Lacordaire
L"'éloquence de la chaire apparaît, dans l'histoire de la littérature, comme étant surtout un don français . Quand on veut demander à l'éloquence du barreau ou à celle de la tribune ses plus beaux modèles, c'est à lantiquité qu'on s'adresse, et aucun nom n'a fait pâlir ceux de Démosthène et de Gicéron. L'Angleterre de ces deux derniers siècles nous a offert des exemples d'éloquence parlementaire qui peuvent être mis en parallèle avec ceux, qu'à la même époque, la France a produits, et les harangues de Burke, de Fox, de Brougham, ne le cèdent point à celles de Mirabeau, de de Serre, ou de Berryer. Mais il n'en est pas de même pour ses prédicateurs dont Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise, constate l'infériorité, et pour l'éloquence sacrée, aucun pays n'est comparable à la patrie de Bossuet, de Bourdaloue, de Massillon. Si, parmi les pères de l'Eglise, on en rencontre qui peuvent être
mis à côté, un saint Jean Glirysostome, un saint Grésroire de Nazianze, en revanche iis sont sans rivaux dans la littérature des peuples modernes, et de cette forme de la pensée humaine c'est assurément notre langue qui offre les plus beaux spécimens.
Les anciens, à la vie desquels l'éloquence était si constamment mêlée, disaient que le grand orateur a en lui quelque chose de divin : aliquid divinum. Gela n'est-il pas vrai surtout, lorsque celui qui a reçu le don de traduire sa pensée par la parole, met ce don au service, non pas de quelque cause humaine et passagère, mais de la cause éternelle et divine? En effet il est à la fois homme d'action et homme de pensée, car il remue du même coup les foules et les idées. En même temps qu'il travaille au salut des âmes, il élève un monument qui fait l'admiration des lettrés, et s'il a le bien pour objet, il a le beau pour instrument. Aussi peut-on dire que des formes diverses du génie l'éloquence sacrée est celle qui fait l'emploi le plus complet des facultés humaines, car elle suppose chez le même homme le concours d'un apôtre et d'un artiste, qui tous deux travaillent ])Our Dieu.
De ce don français, de ce don divin personne n'a été doué plus richement que Jean-Baptisle-Henri Lacordaire, à l'exception toutefois de Bossuet. Mais tandis que Bossuet fut un génie universel, supérieur en tout et par tout, dans l'éloquence, dans la contro-
verse, dans l'histoire, Lacordaire ne fut qu'orateur; peut-être, si j'ose dire, plus orateur que Bossuet, en ce sens du moins qu'il avait à un degré plus éminent « l'accent qui émeut, la voix qui vibre et qui charme, le geste qui achève la parole ». Aussi peut-on dire de lui qu'il est le type du prédicateur, et, à ce titre, sa place était marquée à l'avance dans une galerie qui doit rassembler toutes If^s gloires littéraires de la France.
Mais est-ce seulement chez Lacordaire le prédicateur qui peut nous intéresser? N'est-ce pas autant et surtout l'homme lui-même, tel qu'il apparaît vivant et palpitant derrière le voile brillant de sa parole, ou se montrant à cœur ouvert dans l'intimité de sa correspondance ? De ce siècle « dont il avait tout aimé » nous entendrons retentir tous les échos au fond de cette âme sonore. A ce prêtre, à ce moine, aucune de nos passions et de nos souffrances n'est demeurée étrangère; car celles que l'expérience ne lui a pas fait connaître, l'intelligence les lui a fait deviner. Enfin il a été l'un des précurseurs et des auteurs de cette renaissance catholique dont nos contemporains sont aujourd'hui les témoins surpris, et, parmi les questions qui nous occupent et nous divisent, on n'en trouverait peut-être pas une seule qui n'ait éti agitée ou pressentie par lui. Aussi, en étudiant son époque et sa vie, sera-ce par quelques côtés notre propre époque que nous croirons voir passer d'avance sous nos yeux, et notre propre vie que nous aurons
rillusion de revivre. Nous y apercevrons, comme dans un miroir magique, le reflet de nos épreuves et le présage de nos inquiètes destinées '.
