‹ LacordaireChapitre 2 sur 14 · LE SEMINAIRE PREMIÈRES RELATIONS AVEC LAMENNAIS · texte numérisé non relu

LE SEMINAIRE PREMIÈRES RELATIONS AVEC LAMENNAIS

« En entrant au séminaire, surtout à la campagne, on éprouve une grande paix. Il semble que le monde est détruit, que c'en est fait depuis longtemps des guerres et des victoires, et que les cieux, à peine voilés, sans canicule et sans tonnerre, enserrent une terre nouvelle. Le silence règne dans les cours, dans les jardins, dans les corridors peuplés de cellules, et au son de la cloche, on voit accourir les habitants en foule, comme d'une ruche mystérieuse. La sérénité des visages égale la blancheur et la netteté de la maison. Ce qu'éprouve l'âme est une sorte d'aimable enivrement de frugalité et d'innocenee. » Et la description continue ainsi, Lacordaire racontant par le menu, pendant plusieurs pages, la vie intérieure du séminaire, l'heure du lever et celle de la méditation, la nature des exercices pieux et l'emploi des récréations. Mais on chercherait vainement ces pages dans

les éditions les plus complètes de ses œuvres. Elles sont comme égarées dans un roman étrange, au titre assez déplaisant, qui n'en demeurerait pas moins, si la forme en était un peu plus simple et la donnée moins subtile, un des chefs-d'œuvre psychologiques de notre siècle. Lorsque Sainte-Beuve cherchait pour Volupté un dénouement qui ne fût point, comme le reste du livre, tiré de son expérience personnelle, l'idée lui vint de faire entrer son héros dans les ordres. Pour être assuré de peindre avec exactitude l'intérieur et les mœurs d'un séminaire, il s'adressa à Lacordaire^ alors jeune prêtre, qu'il avait rencontré souvent chez Lamennais. Celui-ci le conduisit d'abord lui-même au séminaire d'Issy, et le lendemain, au moment où Sainte-Beuve se préparait à coucher par écrit ses impressions, il reçut de Lacordaire une longue lettre qui contenait un compte rendu exact et minutieux de la vie du séminaire, « compte rendu relevé, disait Sainte-Beuve, de traits d'imagination comme sa plume en faisait inévitablement jaillir ». Ce sont ces pages que Sainte-Beuve a, 'de son propre aveu, introduites tout uniment dans Volupté, en y ajoutant cependant quelques traits de sa façon d'alors qui ne sont pas toujours du meilleur goût. Si ce récit de Sainte-Beuve ne méritait déjà par lui-même toute créance, on en trouverait au besoin la confirmation dans la similitude entre ce chapitre de Volupté et certains fragments des premières lettres de Lacordaire datées du séminaire. Ainsi la description du jardin potager d'Issy tient une grande place dans Volupté. Pareillement Lacordaire dit dans une de ses lettres : « Le matin je me promène

LE SEMINAIRE. 25

au milieu de la fraîcheur et je m'amuse à considérer le progrès des fruits que j'ai déjà vus la veille et que je revois le lendemain. Les cerises ne me montrent plus leurs têtes rouges à travers la verdure des feuilles ; c'est maintenant le tour des prunes, des abricots, des pêches qui commencent à se revêtir dune teinte légère. J'aime surtout le potager et la vue dune simple laitue est pour moi d'un grand plaisir. Je les vois toutes petites, rangées en quinconce d'une manière agréable à l'œil Elles croissent; on rapproche leurs feuilles, longues et vertes, en les liant avec quelques brins de paille; elles jaunissent et au bout de quelques jours il n'y a plus pour elles ni rosée ni soleil. »

On peut penser cependant que toutes ses lettres à ses deux amis d'alors, Lorain et Foisset, n'étaient pas remplies de descriptions de cette nature. C'était surtout de ses sentiments intérieurs qu'il les entretenait. « Tu ne sais pas, mon cher ami, écrivait-il au premier qui ne partageait pas alors ses convictions, combien ma solitude est douce. Tu ne me soupçonnes pas sans doute de vouloir te tromper et l'entretenir d'un bonheur que je ne goûte pas réellement. Il n'y a que dans le monde qu'on jette un sourire sur les lèvres, tandis qu'on a des larmes dans le cœur. Eh bien, mon caractère triste, sérieux, a disparu devant la paix de cette maison, et je ne me suis aperçu que j'étais gai que parce que tout le monde me l'a dit. Voilà une provision de bonheur pour trois ans. » Et dans une lettre à M. Foisset il écrivait également : " Mon ami, je n'ai rien à vous dire de moi ; je suis tel que vous m'avez vu Je sens de plus en plus

que je suis à ma place, et que Dieu me voulait là ; j'espère, avec son secours, faire un jour un bon prêtre et travailler au salut des âmes avec succès. Mon ami, la science, le talent, la force, tout cela est vain en soi-même, quand on ne l'applique pas aux choses éternelles. Le temps, et ce qui est dans le temps ne nous a été donné que pour conquérir l'éternité. »

Le sentiment de paix et de contentement qu'il éprouvait se traduisait même parfois par des effusions de mysticisme et de sensibilité. « Un soir, écrivait-il, j'étais à une fenêtre, et je regardais la lune dont les rayons tombaient doucement sur la maison; une seule étoile commençait à briller dans le ciel à une profondeur qui me paraissait incroyable. Je ne sais pourquoi je vins à comparer la petitesse et la pauvreté de notre habitation à l'immensité de cette voûte; et en songeant qu'il y avait là, au fond de quelques cellules, un petit nombre de serviteurs du Dieu qui a fait ces merveilles, traités de fous par le reste des hommes, il me prit une envie de pleurer sur ce pauvre monde, qui ne sait même pas regarder au-dessus de sa tête. » Lacordaire eut toujours goût à regarder ainsi au-dessus de sa tête. Bien des années après, il écrivait encore : « Dieu a fait les étoiles pour nous dégoûter de la terre ».

Cependant cette période de paix et d'enchantement ne devait pas durer toujours. Lacordaire ne tarda pas à faire connaissance avec une épreuve qu'il devait rencontrer sur sa route jusqu'à la fin : la méfiance de ses supérieurs ecclésiastiques. Avec une foi profonde, une piété sincère, une vocation ardente, il

Page 1