asile sacré. La France a un instinct de l'honneur qui la charme partout où elle en trouve l'ombre ^

— Mais , objectait-on , ne craignez-vous pas des poursuites?

— Ils n'oseront pas, répliqua- t-il ; ce serait pire que sous Danton et Robespierre ^

Il ajoutait :

— Le gouvernement n'a pas confiance, que nous importe? Il faut avoir du courage et de la pré-ence d'esprit pour ceux qui n'en ont pas \

Le moine courageux reparut à Notre-Dame , sous les antiques voûtes surprises de revoir cette blanche robe proscrite qui rappelait à la vieille métropole sa jeunesse du treizième siècle. Il remonta dans la chaire le premier dimanche de l'Avent 18/|3 pour n'en descendre (|u'en 1851. Le vieux roi s'était trompé : il n'y eut pas d'émeute. Au lieu des murmures annoncés, le lendemain du jour où Louis-Philippe tombera , des applaudissements échapperont

1 CuuicE, Vie deMgr Affre, cliap. xxxv, p. 313.

5 Lettre de Lacordaire à madame Swetchine, 12 novembre 1843.

» Ihid., 1" mai 1843.

* Ihid., 12 novembre 1843.

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un jour irrésistiblement aux auditeurs de la parole du Prêcheur, plus jeune, plus vibrante, plus souveraine que jamais.

Voulez-vous avoir l'idée des progrès de la pensée sous ce front de plus en plus illuminé des flammes du génie, et de l'expression sur ses lèvres uniquement éloquentes, relisez les conférences de 18/|3 et des années qui suivirent.

Sur le papier, il est vrai , je l'ai déjà observé, c'est de la lave figée, mais c'est encore si beau! Après avoir remué les âmes qui les ont entendues, ces conférences de .Notre- Dame touchent encore et remuent ceux qui les lisent. Elles ont la vie, elles la donnent; elles ont reçu de Dieu la grâce et elles la communiquent.

En les publiant, Lacordaire disait : <( Elles arriveront aa lecteur froides et décolorées; mais quand, au soir de l'automne, les feuilles tombent et gisent par terre, plus d'un regard et plus d'une main les cherchent encore; et, fussent-elles dédaignées de tous, le vent peut les emporter et en préparer une couche à quelque pauvre, dont la Providence se souvient au plus haut du cicP. »

Nombreux sont ces pauvres dont les regards et les mains les cherchent encore, pour en faire une couche somptueuse, où l'on se repose dans une contemplation souvent extatique de la vérité.

— Rien de moi subsistera-t-il? écrivait en 1852 le Père Lacordaire à un de ses jeunes amis. Ces conférences, dont les pensées et dont le style semblent toucher nos contem-

' Lacordmrf, Conférences de Notre-Dame, Préface (t. XII des Œuvres conjiilètes, p. 7).

porains, survivront-elles au siècle qui les a vues paraître? Qui pourrait en répondre'?

L'Église et la France vous répondront, mon Père!... Les conférences de Notre-Dame sont et resteront un noonument de l'éloquence chrétienne et de l'éloquence française au dix-neuvième siècle. Plus on s'éloignera dans les âges futurs des lettres françaises et de la théologie catholique, plus cette apologie du christianisme apparaîtra grande et forte, comme ces montagnes qui grandissent et s'estompent d'une buée lumineuse, à mesure qu'on s'éloigne des versants oi^i l'on est trop proche pour saisir les beautés majestueuses et les grandes proportions.

Quand, en 18/|3, il remonta dans la chaire de Notre- Dame, le nouveau Bossuet employa trois années* à examiner les effets de la doctrine catholique sur l'esprit, sur l'âme et sur la société , qui sont « les trois théâtres de toute action » , et sa conclusion fut encore que « l'Église, dépositaire et organe de celte doctrine, était douée d'un pouvoir incomparable et surhumain^ ».

Mais l'Église ne s'est pas faite toute seule. Qui l'a bâtie?

' Lettre <lo, Lacordairc à M. Yillard, 15 janvier 1852. ^ Conférences 14 à 36.

- Lacokdairi:, Conférences de Notre-Dame lloc. cit., t. III, p. 39G).

PRECHEUR. 223

« Qui lui a donné sa constitution organique et doctrinale? qui, Messieurs? Ah ! je l'ai nommé bien des fois déjà! C'est celui qui est ici devant vous , le Seigneur JéSus-Christ '. » Mais « quel est-il ? D'où vient-il ? D'où vient sa puissance « à lui-même? Quelle est son histoire'? » Ce fut le but des conférences qui suivirent, et qui, en 18/t6, roulèrent exclusivement sur Jésus-Christ. C'est là, à mon sens, que se trouveront les plus merveilleux effets de son éloquence. Qu'on en juge par ces paroles qu'on ose à peine citer, lorsqu'on n'a, pour les transcrire, qu'une plume profane, mais que n'oublieront jamais ceux qui ont eu le bonheur de les entendre ' :

'< Poursuivant l'amour toute notre vie , nous ne l'obte- « nons jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner « notre cœur. Et l'eussions-nous obtenu vivants, que nous <c en restera-t-il après la mort? Je le veux , une prière amie « nous suit au delà de ce monde , un souvenir pieux pro- « nonce encore notre nom ; mais bientôt le ciel et la terre « ont fait un pas, l'oubli descend , le silence nous couvre, « aucun rivage n'envoie plus sur notre tombe la brise éthérée « de l'amour. C'est fini, c'est à jamais fini, et telle est « l'histoire de l'homme dans l'amour.

« Je me trompe, Messieurs, il y a un homme dont l'amoui <( garde la tombe; il y a un homme dont le sépulcre n'est « pas seulement glorieux , comme l'a dit un prophète , '.( mais dont le sépulcre est aiuié. Il y a un homme dont la

' Lacord.ure, Conférences de yolre-Dame {/.oc. cit., t. III, p. 396).

^ Ibid., p. 396.

•' MONTALEMDERT, loc. Cit., p. 491.

ce cendre , après dix-huit siècles , n'est pas refroidie ; qui « chaque jour renaît dans la pen-sée d'une multitude in- « nombrable d'hommes; qui est visité dans son berceau « par les bergers et par les rois, lui apportant à l'envi, et « l'or , et l'encens , et la myrrhe. II y a un homme dont a une portion considérable de l'humanité reprend les pas « sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se « voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son ance tique pèlerinage , sur les genoux de sa mère , au bord ce des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des c( vallées, sous l'ombre des oliviers, dans le secret des c( déserts. Il y a un homme mort et enseveli, dont on épie <c le sommeil et le réveil , dont chaque mot qu'il a dit vice bre encore, et produit plus que l'amour, produit des ce vertus fructifiant dans l'amour. 11 y a un homme attaché ce depuis des siècles à un gibet , et cet homme , des milliers ce d'adorateurs le détachent chaque jour du trône de son ce supplice , se mettent à genoux devant lui , se prosternent ce au plus bas qu'ils peuvent sans en rougir, et là, par ce terre , lui baisent avec une indicible ardeur les pieds san- « glanis. Il y a un homme llagellé, tué , crucifié, qu'une <c inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie, ce pour le placer dans la gloire d'un aaiour qui ne défaille ce jamais, qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie, et ee jusqu'à l'extase. Il y a un homme poursuivi dans son ce supplice et sa tombe par une inextinguible haine , et qui, ec demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité ce qui se lève , trouve des apôtres et des martyrs au sein ec de toutes les générations. Il y a un homme enfin , et le ce seul qui ait fondé son amour sur la terre, et cet homme,

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