1. Il existe deux biographies très complètes et très intéressantes du père Lacordaire. L'une est. due au père Ghocarne qui fut un de ses frères en saint Dominique, l'autre à M. Foisset, son ami le plus ancien et le plus intime. M. de Montalembert lui a consacré également d'admirables pages sous ce titre : Un moine au xix® siècle. J'ai naturellement beaucoup puisé dans ces trois ouvrages, mais aussi dans la correspondance du père Lacordaire, qui était presque entièrement inédite à l'époque où ils ont paru, et qui aujourd'hui ne comprend pas moins de huit volumes. J'ai eu aussi communication d'un certain nombre de lettres inédites et je remei'cie ceux qui ont bien voulu me les confier.
CIIAPITl^E ï
Par une sino-ulière coïncidence, la Bouroogfne a eu l'honneur de donner naissance aux trois plus ofrands orateurs chrétiens dont la France s'honore. Saint Bernard est né à Fontaine, près Dijon ; Bossuet à Dijon môme; Lacordaire à quelques lieues de Dijon, au village de Recey-sur-Ource, le vingt-deuxième jour du mois de floréal, an X de la république française, dit son acte de naissance, le 13 mai 1802, dirionsnous aujourd'hui. Son père, Nicolas Lacordaire, exerçait à Recey la profession d'officier de santé. D'opinions plutôt libérales, il n'en avait pas moins caché chez lui pendant la Révolution le curé de Recey, proscrit pour avoir refusé de prêter serment à la constitution, et, selon le père Ghocarne, ce serait par ce même curé que Lacordaire aurait été baptisé. Quatre ans après la naissance de ce fils, Nicolas Lacordaire mourait, laissant sa veuve, Anne-Marie Dugied, chargée de quatre enfants jeunes encore.
Mme Lacordaire était lille d'un conseiller au parlement de Dijon. « Chrétienne, courageuse et forte », a dit son fils, mais d'une piété qui n'avait rien de mystique ni d'exalté, elle donna à ses enfants une éducation virile et plutôt sévère. Elle leur lisait Corneille autant que l'Evangile, et les entretenait autant de l'honneur que de Dieu. Peut-être est-ce à ces premiers enseignements qu'il faut rapporter ce sentiment très vif de l'honneur que Lacordaire conserva toute sa vie, sentiment plus humain qu'ecclésiastique, mais qui n'en devait pas moins lui venir en aide dans plusieurs circonstances de sa carrière sacerdotale.
Mme Lacordaire n'avait garde cependant de nésflisrer l'éducation relio-ieuse de ses enfants. Lorsqu'Henri eut sept ans, elle le mena elle-même se confesser pour la première fois au curé de la paroisse Saint-Michel de Dijon. « J'ignore ce que je lui dis et ce qu'il me dit lui-même, a écrit Lacordaire, mais le souvenir de cette première entrevue entre mon âme et le représentant de Dieu me laissa une impression pure et profonde. Je ne suis jamais rentré dans la sacristie de Saint-Michel de Dijon, je n'en ai jamais respiré l'air, sans que ma première confession me soit apparue , sous la forme de ce beau vieillard et de l'ingénuité de mon enfance. »
Lacordaire traversait alors une pério'^e de ferveur enfantine qui se traduisait par d'assez singulières manifestations. Son plaisir favori était de })rêcher dans un semblant de chapelle que sa mère lui avait fait arranger à cette intention. Ses frères et sa bonne lui tenaient lieu d'auditoire. Quand celle-ci effrayée de la véhémence de ses gestes et du tremble-
ment de sa voix, lui disait : « Mais, monsieur Henri, vous allez vous faire mal : ne vous échauffez donc pas tant. — Non répondait-il, il se commet trop de péchés; la fatigue n'est rien. Je veux prêcher toujours », et il reprenait de plus belle ses tirades sur la foi qui s'en va et les mœurs qui se perdent.
A dix ans, le petit prédicateur, auquel un ancien prêtre marié avait enseigné les premiers éléments du latin, entra comme demi-boursier au lycée impérial de Dijon. De son éducation universitaire Lacordaire conserva toujours un souvenir amer. Comme Michelet (qui se comparait lui-même à un hibou effarouché), Lacordaire fut d'abord le jouet et le souffre-douleur de ses camarades durant les récréations. Pour se dérober à leurs mauvais traitements, il se réfug-iait dans la classe, et là, caché sous un banc, loin de tous les yeux, il répandait ses larmes devant Dieu, lui offrant ses souffrances comme un sacrifice.
Cet appui et cette consolation devaient bientôt lui manquer. En effet, le grand grief de Lacordaire contre l'éducation qu'il avait reçue au collège, c'était d'avoir chez lui détruit la foi. A douze ans il avait fait sa première communion. Mais laissons-le parler lui-même : « Ce fut ma dernière joie religieuse et le dernier coup de soleil de l'âme de ma mère sur la mienne. Bientôt les ombres s'épaissirent autour de moi; une nuit froide m'entoura de toute part, et je ne reçus plus de Dieu, dans ma conscience, aucun signe de vie. Elève médiocre, aucun succès ne signala le cours de mes premières études; mon intelligence s'était abaissée en même temps que mes mœurs, et je marchais dans cette voie de dégradation qui est
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le châtiment de lincroyance et le grand revers de la raison — Je sortis du collège, à dix-sept ans, avec une religion détruite, et des mœurs qui n'avaient plus de frein, »
Tous les biographes de Lacordaire et tous ses contemporains s'accordent à dire que le jugement qu'il portait ainsi sur lui-même est empreint d'une excessive sévérité. Elève médiocre, il ne le fut assurément pas, et le palmarès du Wcée de Dijon fait foi des nombreux succès qu'il obtint dans ses dernières classes, surtout en rhétorique. Quant à ses mœurs, ce serait tout à fait se méprendre que d'en faire une sorte de saint Augustin, dont la jeunesse aurait été en proie aux grossiers désordres, et qui aurait eu à expier de longs égarements. La vérité est, je crois, dans ces lignes de M. Foisset, son ami intime et son camarade à l'école de droit : « L'amour de l'étude et l'élévation de ses sentiments l'avaient préservé des dérèglements vulgaires; il était même relativement chaste, sans contact avec les femmes, comme l'Hippolyte d'Euripide, sans pruderie toutefois ». Ce qui demeure certain, c'est qu'avec une nature ardente, susceptible non seulement de tendresse mais de passion, il entrait dans le monde sans religion positive, sans doctrine morale assurée, n'ayant d'autre règle de vie que le sentiment de l'honneur, et d'autre flambeau « que l'idéal humain de la gloire ». On comprend que, quelques mois avant sa mort, jetant sur sa vie passée le regard austère du prêtre, il eut le sentiment très vif des périls auxquels il avait été en butte et qu'il ne put pardonner à 1 Université de l'y avoir exposé.
Lacordciire sortit du collège à dix-sept ans, et il se fit inscrire comme étudiant à la faculté de droit de Dijon. L'enseignement qu il reçut, sans vues générales, sans profondeur, sans portée philosophique l'intéressa peu, et il fut, à l'en croire du moins, un médiocre étudiant en droit. Heureusement il devait trouver ailleurs l'emploi des rares facultés que ses condisciples s'accordaient déjà à reconnaître en lui. On était en 1821, Un grand mouvement d'idées précipitait alors la jeunesse dans des voies qui étaient encore nouvelles. « Il y eut là, a dit M. Garo, une époque unique pour la libre et féconde variété des talents, pour toutes les nobles curiosités en même temps éveillées, et toutes les émotions du beau en même temps ressenties, pour l'activité presque héroïque de l'esprit qui se précipitait dans tous les sens à la conquête de l'inconnu, et aussi pour la candeur du public, enthousiaste alors jusqu'aux illusions. La philosophie critique n'avait pas encore flétri ces espérances enchantées, ni désolé l'imagination neuve des générations qui représentaient la jeunesse du siècle. »
De ce grand mouvement, la jeunesse dijonnaise (Dijon ayant toujours été une ville de belles-lettres) ne pouvait manquer de prendie sa part. Un certain nombre d'élèves de la faculté avaient fondé entre eux une société qui s'intitulait : Société d'études. Presque tous ces jeunes gens, quoique ayant des opinions libérales, étaient monarchistes et catholiques.
« Lacordaire avait au contraire rapporté du lycée ce que nous en rapportions presque tous, a dit un de ses condisciples d'alors, M. Lorain, un déisme et
un républicanisme de collège. » Néanmoins, ils lui ouvrirent leurs rangs, et, sans le convertir complètement ni à leur foi religieuse ni à leurs convictions politiques, ils inclinèrent certainement son esprit vers les doctrines et les opinions qu'il devait embrasser plus tard.
En attendant, il écrivait des essais destinés à être lus à l'assemblée générale de la société des études (lijonnaises. C'était tantôt un récit du siège et de la prise de Jérusalem par Titus, tantôt un dialogue de Platon avec ses disciples au cap Sunium, qui se terminait par ces mots : « la liberté, c'est la justice ». Bien des années après, ses auditeurs se rappelaient encore l'effet inopiné qu'avait produit sur eux la lecture de ces pages, où ils croyaient retrouver quelque chose des accents de Chateaubriand. Sa supériorité éclatait surtout dans les joutes oratoires. La parole sortait de ses lèvres, haletante, nerveuse, précipitée comme si elle ne pouvait suivre le train de la pensée, mais colorée, éclatante, riche en idées et en métaphores. Quelques fragments de ces improvisations ont été recueillis, et il en est qui ne dépareraient pas ses plus célèbres discours. « Les mœurs corrompues enfantent les lois corruptrices, s'écriait-il un joui', et la licence emporte les peuples vers l'esclavage sans qu'ils aient le temps de pousser un cri. Quelquefois ils s'éteignent dans une agonie misérable,qu'ils aiment comme un repos doux et agréable; quelquefois ils périssent au milieu des fêtes, en chantant des hymnes de victoire et en sappelant immortels. » En même temps il- travaillait pour son compte, apprenant l'italien, lisant Alfieri, et, à l'instar
du patriote italien, riiuaiit en secret une tragédie libérale et républicaine qui devait être intitulée Timoléon ; ou bien encore, détail que ne nous a pas révélé le père Chocarne, il traduisait en vers les odes d'Anacréon.
A vingt ans, Lacordaire avait fini son droit. Il lui fallait choisir une carrière. Doué comme il l'était pour la parole, il ne pouvait y avoir d'hésitation pour lui ni pour les siens. Ce fut pour le barreau qu'il opta. Mais Dijon semblait à sa mère un théâtre trop étroit, et, au prix de lourds sacrifices, elle n'hésita pas à l'envoyer à Paris, en le recommandant, par l'intermédiaire du Président Riambourg, à M. Guillemin, avocat à la Cour de cassation et aux Conseils, catholique et royaliste ardent. M. Riambourg avait écrit à M. Guillemin qu'il ne s'agissait plus que de donner à ce jeune hoaime une bonne direction. M. Guillemin comprit qu'à Paris il s'agissait de lui indiquer un confesseur; mais à son étonnement Lacordaire répondit : « Oh non, monsieur, je ne fais pas ça ». M. Guillemin ne l'en garda pas moins comme secrétaire. Il lui donnait des dossiers à étudier et des mémoires à rédiger, en même temps qu'il s'efforçait de lui procurer des affaires. Lacordaire se fit un devoir de s'absorber dans l'étude du droit, autant par conscience que pour arriver le plus tôt possible à soulager sa mère de la pension qu'elle payait pour lui. Mais ce ne fut pas sans regrets. « Hélas! écrivait-il à M. Lorain, j'ai dit adieu à la littérature. Je n'ai conservé avec elle que cette ravstérieuse correspondance, cet accord secret qui unit l'homme de goût avec tout ce qui est beau sur la
terre. Et cependant j'étais né pour vivre avec les muses. Ce feu d'imagination et d'enthousiasme qui me dévore ne m'avait pas été donné pour l'éteindre dans les glaces du droit, pour l'étouffer sous des méditations positives et ardues. »
Comme science, le droit continuait de l'intéresser médiocrement, mais il obtenait cependant à la barre des succès qui ne laissaient pas de l'encourager. Dès la première épreuve il avait pris une juste confiance en lui-même. « J'ai senti, écrivait-il, que le Sénat romain ne serait pas capable de m'émouvoir. » Il eut un jour l'occasion de plaider devant Berryer qui fut tellement frappé de son talent qu'il le fit venir le lendemain pour causer avec lui, et qu'il lui dit : « Vous pouvez vous placer au premier rang du barreau, mais vous avez de grands écueils à éviter, entre autres l'abus de votre facilité pour la parole ». On cite aussi à son sujet un mot du Président Séguier : « Messieurs, ce n'est pas Patru, c'est Bossuet », mais, d'instinct, je me méfie toujours un peu de ces motslà. Quoi qu'il en soit, Lacordaire n'avait point, de ce côté, éprouvé de déboires et il y avait là de quoi satisfaire déjà la seule passion qu'il sentît alors en lui, «un vague et faible tourment de la renommée ».
J'ai dit la seule passion. Est-ce exact? II est en effet une question qu'il est impossible de ne pas se poser, toutes les fois quon plonge dans le passé dun être qui a vécu, et que le respect ne défend pas de soulever, même lorsqu'il s'agit dun prêtre. Lacordaire avait vingt ans. Tous ceux qui l'ont connu à cette époque s'accordent à nous le représenter comme très séduisant d'aspect, grand, mince, d'une
tournure eiégante, le visage pâle et déjà ascétique, mais éclairé par des yeux profonds, bordés de longs cils. A cet âge où le tourment de la renommée n'est pas, en général, le seul sentiment qui fasse battre le cœur de l'homme, aima-t-il, fut-il aimé? Nous avons déjà vu qu'il avait su préserver sa jeunesse des désordres grossiers ; mais s'il ne connut point la débauche, l'amour du moins n'a-t-il jamais pénétré dans son âme? Le père Gratry raconte avec grâce, dans ses Souvenirs, qu'il conserva deux ans certaine rose qui lui avait été jetée un soir de bal, et qu'au moment où il résolut de consacrer sa vie à Dieu, aucun sacrifice ne lui coûta autant que de renoncer à cette rose, et de couper cette fibre de son cœur. « Je sentis longtemps, ajoutait-il, le froid de cette coupure. » N'y eut-il pas aussi une rose jetée dans la vie de Lacordaire? Sur ce point délicat, je ne m'en serais pas fié tout à fait à l'enquête qu'a ])u faire le père Chocarne ni même M. Foisset, mais il faut bien s'en rapporter au témoignage de Lacordaire lui-même : « J'ai aimé des hommes, écrivait-il à l'âge de vingt et un ans à l'un de ses jeunes confrères de barreau; je n'ai point encore aimé de femmes, et je ne les aimerai jamais par leur coté réel ». Six mois après avoir écrit cette lettre, il entrait au séminaire. Une de ses cousines a raconté qu'à ses premières vacances il se promenait avec elle à la campagne, lorsqu'il aperçut, sur le haut d'une cabane, une branche de chèvrefeuille : « Ah! ma cousine, s'écria-t-il avec pétulance, que je serais ttHité de grimper là-haut, de cueillir cette branche et de vous l'offrir; mais avec mon habit, ce ne serait
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pas convenable ». Qui croirait, si les deux témoignages n'étaient également sincères, que le père Gratry a gardé deux ans la rose, et que le père Lacordaire n'a même pas cueilli le chèvrefeuille?
Si, par un rare privilège, la jeunesse de Lacordaire sut échapper à ce qu'il appelait lui-même « les émotions faciles de la chair et du sang », les deux premières années de son séjour à Paris n'en furent pas moins un temps pénible durant lequel il s'agitait « sous l'Etna de la vie ». A certains jours, il rêvait la gloire; puis le lendemain il écrivait à un ami : « Je ne comprends pas comment on peut se donner tant de mal pour cette petite sotte. Vivre tranquille au coin du feu, sans prétentions et sans bruit, est chose plus douce que jeter son repos à la renommée pour qu'elle nous couvre en échange de paillettes d'or. » Parfois le désir de voir des pays nouveaux était la forme que prenait son inquiétude, et les seuls mots de Grande Grèce le faisaient frémir et pleurer. Puis, au contraire, il se persuadait qu'il ne serait jamais content de lui que lorsqu'il posséderait trois châtaigniers, un champ de pommes de terre, un champ de blé et une cabane au fond d'une vallée suisse. Dans sa chambrette solitaire de la rue du Dragon, il rêvait d'une cure de campagne; à peine avait-il passé le Pont-Neuf que ce rêve était remplacé par celui d'une vie active et brillante, et ces variations incessantes faisaient naître chez lui le dégoût de l'existence que son imagination avait à l'avance usée. « Je suis rassasié de tout, écrivait-il à M. Lorain, sans avoir rien connu. »
Il souffrait également de sa solitude et de l'inas-
l'enfance et la jeunf.sse. 19
souvi de son cœur. A Paris, au milieu de huit cent mille hommes, il ne sentait dans un désert. Il cherchait des amitiés humaines, et ces amitiés le fuyaient ou le trompaient. « Où est, s'écriait-il, l'âme qui comprendra la mienne? » Il n'avait plus d'intérêt, plus de goût à rien, ni aux spectacles, ni au monde, ni aux jouissances d'amour-propre. Il sentait sa pensée vieillir, et il en découvrait les rides à travers les fleurs dont son imagination la couvrait encore. Il commençait à aimer sa tristesse et à vivre beaucoup avec elle. Mais écoutons-le nous décrire plus tard le mal dont il avait souffert :
« A peine dix-huit printemps ont-ils épanoui nos années que nous souffrons de désirs qui n'ont pour objet ni la chair, ni l'amour, ni la gloire, ni rien qui ait une forme ou un nom. Errant dans le secret des solitudes, ou dans les splendides carrefours des villes célèbres, le jeune homme se sent oppressé d'aspirations sans but; il s'éloigne des réalités de la vie comme d'une prison où son cœur étouffe, et il demande à tout ce qui est vague et incertain, aux nuages du soir, aux vents de l'automne, aux feuilles tombées des bois, une impression qui le remplisse en le navrant. Mais c'est en vain ; les nuages passent, les vents se taisent, les feuilles se décolorent et se dessèchent, sans lui dire pourquoi il souffre. » C'est l'accent et presque le langage de René, mais de René devenu chrétien, car il ajoute aussitôt : « 0 mon ame, disait le prophète, pourquoi es-tu triste? Espère en Dieu. C'est Dieu en effet, c'est l'infini qui se remue dans nos cœurs de vingt ans touchés par le Christ, mais qui se sont éloignés
de lui par mégarde, et en qui l'onction divine, n'obtenant plus son effet naturel, soulève néanmoins les flots qu'elle devait apaiser. »
C'était Dieu en effet qui agitait son cœur de vingt ans, mais c'était ce cœur même qui devait l'aider à trouver le remède au mal dont il souffrait; remediiun animai^ disaient les pieux ouvriers d'autrefois qui travaillaient aux cathédrales gothiques. Lacordaire est arrivé à la foi non par une illumination subite et par un coup de la grâce, comme on aurait dit au xvii° siècle, non par le raisonnement philosophique ou par l'influence d'un homme, mais par la sensibilité. Écrivant à un ami qui venait de perdre son père, il lui disait : « Quand on m'apprit cette nouvelle, j'étais souffrant et livré aux pensées les plus tristes; mon cœur fut comme accablé de ce coup, et je désirai sortir d'une terre où s'en va tout ce qui est bon. Ma mélancolie prit un caractère relio-ieux, et un moment, je fus chrétien. » Et dans une autre lettre : « Je me rappelle avoir lu un soir l'Évangile de saint Mathieu et avoir pleuré. Quand on pleure, on est bien près de croire. » « J'ai pleuré et j'ai cru », a dit Chateaubriand. Mais la conversion, ou plutôt le retour à la foi de Lacordaire devait être moins rapide, et peut-être à cause de cela plus solide que celui de l'auteur des Martyrs. On peut en suivre les étapes dans les lettres qu'il adressait alors aux amis de son âge. « J'ai l'âme extrêmement religieuse et l'esprit très incrédule ; mais comme il est dans la nature de l'esjîrit de se laisser subjuguer par l'âme , il est probable qu'un jour je serai chrétien. » Et quelques mois après, à un autre : « Croi-
rais-tii que je deviens chrétien tous les jours? C'est une chose singulière que le changement progressif qui s'est fait dans mes opinions; j'en suis à croire et je n'ai jamais été plus philosophe. » Un de ses camarades du palais le rencontrait avec étonnement, à Saint-Germain-des-Prés, à genoux devant un pilier, la tête dans les mains. Enfin un jour vint où Lacordaire se sentit chrétien, d'une certitude invincible, et il prit son j^arti. Par une singulière prédestination, il se rendit à cette église de Notre- Dame qui devait être le théâtre de sa gloire, et ce fut là « que le pardon descendit sur ses fautes, et que, sur ses lèvres fortifiées par l'âge et purifiées par le repentir, il reçut pour la seconde fois le Dieu qui lavait visité à l'aurore de son adolescence ».
L'acte que Lacordaire venait d'accomplir fut décisif dans sa vie, car il en détermina presque immédiatement un autre qui devait l'enchaîner pour jamais. Le désir du sacerdoce l'envahit comme une conséquence de son retour à la foi, désir ardent, inébranlable. 11 ne comprenait pas qu'il put être chrétien et ne pas devenir prêtre. 11 ne s'écoula que six mois entre son premier acte de foi positive et son entrée au séminaire Encore cette entrée définitive fut-elle retardée par la résistance de sa mère qui, heureuse de voir son fils redevenu chrétien, ne pouvait cependant se résoudre au sacrifice de ses espérances mondaines. Elle lui écrivit jusqu'à dix lettres pour le détourner de sa vocation qu'en raison de cette résistance Lacordaire dut tenir cachée à tous ses amis. Enfin elle se résigna, et elle autorisa son fils à solliciter de l'archevêque de Paris une demi-
bourse au séminaire de Saint-Sulpice. « Vous défendiez au barreau des causes d'un intérêt périssable, vous allez en défendre une dont la justice est éternelle », lui dit Mgr de Quélen. Restait à obtenir de l'évêque de Dijon son excorporation, c'est-à-dire l'autorisation d'entrer dans le séminaire d'un autre diocèse que celui où il était né. L'évêque ne se fil pas prier. « Que voulez-vous, disait-il plus tard, il m'avait écrit une lettre où il ne manquait que les fautes d'orthographe. Je le prenais pour le plus grand nigaud de mon diocèse. « Le 12 mai 1824, vingt-deuxième anniversaire de sa naissance, deux prêtres avec lesquels il avait déjà noué et devait conserver d'étroites relations, l'abbé Gerbet et l'abbé de Salinis, le conduisirent au petit séminaire d'Issy. Il y entrait bien jeune, et, sans doute, bien inexpérimenté, mais ayant déjà vécu par l'esprit, par l'imagination, par le cœur de la vie de son siècle. Il en était bien l'enfant, autant, comme il l'a dit lui-même, par son amour de la liberté que par son intelligence des souffrances et des besoins qui le tourmentaient. Aussi, pour s'en faire écouter, devait-il trouver plus tard les accents d'un fils.